La foi chrétienne hier et aujourd’hui 10 

FOI CHRÉTIENNE

hier et aujourd'hui

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b) Deuxième stade: évolution vers la pensée technique

 

   « Verum quia factum », ce programme, qui ne cherchait la vérité que dans l'histoire, était naturellement insuffisant. Il n'eut son effet plénier qu'en se combinant avec un deuxième motif, celui que, cent ans plus tard, Marx devait énoncer dans une formule célèbre: «Jusqu'à présent les philosophes ont interprété le monde de différentes manières, il s'agit maintenant de le transformer. »

 

Il définit ainsi l'objet de la philosophie d'une façon totalement nouvelle. Suivant le langage de la tradition philosophique, on pourrait dire que l'axiome « verum quia factum »- est connaissable et vrai ce que l'homme a fait et qu'il peut dès lors contempler ‑ est remplacé par l'axiome nouveau « verum quia faciendum», la vérité dont il s'agit dorénavant, c'est celle de « l'opérationnel 12 » (Machbarkeit).

 

Autrement dit, la vérité à rechercher ne se trouve pas dans l'être ni même dans les événements antérieurs, mais dans la transformation du monde, dans l'organisation du monde; c'est la vérité qui se rapporte à l'avenir et à l'action.

 

   « Verum quia faciendum », cela revient à dire: au règne du « fait » se substitue, depuis le milieu du XIXe siècle, de plus en plus le règne du faciendum, de ce qui est «opérationnel », et ainsi le règne de la technique supplante celui de l'histoire.

 

En effet, plus l'homme avance dans la voie nouvelle, pour se concentrer uniquement sur les faits en vue d'y trouver la certitude, plus il est amené à constater que même le fait, donc sa propre création, lui échappe à

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p26 « JE CROIS AMEN»

 

bien des égards.

 

La vérité historique fournie à l'historien par les documents, qui, au XIXe siècle, semblait triompher sur la spéculation, garde toujours son côté ambigu, en raison de la subjectivité de sa reconstruction et de son interprétation.

 

 A telles enseignes que déjà au début de notre siècle, l'histoire subit une crise, et que l'historisme, avec sa fière prétention de science, devint sujet à caution.

 

On voyait de plus en plus clairement que le fait brut et sa certitude prétendue absolue n'existent pas en réalité. Car au fait s'ajoute fatalement l'ambiguïté de son interprétation.

 

De plus en plus il fallait se rendre à l'évidence que l'on ne tenait pas encore cette fameuse certitude promise, par l'abandon de la spéculation pour ne s'en tenir qu'aux faits.

 

Ainsi prit corps, toujours plus, la conviction que l'homme ne pouvait connaître en dernière analyse que ce qui est à chaque instant expérimentalement renouvelable.

 

Tout ce qui relève de témoignages indirects reste le passé, nous échappe toujours en partie malgré les documents. Et nous voici au point de départ de la méthode des sciences de la nature, qui résulte de la combinaison des mathématiques (Descartes) et du recours à la ((facticité» (Faktizitat), sous la forme de l'expérience renouvelable, seul critère de certitude absolue.

 

La pensée mathématique combinée avec la pensée positive a engendré cet esprit scientifique de l'homme moderne, qui s'intéresse à la réalité dans la mesure où elle est «opérationnelle ».

 

(Objet de transformation par le travail) le factum a donné naissance au faciendum, à ce qui est ((faisable”, renouvelable, vérifiable, en quoi le factum trouve sa justification.

 

On en arrive au primat de «l'opérationnel », de « ce‑qui‑est‑à-faire » sur «ce‑qui‑a‑été‑fait». Quel intérêt en effet l'homme peut-il trouver à ce qui est passé? Ce n'est pas en se faisant le gardien du musée de son passé qu'il pourra dominer son présent.

 

    Ainsi la technique, comme antérieurement l'histoire, cesse d'être un degré inférieur du développement spirituel de l'homme, même si elle garde encore, pour une conscience plus sensible aux valeurs de l'esprit, un certain relent de barbarie.

 

Du point de vue spirituel en général, la situation est fondamentalement changée: la technique n'est plus reléguée dans la Chambre Basse, ou plutôt la Chambre Basse est montée au poste de commandement, la Chambre Haute n'apparaît plus que comme une pension de Lords.

 

La technique, voilà le véritable domaine de l'homme, de ses possibilités, de ses obligations. Ce qui jusqu'à présent se trouvait au

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bas de l'échelle s'est haussé au sommet; de là un nouveau changement de perspective:

 

dans l'antiquité et au Moyen Age, l'homme s'est intéressé à l'absolu; puis, durant le règne éphémère de l'historisme, il s'est tourné vers le passé, maintenant, le faciendum, «l'opérationnel » l'oriente vers l'avenir, vers ce qu'il peut créer lui‑même.

 

Si auparavant, en vertu de la théorie de l'évolution, il a dû se résigner à n'être par son origine que « de la terre », un pur hasard de l'évolution, s'il a pu être déçu par une telle science et s'il s'est senti dégradé, désormais il n'aura plus à s'en troubler, car il pourra, quelle que soit son origine, envisager sans crainte son avenir, il pourra se hisser au niveau que lui‑même se fixera;

 

rien ne l'empêche de se faire Dieu, dont désormais la place est à la fin, en tant que «faciendum », comme visée de son opération, et non plus au commencement en qualité de logos, de sens. On peut d'ailleurs en voir la répercussion dans la forme que prend la problématique anthropologique.

 

Bien plus importante que la théorie de l'évolution, pratiquement acquise comme une évidence, apparaît aujourd'hui la cybernétique, la possibilité d'une prospective pour créer un homme nouveau.

 

Du point de vue théologique également, les possibilités de l'homme de prévoir et d'accomplir sa propre transformation présentent un problème bien plus urgent que la question de son origine.

 

Cependant ces deux questions sont inséparables et dans une large mesure, elles dépendent l'une de l'autre: réduire l'homme à un simple factum est le présupposé pour arriver à le concevoir comme faciendum, qui, à partir de ce qu'il est, doit être amené à un avenir nouveau.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon