La foi chrétienne hier et aujourd’hui 2

FOI CHRÉTIENNE

hier et aujourd'hui

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Chez le croyant tout d'abord, il y a la menace du doute qui, dans des moments de tentation, fait apparaître brutalement la fragilité de ce qu'il croyait être l'évidence.

 

Prenons quelques exemples : Voici Thérèse de Lisieux, sainte si aimable et apparemment d'une simplicité sans problème. Elle avait grandi dans une atmosphère religieuse à l'abri de tout danger.

 

Du début à la fin, son existence était entièrement imprégnée, jusque dans les moindres détails, de la foi de l'Église, au point que le monde de l'invisible était devenu une partie de sa vie quotidienne, ou plutôt qu'elle y vivait constamment et qu'elle semblait pouvoir le toucher; impossible d'imaginer la sainte sans lui.

 

Pour elle, la «religion » était une donnée naturelle de son existence; elle en usait comme nous autres nous pouvons user des réalités concrètes de notre vie.

 

Or voilà que, précisément, elle qui paraissait parfaitement abritée et assurée, elle nous a laissé sur les dernières semaines de sa passion, des révélations bouleversantes.

 

Ses propres soeurs en furent tellement effrayées qu'elles jugèrent bon d'en atténuer l'expression dans les écrits qu'elle a laissés. Il a fallu attendre les éditions nouvelles du texte original, pour connaître des phrases comme celle-ci: « Des pensées, telles que les pires matérialistes peuvent en avoir, m'assaillent.”

 

Son esprit est pressé par tous les arguments possibles contre la foi. Elle paraît en avoir perdu tout sentiment; elle se sent enfoncée dans la « peau des pécheurs 2 ».

 

Autrement dit: dans un monde qui a toutes les apparences de sécurité, un homme

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p10 « JE CROIS ‑ AMEN»

 

aperçoit subitement le gouffre béant sous le solide appareil, étayé par les vérités conventionnelles.

 

Dans une telle situation, des questions éventuellement controversées ‑ par exemple l'Assomption ou le nouveau style de la confession ‑ deviennent tout à fait secondaires. La question du tout ou du rien se pose alors; c'est l'unique alternative.

 

Et nulle part n'apparaît un point solide, où l'on pourrait se raccrocher dans cette chute précipitée. Partout où le regard se porte, il ne peut voir que l'abîme sans fond du néant.

 

 Paul Claudel a dépeint cette condition du croyant, dans une image grandiose et suggestive, à la première scène du « Soulier de Satin ». Un missionnaire Jésuite, frère du héros Rodrigue, cet homme mondain, cet aventurier errant et oscillant sans cesse entre Dieu et le monde, apparaît comme un naufragé sur la scène.

 

Son bateau a été coulé par les pirates; lui‑même, attaché à un tronçon du grand mât, flotte sur les vagues déchaînées de l'océan3. Son dernier monologue ouvre la pièce :

 

« Seigneur, je Vous remercie de m'avoir ainsi attaché! Et parfois il m'est arrivé de trouver vos commandements pénibles, et ma volonté en présence de votre règle perplexe, rétive. Mais aujourd'hui il n'y a pas moyen d'être plus serré à Vous que je ne le suis et j'ai beau vérifier chacun de mes membres, il n'y en a plus un seul qui de Vous soit capable de s'écarter si peu. Et c'est vrai que je suis attaché à la croix, mais la croix où je suis n'est plus attachée à rien. Elle flotte sur la mer . 4»

 

   Attaché à la croix; mais la croix n'est plus attachée à rien, elle flotte sur l'abîme. Cette image reproduit, on ne peut mieux, la condition du croyant.

 

Seule une simple planche ballottée sur le néant paraît le retenir, et il semble que l'on puisse déjà prévoir le moment où il sera fatalement englouti dans les flots.

 

Oui, une simple planche le rattache à Dieu, mais, il faut le dire, elle le rattache à Lui indéfectiblement: il sait que ce bois est finalement plus fort que le néant qui bouillonne au‑dessous, dont la puissance cependant demeure une menace permanente du présent.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon