Italie 9

Darras tome 19 p. 379

 

18. Un autre courant de barbarie se déversait par les défilés des Alpes Maritimes sur la côte occidentale de la péninsule. C'était les colonies des Sarrasins sortis d'Espagne et établis depuis un siècle sur le littoral de Fréjus et de Nice. Les chroniques les désignent sous le nom d'Arabes de Fraxinetum, du nom de la forteresse dont ils avalent fait leur principal repaire. Contre ces pirates qui prenaient indifféremment la voie de terre ou la route de mer pour venir ravager le Piémont et la Lombardie, les mo­nastères, les villas, les moindres campagnes se hérissaient de tours, de remparts et de forteresses. Les couvents de femmes se transformaient en places de guerre. Nous avons encore un di­plôme de Bérenger roi d'Italie qui autorise l'abbesse Resinda à construire des châteaux forts « avec poste de guetteurs (bertiscae bretesche), d'où notre ancien mot français murailles crénelées, retranchements, fossés et tous autres moyens de défense pour repousser les attaques des païens 1. » Une autorisation du même genre était donnée à Pierre évêque de Reggio pour tous les éta­blissements ecclésiastiques et religieux de son diocèse. « On vit alors, dit Muratori, l'Italie entière et particulièrement la Lom­bardie se couvrir de forteresses, de tours, de châteaux forts, à tel point qu'au siècle suivant on eût dit une véritable forêt de pierres couvrant toutes les éminences et environnant toutes les plaines. Le moindre petit vassal avait sa forteresse comme les comtes, marquis et autres puissants seigneurs. » Ce que la crainte des Normands avait produit dans les Gaules et en Angleterre, celle des Sarrasins et des Hongrois le produisait en Italie, La féodalité

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1. Murator. Annal. Hal., mm. BIS.

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se trouva ainsi armée d'un bout à l'autre de l'Europe et plus tard elle employa à des guerres locales, à des luttes de clocher à clocher les moyens de défense préparés à l'origine pour la défense de la patrie et la commune sécurité.


   19. Un troisième flot barbare, celui-ci plus rapproché et plus redoutable, menaçait directement l'Italie méridionale et la ville de Rome. La colonie arabe qui s'était établie en Sicile apparte­nait aux Maures d'Afrique et n'avait aucun rapport de dépen­dance ni avec le califat de Bagdad ni avec celui de Cordoue. Elle recevait les gouverneurs qui lui étaient envoyés d'Afrique et payait le tribut au cheik de ce pays. En 909, les Sarrasins de Sicile, lassés d'obéir à une direction étrangère et lointaine, chassèrent le gouverneur africain et se donnèrent pour émir (amira) un géné­ral indigène nommé Korhab. Une armée navale sortie des ports de la côte africaine fut envoyée pour réprimer cette révolte ; mais elle fut anéantie par Korhab qui la défit dans un grand combat et
brûla jusqu'au dernier de ses vaisseaux. Ce succès redoubla l'au­
dace des Sarrasins de Sicile. En 912, ils attaquèrent les soldats de l'empire grec encore cantonnés dans certaines cités de l'Apulie et de la Calabre. Les renforts envoyés de Constantinople ne réussi­rent point à arrêter leur marche. Bientôt les duchés de Capoue et de Bénévent, commandés l'un par le patrice Landolf, l'autre par le prince Atenulf, furent envahis, et l'étendard de Mahomet, dont rien ne semblait devoir arrêter le victorieux essor, flottait à la lueur des incendies dans toute la campagne romaine, lorsque, le 15 mai 914, l'archevêque Jean de Ravenne, «homme de grand sens et de grand courage, » suivant l'expression de Muratori, fut
appelé par le patriciat romain à prendre les rênes du gouverne­ment et à sauver avec le siège de saint Pierre l'Italie et le monde chrétien tout entier. Une pareille mission, dans des circonstances si critiques et dans un danger si pressant, constituait évidemment le cas de nécessité urgente prévu par les canons ; il légitimait l'exception qu'on faisait à la règle générale interdisant alors dans l'Église latine les translations épiscopales et renversait d'avance l'échafaudage posthume des calomnies de Luitprand.

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20 Landolf et Aténulf, poussés par les Sarrasins victorieux, avaient suivant toute vraisemblance pris l'initiative de l'élection qui porta Jean X au souverain pontificat. Le nouveau pape, sui­vant la comparaison classique du poète anonyme dont nous avons déjà parlé, « se trouvait réellement entre Charybde et Scylla. » Charybde c'étaient les Sarrasins qui venaient jusqu'aux portes de Rome, piller et brûler les domaines de saint Pierre; Scylla c'était l'absence d'un pouvoir impérial capable de protéger l'É­glise et l'Italie. « La pourpre des empereurs, ce manteau que le bienheureux Pierre, portier du royaume des cieux, dit encore le poète, avait par la main de ses successeurs fait revivre pour les princes défenseurs de l'Église n'était plus qu'une vaine décoration portée par un titulaire impuissant 1. » En effet, l'infortuné Louis l'Aveugle, retiré dans ses États de Provence, n'avait d'un empereur romain que le titre. D'un autre côté, ainsi que le fait judicieusement observer Muratori, Bérenger, roi de l'Italie sep­tentrionale, occupé pour sa part à contenir les Arabes des Alpes Maritimes et les Hongrois des Alpes Rhétiques, était assez mal disposé à se compromettre pour la défense de Rome et des pro­vinces méridionales. Aux papes qui auraient pu l'en solliciter, il devait être tenté de répondre : Vous me demandez de jouer le rôle d'un empereur, adressez-vous au roi de Provence qui en a reçu de vous et en conserve le titre8. Jean X comprit cette si­tuation et n'hésita point à prendre une détermination politique qui dut lui aliéner personnellement tout ce qui restait encore à Rome de partisans de Louis l'Aveugle. Son premier acte fut d'en­voyer offrir la couronne impériale à Bérenger. «Ses ambassadeurs étaient chargés pour le prince de magnifiques présents, dit le poète. Ils le supplièrent au nom des intérêts les plus sacrés de venir prendre le commandement des Romains, de même qu'il a déjà celui de l'Ausonie. Le diadème des empereurs l'attendait et l'univers catholique en Occident le saluerait du grand nom de

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     Panegyric. Bercngar. Lib. IV, vers. 9t. Patr. lot., tom. CLI, col. 1308.

1 Murator. Annal. liai., ann. 915.

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p382            PONTOPlCAT DE JEA.H X (914-928);

 

César1. » Bérenger se laissa facilement toucher par des prières si conformes à ses propres intérêts; il réunit une armée formi­dable et se mit en marche. Nous avons de lui un diplôme daté de Lucques, le 10 novembre 915, «à l'époque où le très-sérénissime seigneur et roi Bérenger, ce sont les expressions mêmes de cette charte, pour l'amour de Dieu, pour le salut des églises saintes et de tous les chrétiens habitant la terre d'Italie, se rend à Rome et traverse avec ses fidèles soldats la province de Toscane2. »


   21. « En mettant le pied sur le territoire suburbain, reprend le poète anonyme, Bérenger fit partir pour la ville sainte des mes- sagers chargés d'annoncer son approche. La nouvelle est annon­cée au son de la trompette dans tous les quartiers de Rome : Grande joiel! accourez, disaient les hérauts d'armes. Il arrive enfin d'Ausonie le roi, le libérateur si longtemps attendu ! — Ce fut alor un frémissement d'allégresse, un empressement una­nime ; les écoles des diverses nations, grecque, anglo-saxonne, franque et germaine, le peuple entier se précipitèrent aux portes, et la procession triomphale s'organisa. Quand le prince, franchis­sant les hauteurs qui dominent la ville fut descendu dans la riante plaine du camp de Néron, il rencontra cette escorte d'honneur, le sénat romain avec ses étendards portant les aigles et la louve traditionnelles, les écoles avec leurs bannières, la jeune noblesse ayant à sa tête le comte Pierre, frère du pontife apostolique et le fils du consul Théophylacte. Pendant que le peuple faisait reten­tir l'air des chants de joie et des acclamations triomphales, les princes du sénat et de la noblesse s'approchèrent du monarque, lui présentèrent le cheval que le pape avait coutume de monter, l'y firent asseoir et lui baisèrent le pied. Le cortège arriva ainsi à la place Vaticane, où le pape attendait son hôte royal sous le portique de Saint-Pierre. Le roi descendit de cheval au bas des degrés, mais quand il voulut les monter, la foule avide de con­templer ses traits le pressait tellement, malgré les efforts des sol-

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1.Panegyric. Ber. toc. cit., vers. 95-W,

2.Murator. Ann. cit.

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dats et des gardes, qu'il fut obligé de s'interrompre à diverses reprises. Trois fois il se retourna le visage rayonnant d'une émo­tion douce et bienveillante, et d'un geste plein de majesté, il cal­mait l'empressement populaire. Quand il mit le pied sur la plate­forme du portique, le pape se leva de son trône d'or, l'embrassa avec effusion, et lui donnant la main le conduisit devant la porte principale. Là debout tous deux le roi fit à haute voix le serment de maintenir l'Église romaine dans la possession de tous les ter­ritoires jadis donnés au bienheureux Pierre et à ses successeurs par les empereurs précédents. La porte roula alors sur ses gonds d'airain, le roi et le pontife entrèrent dans la basilique au chant des hymnes sacrés. On eût dit que les siècles passés ressuscitaient et que le vénérable Silvestre donnait encore la main à Constan­tin le Grand régénéré dans l'eau baptismale. C'était même éclat et même puissance dans leurs deux successeurs, mais, hélas! le siècle n'était plus le même et l'époque inclinait vers la décadence1. Le roi prosterna la majesté de la pourpre devant le tombeau du pêcheur, il resta ainsi longtemps répandant ses prières avec ses larmes. Quand il se releva, le pontife le conduisit dans les vastes salles du palais préparé pour le recevoir, et cette heureuse jour­née se termina par des festins et des réjouissances publiques. La cérémonie du couronnement devait avoir lieu aux prochaines fêtes de Pâques. Dès l'aurore de cette grande solennité, le peuple accourut de toute la ville pour contempler le maître du monde, qui sortit de son palais près de Saint-Pierre, portant la trabée des Augustes, la chlamide de pourpre tyrienne et les brodequins d'or. Le pasteur suprême préposé par le Seigneur au gouvernement de son Église arrivait en même temps du palais de Latran, son visage était radieux, et quand les deux cortèges se rencontrèrent à la porte de la basilique vaticane, les acclamations de joie s'élevè-

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Utpote Silvestrum videat properare magistrum, Corutantinum etiam typico baptismnte lautum. Née minus his decus orbis inest rerumque potestCU, Ttmpore, ni pejora forent impulsaque etssim. .

(Vers. 153-155.)

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p384           l'OXTiFICAT DE  JEAS X  (914-928).

 

rent jusqu'aux cieux. Les deux flambeaux du monde (le pape et le roi) entrèrent dans le temple entièrement décoré de tentures de soie et d'or. Le diadème impérial fut posé par la main du pon­tife sur la tête de César, qui reçut ensuite l'onction du chrême ; suivant  l'usage  transmis   par les   Hébreux,   qui   versaient l'huile sainte sur le front des rois comme sur le front des prêtres, figure anticipée du Christ attendu qui devait, prêtre et roi, tout restaurer sur la terre, en y établissant le royaume des cieux. La foule immense éclata en exclamations. Vive l'empereur Auguste! Puisse la ville de Rome vivre longtemps sous ses lois! Qu'il rè­gne et qu'il ressuscite la grandeur de l'empire ! Que le bras de Dieu prosterne à ses pieds tous les rebelles ! — Ces vœux et ces transports se prolongèrent en ébranlant les voûtes de la basilique.  Lorsqu'enfin le silence se fut rétabli, le chancelier de César-Au­guste debout sur la marche la plus élevée du trône, lut au peuple l'acte contenant l'énumération de tous les territoires, provinces et villes de l'Église romaine dont l'empereur garantissait la pos­session au pontife, s'engageant à les défendre contre tous les en­vahisseurs. » Ici se termine le récit du poète anonyme. « Que de plus jeunes et de plus vaillants chantent les exploits de César, dit-il modestement. Je ne suis qu'un Mœvius, qu'ils soient des Virgile1. »

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon