Époque de Grégoire VII 4

Darras tome 21 p. 256

 

    6. Victor II n'eut pas le temps d'engager cette grande lutte. L’empereur l’avait suivi en Italie à la tête d une armée formidable, dans l’intention d’écraser la prétendue révolte du nouveau duc de Toscane, Godefroi de Lorraine. Ce dernier ne songeait cependant à rien moins qu’à une révolte. Pour ne pas même fournir un pré­texte d'agitation, il s'était retiré en Flandre à l'arrivée des trou­pes impériales. Béatrix sa femme vint trouver Henri III à Man-toue pour les fêtes de Pâques (16 avril dOoo). Elle comptait sur sa parenté avec l'empereur et sur l'amitié que celui-ci lui avait tou­jours témoignée pour désarmer son courroux. Elle lui renouvela tous ses serments de fidélité, déclarant que dans son nouveau ma­riage avec Godefroi de Lorraine elle avait uniquement cherché pour elle-même et pour les trois enfants mineurs dont la tutelle lui était confiée, l'appui d'un homme de cœur et d'une vaillante épée. Mais toutes ses protestations furent inutiles. Henri III la retint pri­sonnière «voulant, disait-il, la punir d'avoir sans son consentement préalable, contracté une nouvelle alliance. » Malheureuse comme épouse, Béatrix le fut bien davantage encore comme mère. Deux de ses enfants, le jeune Frédéric et une fille encore au berceau Béatrix, moururent loin d'elle à quelques mois d'intervalle au château de Canosse, forteresse inexpugnable où sa prudence maternelle les

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avait mis à l'abri de toute tentative d'enlèvement. De la noble maison de Toscane jadis si florissante il ne resta plus qu'une seule héritière, celle qui fut dans la suite la célèbre comtesse Mathilde et qui avait alors huit ans. Les rigueurs de Henri III prenaient ainsi un caractère d'autant plus odieux qu'elles étaient moins justifiées. Toute l'Italie septentrionale, qu'il parcourut durant l'été de l'an 1035, l'accueillit sans résistance aucune et reconnut sa suzeraineté. Le pape Victor II vint le rejoindre à Florence, et y tint un nouveau concile dont nous n'avons plus les actes (4 juin 1033). « Le véné­rable Hildebrand prit une part active aux délibérations de cette assemblée, dit Bonizo de Sutri. Par ses conseils l'hérésie simoniaque et les scandaleux désordres des clercs furent de nouveau frap­pés du glaive divin de l'anathème. Plusieurs évêques, et parmi eux le métropolitain de Florence, furent déposés 1. » Victor II poursui­vait ainsi avec non moins d'énergie que Léon IX le rétablissement de la discipline ecclésiastique et la réforme des mœurs. Les cou­pables ne reculaient pas devant le crime pour se venger de leur juge. « Un sous-diacre, raconte la chronique d'Ursperg, versa du poison dans le calice dont se servait le pape pour célébrer les saints mystères. Or il arriva qu'après la consécration, le pontife ayant voulu faire à la manière accoutumée l'élévation du calice, il lui fut impossible de le soulever. S'adressant alors au peuple, il l'invita à prier le Seigneur et lui-même se prosterna pour demander à Dieu de faire connaître sa volonté. En ce moment, dans un transport fu­rieux, véritable possession démoniaque, le sous-diacre confessa à haute voix son crime. Le pape prit alors le calice renfermant le sang du Seigneur et le déposa dans l'intérieur de l'autel, en re­commandant de l'y conserver à perpétuité comme une relique. Puis il se remit en prières et se tint prosterné avec le peuple jusqu'à ce que le coupable eût été délivré du démon 2. »

 

7. Après le concile de Florence, l'empereur rappelé dans ses états par une révolte féodale prit congé  du pape, aux mains du-   

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1. Bonizo Sutriens. Ad amie. Lib. V. Patr. Lat. Tom. CL, col. 823.                                       de CasliUo-

2. Lambert. Ursperg. Patr. Lat. Tom. CXL1II, col. 802.

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quel il confia le gouvernement de l'Italie et restitua toutes les an­tiques possessions du patrimoine de saint Pierre. Victor II ne put ce­pendant obtenir la liberté de la duchesse Béatrix, qui fut avec sa fille Mathilde emmenée captive en Allemagne. A son passage à Zurich, Henri III célébra les fiançailles de son propre fils, enfant de quatre ans, avec Berthe fille du margrave Othon, laquelle était encore au berceau. L'empereur comme s'il avait  eu  malgré sa jeunesse le pressentiment d'une mort prochaine redoublait de sollicitude et de précautions paternelles pour créer des appuis à l'héritier présomp­tif qu'il devait laisser bientôt orphelin. Dès l'année précédente, le jeune Henri avait été solennellement couronné à Aix-la-Chapelle en qualité de roi de Bourgogne, par l'archevêque de Cologne Hermann. Tous  les  grands de l'empire lui avaient  juré foi et hommage. L'alliance avec la fille du margrave de Zurich dont les états formés de la Suisse et de la Savoie actuelles étaient comme la clef de l'Italie présentait au point de vue politique des avantages sérieux, que l'empereur n'eut garde de laisser échapper. Son regard se promenait sur l'Europe entière pour y pénétrer et prévenir tous les symptômes in­quiétants, toutes les éventualités fâcheuses. On lui apprit que Ferdi­nand I roi de Castille affectant de méconnaître la suzeraineté unique de l'empire romain se faisait donner le titre d'empereur. Or, en ce moment Hildebrand avait été par Victor II chargé de continuer en France sa mission contre les évêques simoniaques interrompue par la mort de saint Léon IX. L'illustre sous-diacre de l'église romaine était donc revenu avec le titre de légat apostolique présider un grand concile de toute la   province lyonnaise. Les députés d'Henri III protestèrent devant cette assemblée contre l'usurpation du roi de Castille et requirent l'intervention du légat aposto­lique pour la faire cesser.  Leurs plaintes furent trouvées légi­times. Après avoir pris l'avis du pape, des évêques choisis par le concile furent délégués en Espagne pour engager le roi Ferdinand à se désister de ses prétentions. Ce prince dans une assemblée na­tionale répondit, de concert avec tous les  grands  et les évèêques de ses états, qu'il se soumettait au décret synodal et qu'il respecterait à l'avenir l'Unité et les droits du saint empire romain.

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Ce fait est caractéristique. Il n'a point échappé à la sagacité du docteur protestant Voigt, le premier qui dans l'Allemagne moderne ait osé élever en faveur de Grégoire VII et de son pontificat une voix impartiale, saluée du reste par l'admiration de tout le monde savant. « Par cet acte, dit-il, Henri III reconnaissait, ou du moins laissait établir en principe, que le pape seul pouvait faire un empereur, lui accorder ou lui enlever ce titre 1. » Cette phrase tombée d'une plume protestante en 1815, date de la publication de l'ouvrage intitulé « Histoire de Grégoire VII et de son siècle, » était alors un acte de courage. Aujourd'hui tous ceux qui ont pris la peine d'étudier l'histoire ecclésiastique savent qu'en effet l'empire romain d'Occident fut une institution essentiellement pontificale, dont les papes seuls étaient les collateurs nés, dont nul souverain ne pouvait s'arroger ni par usurpation personnelle ni par droit d'héritage la puissance, le titre ou les prérogative. Créé par les papes, l'empire romain de Charlemagne relevait exclusive­ment de la papauté. Henri III le savait et ne songeait nullement à contester une vérité admise par tous ses contemporains comme la base fondamentale des constitutions de l'Europe chrétienne.

 

   8. Jusqu'ici on avait confondu le synode  de la province lyonnaise présidé par Hildebrand sous Victor II avec celui de Tours dont nous avons rétabli précédemment la véritable date. Nous croyons pouvoir fixer aujourd'hui le lieu où se tint le concile de la province lyonnaise, grâce à un texte de Bonizo de Sutri combiné avec un autre des «Dialogues» de Desiderius abbé du Mont-Cassin à propos d'un curieux épisode de cette réunion synodale. Voici d'abord le récit de Desiderius. « Le vénérable pape Grégoire VII m'a souvent raconté un fait extraordinaire de réprobation divine contre les simoniaques dont il avait été acteur et témoin. « N'étant encore que sous-diacre de l'église romaine, me disait-il, je fus dé­légué par le pontife Victor II de bienheureuse mémoire pour travail­ler au rétablissement de la discipline ecclésiastique dans les Gaules.

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1 Voigt. Histoire de Grégoire VU et de son siècle, livre I. Trad. Jager. in-12, p. 23.

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Or l'évêque de la ville où se tenait le synode fut accusé d'avoir acheté sa dignité à prix d'argent. Interpellé au sein de l'assemblée, il se leva pour articuler ses moyens de défense. Je l'engageai, s'il se sentait coupable, à confesser sincèrement sa faute. Mais d'une part son titre d'évêque de la cité où nous étions réunis, de l'autre l'appui du comte qui gouvernait la province lui inspiraient une présomptueuse confiance. Il rejeta de toute sa hauteur le conseil que je lui donnais et l'affaire se poursuivit canoniquement. Sa cul­pabilité fut démontrée; les pères du concile la reconnurent, et la sentence de condamnation allait être prononcée par moi lorsque, se voyant enveloppé dans les filets d'une justice qu'il s'était vaine­ment promis d'éluder, il reprit chacun des griefs dont il n'avait pas même jusque-là voulu entendre l’énonciation et leur opposa une dénégation absolue. Il fallut reprendre toute la discussion précédente et la journée entière s'écoula sans qu'on pût lui arracher un aveu. Les évêques présents me demandèrent alors de mettre fin au débat en le faisant trancher d'une façon souveraine par l'Esprit-Saint lui-même. M'adressant donc à l'inculpé je lui tins ce langage : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit dont vous êtes accusé d'avoir par simonie usurpé les grâces spirituelles, je vous adjure de nous dire la vérité. Si vous persistez à nier et que votre dénégation soit fausse, comme tout porte à le croire, nous supplions l'Esprit-Saint de paralyser votre langue en sorte que vous ne puissiez pas prononcer son nom. » L'évêque était éloquent, il avait la parole facile et abondante ; il se fût volontiers étendu encore en longs discours; mais nous l'arrêtâmes dès le premier mot en lui dic­tant la formule très-simple qu'il devait répéter en ces termes :« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis innocent.» Il essaya donc de prononcer ces courtes paroles, mais il lui fut impossible d'articuler le nom du Saint-Esprit; quand il arrivait à cet endroit de la doxologie, il s'arrêtait court et en dépit de tous ses efforts il lui fallait recommencer l'épreuve sans pouvoir triompher de l'obstacle. Témoins de ce fait prodigieux, les pères déclarèrent que la culpabilité dont ils n'avaient pas douté jusqu'alors était mainte­nant démontrée plus claire que la lumière  du jour. Le coupable

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lui-même confessa humblement sa faute ; et immédiatement après cet aveu il put sans difficulté aucune prononcer les paroles de la doxologie l. » Tel est le récit que l'abbé du Mont-Cassin, Desiderius, depuis pape sous le nom de Victor III, tenait de la bouche même de saint Grégoire VII. On n'y trouve pas la moindre indication d'un nom de lieu. Par discrétion sans doute Grégoire VII n'avait pas voulu en désignant la localité imprimer une flétrissure à la mé­moire d'un coupable mort dans le repentir. Bonizo de Sutri est plus explicite. « Dans un grand concile tenu au-delà des Alpes dans la Gaule lyonnaise, dit-il, le vénérable Hildebrand frappa contre l'hérésie simoniaque et la détestable incontinence des clercs un coup qui retentit depuis les Pyrénées jusqu'à l'Océan britannique. A ce synode se trouvait l'archevêque d'Embrun, homme fort éloquent mais dont la promotion avait été enta­chée de simonie. Mis en accusation pour ce fait, il ne désespéra point de sa cause. La nuit suivante, il gagna à prix d'argent tous les accusateurs et témoins qu'on se proposait d'entendre. Sur dé­sormais de leur silence, il comparut le lendemain devant les pères et jetant autour de lui un regard triomphant : « Où sont mes ac­cusateurs? s'écria-t-il. Qu'ils se lèvent. » Naturellement aucun d'eux ne demanda la parole. « Je suis donc innocent, reprit l'ar­chevêque. Nul ne m'a condamné. » Mais Hildebrand interpella l'in­culpé en ces termes : « Évêque, croyez-vous que le Saint-Esprit consubstantiel au Père et au Fils soit avec eux un seul et même Dieu? — Je le crois, répondit-il. — Répétez donc après moi, dit Hildebrand, ces paroles de la doxologie : « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. »—L'évêque commença aussitôt en toute confiance le verset « Gloire au Père, au Fils, » mais il ne put jamais pronon­cer les mots « Saint-Esprit. » A plusieurs reprises il essaya, et tou­jours inutilement. Se prosternant alors aux pieds du légat aposto­lique, il confessa sa faute et accepta la sentence qui le déposait de l'épiscopat. Aussitôt ses lèvres se délièrent et il dit sans nulle dif­ficulté : « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. » Ce prodige

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 1.Desider. Cassin, po$tea\klov III. Dialogov. Lib. III ; Patr. Lat. Tom. CXLIX col. ion.

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impressionna tellement les autres évêques simoniaques, que dix-huit d'entre eux s'avouèrent spontanément coupables et renoncè­rent à leurs sièges 1. » Par ce récit de Bonizo nous apprenons que l’évèque frappé d'un mutisme si extraordinaire était celui d'Embrun. Or, comme d'après les renseignements fournis par saint Gré­goire VII à Desiderius, le concile se tenait dans la ville épiscopale du titulaire miraculeusement convaincu de simonie, il nous parait in­contestable qu'Embrun fut le lieu de cette réunion synodale 2.

 

9. L'impulsion était donnée ; de nombreux conciles pour l'extinction de la simonie et de l'incontinence cléricale, pour la restauration de la discipline et la réforme générale des mœurs, se tenaient dans toutes les provinces. Ceux de Narbonne (1053), de Barcelone (même année), de Toulouse (1056) faisaient pénétrer dans le midi de le France et dans l'Espagne septentrionale les bienfaits d'une disci­pline plus exacte et plus ferme. En Allemagne, Henri III apportait tous ses soins à n'élire que de dignes et vertueux évêques. Saint Annon qu'il venait de placer sur le siège métropolitain de Cologne (1055) rappelait par son zèle, sa vigilance, sa fermeté apostolique, les beaux siècles de la primitive Église. En Angleterre, le roi saint Edouard III, dont les historiens protestants eux-mêmes font l'éloge, « gouvernait ses peuples avec sagesse et douceur, dimi­nuait les impôts, dressait de bonnes lois et introduisait dans le
royaume d'importantes améliorations 1. » En Espagne, Ferdi­nand I, surnommé le Grand, qui venait de donner un si noble exemple de soumission aux décisions du saint-siége, élevait les deux royaumes réunis de Castille et de Navarre à un degré de gran­deur et de gloire jusque-là inconnu. Il expulsa définitivement les Maures de toute la province de Castille, et fit régner avec lui la justice et la religion.

 

10.      La fin prématurée de l'empereur Henri III devait bientôt interrompre l'ère de calme et de prospérité qui semblait s'ouvrir pour l'Occident. Dans les derniers mois de sa vie, ce prince avait

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1. Bonizo Sutriens. Ad amie. Lib. VI. Patr. Lat. T. CL. col. 826.

2. Ce fait a échappé au docteur Héfélé dans sa récente «Histoire des Conciles.» Cf. Tout. VI, p. 30G. Trad. Delarc. — 3. Larrey, Histoire d'Angleterre.

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reconnu l'injustice de ses procédés envers la duchesse Béatrix et son nouvel époux Godefroi de Lorraine. Aux instances que le pape lui avait faites à ce sujet étaient venues se joindre les objur­gations du roi de France Henri I dont le langage fut si éner­gique que, ne pouvant  contenir sa colère,  le  César  germain y répondit par une provocation en combat singulier. Ce duel entre deux  têtes  couronnées  n'eut pas lieu ; les Allemands prétendi­rent que le roi de France avait prudemment décliné la proposition. Nous croirions plutôt que la réflexion, aidée des conseils de la diplo­matie impériale de l'époque, calma l'ardeur chevaleresque du César ; d'autant mieux que le comte Baudoin de Flandre, intervenant tout à coup dans la querelle, annonça l'intention de délivrer la duchesse captive et se jeta en Lorraine avec une  puissante  armée.   Mais  il est moins facile de réparer une  injustice  que  de la commettre. Henri III voulait s'exécuter et  il  n'osait le  faire.  Il croyait  son amour-propre engagé par des antécédents qu'il était le premier à regretter. Pour se donner le beau rôle, il imagina de convoquer à Goslar une diète solennelle de tous les princes de l'empire. Le pape supplié de s'y rendre devait intervenir comme médiateur, et pren­dre l'initiative d'une réconciliation générale dont la mise en liberté de la duchesse Béatrix serait le gage. Victor III accepta l'invitation ; il espérait en rétablissant la paix entre les princes chrétiens les pré­parer à une croisade qu'il méditait contre les Sarrasins de Sicile. « Car, dit l'annaliste romain, il avait repris tous les projets de son prédécesseur Léon IX : et les lamentations du peuple sicilien opprimé par les fils d'Agar avaient ému ses entrailles paternelles 1. » Le pon­tife arriva à Goslar le 8 septembre 1056. « On lui avait préparé, dit l'historiographe d'Eichstadt, une réception triomphale : l'empereur entouré d'un cortège d'apparat vint à sa rencontre à quelque dis­tance de la ville ; toutes les rues étaient pavoisées et jonchées de fleurs. Mais soudain un orage éclata avec des torrents de pluie et chacun se réfugia comme il put dans un monastère voisin, au grand désespoir de l'empereur et de la population tout entière. Le len-

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1. Annal. Roman. Yita Victor. II, apud "Wattericli. Tom. I, p. 183.

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demain la piété publique fut dédommagée par les magnificences d'une réception officielle dont la pompe et l'éclat dépassèrent tout ce qu'on avait vu en ce genre 1. »

 

   11. Godefroi de Lorraine, Baudoin de Flandre et les ambassadeurs du roi France assistèrent à la diète de Goslar présidée par le souverain   pontife et l'empereur.  Sur les instances du pape, le césar germanique « rendit au duc Godefroi sa femme Béatrix et la jeune comtesse Mathilde ; il le remit en possession de tous ses biens et en retour le conjura de rester à jamais fidèle au roi mineur Henri, héritier de la couronne de Germanie 2. » Les fêtes données à la suite du traité de paix furent interrompues par des désastres inattendus. Une violente épidémie ravagea cette contrée et sema le deuil dans toutes les familles. Le pape et l'empereur avec les princes et les évêques de leur suite cherchant un air plus salubre se retirèrent à Bothfeld (aujourd'hui Quedlimbourg) au mi­lieu de la foret du Hartz. En même temps on apprenait que les Luitizes, ces peuples barbares de la Saxe septentrionale contre les­quels l'empereur Conrad le Salique avait eu si longtemps à lutter, venaient de reprendre les armes. Dans une bataille sanglante, ils avaient taillé en pièces les troupes impériales commandées par Guillaume margrave de Saxe et par le comte Thierry. Guillaume était au nombre des morts. Ces malheurs réunis jetèrent l'empereur dans la consternation. Un soir, au retour d'une grande chasse dans la foi et, il fut pris d'une fièvre intense et bientôt les médecins déclarèrent que le mal était sans remède. Il repassa alors avec un sincère repen­tir tout le cours de sa vie, demandant pardon à ceux qu'il avait pu offenser, restituant toutes les terres injustement enlevées. Il désigna son fils pour lui succéder et remit la tutelle de cet enfant de cinq ans au pape Victor, au saint-siége et à l'impératrice Agnès. Après avoir pris ces dispositions suprêmes, fortifié par le sacrement du corps et du sang du Seigneur, il s'endormit dans la paix et le vicaire de Jésus-Christ lui ferma les yeux. Henri III n'avait que trente-neuf ans. Le patriarche d'Aquilée, l'évêque de Ra-

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1   Anonym. Haserens. ap. Watterich. Tom. I, p. 181.

« Bruno Sutriens. Ad amie. Lib. V. Patr. Lat. Tom. CL, col. 82*.

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tisbonne, une foule d'autres évêques, princes et seigneurs en­touraient son lit de mort.« Ce fut le III des nones (5 octobre 1056), dit l'anonyme d'Eichstadt, qu'enlevé au gouvernement d'un empire terrestre, il alla régner éternellement dans les cieux. Telle est du moins notre pieuse confiance, et certes elle n'a rien de téméraire. Henri III avait été le souverain catholique par excellence ; ses œu­vres de piété furent innombrables, ses vertus personnelles étaient éminentes. Dieu lui réserva pour ses derniers moments l'insigne faveur d'être assisté par le pontife apostolique. En sa présence et devant tous les évêques réunis, il fit publiquement la confession de ses fautes, reçut l'absolution et eut pour intercesseurs auprès de Dieu tous ceux qui avaient entendu son humble confession. Comment un chrétien régénéré dans Je Saint-Esprit par le baptême, mort dans la foi catholique, secouru par tant d'aumônes et de prières qui précédèrent le jour de sa sépulture, n'aurait-il pas obtenu miséri­corde? Transporté de la forêt du Hartz jusqu'aux bords du Rhin, son corps fut inhumé à Spire dans le monastère de Sainte-Marie, près du tombeau de son père et de sa mère, le vingt-troi­sième jour après sa mort qui était précisément l'anniversaire de sa naissance (28 octobre 105G). Le pape présida en personne à ses obsè­ques en présence de l'impératrice Agnès, naguère triomphante sous la pourpre des Césars et maintenant veuve désolée1.» Les fêtes du couronnement succédèrent au deuil des funérailles.«Le souverain pontife prenant par la main le jeune Henri IV enfant de cinq ans, déjà roi de Bourgogne, lui donna l'investiture du royaume de Germanie, tradidit regnum per investimentum dicto puero Henrico2, le confirma dans cette dignité et lui fit jurer foi et hommage par tous les grands du royaume, » filioque parvulo quinque circiter annorum, quem in manu ejus pater reliquerat, regni totius optimates jurare faciens, eumque in regno confirmans 3. Chaque parole ici a pour l'avenir une importance extrême; nous appelons à ce sujet l'attention sérieuse du lecteur. L'orphelin vis à vis duquel Victor II remplit en cette

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1.Anonym. Haserens. Watterich. p. 182.— 2. Annales Romani, apiul Watterich T. I, p. 188. — 3 Léo Ostiens. Chronic. Cassinens. Lib. II, cap. xci; l'atr. Lat. Tom.   CLXXIII, col. 698.

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circonstance l'office de tuteur succédait aux états paternels; il deve­nait roi de Germanie, il recevait à ce titre l'hommage de ses nouveaux sujets. Mais il ne devenait point empereur. L'empire romain et d'Occi­dent n'était pas héréditaire. Créé par Léon III en faveur de Charlemagne, l'empire chrétien était resté au yeux de toute l'Europe ce qu'il avait été dès l'origine, «l'épée au service de saint Pierre et choisie par lui. » Les papes le conféraient par l'onction du chrême, la tradition du globe, du sceptre et du glaive, dans la basilique du prince des apôtres avec l'assentiment du clergé et du peuple romain. Le jeune
roi Henri IV, pupille confié par la tendresse paternelle à la sollicitude du pape et du siège apostolique, était évidemment destiné dans la pensée de son père aussi bien que dans celle de Victor II à être un jour, s'il s'en montrait digne, couronné à Rome en qualité de suc­cesseur de Charlemagne. Mais jusque-là il était simplement roi de Germanie, sans aucun des privilèges inhérents au litre d'em­pereur ; la dignité impériale restait vacante.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon