Darras tome 17 p. 42
20. La victoire de Poitiers avait été le couronnement de huit jours de combats successifs; elle devint le point de départ d’ une série d’expéditions qui se prolongèrent jusqu’à l’an 739, et que l'infatigable activité de Charles Martel poussa vigoureusement sans interrompre ses exploits en Germanie. Le héros austrasien, après la défaite d'Abdérame, avait traversé la Burgondie, soumis Lyon et les cités voisines à son pouvoir. Jusque-là, en effet, les Burgondes étaient restés indépendants de l'autorité du maire du palais. Cette fois, ils l'accueillirent comme un libérateur. Sa présence et la terreur de son nom chassaient devant lui les bandes isolées de Sarrasins demeurés encore dans le pays. A son approche, elles se retiraient vers les côtes de Provence pour regagner leurs vaisseaux, comme un fleuve débordé qui rentre peu à peu dans son lit. Charles fut cependant obligé d'abandonner leur poursuite, rappelé de sa personne sur les bords du Rhin, où les Frisons avaient repris les armes. Laissant donc à ses lieutenants le soin de compléter la victoire, « il choisit, parmi ses leudes, les capitaines les plus habiles et les plus éprouvés, leur confia la défense des cités et des frontières contre les nations infidèles, leur remit la garde de Lugdunum, et conclut avec les Burgondes un traité par lequel ceux-ci reconnaissaient officiellement son autorité1. Les lieutenants de Charles Martel répondirent à la confiance de leur maître ; ils s'établirent non-seulement en Burgondie mais jusqu'en Provence2, dans les cités d'Arles
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1 Fredegar., Chronic. continuât., Patr. tat., II pirs; tom. LXM, col. G73.
2 Utque
Massiliensem urbem vel Arelatum suis jurkcikus constitmt. (Fredegar.,
Chronic. continuât., 111 pars; Patr. tat. loui. LXX1, col. 077.*
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et de Marseille. » Au printemps de l'an 734, Charles descendit le cours du Rhin avec une flotte, entra dans la pleine mer, à l'embouchure du fleuve, et vint débarquer sur les côtes de Frise. Le nouveau chef frison, Poppo, successeur de Radbod, n'était point préparé à une attaque maritime; il vint cependant offrir le combat, mais il fut défait et tué près de la rivière de Burden. Charles ravagea tout le pays de la Westrackie 1, renversa les temples païens, incendia les forêts sacrées des druides et brûla leurs idoles. « La race féroce (dirissima) de ces contrées, ajoute le continuateur de Frédégaire, s'astreignit à payer le tribut. Charles emmena avec lui des otages, et avec le secours du Seigneur rentra triomphant en Austrasie 2. » Cependant, au pied des Pyrénées, Eudes d'Aquitaine luttait avec gloire contre le nouvel émir Abdel-Malek. Nous avons vu que ce dernier cherchait à relever le courage des bandes décimées d'Abdérame. Il dut se borner pendant quelques mois à une guerre de montagnes, dans la Navarre et la Biscaye, où les soldats de Pélage, profitant des circonstances, s'étaient établis en maîtres. Sur ce terrain dont la topographie accidentée ne saurait se prêter à de grandes batailles, l'émir pouvait espérer de rendre à ses troupes démoralisées quelque confiance en elles-mêmes. Ce fut alors qu'il se heurta, dans les défilés de Roncevaux, à l'armée d'Eudes d'Aquitaine, en marche pour rejoindre celle de Pelage et des Vascons ibériens. Abdel-Malek fut complètement défait, et dut s'enfuir, avec les débris de ses soldats, jusque dans les provinces centrales de l'Espagne (733). Eudes survécut à peine quelques mois à cette victoire. Selon le vœu qu'il exprima en mourant, on rapporta son corps au monastère de Saint-Martin-de-Rhé, fondé par lui, de concert avec la pieuse Valtrude sa femme, en reconnaissance du succès des armées chrétiennes à Toulouse et à Poitiers 3.
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1 La West-Frise actuelle, province qui a pour chefs-Jieux-Straveren et Leuwardeu.
2. Fredegar., CUronic. continuât., 111 pars; Patr. lat., torn. LXX1, col. 677.
3 Ces faits sont attestés par la charte d'Alaon, que nous ferons bientôt, connaître plus en détail. «La couronne d'Eudes d'Aquitaine, disent les auteurs de l'Art de vérifier les dates, fut trouvée en 1731 à l'île de Rhé, en creusant dans les ruines d'une maison bâtie sur l'emplacement du monastère. Elle
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21. Au nom du duc Eudes se rattache un souvenir hagiographique très-précieux pour l'histoire du culte de sainte Madeleine. Les reliques de la patronne de la Provence avaient été enfouies dans la crypte de l'abbaye de Saint-Maximin, pour les soustraire à la profanation des Musulmans. Elles y restèrent, ignorées de tous, jusqu'en 1279, où le prince Charles de Salerne, plus tard roi de Sicile et comte de Provence, les découvrit enfin avec une inscription ainsi conçue: « L'an de la nativité du Seigneur 710, le VIe jour du mois de décembre, sous le règne d'Eudes, très-pieux roi des Francs, régnante Odoino piissimo rege Francorum, au temps des ravages de la perfide nation des Sarrasins, ce corps de la très-chère et vénérable sainte Marie Madeleine a été, par crainte de cette nation perfide, transféré très-secrètement, pendant la nuit, de son sépulcre d'albâtre dans celui-ci qui est de marbre, duquel on a retiré le corps de Sidoine, parce qu'ici il est plus caché. » Cette inscription est l'un des monuments les plus incontestables et les plus intéressants de l'histoire ecclésiastique. Le tombeau de marbre, où l'on transféra les reliques de l'illustre pénitente, était celui de saint Sidoine, disciple de saint Maximin et son successeur sur le siège épiscopal d'Aix. Le marbre devait mieux résister que l'albâtre à la pression du sable et des terres rapportées, sous lesquels on enfouit à une grande profondeur le pieux trésor, afin de le dissimuler à la rapacité des Sarrasins. L'opération se fit «très-secrètement, durant la nuit, de peur sans doute, dit M. Faillon, que si la chose devenait publique, les Sarrasins qui mettaient quelquefois les chrétiens à la torture, pour les obliger à déclarer les lieux où étaient recelées les richesses des églises, ne vinssent à découvrir le précieux dépôt 1. » Le titre de roi est ici donné à
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est de cuivre doré, garnie de pierreries dont la principale est une turquoise, avec des fleurons, au nombre de quatre, représentant des fleurs de lis et autant de triangles renversés.» Ce précieux joyau faisait naguère partie du musée des souverains au Louvre.
1 Monuments sur l'apost. de sainte Slarie-Madeteine, tom. I, col. 693. Les reliques de sainte Madeleine ne quittèrent pas le sol de la Provence, où elles restèrent enfouie jusqu'en 1279. Leur translation prétendue au monastère de Vezelay, fondé au IXe siècle par Gérard de Roussillon, comte et gouver-
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Eudes, parce que ce prince le portait réellement dans toute la Gaule méridionale, bien que les Austrasiens ne lui reconnussent que celui de duc.
22. Sa mort fut une occasion de nouvelles discordes civiles, dont les Sarrasins ne tardèrent point à profiter. Il laissait deux fils, Hunald et Hatto 1, qui devaient, aux termes du traité antérieurement conclu avec Charles Martel, succéder sans conteste à leur père, sous la condition de vassalité vis-à-vis de la couronne mérovingienne. Mais le duc d'Austrasie, entraîné par une ambition démesurément accrue par le succès, ne laissa point aux deux orphelins le temps de recueillir l'héritage paternel. D'un bond, il franchit de nouveau la Loire, se mit en possession de Blaye et de Bordeaux, traitant l'Aquitaine comme naguère la Burgondie, et la soumettant à son pouvoir (730). Hatto fut fait prisonnier, et Hunald dut se résigner à la spoliation dont il était victime. Nous aurons l'occasion de revenir sur les véritables motifs de la haine acharnée que les ducs d'Austrasie entretenaient contre la famille d'Aquitaine. L'injustice et la violence de Charles Martel en cette circonstance ne faisaient que continuer les traditions politiques accréditées à la cour de Metz. Avant d'entreprendre son expédition en Aquitaine, Charles crut devoir consulter ses leudes, et ses palatins dans un plaid national ; tous avaient par acclamation voté la guerre. Mais l'intervention subite des Sarrasins changea bientôt la face des événements. L'émir Abdel-Malek, après sa défaite à Roncevaux, fut disgracié par le calife Hescham, qui lui laissa seulement la possibilité de rétablir son honneur militaire, en lui attribuant le gouvernement des provinces basques, sous la direction suprême d'un nouvel émir Oucbah-ben-Allégah, envoyé de Damas à Cordoue. Ocba, c'est ainsi que le nomment les chroniqueurs francs,
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neur de Provence, est une légende apocryphe, dont M. Faillon démontre péremptoirement la fausseté.
1 Ainsi que le lecteur pourra le voir, lorsque nous donnerons la généalogie des ducs d'Aquitaine d'après la charte d'Alaon, Eudes avait eu un troisième fils, nomme lmitarius, lequel mourut en bas âge, ou du moins n'a laissé dans l'histoire aucune autre trace que sou nom.
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s'était signalé on Orient par son zèle pour la doctrine de l'Islam. » Ayant eu, dit M. Reinaud, le choix entre plusieurs provinces, il préféra celle d'Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui procurerait de sévir contre les chrétiens. Quand il tenait un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter à se faire musulman 1. » L'arrivée d'Ocba fut le signal d'une recrudescence d'ardeur guerrière et de fanatisme islamite. Déjà, l'administration de la péninsule ibérienne s'était constituée à la façon musulmane. Sous la suprême direction de l'émir, des walis gouvernaient chaque district; ils avaient sous leurs ordres des alcaïdes 2, véritables syndics ou maires, et des cadis, juges locaux qui rendaient, après une procédure sommaire, sous l'unique inspiration du sens commun, des sentences sans appel, souvent plus équitables que celles des tribunaux les plus compliqués. Les cadis, fonctionnaires non rétribués de l'ordre judiciaire, ne donnaient lieu à aucune plainte. Il n'en était pas de même des walis et des alcaïdes. Chargés de la perception de l'impôt dans leur cité ou leur district, ils s'enrichissaient à force d'exactions et de rapines. « Ocba en destitua un grand nombre, se déclara le protecteur des faibles, emprisonna les déprédateurs des revenus de l'état, et tous ceux qui avaient levé des impôts arbitraires. Il obligea les walis à entretenir dans chaque province des corps armés, destinés à la poursuite du brigandage qui s'exerçait dès lors sur les grandes routes d'Espagne. Enfin il multiplia les écoles publiques, les mosquées, les lieux de retraite et de prière 3. » C’est ainsi que parlent d'Ocba les chroniqueurs arabes, et ils s'accordent tous à le surnommer le «grand émir.» Combien d'hommes d'État, soi disant chrétiens, ne mériteront jamais un pareil éloge ! La guerre sainte contre les infidèles de la Gaule fut prêchée avec
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1 Reinaud, Invasions des Sarrasiyis, pag. 58.
2. Le litre d'alcade encore usité en Espagne est un souvenir survivant à la domination des Maures.
3 Conde, Hislor. de la domination de los Arabes en Espuna, trm. I. Cf. de Mariés, Uist. de la dominât, des Arabes et des Maures en Espagne et en Portugal, tom. I, pag. liG
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un enthousiasme dont Abdérame lui-même n'avait pas été témoin. La mort du duc Eudes d'Aquitaine, la spoliation de ses deux fils par Charles Martel, le mécontentement causé dans les provinces méridionales de la Franee par cette injustice, tous ces faits, parvenus à la connaissance des Maures d'Espagne, relevaient les espérances stimulées d'ailleurs avec énergie par Ocba. Les avant-gardes musulmanes passèrent les Pyrénées et s'emparèrent du Languedoc, fortifiant par des rebath (murailles et fossés) tous les lieux susceptibles de défense. « C'est sans doute à cette époque, dit M. Reinaud 1, que les Sarrasins renouvelèrent leurs incursions dans le Dauphiné; Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se couvrirent de ruines 2; Valence fut occupée, et toutes les églises voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhône, qui avaient échappé aux précédentes dévastations, furent réduites en cendres. Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de Charles Martel, de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait essuyer quelques années auparavant. Leurs détachements, occupant de nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne. » La conquête de la Provence ne leur avait pas coûté une seule bataille. Le duc Mauronlius et les autres seigneurs provençaux détestaient la domination austrasienne. Dès l'an 735, ils avaient secrètement négocié avec l’émir d'Espagne. Préférant le joug de l'Islam à celui d'un prince chrétien, ils ne rougirent pas de signer l'acte qui constatait à la fois leur trahison et leur apostasie, et s'engagèrent à payer un tribut annuel aux émirs. Le lieutenant d'Ocba, le général Jussuf vint pacifiquement prendre possession d'un territoire que la trahison lui livrait; il fut reçu en triomphe à Arles et s'empara des trésors de la cité. Divisant alors son armée en deux-grands corps d'expédition, l'un remonta le cours du Rhône par le chemin déjà suivi lors de la première invasion, l'autre se disposa à franchir les Alpes pour passer en Italie (737). Les églises et les sanctuaires, qui commençaient à se relever des ruines accumulées
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1 Heinaud, Invasions des Sarrasins, pag. 50.
2 Galiia chrisliana, tom. I, pag. 703 at 737. Not. de M. Reinaud.
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par les bandes d'Abdérame, furent dévastés de nouveau. Les trésors que les populations chrétiennes tenaient à sauver de préférence étaient les reliques de leurs saints patrons. Ce fut ainsi que Villicaire, métropolitain de Vienne, transféra en toute hâte les ossements de saint Ferréol et le chef de saint Julien dans l'intérieur de sa ville épiscopale1. Les Sarrasins, ennemis jurés de la foi chrétienne, avaient d'abord incendié tous les édifices religieux qu'ils rencontraient dans les Gaules. Bientôt ils s'aperçurent que leur fanatisme barbare tarissait une source féconde de revenus. Ils imaginèrent alors de prélever un tribut sur les églises, et la cupidité fit taire les haines religieuses. Une taxe qu'on appela « lunaire, » parce qu'elle était prélevée à chaque nouvelle lune, fut établie sur les habitants des cités qui obtinrent à ce prix de conserver quelques-unes de leurs églises avec la liberté d'y pratiquer leur culte. Arles put sauver ainsi son antique cathédrale 1. Il en fut de même à Saint-Maximin et à Vienne. En dehors de ces conventions spéciales, les bandes de Jussuf pillaient, saccageaient et brûlaient tout : un cri d'immense désolation retentit des bords du Rhône jusqu'à l'Océan aquitanique.
23. En présence d'une situation plus périlleuse que celle de l’an 733, Charles revint à la politique qui lui avait réussi alors. L'invasion d'Abdérame l'avait forcé à se réconcilier avec Eudes d'Aquitaine; celle de Jussuf le détermina à restituer aux fils d'Eudes l'héritage paternel. Dans le traité conclu avec Hunald et Hatto, les deux frères juraient fidélité à Charles Martel et à ses fils Pépin et Carloman. Le roi mérovingien Thierry IV de Chelles, venait de mourir (736) dans sa villa de Maumaques. On ne lui avait pas donné de successeur. Le duc d'Austrasie voulait habituer les peuples au changement de dynastie qui devait faire passer la couronne de Clovis dans la famille des Pépins. En même temps qu'il traitait en personne avec les princes d'Aquitaine, Charles écrivait à Luitprand, roi des Lombards, pour réclamer son secours. Le dan-
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1 Ado Vienn., Chronic.; Pair, lai., tom. CXXIII, col. 122.
a Cf. Monum. inëd. sur i'apostol. de sainte Marie Madeleine, tom. I, col. "83.
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ger, cette fois, menaçait l'Italie non moins que les Gaules; dans le commun péril, Luitprand ne fit pas attendre sa réponse. A la tête d'une puissante armée, il franchit les Alpes, pendant que Hildebrand, frère du duc d'Austrasie 1, repoussait les Sarrasins jusqu'à Avignon, dont il commença le siège. De sa personne, Charles pressait l'arrière-ban des troupes franques et germaines; il rappelait aux soldats les récents souvenirs de Tours et de Poitiers. Bientôt il put se mettre en marche et vint rejoindre Hildebrand sous les murs d'Avignon. De son côté, Luitprand taillait en pièces une troupe de Sarrasins au pied des Alpes. Avignon fut emportée d'assaut, et tous les Maures qui s'y rencontrèrent passés au fil de l'épée. Charres Martel et Hildebrand se hâtèrent de traverser le Rhône et s'avancèrent jusqu'à Narbonne, où commandait un chef Sarrasin désigné par nos chroniqueurs sous le nom d'Athima (Otliman). Une circonstance providentielle permit aux deux frères de continuer leur expédition avec le même succès qui en avait signalé le début. Ocba était resté à Saragosse, ne voulant franchir les Pyrénées qu'à la tête d'une armée plus formidable encore que celle d'Abdérame. En apprenant la double défaite de son avant-garde au pied des Alpes et sous les murs d'Avignon, il allait s'ébranler enfin avec ses bandes innombrables, lorsqu'il fut subitement appelé en Afrique pour y comprimer une révolte des Berbères. La coïncidence fut d'autant plus heureuse pour les Gaules, qu'à ce moment même mourait à
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1 Pépin d'Héristal avait eu d'Alpaïde sa concubine deux fils, Charles Martel et Hildebrand. La naissance illégitime de Charles Martel est maintenant un fait admis par tous les historiens. On peut dire que la gloire des Carlovingiens effaça la tache de leur origine. Mais, comme toutes les fautes, celle de Pépin d'Héristal entraîna des conséquences funestes même à sa race. Le peu de sympathie que la domination de Charles Martel rencontra dans la Gaule méridionale tenait à ce vice d'origine. Hildebrand, prince d'ailleurs aussi généreux que brave, n'est guère connu aujourd'hui dans le monde classique que par ces deux vers fort injustes de Boileau :
Oh ! le plaisant projet d’un poète ignorant,
Qui, de tant de héros, va choisir Childebrand !
(Art. poétiq., chant m).
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Oviedo, après un règne de dix-neuf ans, le héros des Asturies, l'invincible Pélage. Favila, son fils et son successeur, n'avait ni l'expérience militaire ni l'autorité suffisante pour intervenir dans la lutte des Francs contre Ocba. On dit que ce dernier, contraint de transporter en Afrique une armée qu'il destinait à la conquête de l'Europe, versa des larmes de désespoir. II dut se borner à faire passer en Provence quelques troupes de renfort, sous les ordres d'un lieutenant qu'Isidore de Béja appelle Amor, peut-être Omar. Cette armée auxiliaire s'embarqua à Barcelone; elle devait arriver par le lac Sigean jusqu'aux portes de Narbonne et débloquer cette ville. Le lieutenant d'Ocba ne put remplir que la moitié de son programme. En effet, Cbarles Martel, laissant son frère sous les murs de la ville assiégée, se précipita avec une troupe d'élite à la rencontre des nouveaux ennemis. Il les joignit à sept milles de la cité, dans le val de Corbières, sur les rives du petit cours d'eau nommé le Berre 1, qui se jette dans le lac Sigean. Amor, avec des forces bien supérieures, occupait tous les points culminants, et se croyait sûr de la victoire. L'attaque de Charles Martel fut si impétueuse que, malgré le désavantage de la position et du nombre, les troupes musulmanes furent taillées en pièces. Leur chef tomba mort sur le champ de bataille. «Les guerriers venus de Syrie, ajoute le chroniqueur, éprouvèrent encore une fois, dans ce combat avec les Francs, que le bras de Charles Martel était toujours le plus forts. »