Charlemagne 19

Darras tome 17 p. 32

 

§ III. L’Adoptionnisme.

 

   23. L’empire romain d’Occident allait donc revivre ; la mosaïque du Latran en était une sorte de proclamation anticipée. Du reste, les analogies entre Constantin et Charlemagne, comme entre saint Sylvestre Ier et saint Léon III, sont assez frappantes pour que l’historien ait le devoir de les noter. Constantin avait eu dans Licinius un rival et un compétiteur ; Charlemagne trouva dans le duc de Bavière, Tassilo, la même haine avec une hostilité plus redoutable peut-être parce qu’elle se dissimulait plus hypocritement. La

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1 Cf., tom. XVII de cette histoire.

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p33 CHAP.  I. — HR LADOI'TIANtSMR.

 

Bavière envahie par trois corps d’armée sous la direction du roi des Francs, rappela la victoire rapide de Constantin sur Licinius. Mais le dénouement ne coûta point la vie au rebelle. Tassilo, condamné à mort par l’assemblée nationale d'Ingelheim (788), fut gracié par Charlemagne et termina ses jours à l'abbaye de Jumièges dans la pratique d’une pénitence sincère et de vertus réellement chrétiennes. Luitberga, fille de Didier, femme de Tassilo, et leurs quatre enfants eurent un sort pareil ; deux fils accompagnèrent leur père à Jumièges, les deux filles furent religieuses l’une au monastère de Chelles, l’autre dans celui de Laon. Si Charlemagne eut un Maxence dans Tassilo, il eut, comme Constantin et avec plus de fondement que celui-ci, la douleur de rencontrer parmi ses propres enfants un fils assez dénaturé pour attenter aux jours de son père. Crispas, fils de Constantin, injustement accusé par Fausta sa marâtre, était innocent et ne paya pas moins de la vie un crime imaginaire. Pépin, fils aîné de Charlemagne, fut très-réellement coupable, mais Charlemagne fit grâce au parricide. Ce fut en 7112, à Ratisbonne, que le complot fut découvert et jugé. Pépin, fils aîné du roi et d’Hildegarde, avait le malheur d’être bossu, et ce surnom lui est resté dans l’histoire. Sa difformité, jointe à l’élévation de ses deux frères l’un au trône d’Italie, l’autre à celui d’Aquitaine, aigrit son caractère. La reine Fastrado, par sa hauteur et son arrogance, contribua encore à précipiter le jeune prince dans le parti des mécontents. Pierre, évêque de Verdun, cet Italien qui avait livré Trévise, ne fit pas difficulté de trahir son bienfaiteur, on l’en accusa du moins ; et il fut soupçonné d’être l’un des chefs du complot. Un jour fut choisi pour l'exécution ; il s’agissait de poignarder Charlemagne, et de proclamer son fils aîné, Pépin le Bossu, roi des Francs. Toutes les mesures, concertées avec une discrétion rare en pareille circonstance, furent tellement prises que le succès paraissait infaillible. Mais un seigneur lombard, nommé Fardulf, mis sur la trace de la conspiration par un mot recueilli au hasard, alla tout révéler au roi. Avant la fin de la journée, tous les rebelles étaient arrêtés. L’assemblée nationale de Ratisbonne, après un jugement solennel, les condamna tous à la peine capitale. Pépin le Bossu fut nommé-

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ment désigné dans la sentence comme parricide. Charlemagne fut obligé d’intervenir en faveur de ce fils coupable ; on commua la peine en celle d’une prison perpétuelle, et le jeune prince fut enfermé au monastère de Pruym, où il acheva ses jouis dans la pénitence. L’évêque de Verdun, le plus coupable peut-être, dut au caractère sacré dont il était revêtu d’échapper à la mort. Charlemagne se contenta de l’exiler. L’intrigant prélat n’omit rien pour se relever de cette disgrâce. Deux ans après, au concile de Francfort (79i), il comparut en personne pour se justifier de son crime. Voici en quels termes le IXe canon du concile rend compte de cet incident : «  Il a été ordonné par le Seigneur roi et par les vénérables pères que l’évêque de Verdun jurerait par son caractère sacré devant Dieu et devant les anges, avec deux ou trois témoins ou du moins avec son archevêque, qu’il n’est entré dans aucune conspiration contre la vie et la couronne du roi, et qu’il n’est point coupable de félonie. Or, cet évêque n’ayant trouvé aucun témoin qui voulut s’associer à un pareil serment, il a choisi un de ces hommes liges pour se présenter au « jugement de Dieu » et soutenir l’innocence de son maître sans aucune cérémonie religieuse. Cet homme s’est donc présenté au «jugement de Dieu» non par l’ordre du roi, ni par la sentence du saint concile, mais uniquemmentde sa propre volonté. L’épreuve lui fut favorable. La clémence de notre roi fit alors grâce entière à l’évêque et l’a rétabli dans ses anciens honneurs. » Tel est le IXe canon du concile de Francfort. Il ne dit point quel genre d’épreuve subit l’homme lige de Pierre de Verdun. Mais il dégage complètement la responsabilité de Charlemagne et celle des pères dans un acte qui ne fut autorisé ni par ceux-ci ni par le roi lui-même. On peut seulement inférer de son texte que le préjugé populaire en faveur de ce qu’on nommait « jugement de Dieu » était alors tellement accrédité que Charlemagne ne crut pas devoir en réfuter la décision.

 

   24. Ce que l’arianisme avait été pour Constantin le Grand, l’adoptianisme le fut pour Charlemagne, avec cette différence que le fils de Constance Chlore eut le malheur d’incliner du côté de l'hérésie, tandis que le fils de Pépin le Bref s’en montra l’adversaire le

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plus Éclairé et le plus vigilant. L’origine de l’erreur adoptianiste prouverait à elle seule la nécessité pour toutes les églises de n’avoir qu'une seule liturgie afin que la forme irréprochable de la prière maintînt partout l'intégrité de foi. Quelques paroles mal interprétées de la liturgie mozarabe donnèrent naissance à la nouvelle hérésie qui agita l’Occident durant un quart de siècle. Dans l’office des morts du missel mozarabe on lisait ce membre de phrase : qui per adoptivi hominis passionem dum suo non indulsit corpori nostro iterum nos pepercit, puis cet autre: quos fecisti adoptionis participes, jubeas hœreditatis tuœ esse consortes. Ces textes semblaient autoriser la croyance erronée que le Christ aurait été non pas le fils consubstantiel du Père, mais seulement fils adoptif, ou comme disaient les adoptianistes, fils « nuncupatif. » D’autres expressions analogues furent recueillies çà et là dans le missel mozarabe entre autres dans la préface du jour de saint Speratus : Adoptivi hominis non horruisti vestimentum sumere carnem; dans la messe du mercredi de Pâques : Respice, Domine, tuorum fidelium multitudinem, quant per adoptionis gratiam filio tuo facere dignatus es cohæredem ; dans la messe du jeudi de Pâques : qui pietati tuœ per adoptivi hominis passionem; et enfin dans l’office de l’Ascension : Hodie Salvator nos ter per adoptionem carnis sedem repetiit deitatis. Suivant la rigueur théologique, chacun de ces textes, pour rester dans l’exactitude orthodoxe, doit être entendu en ce sens que Jésus-Christ a adopté la nature humaine au sens actif, mais non pas au sens passif que le Christ ait été adopté par son père, sous le rapport de son humanité. Ce fut précisément le sens passif que retinrent les chefs de l’adoptianisme, les deux évêques espagnols, Élipand de Tolède et Félix d'Urgel, personnages d’ailleurs pleins d’érudition mais dont le jugement n’égalait point la science. Ce fut Élipand de Tolède qui souleva le premier la question dans une consultation adressée vers l’an 780 à Félix d’Urgel. « Il lui demandait dit Eginhard, ce qu'il fallait penser de la nature humaine du Christ; s'il fallait regarder le Christ en tant qu’homme, comme le Fils de Dieu, ou simplement comme fils adoptif. Félix, sans peut-être y avoir réfléchi suffisamment, répondit par une déclaration absolument erronée, que, sous le rapport

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de son humanité, le Christ n’était que fils adoptif. Ayant ainsi une première fois formulé son jugement, l'amour-propre le fit persévérer obstinément dans cette erreur, et il composa pour la soutenir une multitude d’écrits hérétiques1. La contagion gagna rapidement le clergé d’Espagne; l'archevêque de Braga, AscaricusJ, et son frère Fidelis, abbé d’un monastère dans les Asturies, embrassèrent avec ardeur la nouvelle secte. Les dogmatisants répandirent le poison de l’erreur dans la Catalogne et la septimanie d‘un côté, dans la Galice et jusqu’à Cordoue de l’autre.

 

   25. Dès l’an 785 le pape saint Adrien Ier dans une encyclique adressée « à tous les évêques résidant en Espagne» avait condamné les nouveaux hérétiques. « Une sinistre nouvelle nous arrive de vos contrées, disait-il ; quelques-uns de vos frères dans l’épiscopat, Elipand, Ascaricus, Félix et un certain nombre d’autres, blasphèment contre la divinité de Jésus-Christ, et ne rougissent pas de lui enlever son titre de Fils de Dieu pour y substituer celui de fils adoptif. Depuis Nestorius, jamais pareil blasphème n'avait été prononcé dans l’Eglise 2. » Reprenant alors tous les textes de l’Ecriture et de la tradition établissant l’unité de personne en Jésus-Christ, sous le titre indivisible de Fils de Dieu, Adrien anathématisait les nouveaux Nestoriens et ordonnait aux évêques espagnols de se réunir en concile pour mettre un terme au scandale. En même temps que l'erreur dogmatique d'Élipand, le pape signalait un abus récemment introduit par Migetius évêque de Séville, dans la province de Bétique (Andalousie) au sujet de la célébration de la Pâque et ordonnait également de revenir sur ce point à la discipline de l’Eglise romaine. Des conciles provinciaux se réunirent donc dans les diverses métropoles d’Espagne, conformément aux instructions du pape. Elipand, en qualité d’archevêque de Tolède, fut obligé de convoquer en synode les évêques de sa province. Mais, au lieu de faire connaître dans son entier la teneur de la lettre ponti

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1        Eginliard. Annal. uO ann. 792. Pair, lut., tom. CIV, col. 44-i.

2       II nous reste il'Ascaricus une  lettre publiée parla .Pair, lai., tom. XCIX,
col. 129 s

3        S. Aclriau    Episi. ml Eiiixc. hixj<aii. Pair, lui., tout. XCVIH, col. 376,

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ficule, il passa sons silence toute la partie qui concernait l’adoptianisme et communiqua seulement ce qui avait trait à la question de la Pâque. Il flétrit énergiquement ce qu’il appelait l’hérésie de Migetius, comparant ce dernier à Bonose le photinien et à Faustus le manichéen. Après quoi, il renvoya ses suffragants à leurs diocèses respectifs et continua à propager comme auparavant son erreur. Dans une lettre à Migetius, il s'emportait aux plus grossières injures, le traitait de « chien enragé, » lui reprochant d’aboyer contre les véritables défenseurs du dogme de la Trinité Sainte 1. Il faisait répandre dans toute la province des Asturies une apologie de l’erreur adoptianiste sous forme de lettre adressée à son complice et ami, l'abbé Fidelis 2. Deux champions de l’orthodoxie s’élevèrent alors: un prêtre des Asturies, Beatus (saint Béat) et son disciple Hetherius, plus tard évêque d'Osma, prirent en main la défense de la foi outragée et répondirent aux blasphèmes d’Élipand par un traité complet sur la matière où l’erreur des nouveaux nestoriens était explicitement réfutée 3.

 

   26. L'erreur, ainsi qu'il arrive presque toujours, se propageait en raison même des efforts tentés contre elle. Les débats soulevés à propos de l'adoptianisme passionnaient les esprits; la Catalogne et la Septimanie, où l’influence de Félix d’Urgel était considérable, étaient déjà envahies par les sectaires lorsque Charlemagne crut devoir intervenir. Son action eut été nulle contre Élipand de Tolède et Ascaricus de Braga, dont les sièges épiscopaux n’étaient point compris dans ses états. La situation de Félix était différente. Son évêché d’Urgel faisait partie de la « Marche hispanique » Marca hispanica, annexée au royaume de Charlemagne. Félix reçut ordre de comparaître à l’assemblée synodale tenue à Ratisbonne en 791, sous la présidence du héros. La discussion s’engagea avec toute liberté de la part du sectaire, qui put exposer sa croyance et les preuves à l’appui. Mais l’énoncé de ce système impie fut accueilli par les pères avec une telle explosion d’horreur que le novateur

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1. Élipand Ejjist. i, Pair, lat., tom. XGVI, col. 860.

2. Id. Ibid. Ejnst. il, col. 867.

3é Heter. et Beat. Epist. ad Elipand., Patr. lal., tom, XGVI, col. 891-1030,

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eut honte de lui-même, et prit le parti de se rétracter spontanément. Peut-être la crainte de l'exil ou de la déposition plus encore que l'amour de la vérité lui dicta cette conduite. Il n’en signa pas moins une profession de foi catholique où il reconnaissait en Jésus-Christ l'unité et l'indivisibilité de personne ; anathématisant quiconque lui donnait comme homme le titre blasphématoire de fils adoptif ou nuncupatif1. Charlemagne, avant de lui permettre de reprendre possession de son siège, l’envoya à Rome pour y rendre compte de sa foi au pape saint Adrien. Là, Félix renouvela les protestations d'orthodoxie qu'il avait faites à Ratisbonne; il abjura solennellement l'erreur adoptianiste dans la basilique Vaticane, entre les mains du souverain pontife, signa de sa main ce nouvel acte d’abjuration et obtint, par cette hypocrite soumission, le droit de retourner à Urgel, où il continua à dogmatiser avec plus d’obstination que jamais.

 

   27. Élipand, que sa situation rendait indépendant de Charlemagne, osa adresser à ce prince une apologie de Félix d’Urgel et de l’adoptianisme. « Prenez garde, disait-il, à la ligne de conduite que vous allez suivre, et plaise au Dieu tout-puissant de vous préserver d'une chute pareille à celle de Constantin le Grand ! Cet empereur converti de l’idolâtrie et fait chrétien par le pape Sylvestre eut ensuite le malheur de céder aux sollicitations de sa sœur. Il embrassa l'arianisme, renia la foi des trois cent dix-huit pères de Nicée et l'on peut à bon droit douter de son salut éternel. Ce qui a fait dire au bienheureux Isidore de Séville : « Les débuts de Constantin furent admirables, mais sa fin désastreuse2 ». Ainsi parlait l’hérétique archevêque de Tolède, comparant la doctrine blasphématoire de l’adoptianisme à la foi pure de Nicée, et menaçant Charlemagne de la damnation éternelle s’il n’embrassait l'erreur des nouveaux nestoriens. Alcuin fut chargé par le roi des Francs de répondre à ces outrecuidantes insolences. Il le fit avec la gravité ferme et douce qui convenait à la fois au prince dont il était le représentant et à la doctrine catholique elle-même. Nous

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1. Félix Orgellitan. Confessio fidei. Pair, lal., tom. XCYI, col. 881-S88.

2. Élipand. Epist. ni, Com. «it. col. 869.

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p39 CHAP. I. — UE l’apoptianisme.   

 

n'avons plus la lettre d’Alcuin à Elipand, mais il nous en reste une autre adressée à Félix d’Urgel vers cette époque. La modération de l’une garantit celle de l’autre. « Naguère, disait Alcuin à Félix, en entendant faire l'éloge de votre piété, je profitais du voyage d'un de vos prêtres en ce pays pour me mettre en rapport avec vous et me recommander à vos prières1. Aujourd’hui, vénérable père et frère bien-aimé, mon affection pour vous s’accroît du désir ardent que j’ai de vous voir demeurer dans la communion de la sainte et catholique église de Jésus-Christ. Ce n’est donc point une discussion amère que je prétends engager avec vous, mais une pacifique et charitable exhortation que je veux vous adresser. Il n’y a point d’hérésie là ou il n'y a point d'obstination. N’inventons pas de termes nouveaux, des formules inusitées. L'Évangile proclame, les apôtres enseignent, le monde croit, la sainte Église annonce que Jésus-Christ est propre fils de Dieu. Or, un fils adoptif n’est point un propre et vrai fils. Pensez donc à ce terme adoptif qui se retrouve dans vos écrits, et pour lequel vous êtes en désaccord avec tous les docteurs et les pères2 ». Ce fut sur un ton bien différent que l’archevêque de Tolède crut devoir soutenir la controverse. Voici la suscription de sa lettre : « Au révérendissime frère Alcuin, non pas ministre du Christ mais disciple du très-pestilentiel Beatus, au nouvel Arius qui vient de surgir en Austrasie pour souiller la gloire du règne de Charlemagne, à l’adversaire des pères saints et vénérables Ambroise, Augustin, Isidore, Jérôme. S'il abandonne ses erreurs détestables, salut éternel dans le Seigneur, sinon, damnation éternelle[1]. » Élipand maniait l’injure comme Luther devait faire plus tard.

 

   28. Ainsi provoqué, Alcuin comprit que le temps était venu où s’accomplissait pour lui la prophétie du vénérable Aelred, archevêque d’York, qui lui disait quinze ans auparavant : « La Providence te réserve pour lutter contre une abominable hérésie qui

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1.   Nous avons en  effet   une  première lettre   adressée   par Alcuin  à Félix
d'Urgel en ce sens. (Alcuin, Epist. iv, Patr. lat., tom. G, col. 144,)

2.   Alcuin, Epist. ad Felic. Patr. lat., tom. CI, col. 119.

3.   Élipand. Epist. îv, Patr. lat., tom. XCVI, col. 870.

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voudra prouver que l’Homme-Dieu n’est que le fils adoptif du Père; tu deviendras l’inébranlable défenseur de la Trinité sainte 1. » Alcuin se mit donc à l’œuvre et composa d’abord en sept livres une réfutation complète de Félix d’Urgel, dont les écrits adoptianistes, fort répandus alors, sont aujourd’hui perdus. Ce fut au monastère de Saint-Martin de Tours que le docteur anglo-saxon acheva ce traité plein d’érudition et nourri de la substance des docteurs et des pères. En l’envoyant à Charlemagne, il disait à ce prince : « Déjà la plupart des arguments qui se retrouvent dans cette réfutation de Félix ont été exposés en votre présence dans la réunion du concile de Ratisbonne. Cependant je vous supplie de ne pas le livrer à la publicité avant de l’avoir examiné vous-même en entier, ou du moins de l’avoir soumis à l’approbation des doctes personnages qui vous entourent. L’ordre que j’ai dû suivre, au lieu d’être, comme je l’eusse souhaité, purement didactique, m’a été imposé par le livre de Félix lui-même ; en sorte qu’il m’a fallu me prêter à toutes ses digressions pour ne rien omettre, et ne laisser sans réponse aucun de ses paradoxes. Plût à Dieu qu’il se fût condamné à un perpétuel silence plutôt que d’attacher son nom à une doctrine erronée. Qui jamais dans l’Église a entendu appeler le Christ fils adoptif ou nuncupatif? Nous professons avec tous les catholiques que Jésus-Christ est la seconde personne de la Trinité; qu’il y a dans la Trinité sainte, Père, Fils et Saint-Esprit, consubstantialité en trois personnes ; qu'il y a une seule personne et deux natures dans Jésus-Christ Notre-Seigneur, vrai Dieu tout-puissant, vrai et propre fils de Dieu. Quiconque ne croit pas de coeur et ne professe pas de bouche cette doctrine, n’est pas catholique mais schismatique. Grand prince, vous que Dieu a constitué pour défendre l’intégrité de cette foi sainte, il vous appartient de la faire triompher des hérésies, avec le même zèle que vous apportez à étendre dans tout l’univers, par vos armes victorieuses, l’empire de Jésus-Christ2 ».

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1 Cf., tom. XVII de cette Histoire, p. 432.

2. Atcuiii, Epis), ad Caret. Maga. l'air. Int., tom. CI, col. 128.

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p41 CHAP. I. — liE l’aUOI'TIANISME.

 

   29. Quelques mois après, Alcuin faisait aussi à Élipand l’honneur d’une réfutation explicite dans un traité divisé en quatre livres, dont la suscription était ainsi conçue : « Au vénérable père dans la charité de Jésus-Christ, Élipand, archevêque de Tolède, le lévite Alcuin, fils de Paix, salut1. » C’était là une réponse inspirée par le plus magnanime sentiment d’oubli des injures. Élipand avait en effet terminé son épître à Alcuin par cette péroraison : « Malheur à toi, Austrasie, malheur à toi, Alexandrie, qui as enfanté le nouvel Arius, ce fils de Géhenne, ce très-fétide Alcuin ! » De ce torrent d’outrages tombés de la plume d'Élipand , Alcuin ne daigne pas relever un seul ; il y fait allusion sans amertume. « J’aurais voulu, dit-il, sauver votre vieillesse, mais Dieu n’éclaire que les humbles. Je vous apportais, comme la colombe, une branche d’olivier, je n’ai obtenu en retour que le venin du serpent. L’homme animal ne comprend pas Dieu, dites-vous, comme si j’étais cet homme animal et inintelligent, tandis que vous seriez, vous, l’homme privilégié de l’intelligence. Et pourtant l’homme animal est-il celui qui soutient la doctrine des apôtres, ou celui qui, dépravé par son erreur espagnole, ne cesse d’invectiver contre les croyances catholiques? Vous me reprochez de ne pas croire à l’humanité du Christ; j’y crois de tout mon coeur; je reconnais en Jésus-Christ deux natures, la nature divine et la nature humaine, mais une seule personne indivisible. Vous, au contraire, avec Nes- torius, vous lui attribuez deux personnes, l’une propre et l’autre adoptive. Vous me sommez de fournir la preuve qu’il n’y a pas dans le Christ l’humanité, mais je suis catholique et je crois à l’humanité réelle dans la personne du Christ. Je vous livre tous mes ouvrages; cherchez-y un seul passage où j’aie dit le contraire. Ou plutôt relisez les écrits d’Isidore, cette lumière non-seulement de l’Espagne, mais de toute l’éloquence latine. Ils me sont familiers, je les connais tous, nulle part je n’y ai rencontré les termes d’adoptif ou de nuncupatif. Je ne les ai trouvés ni dans Juvencus, ni dans les Prognostica de Julien Pomerius, ni dans les décrets syno-

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1. ibid. col. 235.

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daux des pères de Tolède. Où donc avez vous puisé les autorités prétendues sur lesquelles vous voulez étayer votre système? Vous les avez inventées ; vous avez créé à votre usage des prophètes inconnus et fabriqué des lettres de pères ou de docteurs. Mais vous ne vous êtes point aperçu que le style dont vous les avez revêtus, trahirait vos apocryphes. J'ai beaucoup lu les pères, et je crois les connaître. En vérité, Elipand, les éditions que vous en possédez sont par trop singulières. S’il n’y avait pas d’indiscrétion, je demanderais à les voir, car il m’a été impossible de m’en procurer de pareilles dans les bibliothèques catholiques 1. » Après cette exorde par ironie, où l’enjouement, l’élégance et une finesse exquise se combinent dans un goût parfait, Alcuin fait intervenir une personnalité auguste. « Vous m’avertissez non sans aigreur, dit-il, mais au contraire sur le ton de la plus acrimonieuse invective, de ne pas corrompre par mes poisons le glorieux roi Charles. Non, non, je ne suis pas venu corrompre la France ; cette orthodoxe nation est incorruptible. Je suis venu la seconder dans son ardeur et son zèle pour la foi catholique, cette foi dans laquelle je fus nourri au berceau par de pieux parents, cette foi que m’ont enseignée les maîtres les plus doctement chrétiens. Sachez, Elipand, qu’il n’est au pouvoir de personne de corrompre le glorieux roi des Francs, catholique dans sa foi, roi par la puissance, pontife par la prédication , pontifex in predicatione, juge par l’équité, philosophe par l’étude des arts libéraux, type de moralité et de vertu, inclytus in moribus et in omni honestate prœcipuus2. » Cet éloge de Charlemagne par Alcuin a été fort souvent cité. Croirait-on que la plupart des historiens se sont cru le droit d’en élaguer ce qui regarde l’intégrité des mœurs de Charlemagne pour n’en retenir, à l’usage de je ne sais quel servilisme césarien, uniquement que les paroles qui semblent donner au roi des Francs une véritable autorité pontificale ? Il suffit de noter de pareilles aberrations pour en faire justice. Charlemagne n’était point pontife, mais il mettait son génie, son influence et son épée au service du souverain pontife. C’est un

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1. Alcuin, advers. Élipand, lib. I, P<Ur, lai., tom. CI, col. 246.

2. Ibid.y col. 251.

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genre de grandeur qu'on ne cherche guère de nos jours à imiter, ce qui fait que notre époque compte autant d’abaissements que celle de Charlemagne a vu de gloires. Dans son traité contre Élipand, Alcuin suit un ordre plus précis que dans la réfutation de Félix d’Urgel, parce qu’il avait cette fois non plus un livre, mais une doctrine à combattre. Sa méthode consiste à examiner d’abord tous les textes de l’Ecriture relatifs à la question controversée, puis ceux des pères, des docteurs, des conciles de la tradition entière pour terminer par l’exposition de la vérité, au point de vue de la raison théologique. Les transitions, sous la plume d’Alcuin, revêtent parfois les couleurs d’une poésie charmante. C’est ainsi qu’après avoir solidement établi par une argumentation victorieuse, les bases du dogme controversé, il s’exprime en ces fermes : « L’Esprit-Saint dirigeant notre esquif nous a conduits loin des écueils de la discussion au port du libre langage. Une aurore toute de rose, empourprée d’une céleste lumière, brille à nos yeux; sur les collines fleuries du rivage, nous apparaissent des prairies aux couleurs émaillées. Allons cueillir des guirlandes de fleurs dans les riantes campagnes cultivées par le génie des docteurs et des pères; nous en tresserons une couronne de vérité pour orner notre chef, c’est-à-dire le Christ Jésus. Commençons notre excursion par les rives délicieuses du Jourdain, l’oreille attentive, la tête inclinée pour y baiser la trace auguste des pieds du Sauveur; penchons-nous doucement pour entendre la voix du ciel qui rend témoignage à l’Homme-Dieu, en disant : « Celui-ci est mon fils bien- aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances1

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