Darras tome 26 p. 24
17. Son but une fois atteint, Henri sortit incontinent de la basilique et de la ville ; il regagna son camp, pour reprendre le chemin de l’Allemagne. C’est uniquement après son départ que le Pape, les cardinaux, les otages et les autres compagnons de sa captivité se regardèrent comme libres2. Dès le matin, la population romaine était tout entière sur pied, assiégeant les portes, inondant les rues et les places publiques, impatiente de revoir son pontife et son roi. Les portes s’ouvrent, il apparaît ; des acclamations enthousiastes montent vers le ciel ; des chants d’amour et de reconnaissance, d’immenses applaudissements s’élèvent et se répandent au loin ; de douces larmes coulent de tous les yeux. C’est
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1 Haec ex antiquo
codice leguntur in Notis Massoni ad Ivonis Carnut. Epis-
tolas. — Petr. Diac. chron. cass. îv, 4t.
2 Un historien profane, mais catholique, César Cantu résume ce drame en quelques mots dans son Histoire universelle, tomeX, page 381. Les autres n'en parlent pas. Peut-être eût-il mieux fait d'imiter leur silence ; car voici ce qu'il dit : « Le pape presse Henri de renoncer aux investitures ; l’empereur s'y refuse avant que la condition soit remplie. » Il s'y refuse absolument; sa conduite n'a pas d'excuse possible : les auteurs contemporains ne portent pas trace d'une condition posée. Quel intérêt peut-on avoir à diminuer le mérite des victimes et les torts des tyrans? L'historien ajoute : « Mécontent des Allemands, grossiers et ivrognes, le peuple se soulève contre eux et se met à les égorger ; le sang coule dans Rome. Alors Henri s'empare du pape et des cardinaux, qu'il retient comme otages... » D'après ce qu'on vient de voir, c’est le contraire qui est la vérité. Loin d'être la cause ou le prétexte de la détention de Pascal II, les meurtres commis en furent les représailles. Voilà des erreurs qu'on ne croirait pas possibles chez un écrivain consciencieux. Que peut-on attendre de ceux qui ne le sont en aucune façon?
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un père pour les jours duquel on avait tremblé, qui rentre au sein de sa famille. Tous les rangs sont confondus. Les élans de la piété filiale font presque oublier les égards dus à l’autorité souveraine. Les émotions du bonheur présent ne laissent aucune place au souvenir des calamités passées. La foule est tellement compacte qu’on ne peut avancer qu’avec une extrême lenteur, à force de prières. C’est le soir seulement, à l’heure des vêpres, comme parlent les historiens du temps, que le Pape arrive à sa demeure, pour y goûter un repos qui ne sera pas de longue durée. Aucun nuage du moins n’avait obscurci le pacifique triomphe de ce jour ; pas une voix dissonnante dans ce concert en l’honneur de la victime. La même sérénité régnait-elle dans le triomphe du tyran ? Nous avons des preuves du contraire : Parmi les éclats de joie de ces hommes grossiers et de ces plats courtisans qui suivaient le jeune monarque, adoptant tous ses desseins, le secondant sans remords dans toutes ses entreprises, on eût pu remarquer sur quelques fronts une sorte de malaise et de contrainte. Un fait surtout doit être signalé dans l’intérêt de la dignité humaine. Conrad archevêque de Saltzbourg ne se renferma pas dans cette protestation muette, qui déjà pouvait passer pour une trahison. Il alla droit à l’empereur, et lui déclara que sa conscience ne lui permettait pas d’approuver la conduite tenue envers le souverain Pontife, ajoutant qu’une pareille iniquité remontait jusqu’à Dieu même. L’un des assistants nommé Henri et surnommé Caput dégaina son glaive et le menaça de mort. Le vénérable archevêque, loin de se dérober, tendit la gorge, ne cachant pas son désir de mourir pour la justice, aimant mieux perdre la vie que taire la réprobation des crimes qui s’étaient accomplis sous ses yeux1. Comment n’expia-t-il pas à l’instant même sa généreuse protestation, et n’eut-il pas la gloire d’un martyre sanglant? Nous l’ignorons. Il est vrai que la sainteté de son caractère, jointe à la magnaninité de son action, put d’abord arrêter les coups de la vengeance, mais non la désarmer.
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1 Otto Frising. vu, 14.
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Poursuivi par une haine implacable, il allait subir un martyre de dix ans. Voici ce que nous lisons dans les actes de saint Gebéhard, son prédécesseur sur le même siège : « Le pieux et vaillant prélat ayant encouru la disgrâce du monarque, devint pour les flatteurs un être odieux et nuisible, qu’il fallait exterminer à tout prix. Comme on le raconte de saint Athanase, il vit le royaume entier conjuré contre lui ; les princes de la terre s’étaient aussi ligués et ne cessaient de conjurer sa perte. Nulle part il ne trouvait de retraite assurée, partout un asile incertain et précaire. Pendant près de six mois il vécut dans une grotte sauvage, au fond d’une obscure vallée. Il habita quelque temps les souterrains d’un monastère ; lui donner une meilleure hospitalité n’eût pas manqué d’attirer sur les moines, en même temps que sur le proscrit, les sacrilèges fureurs du césarisme. Un jour entier, il demeura plongé jusqu’au menton dans le courant d’un fleuve, ne pouvant échapper autrement aux limiers impériaux qui circulaient autour de son gîte. Par des chemins détournés, il réussit à gagner la Saxe, et le vénérable archevêque de Magdebourg, Adilgoz—ce nom mérite une place d’honneur dans l’histoire—l’accueillit avec autant d’affection que de respect, et le retint dans sa demeure épiscopale, bravant tous les périls, déjouant toutes les investigations, prêt à tous les sacrifices. Quand de pieux catholiques, ou des amis fidèles au malheur, venaient en cachette, à pied, sous les livrées de l’indigence, de peur d’éveiller l’attention, visiter notre père, le bienheureux Conrad, son hôte avait coutume de les combler de présents et de leur fournir des chevaux pour le retour. La divine miséricorde ayant enfin rendu la paix à l’Église, le marquis Luitpold de Styrie, accompagné d’une nombreuse escorte, alla le chercher et le ramena triomphalement dans la ville archiépiscopale, depuis si longtemps privée de son premier pasteur2. » Le saint se remit aussitôt à l’œuvre, et la poursuivit avec une infatigable énergie. Au nombre des principales réformes qu’il établit
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1. Cf. Acta sanctorum, Bol. toni. VI, 16 Junii. — Canisius, Leelion. antiq. tom. IV.
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dans son diocèse de Saltzbourg, il est juste de compter avant tout celles qui regardent l’état ecclésiastique. Il prenait pour lui ce que Dieu dit dans nos monuments sacrés : « Commencez par mon sanctuaire1 » Il eut le bonheur d’amener à la vie commune, sous la règle de S. Augustin, les chanoines de sa métropole, obéissant à la pensée que devait pleinement réaliser avant peu le jeune imitateur de son courage, par l’établissement de l’ordre de Prémontré, et que partageaient avec lui les plus éminents esprits de ce siècle. Rien ne pouvait mieux contribuer au progrès des mœurs, en ranimant les aspirations de la vie chrétienne. Le même auteur nous apprend que le saint archevêque déploya une égale activité pour la propagation de la vie monastique. Un grand monastère fondé par Conrad fut solennellement inauguré par un légat du Saint-Siège, le cardinal Conon, évêque de Préneste2. Ne nous laissons pas entraîner plus loin, même à la suite d’un saint et généreux évêque; revenons à notre point de départ. Un clerc bien jeune encore, dont le caractère mondain et léger n’annonçait rien de semblable, Norbert de Xanten, aumônier de l’empereur et son parent, ne craignit pas d’exprimer devant lui le même blâme ; ce qui, grâce à sa position, n’eut d’autre conséquence qu’une disgrâce momentanée.
19. La protestation ne demeura point isolée ; le blâme se retrouve chez tous les écrivains de l’époque, sans en excepter les historiographes de l’empire. Il en est un cependant qui fait un tour de force et tente de légitimer la conduite du persécuteur. Son explication ingénieuse et ridicule ne doit pas rester dans les ténèbres de l’oubli. Il transforme un épouvantable sacrilège en acte de religion et de piété. Dans cette circonstance, dit-il, en retenant le pape prisonnier, en le contraignant de céder à ses menaces, l’empereur imita le patriarche Jacob, luttant contre
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1 Ezech. tx, 6.
2 11 s'agit de la célèbre
Abbaye d'Admont [ad Montes) sur les bords de
l'Erus, où fleurirent dès le principe toutes les vertus religieuses, sous la direction
du saint Abbé Arnold.
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l’ange et refusant de le lâcher avant d’avoir reçu sa bénédiction1. Il est rare d’abuser à ce point de l’Écriture sainte. D’après le même chroniqueur, Henri V aurait obtenu du souverain Pontife, pendant la captivité de ce dernier, la tardive autorisation de faire inhumer dans un lieu consacré la dépouille mortelle de son père, le pseudo-empereur Henri IV ; et cela, sur le témoignage de quelques prêtres germains, qui n’hésitèrent pas à dire qu’il était mort dans les sentiments d’un repentir sincère et régulièrement absous. Mais personne au monde ne pouvait ignorer que les pompeuses funérailles célébrées à Spire étaient autorisées par le futur antipape Maurice Bourdin, que la politique impériale devait opposer à Gélase II, comme on le verra dans la suite. Mentionnons, puisque nous y sommes, une dernière assertion de l’historiographe courtisan : à l’en croire, Henri V aurait fait les plus magnifïgues dons à Pascal II, ainsi qu’à tout son entourage. C’est presque insinuer que le pontife était coupable de simonie. Il n’eût vraiment fallu que cette accusation pour mettre le comble à l’agitation des esprits. La faiblesse qu’on lui reprochait dans la concession des investitures, les excitait bien assez. L’Église catholique s’ébranle pour venger ses droits méconnus et reconquérir sa liberté compromise. On exagérera ce grief, on n’en formulera pas un autre. Les conciles vont se réunir, les protestations se multiplier avec les anathèmes. Jusque dans ses États, l’usurpateur entendra fulminer sur sa tête la sentence d’excommunication.
§ III. JUGEMENT PORTÉ SUR LES CONCESSIONS DE
PASCAL II.
20. Les premiers éclairs partent de Rome. Les cardinaux qui n’ont point signé la fatale concession, la déclarent nulle et demandent qu’elle soit immédiatement révoquée. Ceux qui l’ont consentie osent à peine la défendre, mais refusent de se déjuger ; ils ne veulent ni condamner leur auguste chef ni se condamner eux- mêmes. Les intérêts de la religion appellent le Pontife en Campa-
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1 Ursperg. ad ann. 1111.
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nie ; et, profitant de son absence, les cardinaux et les évêques mécontents se concertent d’une manière plus ostensible, poursuivent leur but avec plus de vigueur ; ils émettent des propositions nettes et précises. Jean de Tusculum, que nous avons vu remplir avec tant de dévouement les fonctions de vicaire apostolique, quand le Pape venait d’être enchaîné, marche à leur tête. Ce nom est un gage d’unité ; la division toutefois est flagrante, et semblerait du jour au lendemain pouvoir atteindre aux proportions d’un schisme. Pascal en est informé, comme il arrive à Terracine. Pour prévenir le danger, pour arrêter du moins la discorde, il écrit aux agitateurs une courte lettre pleine de modération et d’habileté, modèle de prudence et de mansuétude ; la voici : « Pascal évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à ses vénérables frères, Jean de Tusculum, Léon de Verceil et les autres cardinaux réunis ensemble, union et paix en Jésus-Christ. Ce que vous avez fait contre notre personne, je dirai mieux, contre votre père, vous a sans doute paru dicté par un sincère désir du bien, mais me paraît à moi sortir des règles canoniques, puisque vous êtes en dehors de la présence et du jugement de l’Eglise. Ce n’est pas visiblement la charité, c’est un zèle imprudent qui vous inspire. Quoi qu’il en soit, nous confiant en la divine miséricorde, voulant aussi prendre tous les moyens de sauver notre âme, ce que nous avons fait pour nos frères et nos enfants, pour empêcher la ruine de la ville et de toute la province, nous aurons soin de l’amender, afin de montrer au peuple que son chef spirituel a su se corriger lui-même. Pour vous, agissez dans l'Église et pour l’Eglise de telle sorte qu’elle ressente les heureux effets du zèle qui vous anime et que vous manifestez. Je vous salue dans le Seigneur. Donné à Terracine le III des nones de Juillet. »
21. Ces sages paroles ne calmèrent pas cependant un orage trop fortement déchaîné. Le péril demeurait toujours le même. Parmi ceux qui s’élevèrent avec le plus d’énergie contre le pacte qui soulevait tant de récriminations, nul peut-être ne l’emportait sur le vénérable Bruno, évêque de Segni dans les États mêmes du Pape, et simultanément Abbé du Mont-Gassin. Sa position éminente, ses
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qualités et ses vertus plus éminentes encore, sa réputation de doctrine et de sainteté, les éclatants services qu’en plus d’une occasion il avait rendus à l’Église1, tout donnait un poids exceptionnel à son sentiment dans une controverse de cette nature. C’était un glorieux vétéran des grandes luttes de Grégoire VII contre l’empereur d’Allemagne, et sur le même sujet. Dans l’opinion contemporaine, son nom figurait à côté de ceux d’Yves de Chartres, d’Anselme de Cantorbéry, d’Anselme de Lucques. Si la postérité ne lui conserve pas ce rang, cela ne prouve que le pouvoir de l'ignorance. Et c’est notre devoir à nous, c’est notre rôle héréditaire, de ressusciter les noms injustement oubliés, de rétablir les gloires légitimes, comme aussi d’abattre de leur piédestal les gloires usurpées ou surfaites. Pascal avait confié lui-même à Bruno d’importantes et difficiles missions. Lors du voyage de Boémond en France, l’évêque de Segni accompagnait le héros avec le litre de légat apostolique2. Le Pontife ne prit la peine de cacher ni la crainte ni la douleur que lui causait l’opposition d’un tel homme; il le redoutait d’autant plus qu’il l’estimait davantage. Il le regarda bientôt comme le promoteur et le porte-étendard de la ligue. Qu’ils aient débattu de vive voix, dans un ou plusieurs colloques, la question qui les divisait, ce que semble insinuer Pierre le Diacre3, Baronius ne le croit pas. Que nous importent d’ailleurs des discussions orales, imaginaires ou vraies, quand nous avons l’attitude réelle et la pensée de Bruno dans cette lettre tirée de la bibliothèque du mont Cassin?
22. «A Pascal, souverain Pontife, Bruno, évêque pécheur, serviteur de saint Benoit, hommages dus à un si grand seigneur et père. Mes ennemis vous disent que je ne vous aime pas, que je parle mal de vous ; ils mentent. Je vous aime autant que je dois
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aimer mon père et mon seigneur ; vous vivant, je ne reconnaîtrai jamais d’autre pontife, ainsi que je vous l’ai promis avec tous les catholiques. Mais j’entends mon divin Sauveur me dire : «Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. » L’Apôtre, à son tour, frappe d’anathème quiconque n’aime pas le seigneur Jésus. Je suis obligé de vous aimer sans doute ; beaucoup plus dois-je aimer cependant celui qui nous a créés l’un et l'autre; à cet amour rien ne saurait être préféré. Or, le pacte que vous avez souscrit est tellement honteux, arraché par une telle violence, préparé par une telle trahison, si contraire à tous les sentiments de la piété comme à tous les principes de la religion, que je ne saurais le louer ; et vous ne le louez pas vous-même, d’après ce qui me revient de plusieurs côtés. Et qui pourrait louer une chose qui porte atteinte à la foi, détruit la liberté de l’Eglise, renverse l’ordre sacerdotal, ferme la porte unique et sacrée, pour en ouvrir une infinité d’autres, par lesquelles ne s’introduit que le voleur et larron? Nous avons les canons, nous avons les constitutions des saints Pères, depuis le temps des Apôtres jusqu’à vous. Il faut marcher par la voie royale, sans dévier ni à droite ni à gauche. La constitution établie par vous ne diffère pas de la leur, et celle-là mérite réellement nos éloges. Tous les apôtres, en effet, condamnent et séparent de la communion quiconque obtient une Eglise grâce au pouvoir séculier. Quelque religieux qu’ils puissent être, les laïques n’ont point qualité pour disposer des dignités ecclésiastiques. Vous avez renouvelé le même décret et la même excommunication. Ceux qui les observent avec respect sont seuls catholiques ; les contradicteurs demeurent convaincus d’hérésie. Confirmez donc, père vénérable, cette constitution apostolique, proclamez-la hautement dans votre Eglise, mère de toutes les Eglises de l’univers. Anathématisez cette hérésie, déclarée telle par vous-même ; et vous verrez aussitôt la fin des dissentiments, l’Eglise entière soumise à votre autorité ; vous verrez tous les fidèles accourir et se prosterner à vos pieds. Ayez pitié de l’épouse du Christ ; qu’elle recouvre par votre sagesse la liberté qu’elle semble avoir perdue par votre défaillance. Pour moi, l’obligation contractée et le ser-
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ment fait, je n’en tiens aucun compte ; et je ne vous obéirai pas moins à l’avenir parce que vous les aurez annihilés. »
23. Les mêmes appréciations reparaissaient dans une secondelettre adressée à l’évêque de Porto par cet austère et saint personnage. Il revient toujours sur cette note d’hérésie qu’il ne craint pasd’infliger aux investitures laïques, en se couvrant même de l’auto- rité de Pascal II. C’est une erreur dogmatique, compliquée d’une erreur de fait, que nous réfuterions, sans peine, si nous ne préférions laisser ce soin à l’un des plus illustres évêques de la même époque. Le Pape comprit qu’on ne viendrait pas facilement à bout de cette exagération obstinée ; il aima mieux en paralyser l’influence. L’Abbé du Mont-Cassin lui semblait tout autrement puissant et redoutable que l’évêque de Segni ; sa préocupation s’était traduite un jour par cette parole : « Si je ne lui retire pas le gouvernement du monastère, c’est lui qui me renversera du trône apostolique.» Ceci pourrait bien n’être qu’une petite prosopopée dont le chroniqueur aura voulu brillanter sa narration. Il répugne de croire à la réalité de cet aveu ; mais les choses parlent assez d’elles-mêmes. Pascal écrivit à Bruno pour le rappeler aux règles canoniques dont il se portait l’ardent défenseur : l’autorisaient-elles, à retenir plus longtemps deux charges aussi considérables? Une tolérance momentanée devait-elle acquérir une sorte de prescription? Chef suprême de l’Eglise et gardien de ses divines lois, il lui mandait d’avoir à se démettre de son abbaye pour se consacrer entièrement à son diocèse. Bruno n’hésita pas un instant ; le saint apparaît dans la promptitude et l’humilité de l’obéissance. Les religieux étaient loin de montrer les mêmes dispositions. Par l’intermédiaire de Léon d’Ostie, un de leurs anciens frères, comme nous l’avons dit plus haut, le Pape leur transmit l’ordre de procéder immédiatement à l’élection d’un nouvel Abbé, s’ils ne voulaient pas que lui-même en instituât un dans chaque cellule de leur monastère. Ils n’eussent pas encore cédé ; leur résistance allait jusqu’au scandale ; leur dévouement à l’évêque de Segni méconnaissait l’autorité du père commun des fidèles. Bruno les réunit dans le chœur ; et, déposant sur l’autel la crosse abbatiale, « Je ne veux
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pas, leur dit-il, qu’il existe à cause de moi, une dissension lamentable entre vous et le Pontife romain. J’abandonne ma charge, je ne reprendrai pas ce bâton pastoral ; à vous, frères, d’en disposer selon votre conscience. » Puis, leur ayant donné sa bénédiction, il s’éloigna du monastère et rentra dans son évêché, qu’il ne cessa d’édifier par ses exemples et d’éclairer par ses leçons, à l’imitation du divin Maître, jusqu’au dernier jour de sa vie. « Il émigra de cette terre, poursuit le chroniqueur, et prit possession de l’immortalité bienheureuse, pendant que Oderise II était abbé du Mont- Cassin, la veille des calendes de Septembre. Il fut enseveli à Ségni même, dans l’église de la très-sainte Vierge Marie, Mère de Dieu. Sur sa tombe et par son intercession, encore aujourd’hui, le Seigneur opère des miracles. »
24. « La soumission et la retraite de cct illustre champion ne ralentirent nullement les impatientes ardeurs de l’attaque. Déjà cal et ses amis, ses compagnons d’infortune, n’osaient plus légitimer leur condescendance vis-à-vis du Germain ; ils se bornaient à présenter des explications et des excuses, à plaider, comme on dirait maintenant, les circonstances atténuantes. Ce qu’il ne voulaient pas, c’est que le chef de l’Eglise universelle, le juge en dernier ressort de tous les chrétiens, ecclésiastiques ou laïques, fût jugé par ses inférieurs. Le Pape n’entendait point laisser amoindrir en sa personne la dignité dont il était investi. Il saurait lui-même réparer ses torts, dans la mesure et le temps convenables. C’est précisément ce qu’on le pressait d’accomplir,mais par une rétractation formelle, en lançant l’excommunication contre le tyran qui l’avait opprimé, le parjure spoliateur et sanguinaire. On n’admettait aucun retard, tout ménagement semblait un crime. Sans rien perdre de son intensité, l’agitation gagnait rapidement en étendue. A mesure que la nouvelle des tristes événements qui s’étaient passés à Rome parvenait aux diverses contrées du monde catholique, le mouvement réprobateur devenait de jour en jour plus terrible. A cette propagation avait puissamment contribué la conscience même du Pape. De retour à son palais de Latran, il s’était empressé d’écrire une lettre encyclique pour dénoncer à l’univers la manière
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dont le roi de Germanie venait d’extorquer le litre d’empereur des Romains. Vu l’époque et la lenteur forcée des communications, l’Orient en fut instruit avec une promptitude étonnante. Conon, cet ancien religieux de la forêt d’Aroaise, que Pascal avait remarqué au concile de Troyes et nommé dès l’année suivante cardinal évêque de Préneste, était alors légat du Saint-Siège à Jérusalem. Il assemble aussitôt un synode épiscopal dans la cité sainte, expose les attentats commis contre l’Eglise et son chef ; d'une voix unanime, les Pères réunis prononcent l’anathème contre l’usurpateur. Non content de cette première sentence, l’intrépide légat court au devant du danger et reprend le chemin de l’Europe. Pour aller plus droit au but, il interrompt parfois sa course, assemblant partout des conciles provinciaux, qu’il enflamme de son zèle, qui partagent son indignation et réitèrent invariablement la même sentence. La Grèce et la Hongrie répondent successivement à son appel. Il ne craint pas de provoquer de semblables manifestations dans la Saxe et la Lorraine, sous les yeux de l’empereur excommunié, pour ainsi dire à la portée de sa main.