Islam 10

Darras tome 17 p567


75. « Il entra dans les gorges des Pyrénées, dit M. Fauriel, et franchit les vallées d'Engui et d'Erro pour descendre dans les gorges de Roncevaux. L'armée marchait partagée en deux grandes divisions dont l'une formait l'avant-garde, à un inter­valle assez considérable de la seconde qui la suivait lentement, et sans beaucoup d'ordre, encombrée de bagages et de tout le butin rapporté de l'expédition. La première, après avoir gravi le port (passage) d'Ibayetta, un des points de la crête centrale des Pyrénées, descendit dans la vallée de la Nive sans avoir rencontré d'obstacle. Cependant les Vascons de Lupus et leurs alliés étaient embusqués parmi les rochers et dans les forêts qui dominent le fond septentrional de la vallée de Roncevaux. Mais ils ne se démas­quèrent point encore. Ils attendirent I'arrière-garde, plus facile à exterminer, embarrassée et en désarroi comme elle l'était dans sa marche. Ce fut moins un combat qu'un carnage. De cette nom­breuse troupe franque, pas un seul homme n'échappa; les Vascons n'eurent guère d'autre fatigue que celle de lancer sur elle les rochers sous lesquels ils l'écrasèrent. Éginhard est le seul des écrivains du temps qui raconte avec un certain détail ce mé­morable incident de la vie de Charlemagne. Le revers lui semblait trop grand pour être passé sons silence ou pour être décrit tout entier; aussi en parle-t-il avec un certain mélange de véracité et de réserve, de candeur et d'embarras, à travers lesquels on devine assez bien la gravité du désastre 1. » — ce Charles, dit-il, ramena ses troupes saines et sauves. A son retour cependant et dans les Pyrénées mêmes, il eut à souffrir quelque peu, parumper, de la perfidie des Vascons. L'armée défilait sur une ligne étroite et longue, comme l'y obligeait la conformation du terrain très-resserré.

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1 Fauriel, Ilist. de la Gaule méridionale, tom. 111, pag. 316.

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Les Vascons se mirent en embuscade sur la crête de la montagne, qui, par l'étendue et l'épaisseur de ses bois, favorisait leur strata­gème. De là, se précipitant sur la file des bagages et sur l'arrière-garde destinée à les protéger, ils la culbutèrent au fond de la vallée, tuèrent après un combat opiniâtre tous les hommes jusqu'au dernier, pillèrent les bagages, et protégés par les ombres de la nuit, s'éparpillèrent dans toutes les directions avec une extrême célérité. Ils avaient pour eux, dans cet engagement, la légèreté de leurs armes et l'avantage de la position. Les Francs, au contraire, eurent à subir l'inconvénient de leur lourde armure et de la diffi­culté du terrain. Eginhard maître d'hôtel du roi, Anselme comte du palais, Roland préfet des marches de Bretagne et un grand nombre d'autres, périrent dans cette occasion. La douleur de Charles fut d'autant plus grande qu'il n'y avait pas moyen de poursuivre un ennemi devenu tout à coup invisible, sans qu'on pût savoir où le retrouver 1. »


   76. Le biographe ici est resté fort au-dessous, même comme vérité historique, de notre grande épopée nationale. Roland, dont Eginhard se borne à inscrire le nom en troisième ligne, était le propre neveu de Charlemagne, et petit-fils de Pépin le Bref par sa mère Berthe mariée à Milo comte d'Angers. Nous avons vu que le comte Autchaire (Oger le Danois) lui avait donné en mariage Auda sa sœur. Le premier poète qui ait célébré la gloire, la bra­voure et la mort héroïque de Roland, fut Charlemagne lui-même, en trois distiques qui méritent d'être cités. Voici ce carmen Caroli régis de Rolando suo exstincto : «Tu retournes dans la patrie et nous laisses sur cette triste terre ; à toi les splendeurs de la ra­dieuse éternité, à nous les jours pleins de larmes! Huit années s'ajoutèrent aux six lustres de ta vie mortelle, et te voilà ravi à ce monde qui admirait ta vaillance et ta bonté. Tu vas t'asseoir en paradis au banquet des élus, la terre te pleure et le ciel te pro­digue ses couronnes2. » La science officielle a trop longtemps

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1.Kgiûhard, VU. Carol. Magn., cap. ix; Patr. lat., tom. XCVII, col. 34.
2.Tu patriam repetis, Irisli nos orbe relinquis,

Te tenet aula nitens, nos lacrymosa dies.

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p569 CHAP. VI. — GUERRE CONTRE LES SARRASINS D'ESPAGNE.     

 

oublié les vers de Charlemagne ; elle a trop dédaigné les souvenirs de Roland et l'héroïsme de ces paladins, palatini, qui ont transfi­guré en un nom de gloire leur titre d'officiers du palais. Mais le peuple chrétien de France ne s'est jamais fait complice d'une pa­reille ingratitude. Il a conservé pieusement la mémoire de cette grande époque. La « chanson de Roland » est toujours le poème épique populaire par excellence. Qui n'a senti toute son âme pal­piter et bondir d'enthousiasme à ce récit de notre Homère national, Homère anonyme, mais aussi grand que l'autre? Avant d'expirer Roland veut briser son épée pour ne point laisser à l'ennemi un trophée pareil. Il s'adresse à cette arme bénie dont la garde, vé­ritable reliquaire, renferme «une frange du manteau de la Vierge» et des cheveux de «monseigneur saint Denis, » patron de la France. — « 0 ma Durandal, comme tu es  claire  et blanche ! comme tu reluis au soleil, comme tu es belle et sainte ! Avec toi je conquis Normandie et Bretagne, je conquis Provence et Aquitaine. Anjou et Allemagne, et les plaines de l'Italie que possède aujour­d'hui Charles le grand roi ! » Trois fois Roland frappa de cette vail­lante épée les rochers pyrénéens, mais l'acier résista : ce furent les rochers qui s'ouvrirent sous son irrésistible choc en trois entailles profondes. Renonçant à la briser, il la mit sous sa tête, et s'étendit pour mourir  en  soldat et en chrétien.  « Sire Dieu,  dit-il, je vous confesse ma coulpe et tous les péchés grands et menus que j'ai commis depuis ma naissance jusqu'à cette heure, qui est celle de ma mort. » Puis il tendit vers le ciel le gant de sa main droite, comme un gage de repentir offert à Dieu. Les anges descendirent et reçurent le gage. Roland étendu sous le feuillage vert d'un arbre avait le visage tourné vers l'Espagne, pour voir encore une fois le pays de sa dernière conquête. Il se prit à penser de douce France, de la patrie, et ne put s'empêcher de pleurer. Puis s'adres-

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Sex qui lustra gerens, octo bonus insuper annos,

Ereptus terrœ justus ad astra redis. Ad paradisiacas epulas te cive reducto,

Vnde gémit mundus, gaudet honore palus. (Carol. Slagn., Carm. ix; Pair, lat., tom. XCV11I, col. 1351.)

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p570      POKTU'ICAT   DE   SAINT  AUIUEN   I   (77l'-"'Jo).

 

sant encore à Dieu, il lui demanda merci. «Père saint et véritable, dit-il, vous avez délivré Daniel de la fosse aux lions, vous avez ressuscité Lazare, prenez-moi en miséricorde et recevez mon âme dans votre saint paradis. » La tête de Roland s'inclina sur le heaume qui lui couvrait la poitrine, il joignit les mains et la mort le prit. Et Dieu envoya ses anges, Gabriel reçut son âme pour l'em­porter en paradis. Quand Charlemagne rentra dans sa ville d'Aix-la-Chapelle, comme il montait les degrés du palais, Auda, la femme de Roland, vint à lui : « Où est Roland, Roland le capitaine, qui m'a engagé sa foi? » Et Charles versant de grosses larmes : « Chère âme, dit-il, tu demandes nouvelles d'un homme mort. Mais au lieu de Roland, je te donnerai pour époux mon fils Louis, mon héritier. — Ce discours m'est étrange, répondit Auda. Ne
plaise à Dieu, ni à ses saints ni à ses anges, qu'après Roland je vive encore ! — Et elle tomba morte aux pieds du roi 1. »

   77. On nous pardonnera cette excursion dans le champ de nos poésies nationales, trop peu connues et si dignes de l’être. Nous ren­trons maintenant sur le terrain de l'histoire. Malgré sa profonde douleur, Charlemagne ne put s'arrêter pour venger le désastre de Roncevaux. Il dut se contenter d'en faire subir le châtiment au traître Lupus. Ce duc de Vasconie fut pendu, à la vue de toute l'armée; sévère mais juste application de la pénalité ignominieuse réservée par le code féodal au crime de forfaiture. Telle fut la fin de ce Lupus, « loup de nom et d'actes, dit la charte d'Alaon, le plus pervers des scélérats, le plus perfide de tous les mortels, un brigand plutôt qu'un duc 2. » La tribu des rhéteurs philan­thropes s'est encore ici attendrie sur le sort de Lupus, elle reproduit pour ce type achevé du traître les élégiaques condo­léances déjà employées à l'occasion de Rotgaud, duc de Frioul 3. Ce qui étonne l'historien, ce n'est pas la juste rigueur de Charle-

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1      M. Léon Gautier, La chanson de Roland et Les épopées Françaises, tom. H,
pag. 447-450.

2      Omnibus pejoribus pessimus, ac perfîdissimus supra omnes mortnles, operibus
et nomine Ltnpus, latro potius quant dux dicendus.

3     Cf. Gaillard, Hist. de Charlemagne, livr. I, chap. iv, tom. I, pag, 321.

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p571 YI. — UUlîlUlE CO.NTBE LES SARRASINS D'ESPAGNE.       

 

magne en cette circonstance, car Lupus n'avait que trop mérité le supplice. Mais par une générosité dont on trouverait peu d'exemples, Charlemagne voulut laisser aux jeunes princes Adalric et Sanche, fils de Lupus, le duché paternel, comme pour enlever aux libérâtres modernes le droit de revendiquer à leur bénéfice l'invention d'un principe qu'ils proclament toujours, sauf à ne l'appliquer que le moins possible, le principe de la responsabilité individuelle et de la non-reversibilité des crimes d'un père sur des fils innocents. Nous avons vu que ce principe remonte à la loi mosaïque.

 

78. La trahison de Lupus ne se borna point, comme résultat dé­finitif, à la perte d'une armée franque. Bien qu'on estime à vingt-cinq mille, et c'est le chiffre le plus restreint, le nombre des guerriers écrasés dans les gorges de Roncevaux, la félonie du duc des Vascons entraîna des calamités près desquelles ce désastre lui-même n'est rien encore. Vingt-huit ans d'une guerre impla­cable où le sang chrétien coula à grands flots sous le cimeterre des Sarrasins, où les plus riches cités de la Septimanie furent livrées au pillage et à l'incendie, telles furent les conséquences de la trahison de Lupus. Le nouveau calife de Cordoue, Hescham, fils et successeur d'Abd-el-Rhaman, aussi cruel que son père mais plus habile guerrier, fit publier dans toute l'Espagne musulmane l'algihad, c'est-à-dire le ban d'extermination de tous les chrétiens. «Louanges à Dieu qui va relever la gloire de l'islamisme par l'épée des champions de la foi ! disait Hescham. Croyants de Mahomet, combattez les races infidèles qui vous entourent, soyez sans pitié pour l'ennemi. Volez à la guerre sainte et vengez la cause d'Allah 1. » Les cendres de Roland, déposées dans la chapelle bâtie par Charle­magne au lieu même où mourut le héros, durent tressaillir sous les échos de ce farouche cri de guerre. Cent mille Sarrasins con­duits par les généraux Abdel-Walid-ben-Mongeith et Abdallah-ben-Abdel-Mclik refoulèrent les garnisons franques restées au delà  des  Pyrénées,   reprirent Saragosse,  Pampelune,   Girona,

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1 M. Reinaud, Invasions des Sarrasins en France, pag. 101.

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p572      PONTIFJCAT   DE   SAINT  ADRIEN   I   (772-795).


Huesca, Barcelone, toutes les conquêtes de Charlemagne, et infli­gèrent au roi des Asturies, don Bermude I, une sanglante défaite (791). Franchissant alors les défilés de Roncevaux, ils pénétrèrent au pays des Vascons et dans la Septimanie, promenant partout le fer et la flamme. « Les peuples saisis d'épouvante, disent les chro­niqueurs, fuyaient les villes et les campagnes pour aller disputer aux bêtes fauves l'abri de leurs cavernes. » Narbonne envahie fut livrée comme une proie aux farouches Arabes. «Les dépouilles en or, argent, étoffes précieuses, furent en telle abondance que le cinquième, qui revenait au calife Hescham pour sa part royale, fut de quarante-cinq mille mitcals d'or. Quand ces richesses arri­vèrent à Cordoue avec la nouvelle de tant de victoires, il en fut par toute la ville mené grandes réjouissances. Hescham abandonna sa part de butin pour la construction de la grande mosquée et du pont de Cordoue 1. »

   79. Un vengeur allait sortir des ossements héroïques de Roland. « Au temps du roi Pépin de glorieuse et éternelle mémoire, dit un

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1 Chronique arabe citée par M. Fauriel , Hist. de la Gnu/e méridionale, tom. 111, pag. 377. D'après le calcul de M. Reinaud, les quarante-cinq mille mitcals d'or attribués au calife Hescham pour le cinquième du butin fait en Septimanie représenteraient en monnaie actuelle l'énorme somme de six millions cinq cent mille francs.« Voulant sanctifier les fruits de cette expédi­tion, ajoute M. Reinaud, Hescham les employa à terminer la grande mosquée de Cordoue, commencée par son père, et qui sert aujourd'hui de cathédrale. Ce qui avait surtout attiré à la partie de la mosquée bâtie par Ahd-el-Rahman le respect des Musulmans, c'est qu'elle avait été entièrement construite du pro­duit du butin fait sur les chrétiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles constructions d'Hescham fureut achevées, les musulmans refusèrent d'y prendre place pour offrir leurs vœux au Seigneur, et comme le calife étonné demanda le motif de ce refus, on lui dit que c'était parce que l'autre partie de l'édifice provenait de l'argent pris sur les chrétiens et qu'on était bien plus sûr d'y voir ses prières exaucées. Là-dessus, le prince déclara qu'il en était de même de la partie de la mosquée qui était son ouvrage, et il fit venir le cadi et d'autres personnes graves pour attester la vérité de ce qu'il disait. Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la mosquée furent assises sur une terre provenant des dernières conquêtes, et que cette terre fut apportée de la Galice et du Languedoc, c'est-à-dire d'une distance de près de deux cents lieues, soit sur des chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrétiens. »(M. Reinaud, Invasions des Sarrasins en France, pag. 105.)

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p573  CHAP. VI. — GUERRE CONTRE LES SARRASINS D'ESPAGNE.       

 

hagiographe, naquit le bienheureux Willelm, fils du très-noble comte Théodoric et de sa généreuse épouse Aldana, tous deux issus de race illustre, bénis de Dieu et chéris des hommes à cause de leurs vertus. Willelm fut élevé dans les disciplines libérales, instruit des lettres divines et de la science des philosophes, en même temps qu'il était formé aux rudes exercices de l'art mili­taire ainsi qu'il convient aux enfants des princes. Quand Pépin eut émigré de cette vie, son fils Charles surnommé le Grand monta sur le trône. Le jeune Willelm lui fut offert pour vivre au palais et y commencer le métier des armes. Sa bravoure, sa taille extraordinaire, son dévouement au roi, sa fidélité à Dieu, le firent remarquer entre tous. Charles voulut l'avoir sans cesse à ses côtés; il lui donna le titre de comte, le commandement de la première cohorte, et le fit siéger au conseil. L'unique préoccupa­tion de Charlemagne était d'établir sur la terre le règne du Christ et de faire triompher le nom chrétien chez toutes les na­tions; Willelm et les autres ducs le secondaient de tout leur pou­voir. Appuyé sur eux, le grand roi pouvait être comparé à un trône d'or soutenu par des colonnes d'argent. En ces jours, les Sarrasins assemblés de tous les points de l'Espagne en une armée formidable traversèrent les montagnes des Pyrénées, inondant l'Aquitaine, la Provence et la Septimanie. Ils firent des chrétiens un immense massacre, pillant les villes et les campagnes, traînant en captivité les malheureux habitants la corde au cou, s'établissant au loin et au large sur toutes ces contrées qu'ils semblaient occu­per pour toujours. A cette nouvelle, le roi très-chrétien éprouva une vive douleur. Il s'agenouilla pour implorer le secours du Seigneur; puis il assembla, selon la coutume, ses princes et ses conseillers afin de concerter avec eux les mesures à prendre. Tous unanimement s'accordèrent à désigner le comte Willelm comme celui qu'il fallait charger de la guerre contre les barbares Sarrasins. Willelm, dirent-ils, est le plus habile capitaine, le plus vaillant dans la mêlée, le plus savant dans la tactique militaire, le plus heureux dans toutes les expéditions. —Il fut donc nommé par acclamation duc d'Aquitaine, le premier de cette province après

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le roi, et chargé de repousser l’invasron ennemie 1. » A la tête de ses légions, Willelm se porta en Septimanie et rencontra les Sar­rasins au moment où ils se dirigeaient sur Carcassonne. La bataille s'engagea au confluent de la rivière d'Orbieux et de l'Aude, à quatre lieues de Narbonne, près d'un hameau nommé aujour­d'hui Villedaigne. «L'armée arabe, dit M. Fauriel, était composée d'hommes dont la bravoure naturelle, exaltée par l'enthousiasme religieux, avait quelque chose d'irrésistible. Ils combattirent comme devaient combattre leurs ancêtres aux jours de Tarik et de Mousa. Les milices chrétiennes ne tinrent pas contre eux. Willelm seul, à la tête d'une poignée de braves, s'obstina à rester sur le champ de bataille; il se signala par des actes de bra­voure dont les chansons de geste ont immortalisé le souvenir. Elles parlent d'une foule de mécréants et d'un roi maure tués de sa main dans cette grande mêlée 2. » (Cependant les Sarrasins furent vainqueurs à Orbieux, mais la victoire leur coûta cher. N'osant pas poursuivre leur marche, ils laissèrent Willelm se retirer à Carcas­sonne avec les débris de son armée (793). La lutte entre les fils de l'Islam et le duc d'Aquitaine se poursuivit sans interruption jus­qu'en 804. Elle redoubla d'intensité sous le règne du calife Hakem, qui succéda en 796 à son père Hescham. La victoire revint sous les drapeaux du duc Willelm, qui refoula les envahisseurs par delà les Pyrénées, poussa ses conquêtes jusqu'à l'Èbre, et vint après mille combats mettre le siège devant Barcelone. Ravitaillée par la mer, défendue par une flotte et une garnison nombreuse, cou­verte par des murailles d'une hauteur inaccessible, commandée par Zaïdoun le plus intrépide des chefs sarrasins, la ville parais­sait imprenable. Du haut des remparts, un guerrier maure criait aux Francs : «Quelle folie est la vôtre ! Pourquoi vous fatiguer à battre des rochers ? Il n'y a point de stratagème pour prendre cette ville. Nous avons des vivres en abondance, de la viande, du miel; et vous, la famine habite sous vos tentes ! » Le duc Willelm lui

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1 Balhnd., Act. S. /Pil/elm., 2S maii.

» M. Fauriel, tlisi. da la Gaule méridionale, iota. 111, pag. 379.

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p575  CHAP. VI. — GUERRE CONTRE LES SARRASINS D ESPAGNE.       

 

répondit : « Écoute, Maure superbe, écoute de dures paroles qui ne te plairont pas mais qui sont vraies. Vois-tu ce cheval tigré sur lequel j'observe de loin vos remparts ? Eh bien , ce cheval sera déchiré, broyé sous mes dents, avant que notre armée quitte vos murailles. Ce qui a été commencé s'achèvera 1. » Il tint parole. Les mois s'écoulèrent, le blocus se resserra autour des assiégés, le miel et la viande leur manquèrent, mais ils se flattaient qu'à l'approche de l'hiver l'armée d'Aquitaine retournerait dans ses foyers. Leur désespoir fut grand lorsque de leurs créneaux ils virent les soldats francs, la scie et la hache à la main, occupés à se construire contre la pluie, la neige et les vents, des baraquements solides. Zaïdoun prit la résolution de sortir en personne, dans l'espoir de traverser le camp des chrétiens pour aller à Cordoue solliciter du calife un secours depuis si longtemps attendu. Une nuit, monté sur le plus rapide de ses chevaux arabes dont il avait enveloppé les sabots et les fers pour en assourdir le pas, Zaïdoun se fit ouvrir une des portes de la ville, s'avança lentement à travers la partie la moins fréquentée du camp. Il passa sans accident; déjà il atteignait la plaine libre , lorsque son cheval se mit à hennir. Les sen­tinelles accoururent au bruit et l'enveloppèrent. Conduit au duc Willelm, il se fit reconnaître, offrant de payer sa rançon en déterminant les siens à capituler. Le lendemain Willelm le con­duisit au pied des remparts ; Zaïdoun, s'adressant aux assiégés. leur dit : «Amis, ouvrez vos portes, rendez-vous. Il n'y a plus d'espoir de salut pour Barcelone. » Mais tout, en parlant ainsi, il élevait son poing fermé, signe muet qui démentait son langage. Le duc Willelm s'en aperçut. Posant sa rude main sur l'épaule du captif : « Crois-moi, Zaïdoun, lui dit-il, si je n'étais retenu par la crainte de mon Dieu, cette heure serait la dernière de tes heures 2. » Les assiégeants avaient compris le geste de leur chef captif; ils prolongèrent quelques jours encore la résistance. Mais enfin une brèche fut pratiquée aux remparts, et il fallut capituler. La garnison

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1 Astronom. Lemovieens., Vita Ludovic, pii, cap. xm. ! Eroioldus Nigellus, Carmen de rébus geslis  Ludovki pii, lib. I, v. 513; Patr. lat., tom. CV, col. 584.

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p576      PONTIFICAT   DE  SAINT  ADRIEN   I   (772-795).

 

obtint de se retirer libre. Barcelone ouvrit ses portes après sept mois de siège, et Zaïdoun fut envoyé à Charlemagne comme le plus beau trophée de victoire (803). Le chef arabe eut la vie sauve, seulement il n'obtint jamais la permission de retourner dans les plaines de l'Andalousie, et mourut ignoré dans quelque villa d'Austrasie. Son vainqueur, le duc Willelm, sollicita vers cette époque la faveur de renoncer à la gloire du monde pour embrasser la pauvreté du Christ au sein d'un cloître. Sa carrière de soldat était remplie. L'empire franc possédait sous le nom de marca Hispanica toutes les provinces septentrionales de la Péninsule jus­qu'à l'Èbre. Les luttes contre les Sarrasins n'étaient pas finies sans doute; mais Willelm avait assez glorieusement acheté le noble repos auquel il aspirait. Nous le retrouverons aussi héroïque sous la robe de bure dans son monastère de Gellone, que sur le champ de bataille d'Orbieux ou sous les remparts de Barcelone.

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