LES PRINCIPES DE LA THEOLOGIE CATHOLIQUE 24

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   En même temps il apparaissait que par cette fuite dans le biblicisme on n'assurait pas pour autant l'autorité de la parole biblique. Car Nicée ne s'était certes pas opposé à la Bible, mais il avait bien plutôt, s'appuyant sur la foi commune de l'Église, donné une interprétation obligatoire de la Bible et avait ainsi conduit celle‑ci à sa pleine efficience. A présent l'Église reniait sa propre décision, et par conséquent de façon générale sa capacité de décision, en renvoyant chacun à la parole biblique et en laissant en même temps dans le brouillard ce que cette question centrale pouvait signifier. Ainsi l'Église n'avait plus de parole propre et en même temps la Bible cessait d'être une parole commune: elle était livrée au combat des partis théologiques; mais l'Église était ainsi livrée à la domination de la politique qui était désormais dans la nécessité de prendre des décisions pour lesquelles l'Église elle‑même ne se reconnaissait plus aucune compétence. Par une conséquence logique, le biblicisme fut suivi de la domination des partis théologiques et de la soumission de l'Église à la politique.

 

   Mais une Église devenue ainsi sans force intérieure n'est plus intéressante pour la politique, car il n'émane plus d'elle aucune force spirituelle. L'empereur Théodose, qui venait d'Occident, reconnut ce fait. Il renversa la direction de la politique religieuse et s'attacha pleinement à la doctrine de Nicée qu'il reconnut en l'année 379, peu après son entrée en fonction, comme l'unique fondement valable de l'unité de l'Église. Théodose renonça clairement au critère purement politique et bibliciste en déclarant que la foi du Pape de Rome et de l'évêque d'Alexandrie avait une valeur normative 141. Par là l'Église était à nouveau reconnue comme sujet indépendant de décision et comme le lieu de l'interprétation commune et obligatoire de la parole biblique. Elle cessait d'être prisonnière de la structure politique et était

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ramenée à sa constitution propre. En effet le Concile de Nicée avait déclaré que les évêques de Rome, d'Alexandrie et d'Antioche étaient les points de référence normatifs de la foi commune de l'Eglise142. Comme Antioche était perdue dans le tourbillon des théologies marquées par la politique, il ne restait plus à l'empereur qu'à renvoyer à Rome et Alexandrie ; cette ordonnance de l'empereur marque en même temps pour nous un stade dans la mise en place de l'autorité de l'Évêque de Rome pour la foi de l'Église tout entière. Sa décision était un pas dans la bonne direction dans la mesure où l'Église se trouvait rendue à elle‑même. Mais d'un autre côté l'importance de la politique dans les choses de la foi était encore une fois surfaite: si Nicée devait s'imposer également à l'Orient, il fallait nécessairement que le Oui à l'égard de Nicée surgisse de l'intérieur même de l'Église également en Orient. Cela ne pouvait pas être simplement déterminé de l'extérieur. L'empereur fut donc dans la nécessité, dès février 380, d'atténuer ses décisions trop énergiques et de se préoccuper d'autant plus de renforcer et de réunir les forces internes de régénération de l'Église d'Orient.

 

   Effectivement dans les années de persécution de la foi de Nicée, de telles forces s'étaient formées. Il existe une lettre émouvante au Pape Damase de Rome où les évêques réunis encore une fois à Constantinople, en l'année 382, expliquent combien d'évêques d'Orient ont eu à souffrir pour cette foi durant les années où la doctrine de Nicée était opprimée : beaucoup avaient été envoyés en exil et y étaient morts. D'autres avaient plus souffert chez eux qu'en exil. On les avait lapidés, torturés, et ils pouvaient dire d'eux‑mêmes, dans la mesure où ils avaient survécu, qu'ils portaient dans leurs corps les plaies du Christ (cf. Gal 6, I7)143. Une telle foi qui faisait ses preuves dans la souffrance possédait un rayonnement que ne pouvaient atteindre les évêques livrés à l'opportunisme politique.

 

   Depuis le milieu du IVe siècle s'était aussi développée de plus en plus une nouvelle force théologique. Au début, l'accommodement philosophique et politique camouflé en biblicisme avait dominé presque exclusivement le terrain ; Nicée était resté sans grand écho théologique et était devenu par là presque incapable de s'insérer dans le domaine intellectuel. Mais maintenant entraient en scène trois hommes dont les oeuvres n'ont pas perdu jusqu'à présent leur force éclairante Basile, l'évêque de Césarée, que nous avons déjà cité, son

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frère Grégoire de Nysse, et son ami depuis le temps de leurs études à Athènes : Grégoire de Nazianze143*. Ces trois théologiens d'Asie mineure étaient devenus le centre de gravité pour le groupe des néonicéens qui réussit à étendre et à approfondir les fondements spirituels de la foi de Nicée au point qu'elle put s'ouvrir à l'intelligence de cercles de plus en plus grands d'hommes en recherche. Grâce à leur combat, l'orthodoxie de Nicée redevenait également attractive dans le domaine de la politique propre de l'Église. Ce fut assurément un événement d'importance décisive pour la réussite d'un nouveau consensus quand Mélétios, l'évêque d'Antioche, adversaire acharné des évêques vétéro‑nicéens de Rome et d'Alexandrie, prit place au côté du consensus néo‑nicéen. On trouvait ainsi une base pour la formation d'une majorité capable de réunifier enfin l'Orient sous le signe de la foi de Nicée 144. Cette réunification eut lieu au Concile de Constantinople de 381.

 

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