Révolutions en Italie 1

Darras tome 19 p. 543 

 

III. RÉVOLUTIONS EN ITALIE.

 

18. Si les troubles politiques de la France grandissaient, de ce côté des Alpes, l'influence du roi Othon Ier d'Allemagne, une situation analogue produisait le même résultat en Italie et préparait pour un avenir prochain l'accession de ce prince au trône impérial. On a vu que le marquis d'Ivrée, Bérenger, et sa femme Willa, poursuivis par la cruauté du roi Hugues d'Italie, s'étaient réfugiés à la cour d'Othon le Grand, qui les avait pris sous sa sauvegarde 2. Leur présence en Germanie était comme une sorte de protestation muette contre la tyrannie de Hugues et d'inces­sant appel à la justice réparatrice d'Othon. Le roi Hugues con­tinuait à se rendre odieux aux Italiens par la dureté de son gouvernement, par l'exagération des impôts dont il surchargeait les peuples, par sa prédilection pour les Provençaux et les Bourguignons auxquels il confiait toutes les charges, enfin, par l'inconstance de son caractère qui lui faisait disgracier ses plus fidèles serviteurs. Le marquis d'Ivrée, du feud de sa retraite en Germanie, se tenait fort au courant de l'état de l'opinion publique en Italie. Un de ses affidés, le comte Amédée, sous un déguise­ment de pèlerin, bourdon à la main et besace sur l’épaule, parcourut toute la Lombardie et la Toscane, n'abouchant avec les comtes et les évêques. La police du roi Hugues, bien qu'elle fût admirablement faite, ne réussit point à le découvrir: Il eut même un jour l'audace de paraître, déguisé en mendiant, devant ce roi soupçonneux qui ne le reconnut pas et lui fit jeter une aumône par un de ses chambellans. Ce faux mendiant put ainsi

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1. Êttenne Pasqni'er. Recherches sur la France. Llvr. VI, chap. u
2. Cf. N" 16 du piécedent chapitra   '

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nouer tous les fils d'une conspiration si bien ourdie que le pre­mier qui voulut y prendre une part active fut précisément le neveu et favori de Hugues Manassès, archevêque d'Arles et admi­nistrateur par la grâce de son oncle, des évêchés de Trente, de Vérone et de Mantoue. Un si grand nombre de bénéfices ne le rendit pas plus reconnaissant pour son bienfaiteur. Il se chargea d'ouvrir à Bérenger la porte de toutes les villes soumises à sa juri­diction épiscopale. Le marquis d'Ivrée tenta résolument l'aven­ture ; Othon le Grand, occupé alors des affaires de la France, ne put lui donner que son crédit, sans armée, et le laisser courir les chances d'une entreprise si hardie. Escorté de quelques serviteurs dévoués à sa fortune, Bérenger se présenta aux portes de la cita­delle de Trente ; elle lui fut immédiatement ouverte et la garnison se mit à ses ordres. Ce fut le premier noyau de son armée. Il en fut de même à Vérone, autre cité épiscopale de Manassès. On craignait pour Modène, dont l'évêque Wido (Guy) était une créa­ture du roi Hugues. Bérenger parlementa avec l'évêque, lui promit la riche abbaye de Nonantola et à ce prix acheta son concours. De Modène à Milan le voyage ressembla à un triomple. Tous les ducs, marquis, comtes et seigneurs italiens accouraient au devant du nouveau roi, venu les mains vides, mais promettant avec une libéralité inouie des gouvernements, des évêchés, des fiefs, des abbayes à qui lui en demandait. A Milan, une acclama­tion, unanime lui déféra le trône. Soudain, dans la basilique de Saint-Ambroise, au milieu des princes et du peuple assemblés, on vit paraître en habits de suppliant le jeune Lothaire, fils de Hugues et associé par son père au trône. Il se prosterna aux pieds de la croix du sanctuaire. « Vous pouvez, dit-il, écarter un roi qui est mon père et dont le joug vous est odieux. Mais moi son fils, qu'ai-je fait pour mériter votre haine ? J'arrive à peine à l'adolescence; jamais sciemment je n'ai offensé personne. Le roi Bérenger sera, si vous le voulez, mon second père et mon modèle. A son école j'apprendrai à régner. » Émue de compas­sion, la foule s'écria que Lothaire, ce prince innocent, devait être associé au trône de Bérenger ; et il fut fait ainsi (945).

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19. Le changement de gouvernement fut si rapide que Hugues n'avait pas même eu le temps de passer les Alpes et de se réfugier avec ses trésors en Provence. La scène pathétique de la cathédrale de Milan avait été combinée par Hugues lui-même comme dernière ressource dans une situation désespérée. De son côté, le nouveau roi Bérenger, en acceptant de partager le trône avec le jeune Lothaire, avait une arrière-pensée de hon­teuse convoitise. Il s'était promis de mettre la main sur le trésor royal de Hugues; il comptait avec raison que ce dernier profite­rait de la fortune inespérée de son fils pour rester quelque temps encore sur le territoire italien. Des deux parts, il y eut donc une lutte de finesse et comme un duel d'astucieuse four­berie. Bérenger put se croire un instant vainqueur. Non seule­ment Hugues renonça tout d'abord à quitter le sol italien, mais il vint en personne traiter avec son rival dont il reconnut la suzeraineté, ne demandant pour lui-même qu'à vivre en simple particulier dans le palais de Lothaire son fils. Bérenger, comp­tant sur sa popularité naissante et sur la haine qu'inspirait par­tout la tyrannie du roi déchu, accepta celte proposition. Un an après (946) Hugues et ses trésors avaient franchi les Alpes. C'était pour Bérenger un double malheur ; il perdait à la fois l'objet de sa convoitise et ses propres richesses, car il lui fallut alors compter aux Hongrois qui renouvelaient leurs incursions en Italie la somme énorme de dix boisseaux de pièces d'argent. Hugues ainsi délivré se promettait, avec les ressources finan­cières dont il disposait, une prompte et facile revanche. Il se préparait à rentrer en Italie, plus puissant que jamais, quand la mort vint rompre tous ses projets ambitieux (947). Trois ans après (950), le jeune Lothaire son fils, dont la présence à côté de Bérenger, avec le titre de roi associé, n'avait plus aucune raison d'être, mourait subitement d'une attaque de frénésie, dirent les courtisans, d'un breuvage empoisonné, dirent les autres.

 

 20.  Il laissait une veuve de dix-huit ans, Adélaïde, fille de Rodolphe II, roi de la Bourgogne Transjurane. On se rappelle

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les circonstances politiques dans lesquelles Hugues d'Italie et Rodolphe avaient fiancé l'un à l'autre Lothaire et Adélaïde presque au berceau. Depuis un an seulement, le mariage si longtemps projeté avait eu lieu et Adélaïde venait de donner le jour à une fille nommée Emma, qui devait plus tard être reine de France. Adélaïde, que ses éminentes vertus ont fait inscrire au catalogue des saints, était une merveille de beauté et de grâce. La mort de son époux la faisait héritière des richesses de Hugues d'Italie tant convoitées par Bérenger. Une nouvelle et odieuse combinaison se présenta à l'esprit de ce dernier ; il ne rougit pas d'offrir à la noble reine la main de son fils Adalbert. La proposition fut écartée avec horreur; Bérenger se vengea aussitôt. Par son ordre, Adélaïde fut arrêtée, dépouillée non seulement de ses domaines qui étaient immenses, mais de ses meubles, de ses bijoux, de ses vêtements. Luitprand, qui nous a raconté le détail de cette scène barbare, dit que l'héroique et sainte victime fût traînée par les cheveux, accablée do coups de pied et de poing. Enfin, le 20 avril 951 elle fut enfermée, avec une suivante restée fidèle à ses malbeurs, au fond d'une tour du château de Garde, sur les bords du lac de ce nom. Dans son cachot, comme naguère dans l'oratoire de son palais, Adélaïde passait les jours en prière avec son humble et dévouée compagne. Leur voix que les hommes n'entenduient plus était puissante au ciel. Le 20 avril suivant, durant la nuit, quelques pierres se détachèrent de la muraille. Un vieillard passa la tête par l'ouverture et annonça aux captives la liberté. C'était un saint prêtre nommé Martin, qui servait le Seigneur dans un ermitage voisin. Il avait secrètetement pratiqué une galerie souterraine aboutissant à la prison d'Adélaïde, et lui apportait pour elle et sa suivante un déguisement qui leur permit de traverser la campagne sans être reconnues. Sous la conduite de leur libérateur, elles montèrent dans une barque, traversèrent le lac de Garde et vinrent se cacher dans une forêt voisine, vivant de quelques poissons qu'un pêcheur donnait à Martin par charité. L'ermite s'occupait cependant de chercher à la malheureuse reine un asile plus digne

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d'elle. Il se rendit à Reggio, dont l'évêque Adélard avait jadis été l'ami de Lothaire et d'Adélaïde. Bien qu'une amitié survivant au malheur soit chose rare, elle n'est cependant pas introuvable. Adélard en donna la preuve. Son église de Reggio possédait en fief le château-fort de Canossa, situé dans une position inexpu­gnable sur un contrefort des Apennins, au sommet d'un rocher isolé et à pic. On n'y accédait que par un sentier étroit; ses tours et ses remparts se trouvaient donc à l'abri de toutes les machines de guerre et de tous les assauts. Le commandant de la forteresse, Albert Azzo, bisaïeul de la célèbre comtesse Mathilde, sa rendit avec ses hommes d'armes par des chemins détournés dans la forêt où la pieuse reine et sa compagne étaient cachées; il les amena saines et sauves à Canossa. Le secret fut si bien gardé que Bérenger, qui faisait poursuivre partout la reine iugitive, n'en eut pas le moindre soupçon (951).

 

21. Cependant toute l'Europe s'entretenait avec indignation de la barbarie dont Adélaïde était victime et de la cruauté de son persécuteur. Les feudataires italiens surtout se repentaient d'avoir si aveuglément accueilli l'ancien marquis d'Ivrée, dont la tyrannie égalait et surpassait même celle de Hugues. Ils s'adressèrent à Othon le Grand pour en obtenir leur délivrance. Au moment où leurs ambassadeurs arrivaient à la cour de Germanie, le véné­rable prêtre Martin s'y présentait lui-même. Dans une audience particulière qu'il obtint du roi, il lui apprit les malheurs d'Adé­laïde, son évasion inespérée, le lieu de sa retraite, l'espoir que cette infortunée reine mettait en son secours. Othon le Grand était depuis quatre ans veuf de la reine Edith, fille d'Edouard l'Ancien d'Anglererre. La pensée d'épouser Adélaïde lui vint sur-le-champ, mais il ne s'en ouvrit point au vénérable prêtre. Il se contenta de le retenir près de lui, en disant : « Vous verrez bien­tôt que le roi de Germanie sait punir les traîtres et protéger l'innocence opprimée. » Deux mois après, Othon le Grand et son fils Ludolf, à la tête d'une armée formidable, avaient fait la conquête de l'Italie. Le 10 octobre 951, dans une diète solen­nelle à Pavie, Othon fit couronner roi son fils Ludolf. Le même

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jour, le prêtre Martin, témoin de ces heureux revirements de fortune, auxquels il avait pris une si grande part, sortait de Pavie avec une magnifique escorte. Il était chargé d'aller à Canossa retrouver Adélaïde pour la demander en mariage au nom d'Othon le Grand. Les noces furent célébrées à Pavie durant les fêtes de Noël avec un éclat et une splendeur sans égale. Les vertus d'Adélaïde et ses malheurs attiraient sur elle tous les regards et toutes les sympathies. La captive du lac de Garde, en remettant le pied dans le palais où elle avait subi de si indignes traitements, n'eut qu'une pensée, faire oublier à ses ennemis les torts qu'ils avaient eus à son égard et faire bénir par les pauvres l'événement qui leur rendait la plus charitable des reines. L'ermite du lac de Garde, le pieux prêtre Martin, fut nommé à l'évêché de Ferrare.

 

   22. « Au commencement de l'année 952, dit Flodoard, Othon le Grand envoya une ambassade au pontife Agapet, lui offrant de se rendre à Rome, si le pape le jugeait convenable. Mais la ré­ponse fut négative. Othon reprit donc le chemin de la Germanie, avec sa nouvelle épouse1. » Ainsi que le fait observer Muratori 2, le but réel de la proposition d'Othon le Grand au pape n'était pas seulement de faire un pèlerinage à Rome, mais de recevoir du pontife la couronne impériale. Depuis un demi-siècle, l'empire d'Occident n'avait plus de titulaire. Aucun souverain ne s'était produit dans l'intervalle assez pieux et assez puissant pour que le saint-siége voulût lui confier, pour la défense de l'Église et la protection du monde chrétien, l'épée de Charlemagne. Othon le Grand, fils de la reine sainte Mathilde, époux de sainte Adélaïde, roi d'Allemagne, conquérant de l'Italie, protecteur des Carlovingiens de France, pouvait très-légitimement aspirer à l'honneur qu'il sollicitait du pontife. Agapet cependant ne jugea point que l'heure fût encore venue; et il avait raison. La conquête de l'Ita­lie, sorte de coup de main heureux, pareil à ceux que tous les

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1. Flodoard. Annal. Patr. Ut., tom. CXXXV, col. 478. » A ..m'. Hal. 95Ï.

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souverains puissants feront toujours réussir en ce pays, n'offrait pas de grandes garanties d'avenir. La France était loin d'être pacifiée ; la Germanie elle-même se trouvait toujours menacée à l'intérieur par des agitations sourdes, à l'extérieur par des nuées de Hongrois. Othon avait grandi sans doute, mais il n'était pas encore dans la pleine acception du mot Othon le Grand. A l'épo­que même où, de Pavie, il engageait cette négociation avec le pape, son propre fils Ludolf venait de manifester son méconten­tement de l'alliance nouvelle contractée avec sainte Adélaïde. Il avait saisi un prétexte quelconque pour retourner en Allemagne, où il commençait une guerre civile au détriment de Henry duc de Bavière, son oncle, lequel s'était montré favorable au mariage. Ces germes de discorde, soigneusement entretenus dans la fa­mille royale de Germanie par les intrigues de Bérenaer II, présa­geaient pour l'avenir des luttes nouvelles. Pour l'instant Othon se vit obligé de reprendre, comme dit Flodoard1, le chemin de ses États, « laissant seulement sur le territoire italien quelques troupes commandées par Conrad de Franconie. »

 

23. Un autre motif non moins grave détermina Agapet II en cette circonstance. Le patrice des Romains, Albéric, vivait en­core : moins que jamais il ne semblait disposé à abdiquer la dic­tature militaire qu'il s'était arrogée dans la capitale du monde chrétien. Pour l'y contraindre, il eût fallu entamer une guerre sanglante dont les malheureux Romains, déjà éprouvés par tant d'invasions successives, auraient été les premières victimes. La Providence se chargea de lever cet obstacle le plus considérable de tous ; donnant ainsi raison à la sage réserve, à la politique mesurée et patiente d'Agapet II. Voici comment le chroniqueur de Saint-André raconte le fait. «Tout le temps que vécut le prince Albéric, dit-il, nul roi transalpin ou lombard ne réussit à mettre le pied sur le territoire de Rome. D'une femme de second rang (concubina), Albéric avait un fils nommé Octavien, à qui il se pro­mettait de léguer sa principauté. Mais il songeait à se créer une

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alliance à Constantinople : il envoya demander pour lui-même à l'empereur d'Orient la main d'une de ses filles. Ce projet déplut souverainement aux Romains, déjà fatigués de sa domination. Un complot s'organisa, ayant pour but d'assassiner le patrice. Deux évêques, Benoit et Marin, étaient, dit-on, à la tête des con­jurés. Les sœurs du patrice y entrèrent elles-mêmes; mais l'une d'elles, saisie de remords, vint tout raconter à son frère. Les deux évêques incriminés furent saisis avec les autres conspirateurs; Albéric tua les uns, fit flageller et emprisonner les autres, et Rome demeura silencieusement sous son joug. Cependant on annonçait la prochaine arrivée de la princesse grecque qu'il devait épouser. Il s'occupa de lui former une maison, qu'il com­posa des plus nobles dames de Rome et de la Sabine; il voulait étaler aux yeux des ambassadeurs orientaux uu luxe et une pompe royale. Mais il ne devait pas voir sur la terre l'épouse qu'il attendait si impatiemment. Atteint d'une maladie soudaine, il sentit qu'il allait mourir. En toute hâte, il se flt transporter à la basilique de Saint-Pierre, devant l'autel de la confession, et manda autour de lui tous les nobles de Rome, cunctos nobiles Romanos ad se venire fecit. Il leur fit jurer avec serment d'élire pape son fils Oclavien, aussitôt que le vénérable pontife Agapet serait mort. Les nobles le jurèrent, et Albéric expira 1 » (954). Quelpacte siuaoniaque et quelle mort sacrilège! quel rôle ignoble que celui de cette noblesse romaine jurant sur le tombeau de sain Pierre de donner pour successeur au prince des apôtres le filsd'un tyran! Dans le Xe siècle, de tels serments se prêtaient sans difficulté, et malheureusement on ajoutait au crime de les prêter celui de les tenir. Il semblait que tout l'ordre religieux, polituque et social fût ébranlé et que le monde dût bientôt finir.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon