Darras tome 20 p. 476
§ V. Benoît VIII et l'Italie.
26. L'Église en remettant à saint Henri l'épée de Charlemagne, avait déterminé sa vacation et lui avait imposé des devoirs qu'il ne pouvait plus décliner. Les événements ne tardèrent pas à le lui prou-ver à lui même. «En l'an 1015, dit Thiethmar, une flotte de Sarrasins vint aborder en Lombardie, au port de Luni. Cette ville tomba en leur pouvoir; ils s'y retranchèrent et purent ainsi dévaster tout le littoral, pillant les campagnes voisines, massacrant les populations, promenant partout la terreur et le brigandage. En l'absence de l'empereur, le seigneur apostolique Benoît fit appel à tous les chefs et défenseurs de la sainte mère Église. Il les convoqua en sa présence ; au nom du Christ dont il était le vicaire, il les exhorta à se montrer vaillants et à attaquer l'ennemi sans crainte, leur promettant qu'avec l'aide du Seigneur ils seraient victorieux. En même temps, il énvoyait par mer une multitude innombrable de
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barques, pour couper aux Sarrasins le chemin du retour. « L'émir, ayant deviné le but de ces dispositions si sagement, concertées, craignit de tomber aux mains de l’armée pontificale et s'enfuit avec une faible escorte, laissant ses soldats privés de direction et de commandement. Mais les soldats valaient mieux que leur chef. « Sans attendre l'attaque des chrétiens, reprend le chroniqueur, ils se précipitèrent au combat avec une telle fureur, que pendant trois jours et trois nuits le glaive impitoyable décima nos rangs. Enfin le Seigneur se laissa fléchir par les prières et les gémissements de son peuple. Les ennemis de son nom furent vaincus à leur tour, et forcés de se replier sur leur camp. Le carnage fut tel qu'il ne resta pas debout un seul guerrier musulman. Le butin fut immense, les vainqueurs se partagèrent ces dépouilles opimes. Parmi les victimes, se trouvait la femme de l'émir [regina). Le pape réserva pour le trésor de Saint-Pierre le diadème d'or enrichi de pierreries qui fut trouvé parmi ses joyaux, et il envoya à l'empereur saint Henri mille livres pesant d'or. Après cette glorieuse expédition, chacun des guerriers survivants était riche ; l'armée pontificale se sépara en bénissant le Christ et en chantant ses triomphes. L'émir fugitif ne perdait cependaut pas l'espoir d'une revanche. Irrité de la défaite de ses troupes et de la mort de sa femme, il envoya au pape un énorme sac de châtaignes, en lui faisant dire que l'été suivant il amènerait contre lui autant de milliers de soldats. Benoit VIII fit vider les châtaignes et remplissant le sac de millet, il le remit au porteur en disant : S'il ne suffit point à votre maître de s'être attaqué une première fois au siège apostolique, il peut revenir. Mais il trouvera pour le recevoir autant sinon plus d'hommes d'armes avec lances et cuirasses, qu'il y a de grains de millet dans ce sac1. »
27. «L'homme pense et parle, ajoute le chroniqueur, mais Dieu seul règle les événements. Que tous les fidèles implorent sa clémence et sa miséricorde, afin qu’il daigne écarter de nous de tels
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1. ThietUmar. Chronic.-lib. Vit, cap. xxxi. Pair. Lat., tom. CXXX1X, col. 1386.
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fléaux et nous assurer la sécurité et la paix ! » Ce vœu ne devait pas encore être exaucé. La lutte entre Jésus-Christ et Mahomet, entre la croix et le croissant de l'Islam, devait se prolonger même au-delà des croisades. Dans ce duel entre l'Europe chrétienne contre l'Asie mahométane, il importe de remarquer que les Sarrasins furent constamment les agresseurs. Pour n'avoir pas suffisamment mis ce fait en lumière, les historiens modernes ont laissé croire aux lecteurs que les croisades n'avaient aucune raison d'être ; qu'elles représentaient un de ces mouvements inexplicables de fanatisme religieux, tels qu'il s'en pourrait produire dans une société peuplée d'énergumènes et de fous. Les résumés d'histoire à l'usage de l'enseignement officiel professent pour la plupart cette doctrine absurde. Les meilleurs se contentent de dire que les croisades se justifient par leurs résultats accessoires ; qu'elles eurent le mérite d'apprendre la géographie à l'Europe féodale, de développer le sentiment chevaleresque des guerriers chrétiens, de faire connaître aux Francs et aux Germains, les richesses artistiques de l'Orient. Pour peu qu'on veuille presser davantage ces plaideurs de circonstances atténuantes, ils vous diront que le poivre et les épices tombèrent à moitié prix sur les divers marchés européens après les croisades. En vérité, il faudrait être bien difficile pour ne pas se rendre à des arguments si péremptoires. La question des épices tranche tout, et répond à toutes les objections. C'est pourtant à ce point d'ignorance pédantesque et de classique absurdité que les lettrés de nos jours en sont venus. Pas un n'a pris la peine d'ouvrir seulement une de ces chroniques, dont le nom seul lui est connu, pour y constater que durant quatre siècles l'agression persistante des Sarrasins en Europe appela comme la plus juste et la plus politique des représailles l'invasion des croisés en Asie. Sans Jes croisades l'Europe serait musulmane, et la civilisation dont nos lettrés se montrent si fiers eût été ensevelie pour jamais dans les hontes du sérail.
28. Benoit VIII eut bientôt à combattre une nouvelle invasion musulmane. L'émir et sa flotte reparurent sur les côtes d'Italie, et s'abattirent sur la Sardaigne, la couvrant de sang et de ruines. Le
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pape eut recours aux Pisans. Il leur envoya l'évêque d'Ostie Lambert en qualité de légat, leur offrant, s'ils s'engageaient à chasser les Sarrasin», de leur céder en fief toute l'île de Sardaigne qu'ils administreraient avec le privilège et sous l'étendard de saint Pierre, cum privilegio et sub vexillo sancti Pétri1. Les consuls et tout le peuple de Pise acceptèrent avec empressement cette proposition. Ils s'allièrent pour l'expédition projetée avec les Génois et leur flotte réunie fit voile pour la Sardaigne. En approchant des côtes, ils purent apercevoir de nombreuses croix où l'émir faisait attacher les chrétiens de l'île, « afin, disait-il, de leur procurer l'avantage d'une mort semblable à celle de leur Dieu. » Déjà s'élevaient les remparts d'une forteresse que l'émir se proposait de rendre imprenable. De là, comme d'un nid d'aigle, il eût étendu sa domination sur la mer de Toscane et tout le littoral de l'Italie. Les projets du chef barbare échouèrent devant le courage des croisés. Le débarquement s'effectua sans que les Sarrasins, malgré tous leurs eflorts, pussent l'empêcher. Un combat sanglant eut lieu sous les murs de la nouvelle forteresse ; l'émir fut vaincu et dut regagner l'Afrique avec les débris de son armée. Les Pisans prirent dès lors possession de l'île de Sardaigne. « C'était un gros morceau, dit Muratori, et les Génois eussent bien voulu y avoir quelque part. Ils ne tardèrent pas à se brouiller à ce sujet avec leurs alliés, mais les Pisans furent les plus forts. Ils conservèrent donc la Sardaigne et c'est de cette époque que date la puissance maritime de Pise 2 » (1017).
29. « L?année précédente, dit encore Muratori, un incident qui passa d'abord presque inaperçu mais qui devait avoir d'énormes conséquences s'était produit en Apulie. » Voici en quels termes la chronique du Mont-Cassin raconte le fait. « Deux seigneurs normands Gislebert surnommé Buttéric et Guillaume le Repostel eurent entre eux une discussion fort vive. Les choses s'envenimèrent au point que Guillaume fut tué traîtreusement par son adversaire. Le duc de Normandie fit poursuivre le meurtrier ; mais Gislebert,
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1. Chronicon Pisan. Muratori Scrip. liai. tom. VI, p. 167. 2Muralor. Anna!, liai. ann. 1017.
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pour échapper à la justice de son suzerain prit le parti de se réfugier dans l'Italie méridionale, où déjà quelques-uns de ses compatriotes avaient trouvé. l'occasion de faire fortune1. Accompagné de ses quatre frères Rainulf, Ascliltin,Osmond, Rodolphe, avec deux cent cinquante autres chevaliers il se mit en route, ne conservant de tous ses domaines que son cheval et ses armes. Il arriva de la sorte à Capoue et y fut reçu par le duc Pandolphe, près duquel se trouvait alors le célèbre Mélo. Mélo, le plus illustre, le plus vaillant, le plus habile citoyen de toute l'Apulie, était originaire de Bari. Il avait voué sa vie à la délivrance de sa province natale qui gémissait sous l'oppression des Grecs. Son frère Datto partageait sa généreuse indignation. Ensemble ils avaient réussi une première fois à chasser de Bari le catapan, ou gouverneur grec, nommé Andronic. Mais ils expièrent bientôt ce succès par les plus cruelles infortunes. Le gouverneur revint sous les murs de Bari avec une flotte imposante, menaçant de raser la ville si l'on ne remettait entre ses mains les deux chefs de la révolte. Les habitants eurent la lâcheté de consentir à ces honteuses propositions. Ils allaient s'emparer de Mélo et de son frère, lorsque ceux-ci prévenus à temps réussirent à gagner la campagne. Le catapan se vengea sur leurs femmes et leurs enfants qu'il envoya captifs à Constantinople. Les deux fugitifs, traqués comme des bêtes fauves par les Grecs, furent assez heureux pour échapper à tous les périls. Datto vint demander asile à l'abbé du Mont-Cassin, Athénulf, près duquel il trouva le plus honorable accueil. Le pape Benoit VIII lui donna le commandement de la forteresse de Garigliano, construite autrefois par les ordres de Jean VIII, de glorieuse mémoire, pour arrêter l'invasion des Sarrasins. De son côté, Mélo, après avoir traversé successivement les cités d'Ascoli, de Bénévent et de Salerne, s'était fixé à Capoue et travaillait avec plus d'ardeur que jamais à la délivrance de sa patrie. Il recrutait contre les Grecs tous les hommes d'armes qui consentaient à l'aider dans son entreprise. L'arrivée de Gislebert et des chevaliers normands ne pouvait être plus opportune ; après
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1. Cf. chap. vi de ce présent volume, n. 30.
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s'être enquis de leur nom et du motif de leur voyage, il conclut avec eux un traité par lequel ils lui engageaient leur foi et leurs loyaux services 1. »