Pélage 6

Darras tome 12 p. 370


          6. Retranché derrière ce rempart de déclarations hypocrites et de réticences calculées, Pélage attendait en Orient le résultat de ses intrigues. Il n'avait garde d'affronter en personne le grand jour d'une discussion publique en face du saint-siége, au centre même de la catholicité. Pour mieux s'assurer le succès, il était allé se jeter aux pieds du nouveau patriarche de Jérusalem. Praïlus l'invita tout d'abord à quitter la Palestine. Pélage y consentit, et rétracta formellement en sa présence tous les chefs de son hérésie. Le patriarche informa Zozime de cette conversion inattendue ; il témoignait dans ses lettres une joie sincère et une pleine confiance aux marques de repentir de l'hérésiarque. Tout semblait donc concourir au triomphe de Pélage. Un dernier auxiliaire lui vint inopinément, du côté où il pouvait le moins l'attendre. Son disciple Cœlestius, moins circonspect que le moine breton, mais également capable de toutes les sortes de parjures, n'avait pas hésité à se rendre à Rome. Depuis son brusque départ de Carthage, en 411, à la suite de l'appel interjeté par lui au saint-siége 2, Cœlestius avait couru les fortunes les plus diverses. Ordonné prêtre à Ephèse, il avait trouvé dans cette ville des auditeurs favorables, et s'était créé un assez grand nombre de partisans. L'ambition lui vint de porter à Constantinople sa propagande impie. Le patriarche byzantin Atticus, successeur de saint Jean Chrysostome, n'était rien moins qu'un habile théologien. Cœlestius espérait se servir de lui, comme Pélage de Jean de Jérusalem. Mais Atticus, malgré l'irrégularité de sa promotion épiscopale 3, était sincèrement attaché

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1. Pélag., Libdlus faki ad Innocent.; Pair, lat., tom. XLVIli, col. 48S-191. — 'Ire précédent, n» 87. — ' Cf. eliapiUe i de ce vol., pag. 4-5.

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à  l'orthodoxie : il s'efforçait de racheter par un zèle et une piété sincères ce qui lui manquait du côté de la science, et de faire oublier par une vieillesse sainte les commencements équivoques de son pontificat. Les manœuvres de Cœlestius échouèrent complètement près de lui. Atticus réunit à Constantinople un synode où il condamna solennellement le sectaire, et le fit bannir de Byzance par l'autorité de la régente Pulchérie (juin 417)1. Trois anathèmes pesaient maintenant sur le prêtre hérétique : le premier avait été fulminé à Carthage, en 411 ; le second, du haut de !a chaire apostolique, par le pape saint Innocent I. Il y aurait eu de quoi intimider une nature moins entreprenante et décourager un génie moins astucieux. Mais Cœlestius était digne d'avoir Pélage pour maître. La sentence du concile de Carthage devait selon lui passer comme non avenue, puisqu'il l'avait frappée lui-même d'un appel au saint-siége; celle d'Innocent I, portée contre un absent, n'avait pas plus de valeur; enfin celle de Constantinople, répétition des deux précédentes et formulée par un patriarche et des évêques grecs qui n'avaient pu comprendre ses explications latines, ne méritait même pas qu'on en parlât. Confiant dans un pareil système de défense, Cœlestius ne craignit pas de se rendre à Rome, où il se présenta pour y purger, disait-il, son appel de l'an 411. Il comptait d'ailleurs quelques amis influents au sein du clergé de la ville éternelle, entre autres le prêtre Sixte, par le crédit duquel il espérait tout obtenir.

 

   7. Telle était la situation lorsque le pape Zozime ouvrit, dans la basilique de Saint-Clément (septembre 417), un synode spécialement convoqué pour l'examen de l'affaire. Cœlestius y comparut en personne. «Condamnez-vous, lui demanda le pape, toutes et chacune des propositions que le mémoire du diacre Paulin vous accusait de soutenir 2, et qui ont été anathématisées par le concile de Carthage?— Je les condamne et je les anathématise, répondit Cœlestius. — Vous connaissez les lettres apostoliques adressées aux évêques d'Afrique par Innocent, notre prédécesseur de bien-

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1 Patr. lat., De synodis liabitis in causa pelagianor., tom. XLY11I, col. 338. 2. Cf. chapitre précédent, n* 87.

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heureuse mémoire? — Je les connais, dit Cœlestius. — Condamnez-vous les propositions qui y ont été censurées, et dont vous êtes accusé d'être l'auteur? — Je condamne ces propositions, répondit Cœlcstius; et je les anathématise dans le sens où le pape Innocent de bienheureuse mémoire les a censurées. — Condamnez-vous en général tout ce que l'Église condamne, et croyez-vous tout ce qu'elle enseigne? — Oui, reprit Cœlestius. — Une dernière fois le pape ajouta : Qu'on lise toutes les propositions hérétiques énumérées dans le mémoire du diacre Paulin. — Après cette lecture, saint Zozime demanda encore à Cœlestius : Condamnez-vous toutes et chacune de ces propositions? — Je prouverai, quand on voudra, répondit Cœlestius, que le diacre Paulin qui articule contre moi tous ces griefs est lui-même un hérétique. — Vous n'êtes pas ici pour accuser le diacre Paulin; la pureté de sa foi nous est connue, dit le pape. N'égarez donc point la discussion sur un terrain étranger. Encore une fois, condamnez-vous toutes les propositions qui sont données comme votre doctrine par le mémoire du diacre Paulin, et toutes les autres du même genre que la voix publique vous prête? — Je les condamne, dit Cœlestius1. » — Cette rétractation explicite, prononcée d'un ton de sincérité parfaite, combla de joie le pape et les évêques. Quelques jours après, on apportait à Rome l'apologie de Pélage, sa profession de foi et les lettres du patriarche de Jérusalem, Praïlus, qui les accompagnaient. Maître et disciple condamnaient simultanément les erreurs qu'on leur reprochait d'enseigner. Comme à Diospolis, hérésie et hérésiarques disparaissaient pour faire place à des fils soumis de l'Église, professant sa véritable doctrine et respectant l'intégrité de sa foi. Cœlestius profita des favorables dispositions de l'assemblée pour demander au pape, en son nom et au nom de L'élage, de vouloir bien les relever de l'excommunication portée contre eux par saint Innocent I. « Non, répondit Zozime. On ne saurait apporter trop de maturité dans une cause si grave. Vos accusateurs seront cités à comparaître, dans un délai de deux mois, au tribunal

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1 Paulin.  Mediol.j Libellas adversus Cœlestiumi Pair, lat., tora. XX, coi. 111-710.

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de ce siège apostolique. Vous serez confronté avec eux ; c'est alors seulement que la sentence pourra être portée en pleine connaissance de cause 1. » Cœlestius déposa alors une plainte juridique contre les évêques Héros d'Arles et Lazare d'Aix, sur lesquels il voulait faire retomber tout l'odieux des accusations gratuites et calomnieuses dont Pélage et lui avaient été l'objet. Nous avons dit plus haut que ces deux évêques, nommés à leur siège respectif sous l'influence du tyrannus des Gaules Constantin, après qu'on eut chassé leurs prédécesseurs à main armée, n'avaient jamais été considérés à Rome comme de légitimes titulaires. La requête de Cœlestius fut admise, et le pape Zozime s'empressa de mander le résultat de cet examen préliminaire aux. évêques d'Afrique.

 

8. Dans une lettre adressée au métropolitain de Carthage Aurelius, il s'exprimait ainsi : «L'importance de l'affaire qui nous est soumise exige une enquête approfondie, afin que la balance ne soit pas plus légère que les objets qui y sont déposés. Cette maturité de jugement importe surtout à l'honneur et à l'autorité du siège apostolique, auquel les décrets de nos pères, par respect pour le très-bienheureux apôtre Pierre, ont attribué la solution définitive des causes majeures. Il nous faut donc redoubler de prières et de supplications pour que le Seigneur, par une grâce continuelle et un secours incessant, fasse découler de cette chaire, comme d'une source pure, la paix de la foi et l'union sans nuages de la société catholique. Le prêtre Cœlestius s'est présenté à notre tribunal, demandant à se justifier des accusations précédemment portées contre lui. Malgré les occupations multipliées qui absorbent notre sollicitude pastorale, nous n'avons pas voulu différer un seul jour de l'entendre. Le lieu de la réunion fut choisi dans la basilique de Saint-Clément, ce disciple de l'apôtre Pierre, qui sous un tel maître eut autrefois le bonheur d'abjurer ses erreurs anciennes pour embrasser la foi véritable qu'il devait sceller plus tard par le martyre. De tels souvenirs et un tel exemple nous paraissaient

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1. S. Zoziin., Epist. n, n» 6; Pair, lat., tom. XX, col. 652.

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propres à faire impression sur l'esprit de Coelestius. Introduit en notre présence, il fut donné lecture de la profession de foi orthodoxe qu'il avait d'avance signée et que nous vous transmettons 1. A plusieurs reprises nous lui avons demandé si cette déclaration catholique exprimait bien sa véritable pensée, s'il croyait réellement de cœur les formules qu'il avait sur les lèvres: ses réponses furent toutes affirmatives. Dieu seul peut lire au fond des consciences et savoir ce qu'il y a de vrai dans ses protestations. Une circonstance éveille en nous des soupçons en sens divers. Lorsque, dans les précédents conciles de Carthage, vous eûtes à juger Coelestius, les erreurs dogmatiques soumises à votre censure lui étaient reprochées par des lettres accusatrices d'Héros et de Lazare. Nous avons interrogé Coelestius sur ce point. Il nous a répondu que jamais il n'avait eu occasion de leur parler de ces matières ; qu'il ne les connaissait pas même de vue, avant la rédaction du mémoire composé par eux contre lui; que depuis il les avait rencontrés fortuitement et qu'Héros lui avait témoigné le regret de s'être laissé surprendre à son égard par des témoignages malveillants. Il y aurait donc lieu d'examiner la situation de ces deux évêques, pour savoir jusqu'à quel point leur déposition pourrait être canoniquement admise contre des absents, qu'ils accusent seulement par lettres et avec lesquels ils n'ont jamais été confrontés. Or il est notoire qu'Héros et Lazare, au mépris des saints canons, et malgré la résistance du clergé et du peuple, ont été, à la suite de leurs brigues, tumultueusement intronisés dans les églises d'Aix et d'Arles, où ils avaient été jusque-là inconnus. Il est notoire qu'ils ont depuis abdiqué leur titre, et que le siège apostolique leur a retiré tout pouvoir et toute juridiction dans leurs églises, en tenant compte cependant du repentir dont ils ont plus tard donné la preuve. Tel est actuellement l'état de la question. Ces évêques absents formulent une accusation d'hérésie contre un prêtre qui vient se constituer à notre tribunal, fait devant

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1 Nous n’avons plus cette profession de foi, ou libellus fidei, de Coelestius. Il est vraisemblable qu'elle était conçue dans les termes captieux que Pélage avait donnés à la sienne.

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nous profession explicite de la foi catholique , et demande à être mis en face de ses accusateurs. Nous avons cru devoir ne rien précipiter dans une affaire aussi grave ; nous ne voulons prononcer la sentence qu'après que votre sainteté aura pu prendre connaissance des protestations de Cœlestius. Ceux donc qui persisteraient à croire que la rétractation de ce prêtre n'est pas sincère et qu'elle cache des réticences calculées, auront à se présenter avec leurs preuves à notre tribunal dans l'intervalle canonique de deux mois, afin qu'après cette dernière épreuve tous les doutes puissent être éclaircis. En attendant, j'ai averti Cœlestius et tous les prêtres qui assistaient au synode du danger que présentent ces controverses spéculatives, ces luttes de paroles qui procèdent d'une vaine curiosité, et sont moins propres à édifier qu'à détruire, alors que chacun songe à faire briller son esprit ou son éloquence. Je leur ai rappelé l'oracla divin : In multiloquio non décrit peccitum1_ et la prière du saint roi David 2 : Porte, Domine, cmtodio.m ori meo, et ostium circumstantiœ tabiis meis \ »

 

9. Cette première lettre pontificale relative à l'incident de Cœlestius fut bientôt suivie d'une seconde également adressée au métropolitain de Carthage, pour informer les évêques d'Afrique de la rétractation de Pélage. «Voici, écrivait Zozime, que nous recevons de l'évêque  Praïlus,  successeur de Jean de Jérusalem, des lettres ou il se porte garant de la bonne foi du moine breton. Pélage lui-même nous adresse une rétractation explicite dans laquelle, sans détour, sans réticence, il condamne toutes les erreurs qui lui ont été reprochées  et proclame son  adhésion à  la foi catholique. J'ai fait donner lecture de ces documents dans une réunion publique des prêtres de Rome. Que n'avez-vous pu, frères bien-aimés, assister à cette séance solennelle! Quelle joie sincère, quelle allégresse, quelles actions de grâces rendues à Dieu pour une rétractation si inespérée ! Des larmes coulaient de tous les yeux. On gémissait de la calomnie qui avait pu atteindre ces en- fants soumis de l'Église. Pélage et Cœlestius reconnaissent explicite-

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1 Prov.,  x. 19. — 2. Psalm. cxl, 3.  — 3 S,  Zozim.,  Epist. il!   Pair. lat.\ tom. XX, col. 649-634.

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ment la nécessité de la grâce et du secours de Dieu. « Si quelqu'un, dit Pélage, a la prétention sans la grâce de concevoir un bon mouvement, une aspiration sainte, qu'il demeure frappé de l'anathème porté par Notre-Seigneur contre les blasphémateurs de l'Esprit-Saint 1. » Je crains que Pélage n'ait été gratuitemeut diffamé près de vous par Héros et Lazare. N'avez-vous donc pas été instruits, frères bien-aimés, des antécédents de ces deux fauteurs de discordes, véritables ouragans déchaînés sur l'Église? Ils ont déjà subi une condamnation de ce siège apostolique qui les a retranchés de la communion. Voici en quelques mots leur histoire. Lazare, dont la calomnie semble être le métier de prédilection, était encore simple prêtre lorsque déjà il poursuivait avec un acharnement diabolique, devant les synodes d'Italie et des Gaules, notre frère Brictio, évêque de la cité des Turones (Tours). En dernier lieu, dans le concile provincial de Taurinum (Turin), à la requête de Proculus de Marseille, il fut solennellement flétri comme calomniateur 2. Plus tard, l'usurpateur Constantin força Proculus à conférer l'ordination épiscopale à ce prêtre indigne. Le tyran le fit asseoir sur le siège d'Aix, malgré la résistance des fidèles de cette église, et Lazare fut porté ainsi sur un trône encore inondé du sang du légitime titulaire. Cette ombre d'épiscopat dura autant que son ombre d'empereur. Après la chute du tyran, Lazare prit le parti d'abdiquer, condamnant ainsi lui-même sa propre intrusion. L'élévation d’Héros au siège d'Arles fut en tout semblable ; mêmes violences de la part du tyran qui l'y porta, émeutes populaires, massacre des fidèles, emprisonnement ou exil des prêtres, intrusion   soutenue par la terreur, enfin même   dénoûment,

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1 Matth., xn, 3t.

1 Nouf avons raconté en détail l'histoire de Brictio on saint Brice, tora. XI, pag. 88-91. Le concile provincial de Turin, auquel le pape saint Zozime fait allusion, se rapporterait, suivant la conjecture du P. Labbe, à l'année 397. (Labbe. Concil., toin. 11, col. 1155.) Mais cette date n'est rien moins que certaine, et les savants hésitent pour la fixer dans un intervalle qui s'étend jusqu'aux premières années du Ve siècle (397-405). Quoi qu'il en soit, les actes de ce concile ne nous sont point parvenus en entier, et les huit canons qui nous en restent ne font aucune mention de Brictio ni de son accusateur Lazare.

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même abdication à la chute de Constantin. Il ne serait pas étonnant que de tels hommes eussent essayé en ces derniers temps contre le laïque Pélage, jusqu'ici connu par la régularité de sa vie religieuse, le système de calomnies qu'ils ont poursuivi tant d'années contre le saint évêque Brictio notre frère. En tout cas, Pélage et Cœlestius, l'un en personne, l'autre par ses écrits, sont maintenant en instance près du siège apostolique pour y produire leur justification. Où se cachent donc Héros et Lazare? Pourquoi ne viennent-ils pas soutenir leurs accusations précédentes? Timasius et Jacobus, ces deux jeunes romains qui ont déféré à votre censure de prétendus écrits de Pélage, devraient de même comparaître. Si les accusateurs se désistent, la présomption est tout entière en faveur des accusés. Héros et Lazare n'ignorent pas que votre dilection a remis le jugement de cette grave affaire au siège apostolique ; comment donc ne s'empressent-ils pas d'accourir? Quand il s'agit de briguer des évêchés et de capter des votes, ils traversent les mers, ils affrontent le péril des plus longs voyages ; et maintenant qu'il est question de l'honneur de deux accusés, ces dénonciateurs se tiennent tranquillement au fond de leur retraite: un déplacement les gênerait! L'Orient, l'Afrique, la catholicité tout entière sont dans l'agitation, l'inquiétude et l'attente. Ce sont eux qui ont signalé et peut-être déchaîné l'orage ; maintenant que la tempête éclate, ils se dissimulent et gardent le silence. Cependant tous nous devons comparaître un jour au tribunal de Jésus-Christ; nul ne saura décliner alors le jugement souverain du Seigneur 1 ! »

 

10. Les deux lettres du pape Zozime nous font parfaitement apprécier la difficulté de la situation. Héros et Lazare, dont la reputation était si mauvaise en Occident, n'avaient nulle envie d'y reparaître. Les antécédents de ces deux évêques, si défavorables qu'ils fussent, n'avaient au fond rien à faire dans la controverse dogmatique engagée. Il était question de savoir si Pélage et Cœtestius maintenaient leur système erroné sur la grâce, ou si leur rétractation était sincère. Pour juger une cause aussi difficile, il

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1 S. Zozim., Epist. ni; Pair, lat., tom. XX, col. 654-661 pass.

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eût fallu que leurs accusateurs fussent confrontés avec eux, ou du moins que tous les écrits du moine breton et de Cœlestius son disciple eussent été remis à l'examen du saint-siége. En droit, comme le disait Zozime, l'abstention des accusateurs formait présomption en faveur des accusés. En fait, les documents qui pouvaient éclairer l'opinion des juges manquaient complètement; et le souverain pontife n'avait entre les mains que les professions de foi, en apparence orthodoxes, souscrites par Cœlestius et Pélage. Ces deux fourbes protestaient de leur adhésion pleine, entière, complète, à la doctrine formulée par saint Innocent I dans son encyclique contre le pélagianisme. Ils condamnaient tout ce qui y était condamné; ils approuvaient tout ce qui y était approuvé, dans le sens même, disaient-ils, que le pontife avait entendu donner à sa parole. Ils déclaraient leur ferme volonté d'être et de demeurer fermement attachés d'esprit et de cœur à l'Église catholique, promettant de croire tout ce qu'elle enseigne et de corriger tout ce qu'elle trouverait de répréhensible dans leurs écrits. Cette attitude hypocrite, que les jansénistes devaient reprendre plus tard, était alors nouvelle. On n'avait pas encore vu à Rome d'exemple d'une pareille duplicité. Et cependant, l'absolution sollicitée dans de telles circonstances par Cœlestius et Pélage ne fut point accordée. C'est là, croyons-nous, une démonstration sans réplique de l'assistance divine qui ne cesse de présider aux jugements du siège apostolique. Toutes les présomptions de sincérité et de bonne loi se réunissaient en faveur des hérésiarques; leurs accusateurs n'osaient se montrer; les écrits compromettants que les deux sectaires avaient publiés soit en Palestine, soit dans les diverses autres provinces de l'Orient, étaient inconnus à Rome ; le pape n'avait entre les mains que les témoignages réitérés de leur soumission apparente, et pourtant le pape ne leur accorda point l'absolution. Il suspendit la sentence ; il laissa les choses en l'état; il fixa un délai; il pria et fit prier pour que la vérité se manifestât; il fit appel à quiconque pouvait avoir des révélations à produire, des preuves à présenter, des objections à émettre. Cette conduite pleine de sagesse, de modération, d'impartialité, était la mise en pratique des saints canons, dont le

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siège apostolique est le gardien toujours vigilant, toujours attentif. Les canons ordonnent en effet que nul ne puisse être condamné ni relevé d'une condamnation ecclésiastique sans avoir été entendu soit en personne, soit dans ses moyens de défense, et confronté avec ses accusateurs. Or Pélage et Cœlestius, excommuniés aux divers conciles de Carthage et de Constantinople et frappés depuis par la sentence définitive de saint Innocent I, ne pouvaient, même après une rétractation sincère, être rétablis dans la communion catholique qu'autant que leurs premiers juges et leurs accusateurs personnels auraient été les uns consultés, les autres entendus. De plus, une constitution promulguée par Théodose et adoptée par le droit ecclésiastique, abrogeait les anciens délais fixés primitivement à neuf mois pour les appels à Rome, et les réduisait à deux mois même pour les provinces qu'on appelait alors « ultra-marines. » Le pape se conforme au pied de la lettre à chacune de ces prescriptions juridiques. Saint Augustin admirait la modération et la prudence du pape Zozime 1. « Le miséricordieux pontife qui préside à la chaire apostolique, dit-il, au lieu de précipiter Cœlestius dans les abîmes que la présomption de cet hérétique creusait sous ses pas, voulut épuiser tous les moyens de le faire sincèrement revenir à résipiscence. Par les interrogations nettes et précises qu'il lui posa, il le contraignit à se lier lui-même, préférant retarder la sentence définitive plutôt que de rompre brusquement et sans retour. Cœlestius avait dit : Si par ignorance ou par surprise il m'est antérieurement échappé quelques erreurs, je les rétracte d'avance et me soumets à la correction que vous daignerez en faire. Le vénérable pape Zozime profita de cette déclaration pour amener l'orgueilleux hérétique à condamner les articles que le diacre Paulin de Milan lui avait reprochés, et à donner son adhésion aux lettres du bienheureux pontife Innocent. Cœlestius promit de condamner tout ce que le siège apostolique condamnerait; et cependant, Zozime ne jugea point à propos de le délier des nœuds de l'excommunication, mais, déclarant qu'il fallait attendre la réponse des

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1 S.  Auçiist.,  De  poccato   original., cap. VI, vil; Pair,  lai.,   toin.   XLIV, Col. 3S8, 3S0.

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évêques d'Afrique, il lui donna deux mois de délai pour réfléchi sérieusement au parti définitif qu'il voudrait prendre. »

     11. La mansuétude dont les chefs du pélagianisme étaient en ce moment l'objet fut le signal d'une recrudescence d'orgueil et d'ostentation de la part de leurs disciples. « Ils semaient partout le bruit, dit encore saint Augustin, que le clergé de Rome réprouvait la doctrine du bienheureux Innocent, qu'il admettait l'orthodoxie du système pélagien et rejetait le dogme de la déchéance originelle. Ainsi, ajoute l'évêque d'Hippone, pendant que le siège apostolique, avec une admirable douceur, s'efforçait de ramener à la saine doctrine des hommes dont le génie mieux dirigé aurait pu rendre tant de services à l'Église, les sectaires ne rougissaient pas de calomnier la foi du siège apostolique. Mais j'en atteste tous les documents de la cause, j'en atteste la volumineuse correspondance échangée alors entre Rome et les évêques d'Afrique, j'en atteste le procès-verbal authentique de l'interrogatoire de Cœlestius par le pape en personne; y a-t-il une seule parole de Zozime, un seul écrit tombé de sa plume, contraire au dogme de la déchéance originelle? Non, ce pontife de vénérable mémoire n'a jamais rien dit ni écrit de tel. Le pape Zozime s'en référait aux déclarations explicites de son prédécesseur Innocent; il demandait à Cœlestius s'il y adhérait purement; simplement, du fond du cœur. Cœlestius répondait par des affirmations précises, énergiques, vingt fois répétées. Le pape Zozime mandait alors aux évêques africains ce premier acte de soumission, les priant de lui donner leur avis à ce sujet. II tenait à ce que la province qui la première avait été témoin des ruses et des détours insidieux de l'hérésiarque, fût aussi la première consultée à propos d'une rétractation qui pouvait cacher encore quelque piège. La réponse des évêques d'Afrique fut accompagnée d'un exemplaire de chacun des écrits de Cœlestius et de Pélage. Dans notre pensée, il ne suffisait point avec des sectaires si artificieux d'une rétractation générale, d'une formule vague d'adhésion au rescrit du pape Innocent. Les deux hérétiques devaient désavouer en particulier chacune des propositions  hétérodoxes répandues  dans leurs ouvrages. Sans

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cela, disions-nous, le poison caché dans leurs écrits passera, aux yeux des simples, pour avoir reçu l'approbation du siège apostolique. Au contraire, puisque Cœlestius est à Rome, puisque ses écrits vont être entre les mains du pape, rien ne sera plus facile que de se convaincre, par une expérience directe et irréfragable, ou de la sincérité de ce prêtre, s'il rétracte ce qu'il y a de condamnable dans ses écrits, ou de sa mauvaise foi et de sa fourberie, s'il refuse cette rétractation1

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