Charlemagne 8

  Darras tome 17 p. 488 



28. Cette lettre pose nettement les bases sur lesquelles Charlemagne entendait établir son programme d’enseignement. Au re­bours de nos états modernes, qui se préoccupent exclusivement de ce qu'on nomme l'instruction, le roi carlovingien s'inquiétait avant tout de l'éducation chrétienne de son peuple. « Il n'est pas plus facile de bâtir une ville en l'air, disait Platon, que de gouver­ner un état sans Dieu. » Charlemngne était de cet avis, et il avait raison. La foi religieuse constituait à ses yeux le fondement de toute éducation solide, la base de toute véritable science. Avec un sens pratique qu'on ne peut trop admirer, Charlemagne savait que toutes les intelligences ne sont point également aptes à recevoir l'instruction; il se borne à exiger qu'on choisisse pour une culture spéciale les natures véritablement douées. C'est en effet l'unique chose raisonnable. Les vues du grand roi trou­vèrent dans le clergé un concours qui ne fit jamais défaut. Il nous reste quelques monuments du zèle et de l'activité déployés en ce sens par les évêques. Leidrade, pannonien d'origine, ancien

-------------------

1 B. Carol. Magn., Epist. ni; Pair, lat., tom. XCYII1, col. 895-896.

================================

 

p489 CHAP.   VI.   —  IE  ROI   CI1RÉT1EN   CHARLEJIAGNE.

 

élève puis bibliothécaire de l'école du palais, plus tard l'un des missi dominici que Charlemagne aimait à employer de préférence, fut, en 798, nommé archevêque de Lyon. Cette grande église, ra­vagée par les Sarrasins d'Abdérame, spoliée par Charles Martel, et tout récemment en butte aux attaques des ducs d'Aquitaine, avait besoin d'une main ferme et puissante pour réparer les dé­sastres du passé. Voici comment Leidrade rendait compte de ses efforts et de son administration. « Au très-haut empereur Charles, Leidrade, évêque de Lyon, salut.—Je supplie votre celsitude très-clémente d'accueillir favorablement cette humble épître. Vous avez daigne jadis me choisir pour le gouvernement de l'église de Lyon, moi, le plus indigne et le moins méritant de vos serviteurs. Aujour­d'hui je voudrais vous dire ce que j'y ai fait depuis mon arrivée, avec l'aide de Dieu et la vôtre. Ce récit ne m'est inspiré par aucun motif de vaine gloire ni d'ambition personnelle ; les infirmités et la vieil­lesse, avant-courrières de la mort, me font songer à la nécessité d'assurer pour l'avenir le sort des œuvres commencées. En pre­nant, suivant votre ordre, possession de cette église, je travaillai de tout mon pouvoir à former des clercs instruits, capables de remplir dignement toutes les fonctions sacrées; maintenant, grâce à Dieu, ce résultat est à peu près obtenu. Il a plu à votre piété d'accorder sur ma demande la restitution des revenus qui apparte­naient autrefois à l'église de Lyon. Il nous a été possible dès lors d'établir ici la psalmodie sacrée et toutes les cérémonies de l'of­fice divin selon le rite pratiqué à la chapelle du palais1. J'ai des écoles de chant et un certain nombre de chantres déjà assez ins­truits pour en former d'autres. J'ai de plus des écoles de lecteurs, et des lecteurs qui non-seultment s'acquittent convenablement de leurs fonctions dans les offices publics, mais qui, par la médi­tation des livres saints, progressent dans l'intelligence des choses divines. Quelques-uns sont capables d'expliquer le sens spirituel

--------------

1 In Luqdvnensi ecclesia est ordo psallendi instauratus, ut juxta vires noslras secvndum ritur» sncri palatii omni ex parte agi wdeatur quidquid ad divinum per<toli:endum offiavm ordo exfoscit. — Ce passage ne manque pas d'intérêt pour l'histoire de la liturgie lyonnaise.

================================

 

p490   PONTIFICAT  DE  SAINT   ADRIEN   I  (772-795).

 

des Évangiles ; la plupart sont capables d'interpréter les livres des prophètes, ceux de Salomon, les psaumes et même le livre de Job. Je me suis appliqué à multiplier les bons copistes pour la repro­duction des manuscrits. Je n'ai rien négligé pour procurer par­tout des ornements sacerdotaux et les objets nécessaires au culte. Les églises ont été restaurées; la cathédrale, dédiée à saint Jean-Baptiste, a été recouverte en entier et plusieurs des gros murs refaits à neuf. J'ai réparé l'église Saint-Etienne et rebâti entièrement celles de Saint-Nizier et de Sainte-Marie. Parmi les maisons appartenant à l'évêché, l'une a été entièrement reconstruite, et j'en ai fait bâtir une nouvelle, destinée à vous rece­voir si jamais votre celsitude daigne visiter nos contrées. Un cloître a été construit pour les clercs qui vivent maintenant sous le même toit1. Diverses églises dans le diocèse ont été réparées ; l'une dédiée à sainte Eulalie, où se trouve un monastère de filles sous le vocable de saint Georges, a été recouverte en entier, une partie des murailles a été reprise par les fondements. Une autre dédiée à saint Paul a été également recouverte. J'ai réparé l'église et le couvent de Saint-Pierre, où repose le corps du saint évêque et martyr Annemond, qui en fut le fonda­teur. Trente-deux vierges consacrées au Seigneur y vivent ac­tuellement sous la règle monastique. J'ai réparé aussi, en renouve­lant la toiture et une partie des murailles, le monastère royal de l’Ile-Barbe, sur la Saône, dédié à saint André et à tous les apôtres; quatre-vingt-dix religieux y sont maintenant établis. J'ai conféré à l'abbé le pouvoir de lier et délier, comme l'avaient eu ses prédé­cesseurs Ambroise, Maximin, Licinius, hommes illustres, que les évêques de Lyon, Eucher, Lupus et Genesius, avaient autrefois chargés, durant leur propre absence, du soin de parcourir les cam­pagnes 2 pour s'enquérir si la foi orthodoxe était partout main­tenue avec sincérité et si le poison de l'hérésie ne se glissait point su-

--------

1 Le clergé cauonial de Lyon était dès lors, ainsi que celui de lletz, sou­mis à la vie commune.

2. Cui elium ulifjati trndidimus poltstalem lignndî et soivendi uti Imbuerunt prœdccessores nui, scilicet Ambrosius, Maximinus, Licinius, clarissimi viri, qui

================================

 

p491 CHAP. VI.   —  LE   ROI   CURÉTIEN   CHARLEMAGNE.  

 

brepticement dans les âmes. Ces abbés avaient de plus la charge, durant la vacance du siège, de pourvoir à la direction de l'église, jusqu'à ce qu'elle fût, avec la grâce de Dieu, pourvue d'un digne pasteur. Nous les avons maintenus dans ces privilèges. Enfin, nous avons ordonné que les décrets des anciens rois fussent scru­puleusement observés, afin que, comme il a été statué par eux sur les droits d'achats et d'agrandissements des monastères, les reli­gieux puissent posséder à jamais sans contestation tout ce qu'ils ont à présent et ce qu'avec la grâce de Dieu ils viendraient à acquérir encore 1. »

 

   29. Les églises et les monastères réédifiés avec tant de zèle par Leidrade étaient, ainsi que le fait observer M. Guizot2, autant de   foyers d'instruction populaire. Les statuts synodaux ou capitula, dans les adressés vers cette époque par Théodulfe au clergé d'Orléans, nous en fournissent la preuve. « Les prêtres qui voudront envoyer aux écoles soit leur neveu, soit tout autre enfant de leur parenté, dit Théodulfe, auront la faculté de les placer gratuitement soit à l'église Sainte-Croix ou au monastère de Saint-Aignan, soit à Saint-Benoît-sur-Loire ou à Saint-Lifard, soit enfin dans tout autre des monastères confiés à notre gouvernement. Que les prêtres tiennent des écoles dans les villes et dans les bourgs. Si quelqu'un des fidèles veut leur confier ses enfants pour leur faire étu­dier les lettres, qu'ils ne refusent point de les recevoir et de les instruire, mais au contraire qu'ils les élèvent en toute charité, se souvenant du mot de l'Écriture : « Les docteurs brille­ront de l'éclat du firmament, et ceux qui auront enseigné aux autres la voie de la justice resplendiront comme des astres dans les profondeurs de l'éternité 3. » Les prêtres n'exigeront aucune

-------------------

ipsum locum rexerunt; c/uos Eucherius, Lupus atque Genesius, cœlerique episcopi ' Luodimeuses, uln ipsi deerani uut non poterant adosse, ntiV.eba.nl cognituros utium zatliolicn filles recte enderetur, ne fraus hareticu puUutaret, — Nous avoua ici le plus ancien témoignage relatif à l'inquisition dans les Gaules.

1   Ltidrad., Epist. i; l'nlr. lui., toin/ XCIX, col. 871.
2. Hist. de la rwilisation eu France, pajj;. 20S.

3. Dau., xii. 3.

================================

 

p492 ONTIFICAT  DE  SAINT  ADHIEN   I   (77-J-7i)j).

 

rétribution pour cette œuvre éminemment désintéressée; ils ne revront absolument rien, excepté ce que spontanément et par affection les parents voudraient leur offrir1. »


30. L'école palatine d'abord, et plus tard celle de Saint-Martin de Tours dont Alcuin prit la direction, devinrent comme le type sur lequel toutes les autres furent modelées. « Durant les expédi­tions militaires, dit le moine de Saint-Gall, Charlemagne consen­tait à se séparer d'Alcuin, et l'envoyait se reposer ou plutôt conti­nuer ses doctes leçons à l'abbaye de Saint-Martin. On y accourait de toutes parts pour les entendre, et l'impulsion donnée aux sciences et aux lettres fut telle que les Gaulois et les Francs éga­lèrent alors les antiques Grecs et Romains. Pendant les absences d'Alcuin, l'école palatine restait confiée à l'irlandais Clément. Un jour, au retour de d’une de ses victorieuses campagnes, le roi Charles se fit présenter les élèves et examina lui-même leurs com­positions et leurs vers. Or, il se trouva que les jeunes gens ap­partenant à des familles médiocres ou pauvres fournirent des travaux excellents; les fils des leudes avaient perdu le temps dans la paresse. Charles fit ranger à sa droite tous les bons éco­liers. Mes fils, leur dit-il, je vous félicite d'avoir suivi mes ordres, vous appliquant de toutes vos forces à l'étude. Continuez de la sorte, efforcez-vous d'arriver à la perfection. Je vous don­nerai un jour des êvêchés et des abbayes. — Puis se tournant à gauche, et jetant sur la foule des paresseux un regard terrible : Vous autres, s'écria-t-il, vous, les délicats et les prétentieux, parce que vous avez des leudes pour pères, vous vous fiez à votre naissance et aux richesses de vos familles; vous dédai­gnez l'étude des lettres, vous préférez le jeu, la toilette et les plaisirs frivoles ! — Élevant alors vers le ciel sa tête auguste et son bras invincible : Par le roi des cieux, ajouta-t-il, je m'in­quiète fort peu de votre noblesse et de votre luxe, vains hochets que d'autres admirent! Sachez le bien, si vous ne réparez votre négligence, jamais vous  n'obtiendrez la moindre faveur du roi

-------

1 Theodulf., Capital, xix et XX; Pair, lat., tom. CV, col. 19G.

================================

 

p493 CHAP. VI. — LE ROI CHRÉTIEN CHARLEMAGNE.     

 

Charles1.» Cette sévère leçon était d'ailleurs appuyée par l'exemple même du roi. « Il voulut, dit Éginhard, que non-seulement ses fils, mais ses filles elles-mêmes, suivissent le cours des études li­bérales, et il veillait attentivement à leurs progrès. En outre, les jeunes princes, aussitôt que leur âge le permettait, étaient formés aux exercices corporels en usage chez les Francs, l'équitation, les armes, la natation, la chasse. Les princesses devaient se familia­riser avec les ouvrages de leur sexe; le roi tenait à ce qu'elles fussent constamment occupées soit à filer au fuseau, soit à travailler la laine; il redoutait pour elles l'oisiveté, source de tous les dé­sordres 3. » Il aimait à les voir rangées sous la garde de leur aïeule la reine Berthe, cette princesse qui avait dès lors renoncé à se mêler de politique, et que son illustre fils entoura d'honneurs et de soins jusqu'au jour où il eut le regret de la voir s'endormir doucement dans ses bras du sommeil de la mort.


31. L'école palatine était réglée comme un veritable monastère; les clercs de la chapelle y psalmodiaient l'office canonial, que Charlemagne tenait personnellement à présider. « Il établit un ordre admirable dans les cérémonies et les offices, dit le moine de Saint-Gall. Les lecteurs étaient tellement exercés que dans le chant des leçons nul n'avait besoin d'un signe quelconque, tracé avec l'ongle ou marqué à la cire, pour indiquer sur le manuscrit les lignes où il fallait commencer et finir. Tous pouvaient, même quand ils étaient choisis à l'improviste, fournir la lecture sans aucune faute. Du doigt, du bout de son bâton royal, quelquefois par l'envoi d'un cérémonière, Charlemagne désignait celui qui devait chanter la leçon. D'un léger son guttural, il indiquait l'instant où il voulait qu'elle finît, et tous étaient si attentifs au signal qu'il n'arriva jamais qu'on eût dépassé d'un seul mot le point marqué par le roi. Les lecteurs du palais devinrent bientôt cé­lèbres; les clercs étrangers ne se hasardaient à assister aux offices de la chapelle royale qu'après s'être tellement exercés, qu'ils n'eussent

-----------

1 Monacli. San-Gall., Gest.  Carol. Magn., lib. I, <Mp. Il et ni; Patr. lai., tom. XCVIII, col. 1S73. – 2. Egiuhardj Vit. Carol. Magn., cap. six; Pair. Int., tom. XCV11, col. U.

================================

 

p494   PONTIFICAT  UK   SAINT  ADttlEN   I   (77:>-VJ3j.

 

point à compromettre leur inexpérience, si Charlemagne venait à les désigner pour quelque  leçon1. » A l'exemple de Pépin le Bref, Charlemagne se montra zélé pour la propagation de la liturgie ro­maine dans ses états. Voici comment il s'exprime à ce sujet dans les livres Carolins : « Dieu nous ayant conféré le royaume d'Italie, nous avons voulu exalter la grandeur de la sainte église romaine, et obéir aux salutaires exhortations du révérendissime pape Adrien. C'est pourquoi nous avons exigé, de certaines églises qui résistaient encore, l'adoption de la psalmodie réglée par la tradition du siège apostolique, en sorte que l'unité de la loi déjà existante fût confir­mée par l'unité des rites ecclésiastiques. Maintenant il en est ainsi non-seulement dans toutes les provinces des Gaules, la Germanie et l'Italie, mais jusque chez les Saxons et les autres peuples du Nord, convertis par nous, avec la grâce de Dieu, aux enseignements de la foi véritable 2. » — « Afin d'employer dans l'établissement de l'unité liturgique des sources d'une pureté incontestable, dit dom Guéranger, Charlemagne demanda à saint Adrien de nouveaux exemplaires du sacramentaire grégorien, dont Pépin le Bref avait déjà reçu plusieurs copies authentiques. Le capitulaire d'Aix-la-Chapelle, en 789, prescrivait l'observation du rit romain tant pour les offices divins que pour la messe elle-même 3. Le concile de Mayence, en 813, décréta que l'on suivrait fidèlement le sacramen­taire de saint Grégoire pour l'administration du baptême 4. Mais il était un point sur lequel le génie français résistait, malgré lui-même, aux pieuses intentions de Pépin et de Charlemagne. Ils avaient pu sans doute introduire le chant de l'église romaine en France, mais il n'était pas en leur pouvoir de le faire exécuter avec la perfection des chantres romains, ni de le défendre dans toutes les localités contre les prétendues améliorations dont l'habi­leté des clercs français croirait devoir l'enrichir. Il arriva donc

-----------

' Monach. San-Gall., Gest. Carol. Magn., cap. v; Patr. lat.,  loin.  XCVIII, col. 1374

2. Libri Carolini, lia. I, cap. VI; Pair. Int., lom. XCVIII, col. 1021. 3. BalbZ., Capitulnr. Ai/vugrnn., 789, cap. xc.

4. Labb.j tom. VII; Concil. Moyunt., eau. iv.

================================

 

p495 CHAP. VI.   —  LE   ROI   CHRÉTIEN   CHARLEMAGNE.  

 

qu'en peu d'années les sources si pures des mélodies grégoriennes, contenues dans les antiphonaires envoyés par Etienne III et Paul I, s'étaient déjà corrompues, Jean Diacre, dans la vie de saint Gré­goire le Grand, donne avec la franchise d'un artiste les raisons pour lesquelles le chant grégorien ne s'était pas maintenu sans altération dans nos églises. Voici ses paroles pleines de naïveté et sentant quelque peu l'invective : « Entre les diverses nations de l'Europe, les Germains et les Gaulois ont été le plus à même d'apprendre et de réapprendre les suaves modulations du chant grégorien ; mais ils n'ont pu en conserver la douceur, tant à cause de la légèreté de leur naturel qui leur a fait mêler du leur à la pureté des mélodies, qu'à cause de la barbarie qui leur est propre. Leur tempérament d'une nature alpine, leurs voix retentissant en éclats de tonnerre, ne peuvent reproduire exactement l'harmonie musicale; la dureté de leur gosier buveur et farouche, au moment même où elle s'applique à rendre l'expression d'un chant mélo­dieux, par ses inflexions violentes et redoublées, lance avec fracas des sons brutaux qui retentissent confusément comme les roues d'un chariot sur des pavés; en sorte qu'au lieu de flatter l'oreille des auditeurs, elle l'agace, l'exaspère et l'étourdit 1. » Charlemagne qui sentait profondément les beaux-arts, ne put souffrir longtemps une dissonance qui ne tendait à rien moins qu'à détruire tout le fruit des nobles efforts qu'il avait entrepris pour avancer la civili­sation en France par l'harmonie des chants de l'Église, les plus moraux et les plus populaires de tous. Étant en 787 à Rome, à la fête de Pâques, il fut témoin d'une dispute entre les chantres ro­mains et francs. Ceux-ci prétendaient que leur chant avait l'avan­tage, et, fiers de la protection du roi, ils critiquaient sévèrement les Romains. Ces derniers au contraire, forts de l'autorité de saint Grégoire et des traditions dont son antiphonaire n'avait cessé d'être accompagné à Rome, se riaient de l'ignorance et de la bar­barie des chantres gaulois ou francs. Charlemagne voulut mettre fin à la dispute, et il dit aux siens : « Quel est le plus pur, de la

-------------

1. Joan. Diacon.j Vit. S. Gregor. Magn., lib. II, cap vil.

================================

 

p496   PoNTiriCAT de saint adhiex i ("ti-~i[)">).


source vive ou des ruisseaux qui en découlent? — La source, répondit-on. — Retournez donc à la source, c'est-à-dire aux mélo­dies de saint Grégoire, ajouta le roi; car il est manifeste que vous avez corrompu le chant ecclésiastique 1. » Voulant remédier aussitôt à cet inconvénient, Charlemagne demanda au pape des chantres habiles qui pussent rétablir en France la ligne des saines traditions. Saint Adrien lui donna Théodore et Benoit, élevés dans l'école de chant fondée par Grégoire le Grand. Il lui offrit en outre des antiphonaires notés de sa propre main suivant la notation romaine. Il y avait donc dès lors une méthode fixe pour noter le chant ecclésiastique. De retour en France, Charlemagne plaça un de ces deux chantres à Metz, l'autre à Soissons, et donna ordre à tous les maîtres de chant des autres cités épiscopales de leur présenter à corriger leurs antiphonaires, et d'apprendre d'eux les véritables règles du chant. Ainsi furent rectifiés les antiphonaires de France, que chacun avait corrompus à sa guise, ajoutant ou retranchant sans règle et sans autorité; et tous les chantres de France apprirent la notation romaine qui depuis a été appelée «note française. » Ces détails intéressants nous ont été conservés par le moine d'Angoulême, historiographe de Charlemagne, dont le récit est confirmé par Jean Diacre dans la vie de saint Grégoire le Grand, et par Ekkehard, dans la vie du bienheureux Notker dit Dalbulus (le Bègue) 


2. Ces trois auteurs ajoutent que ce fut à Metz que le chant grégorien s'éleva à un plus haut point de perfection, en sorte que l'école de cette ville l'emportait autant sur les autres écoles de France qu'elle le cédait elle-même à celles de Rome. Le moine d'Angoulême dit encore que les chantres romains ap­prirent aux Francs l'art de toucher l'orgue 3. » Charlemagne, profondément instruit lui-même dans le chant grégorien, nous a laissé un monument de sa science liturgique dans l'hymne Veni creator,  dont il composa les paroles et le  chant.   Malgré

------------------

1  Monach.  Eugolisuieûs.,   Vit.  Carol.   Magn., apud   Duchesne,  tom.  II, pag. 75.

2. Bollami., Ad. SS. April., die VI, pag. 5S2.

3. iJom Guérauger, Institutions liturgiques, tom. I, pag. 249-253.

================================

 

p497 CHAP.   VI.   —  LE   ROI   CIlltDTIEN   C1IARLEJIAGNE.      

 

tous ses efforts, il ne put complètement faire disparaître les va­riantes mélodiques dont chaque province conservait l'habitude. Le moine de Saint-Gall, en rapportant le fait, l'attribue à une super­cherie des maîtres de chant venus de Rome en France. « Le roi Charles, dit-il, ayant eu occasion de célébrer les fêtes de Noël et de l'Epiphanie à Trêves et à Metz, observa soigneusement, suivant son habitude, les mélodies qui y furent chantées. L'année suivante, il vint solenniser les mêmes fêtes à Paris 1et à Tours, et n'y retrouva rien des chants de Metz et de Trêves. Il s'en plaignit amèrement au pape Adrien, qui lui avait envoyé de Rome même des maîtres de chant. Le pape lui répondit : Si je vous en envoie d'autres, ils se laisseront peut-être aller au même sentiment de jalousie, et continueront de propos délibéré à donner un mauvais enseignement. Choisissez donc vous-même deux de vos clercs les plus discrets et les plus habiles, envoyez-les ici; ils assisteront sans se faire connaître à tous les exercices de chant, et quand ils seront suffisamment formés, ils retourneront près de vous pour diriger vos écoles. — Charlemagne suivit ce conseil : deux clercs furent envoyés par lui à l'école romaine du Latran. A leur retour, l'un dirigea l'enseignement musical à l'école palatine, et l'autre à celle de Matz2

  

   32. La chapelle du palais servit en effet de modèle pour la régularité et la majesté des offices liturgiques. Elle devint tout naturellement une pépinière d'évêques et d'abbés. La présentation aux évêchés ou aux abbayes appartenait dès lors au roi, et bien qu'on dût procéder ensuite à l'élection canonique, il n'arrivait jamais que les suffrages écartassent un sujet recommandé par le monarque. « Un jour, dit le moine de Saint-Gall, les envoyés d'une ville épiscopale vinrent annoncer à Charlemagne la mort de leur évêque. Combien a-t-il laissé à l'église et aux pauvres? demanda le héros.

----------

1. Ce passage du moine de Saint-Gall contredit formellement la thèse de certains auteurs modernes lesquels prétendent que, durant tout son règne, Chariemagne ne mit jamais le pied à Paris.

2. Monacb. San-Gall., Gest. Carol. Magn.,ï\b. \, cap. n; Pair, lat., tour. XCVlll, col. 1318.

============================

 

p498        PONTIFICAT  DE   SAINT   ADIUEN   1   (772-7fJj).

 

— Deux livres d'argent, répondirent les envoyés. — C'est un bien mince viatique pour un si grand voyage, murmura un clerc du palais qui assistait à l'audience. — Charlemagne, entendant cette réflexion : Si je vous donnais l'évêché, dit-il, laisseriez-vous davan­tage ? — Le clerc tomba à genoux, et s'écria: Gracieux seigneur, ceci est au pouvoir de Dieu et au vôtre. — Charlemagne sourit, congédia les députés et dit au clerc : Dissimulez-vous derrière la tenture du dais royal et prêtez l'oreille. Vous ne tarderez guère à voir com­bien vous avez de compétiteurs. — En effet, des leudes et de puis­sants personnages, au seul bruit d'une vacance de siège, accou­rurent pour recommander quelqu'un de leurs protégés. Cliarle­magne déclara que son choix était fixé; il nomma même celui qui en était l'objet. La reine Hildegarde vint en personne parler en fa­veur d'un clerc attaché au service de sa maison. De grâce, disait-elle, très-doux seigneur, ne rejetez point ma requête. Celui auquel vous songez est trop jeune; il perdrait l'évêché dont il s'agit. Le clerc que je vous recommande est votre serviteur fidèle, faites cela pour lui. —Le malheureux candidat, qui se trouvait toujours sous la courtine du dais royal, crut cette fois sa cause perdue. Il souleva un peu la tenture et dit à l'oreille du roi : Tenez ferme, seigneur; n'abdiquez pas la puissance que vous avez reçue de Dieu. — Charlemagne l'appelant alors, lui dit devant tous les assistants : Je vous nomme à cet évêché, mais ayez soin, pour le repos de mon âme et de la vôtre, de faire pendant votre vie plus d'aumônes et de ménager à votre mort un viatique plus considérable 1. »

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon