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54. « Hellenius m'a remis ta lettre, répondait Basile. La douleur que j'ai ressentie, tu l'éprouves toi-même. Une seule chose me console, c'est ton amitié que je préfère à tout en ce monde. J'accepte donc ce nouveau chagrin, puisqu'il plaît à Dieu de me l'envoyer. Et qu'importe ce qu'on pense de moi, puisque nous sommes deux qui n'avons rien de caché l'un pour l'autre, puisque nous pouvons réciproquement nous rendre le témoignage que notre conscience ne nous reproche rien ! Faut-il s'étonner qu'un moine, novice peut-être dans la profession religieuse, très-désireux en tout cas de se faire valoir à mon détriment, ait inventé un discours que je n'ai pas tenu, et raconté des choses qu'il n'a pas comprises? Ce qui m'étonne, ce qui me paraît vraiment incroyable, c'est qu'un auditoire composé de tes amis ait pu ajouter foi à ses paroles. Quant à m'entendre calomnier et maudire, le malheur des temps ne m'y a que trop habitué. Mes péchés m'ont attiré des haines plus féroces et des accusations plus sanglantes. Mais enfin si des amis communs se laissent prendre à ces calomnies, que veux-tu que je réponde? Ceux qu'une si longue expérience n'a su persuader se rendraient-ils au témoignage d'une courte épître? Laissons donc ces légers triomphes à l'envie. Ce sont là des bagatelles qui usent les langues malveillantes et les cœurs indiscipliné». Rien de tout cela n'arriverait, si depuis longtemps tu ne résistais à mes conseils. Je me lasse de combattre seul ; viens à mes côtés. Nous nous devons tous deux au service de l'Église. Dis adieu à tes amis de Nazianze; laisse-toi toucher enfin, viens partager mes combats, viens opposer ton bouclier aux injures de mes ennemis. Ton apparition seule brisera leur ligue ; tu leur fermeras la
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1. S. Greg. Naî,, Epiti, lix ; Pair, yw., tom. XXXVII, col. UM18.
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bouche ; tu rendras à notre patrie le bienfait de la concorde et de l'unité. On verra bientôt si nous suivons la vérité, comme ils nous en accusent, d'un pas lâche et boiteux 1 I »
55. On pourrait dire que cette lettre fut la véritable vocation de saint Grégoire à l'épiscopat. Cependant ce prêtre selon le cœur de Dieu, cet ami digne de Basile, ne vint pas encore. Le danger l'attirait au secours de son illustre frère d'armes. La modestie le retenait. Pourtant la lutte était plus acharnée que Grégoire ne le supposait peut-être. «Rien, dit M. de Broglie, n'égalait le désordre que vingt années de persécution avaient introduit dans l'intérieur des diocèses d'Asie. Les rangs du clergé inférieur étaient envahis par une foule de sujets indignes qui s'y glissaient à la faveur des dissensions épiscopales, pour jouir des immunités diverses que les lois des empereurs chrétiens accordaient au sacerdoce. Cette intrusion était favorisée par les persécutions qui entravaient l'exercice, ou relâchaient la surveillance de l'autorité supérieure. Les exils ou les absences forcées des titulaires laissaient le recrutement du clergé aux soins des chorévêques, sorte de coadjuteurs forains, qui gouvernaient avec une autorité déléguée les campagnes et les petites villes éloignées des centres. Ces Chorévêques étaient nombreux. Le diocèse de Césarée en contenait à lui seul cinquante. Ils se dispensaient de prévenir leur supérieur et même d'examiner les postulants, qu'ils recevaient au hasard et sans autorisation, sur la présentation des prêtres ou des diacres de chaque paroisse. Un concile tenu à Antioche, en 340, avait déjà condamné cet abus ; mais il n'en persistait pas moins et s'aggravait même chaque jour, mettant en présence dans tous les diocèses des évêques et des prêtres inconnus les uns aux autres, et amenant ainsi un relâchement très-sensible dans les liens de la hiérarchie et de l'obéissance. Dès que Basile eut reconnu le mal, il trancha résolument dans le vif; il se fit remettre la liste exacte de tous les clercs de son diocèse, avec l'indication de la date et des circonstances de leur admission dans les ordres, ainsi que le nom
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1. S.. BaBil.j Epist. Lxxi i Pair, grœc, tom. XXXU, col. 436-439.
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du ministre qui y avait présidé. II y fit joindre en outre des renseignements détaillés sur le caractère et la manière de vivre de chacun des prêtres. Puis, d'un seul coup, il prononça l'annulation de toutes les admissions faites depuis un laps de dix années, sauf à réintégrer, après nouvel examen, ceux qui seraient trouvés aptes à exercer le ministère sacré1. » Il fit connaître sa volonté formelle aux chorévêques par la circulaire suivante : « Je ne puis souffrir plus longtemps le mépris dans lequel on tient les canons formulés par nos pères, et la violation flagrante de la discipline reçue dans toutes les églises. C'était autrefois une règle sacrée de n'admettre aux saints ordres que des ministres soigneusement éprouvés. On s'enquérait de leur vie passée ; on s'informait de leurs qualités ou de leurs défauts ; on n'ordonnait que ceux dont la conduite était notoirement irréprochable et sainte. L'enquête était dirigée par des prêtres ou des diacres qui avaient vécu avec les postulants ; elle était adressée aux chorévêques, lesquels recevaient en outre l'attestation de témoins fidèles, transmettaient le tout à l'évêque, et après l'autorisation de ce dernier procédaient à l'ordination des candidats. Maintenant, vous nous avez exclu de toute participation à ces actes solennels. Sans même daigner nous prévenir, vous procédez aux ordinations, usurpant ainsi la prérogative la plus incommunicable de notre autorité. Ce n'est pas tout, vous laissez aux prêtres et aux diacres la faculté de vous présenter qui ils veulent, et sans aucun examen préalable, vous ordonnez des sujets qui n'ont d'autres titres que la parenté souvent, et dans tous les cas la faveur ou le caprice. Il en résulte que chaque village est pourvu de plusieurs ministres, dont aucun, vous l'attestez vous-mêmes, n'est digne de son ministère sacré. Le mal fait des progrès immenses. On en est venu à se faire prêtre pour échapper à la nécessité du service militaire. Il est temps de rappeler à leur antique vigueur les canons de l'Église. Envoyez-moi la liste exacte des ministres de chaque paroisse, le nom de celui qui les a consacrés et les observations sur leur conduite. Vous garderez par-devers vous le double de ce re-
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1. M. de Broglie, L'Église et L'Emp. rom., tom. V, pag. 133-136.
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gistre, afin que je puisse le conférer sur lieu avec l'exemplaire que vous m'adresserez. Tous les prêtres ordonnés depuis la dernière indiction (dix années) seront provisoirement réduits à la communion laïque, jusqu'à nouvel examen. Purgez d'abord l'Église; puis examinez ceux qui sont vraiment dignes et rétablissez-les dans leur rang, après toutefois que vous m'en aurez référé et que vous aurez reçu mon autorisation, sans laquelle, sachez-le bien, tous ceux qui rentreraient dans le ministère seraient inflexiblement condamnés pour le reste de leur vie à la communion laïque 1. »
56. Le ton ferme, décidé, impérieux, de cette ordonnance épiscopale, suffirait seul à nous faire comprendre les résistances qu'elle devait soulever, et le caractère invétéré des abus qu'elle avait à combattre. Saint Basile ne la laissa point isolée. Il l'entoura d'une série d'instructions destinées à rappeler la tribu sacerdotale à la dignité de son ministère. Il fallait arracher les uns à l'oisiveté et aux habitudes nomades qu'ils avaient contractées, pendant cette période de relâchement et d'indiscipline. Il fallait rendre à tous le goût de la prière, de la psalmodie sacrée. Basile ordonna le travail des mains pour les moins occupés, la récitation des psaumes pour tous. Le travail devait consister non point en un négoce ou un métier proprement dit, mais dans la culture d'un petit champ, ou quelque labeur de ce genre. Les règles édictées par le grand évêque triomphèrent de la mauvaise volonté ou de l'indifférence générale. Elles furent bientôt universellement adoptées dans son diocèse. « L'église de Césarée, dit-il lui-même, offrit l'image d'un camp bien réglé, où chaque soldat connaît son poste, fait son service, s'exerce à la manœuvre et observe scrupuleusement la consigne. » Il note même en riant ce détail particulier qu'on ne trouvait plus un seul prêtre qui connût les grandes routes, et eût assez l'habitude des voyages pour porter une lettre de Césarée à Samosate 2. La piété, la régularité étaient exemplaires. La communion fréquente était partout rétablie. Nous avons la preuve dans une lettre fameuse que saint Basile adressa
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1. 8. Basil.r£;£rf. liv. — * &. Basil., Epiât, crcviii.
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à une patricienne nommée Cœsaria. Cette noble dame avait consulté le grand évêque sur la conduite à tenir en un temps ou les prêtres catholiques manquaient souvent dans les églises. Ella lui demandait s'il était permis aux fidèles d'emporter la sainte Eucharistie chez eux, comme cela s'était pratiqué dans les trois siècles de persécution sanglante, et de se communier ainsi tous les jours de leur propre main. Voici la réponse de saint Basile : « La communion quotidienne, la participation faite chaque jour au corps et au sang de Jésus-Christ, est une pratique excellente. S'approcher sans interruption de la vie c'est manifestement redoubler en notre âme la force vitale et réaliser la parole du divin Maître : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éter-selle 1. » Pour nous, nous communions quatre fois par semaine, le dimanche, le mercredi, le vendredi et le samedi. Nous communions aussi les autres jours, s'il se rencontre une fête de quelque saint. Quant à ce qui regarde les nécessités où nous met la persécution, il est incontestable que chaque fidèle peut se communier lui-même, en l'absence d'un prêtre ou d'un diacre. C'est l'antique coutume de l'Eglise. Elle est encore aujourd'hui pratiquée par tous les anachorètes, lesquels conservent la sainte Eucharistie dans leur solitude, et se communient eux-mêmes. A Alexandrie et dans toutes les villes égyptiennes, les fidèles ont presque partout conservé l'usage d'emporter les saintes espèces dans leur maison pour se communier eux-mêmes. Le sacrifice est un ; celui qui a reçu le sacrement du prêtre, et l'emporte pour y participer chaque matin dans sa demeure, continue à participer au même sacrifice. Voyez en effet ce qui se passe dans l'église ; le prêtre remet à chaque fidèle une portion du sacrement; le fidèle la prend lui-même dans sa main et la porte à sa bouche. Il n'y a donc aucune raison qui empêche, dans les circonstances données, de se communier soi-même et de recevoir du prêtre plusieurs portions du sacrement au lieu d'une seule 2. » —Des consultations de ce genre, sur tous les points de dogme, de discipline et de vie spirituelle, arrivaient chaque
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1. Joan., vij 55. — 2. Basil., Epist, xctil.
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jour à saint Basile. Sa correspondance en est surchargée ; il se multipliait pour suffire à tant de labeurs, et grâce à sa prodigieuse activité, le diocèse de Césarée offrait la régularité d'un monastère.
57. Le succès fut donc complet, il dépassait presque les espérances du réformateur. Mais saint Basile n'était point seulement évêque, il était métropolitain. Tous les suffragants de la province de Cappadoce relevaient canoniquement de sa juridiction ; de plus, en l'absence d'un patriarcat reconnu à Constantinople ou à Antioche par suite des discordes religieuses, le Pont, la Galatie, la Bitbynie et les deux Arménies avaient, depuis un demi siècle, la coutume sinon l'obligation rigoureuse de venir demander au métropolitain de Césarée la confirmation de leurs choix épiscopaux. Dès les premières années de sa promotion, saint Basile avait fait des efforts surhumains pour maintenir dans tous ces diocèses différents l'intégrité de la foi et l'inflexibilité de la discipline. Correspondance incessante, voyages toujours fatigants, souvent dangereux, au milieu des embûches ariennes, il n'avait rien épargné et il suffisait à tout, malgré l'altération d'une santé délabrée. Son isolement parmi tant de travaux et de luttes lui arrachait parfois des plaintes amères. « On me laisse seul porter tout le fardeau, disait-il; cependant les canons ne permettent pas qu'un seul homme prenne sur lui tant et de si graves responsabilités. Je suis le redresseur de tous les torts. Quand je parle aux pécheurs, ils témoignent du repentir, ils promettent de rentrer dans le devoir; dès qu'ils se sont éloignés, ils retournent à leur vomissement. Je m'accuse moi-même tout le premier d'être pour quelque chose dans une telle décadence, Dieu m'ayant visiblement abandonné parce que ma charité s'est refroidie, en voyant l'iniquité se multiplier sur la terre1. » Basile triompha toutefois de ses suffragants comme de ses chorévêques, ou plutôt la règle, le devoir, la justice et la vérité triomphèrent par son organe.
58. Les ariens ne purent souffrir plus longtemps une influence si prépondérante. Un décret de Valens, inspiré par leur haine,
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1. Epist. CXLI.
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divisa la Cappadoce en deux circonscriptions gouvernementales, et érigea la ville de Tyane en chef-lieu de la nouvelle province. Cette mesure, d'un caractère purement civil en apparence, était en réalité une adroite immixtion dans l'ordre religieux. Jusque-là, en effet, l'habitude avait prévalu de calquer les divisions ecclésiastiques sur les divisions administratives; c'est ainsi que la plupart des métropoles religieuses étaient à la fois des métropoles civiles: le nom était le même pour les deux hiérarchies. Les ariens avaient établi leur calcul sur ce précédent; ils espéraient, en conséquence du décret de Valens, arracher la moitié de la Cappadoce à la juridiction de saint Basile. La cité de Tyane, investie tout à coup du titre de métropole impériale, avait pour évêque un vieillard ambitieux, d'une orthodoxia fort suspecte, nommé Anthime, lequel s'empressa de prendre la titre ecclésiastique de métropolitain. Il convoqua en synode les évêques de sa nouvelle province, et s'appropria sans hésiter tous les revenus que les Églises suffragantes avaient l'usage d'envoyer annuellement à l'Église métropolitaine. Ces tributs se payaient d'ordinaire en nature. C'étaient du gibier, des animaux domestiques, des volailles et des fruits. Anthime aposta dans les gorges du mont Taurus des gens affidés qui arrêtaient les convois au passage et les faisaient rétrograder sur Tyane 1. A la première nouvelle de cette lutte à main armée, saint Grégoire de Nazianze écrivait à son ami : «J'apprends la guerre que les méchants vous déclarent. Je n'attendais pas moins de la haine qu'ils vous ont vouée. Mais je sais que la magnanimité, le courage et la sagesse de Basile triompheront encore dans ce conflit. Vous êtes le rocher immobile, bravant la fureur des flots; vous dispersez, comme une écume impuissante, les efforts des méchants. Voulez-vous de moi? Cette fois-ci, je suis prêt à aller vous aider de mes conseils. Que dis-je? Des conseils à Basile, ce serait porter de l'eau à l'Océan ! Mais enfin si je ne puis vous être bon à rien, vous pouvez m'être fort utile à moi-même. En tout cas, je serai de moitié à
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1 M. de Eroglie, L'Église et l'Emp. rom., tom. V, pag. 148-150.
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partager les injures dont on vous accable 1. » Basile voulait faire de Grégoire autre chose qu'un conseiller. Profitant de cette lettre où son ami se mettait enfin à sa disposition, il le désigna, sans autre formalité, pour le siège épiscopal de Sasime, et manda au vieil évêque de Nazianze d'avoir à sacrer son fils. Une telle promptitude de décision fut un coup de foudre pour Gréguire. Sasime était une petite bourgade située au pied du Taurus, habitée par des montagnards plus enclins au brigandage qu'à la culture des champs. Jamais il n'y avait eu d'évêché dans ce village obscur: mais sa position, sur les trois routes qui conduisaient aux défilés du Taurus, en faisait le point de communication le plus important avec Césarée. Ce fut précisément la raison qui détermina saint Basile à l'ériger en siège épiscopal. D'une part, il fallait par un acte d'autorité apprendre au prétendu métropolitain de la nouvelle province de Tyane que la juridiction spirituelle n'avait pas cessé d'appartenir à Césarée; d'autre part, il importait d'établir à ce poste avancé un évêque d'un caractère vigoureux qui pût braver les entreprises d'Anthime, et conquérir à l'orthodoxie une population énergique et vaillante. Grégoire se méprit sur le véritable sens de cette mesure. Il venait successivement de perdre son frère Gésaire et sa sœur sainte Gorgonia. Il voyait s'affaiblir sous ses yeux le vénérable évêque de Naziance son père. L'épiscopat, devant lequel il avait toujours fui comme devant un fardeau redoutable, lui apparaissait, dans cette circonstance, sous un aspect non plus terrible mais dérisoire. « Qu'irai-je faire, disait-il, dans les déserts de Sasime? Suis-je donc un gendarme, pour aller à la chasse des brigands soudoyés par Anthime 2? » Il exhalait son chagrin dans des vers que nous avons encore : « II y a, dit-il, sur une route de montagnes, à l'embranchement de trois chemins, au territoire de la Cappadoce, une horrible bourgade, sans eau, sans arbres, sans verdure, sans habitants. Rien que la poussière, le bruit des chariots, les clameurs des douaniers, les ceps et les fers, les hurle-
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ments des contrebandiers mis à la torture. C'est là ma ville épiscopale. Le peuple se recrute de vagabonds, de réfugiés, de proscrits et de voleurs de grand chemin. Voilà mes fidèles. Telle est mon Église de Sasime, le siège que m'impose le tout-puissant Basile, du haut de son trône primatial, entouré de ses cinquante chorévêques. Quelle munificence ! Quel souvenir attendri de notre vie commune à Athènes ! Et pourquoi m'envoi-t-il ainsi à l'exil et à la mort ? Pour sauver quelques misérables lambeaux de pouvoir et de revenu; pour assurer le libre passage de quelques cochons de laie ou de quelques oiseaux rares, destinés à la table du métropolitain de Césarée1! »
59. Basile resta inexorable aux soupirs et aux lamentations poétiques de son ami ; il voyait plus loin et de plus haut. A saint Eusèbe de Samosate qui lui témoignait sa surprise qu'un homme de la valeur et du génie de Grégoire fût appelé à un siège si modeste, il répondait : «Moi aussi je voudrais que le frère de mon âme, Grégoire, cet homme illustre, fût mis à la tête d'une cité digne de so mérite. En vérité je crois que toutes les églises qui sont sous le soleil, réunies ensemble, seraient encore trop peu pour son génie. Mais puisque la chose est impossible, qu'il consente à être évêque, non pour recevoir quelque honneur de cette dignité, mais pour honorer au contraire en sa personne le titre épiscopal dont il sera revêtu. Il est d'une grande âme non pas seulement de suffire aux grandes choses, mais de rehausser les petites par sa propre vertu. » Il faut bien le dire, saint Grégoire était de beaucoup inférieur, par la fermeté et la trempe du caractère, à saint Basile son ami. Le rôle d'admirateur subalterne qu'il avait toujours conservé dans ses rapports intimes avec Basile n'était pas seulement le fait de l'humilité, mais celui du rapport exact entre les deux génies. Au point de vue du talent proprement dit et de l'éloquence, il serait fort difficile d'adjuger entre eux la palme. Mais pour l'esprit d'organisation, de conduite, de direction, pour l'initiative enfin, il ne saurait exister
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(1) Gerg. Naz., Carmen in cita suâ, vers. 420 et seq.; Patr.grœc.^ iom. XXXVII. col. 1063.
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de doute. Basile possédait ces qualités au suprême degré, tandis que Grégoire, âme contemplative, imagination vive et mélancolique, ne savait que méditer, jamais agir. Basile triompha dans toutes ses luttes; Grégoire échoua dans toutes les difficultés pratiques qui se rencontrèrent sur son chemin. Grégoire ne voulait point être évêque, il le fut; il ne voulait point du litre épiscopal de Sasime, il l'accepta. Plus tard, nous le verrons refuser le siège de Constantinople, puis l'accepter, et l'abdiquer ensuite, sans que ni ses acceptations ni ses refus aient pu lui procurer un instant de tranquillité personnelle. Ce fut son père, le vieil évêque de Nazianze, qui triompha de sa répugnance et le détermina à recevoir le titre épiscopal de Sasime. Grégoire nous a conservé, dans son autobiographie poétique, la touchante exhortation qui lui fut adressée en cette circonstance : « Fils bien-aimé, lui dit le vénérable vieillard, c'est ton père qui te supplie; au nom de ses cheveux blancs, il fait appel à ta jeunesse. II est doublement pour toi un seigneur et un maître, par la nature et par la grâce. Eh bien! le seigneur, le maître implore en ce moment le serviteur. 0 mon fils ! je ne te demande ni de l'or, ni de l'argent, ni des pierreries, ni de riches campagnes, ni aucune faveur humaine. Laisse seulement à mes mains défaillantes l'honneur de répandre sur ton front l'onction sainte d'Aaron et de Samuel. Le Seigneur te veut au nombre de ses ministres. Mon fils, ne déshonore pas ma vieillesse par un refus. Ton père veut avoir fait cela pour toi. Cette ambition est-elle désordonnée? je n'en sais rien : mais du moins elle est vraiment paternelle. Tu commences ta carrière; la mienne, et elle a été douloureuse, va bientôt s'achever. Je t'en conjure; accorde-moi cette faveur. Sinon, je ne veux pas que ta main me ferme les yeux. Ce sera la punition que j'infligerai à ta désobéissance. Hélas! il me reste bien peu de jours à te commander. Tu n'attendras pas longtemps pour être débarrassé de mon autorité importune. Quand je serai mort, tu seras libre d'agir à ton gré ! — Après un tel discours, ajoute saint Grégoire, qu'avais-je à faire? J'inclinai ma tête, plus que mon cœur : et je fus évêque1 ! »
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1. S. Greg. Naz., Carmen in vitd sud, vers. 502.
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60. Toute la province s'était donné rendez-vous pour assister à la consécration épiscopale de Grégoire. Ce fut un événement dans la Cappadoce, le Pont et l'Arménie. Saint Basile l'avait prévu, il n'eut qu'à s'applaudir du résultat. Anthime était resté seul dans sa nouvelle métropole de Tyane, opposant au concours universel l'impuissante protestation de sa mauvaise humeur. Le lendemain du sacre, au moment où Grégoire allait prendre la route de Sasime pour se rendre à son poste, on apprit qu'une force armée, aux gages d'Anthime, gardait les défilés du Taurus et se porterait aux dernières violences plutôt que de permettre l'inauguration du nouvel évêque. Le voyage de Grégoire n'eut pas lieu; mais Anthime, par ce dernier excès, acheva de s'aliéner tous les cœurs. Quelques mois après, il lui fallut, sous peine de n'avoir plus ni un prêtre ni un fidèle qui acceptât sa communion, faire sa paix avec Basile. Un concile de tous les évêques de Cappadoce, tenu à Césarée en 372, scella la réconciliation mutuelle. Il ne fut plus question pour Grégoire d'aller se confiner dans le désert de Sasime. Il conserva cependant le titre épiscopal de cette église jusqu'à la mort de son vieux père. Le clergé et le peuple de Nazianze le prièrent alors de continuer à les administrer, comme il le faisait depuis un quart de siècle. Il n'y eut pas de nouvelle élection. Basile put enfin écrire à saint Eusèbe de Samosate : « Vous plaindrez-vous encore que je n'aie pas mis la lumière sur le chandelier? »