Denys l’Aréopagite 2

Darras tome 6 p. 374

 

   78. Telle est en effet l'idée fondamentale des livres de saint Denys l'Aréopagite sur la Hiérarchie céleste, la Hiérarchie ecclésias-tique, les Noms divins et la Théologie mystique. D'après Simon le Mage, l'univers visible n'était qu'une protestation des esprits du mal contre le Père inconnu, le Dieu véritable. Saint Denys renverse dès l'abord cette doctrine erronée. Il pose en principe que « toute grâce excellente, tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières 2. » Cet axiome, emprunté à l'apôtre saint Jacques, écarte manifestement l'action indépendante et rebelle des intelligences inférieures, qui selon l'hérésiarque de Samarie, ne connaissaient pas leur Père, tout en retenant, de leur céleste origine, un pouvoir réellement créateur. « Il y a plus, ajoute l'Aréopagite, toute émanation de splendeur que la céleste bienfaisance laisse déborder sur l'homme, réagit en lui comme principe de simplification spirituelle et de surnaturelle union, et, par sa force propre, le ramène vers l'unité souveraine et la déifique simplicité du Père. Car toutes choses viennent de Dieu et retournent à Dieu 3, comme disent les saintes Lettres 4. » Je ne sais si je me fais illusion à moi-même, et, dans ce cas, je soumets humblement et du fond du cœur mon opinion individuelle et faillible au juge-

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1 Rom., xiir, 1. — 2. Jacob., i, 17. — 3. Rom., lî, 36. —4. S. Dionys. Areopag.f Dehierarchiâ coelest., cap. j, initio.

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p375 CHAP.   VI.   — ŒUVRES  DE  SAINT  DENYS L'ARÉOPAGITE.        

 

mont infaillible et sans appel de la chaire apostolique ; mais, en comparant l’Apophasis de Simon le Mage, dans les fragments conservés par les Philosophumena, avec le traité de la Hiérarchie céleste, il me semble que la démonstration du docteur catholique suit pas à pas, sans le nommer pourtant et sans y faire d'allusion explicite, le développement donné par l'hérésiarque à son système 1. » Il y a deux générateurs, sans commencement ni fin, de tous les éons, disait le Mage. Ils sont sortis tous deux d'une seule racine, qui est la puissance, le silence invisible, inaccessible à l'intelligence. Le premier générateur illumine les sphères d'en haut; il est le grand pouvoir, l'âme de toute chose, l'administrateur souverain, principe mâle. Le second illumine les sphères inférieures, c'est la grande intelligence, principe femelle engendrant tous les êtres. » On sait comment l'hérésiarque dédoublait ensuite cette triade primitive, la développait par syzygies, jusqu'à ce que l’Épînoia, franchissant les limites du cosmos divin, engendrât les anges et les esprits surnaturels, qui eux-mêmes formèrent le monde que nous habitons, œuvre d'ignominie, de rébellion et de ténèbres. Pour renverser tout cet échafaudage d'imaginations extravagantes, l'Aréopagite insiste sur l'unité de Dieu dans sa trinité féconde et directement créatrice. «Avant tout, dit-il, il faut proclamer que Dieu, essence suprême, a fait acte d'amour en donnant à toutes choses leur essence propre, et en les élevant jusqu'à l'être, car il n'appartient qu'à la cause absolue et à la souveraine bonté d'appeler à la participation de son existence les créatures diverses, chacune au degré où elle en est naturellement capable 2. — En effet, d'après les profonds et véridiques enseignements de la théologie 3, les choses divines sont révélées et données en spectacle à chaque intelligence selon sa force propre ; et la bonté éternelle, en usant d'une salutaire et sainte réserve, ne livre pas aux choses finies toute son incompréhensible immensité. Comme ce qui est intelligible ne peut être vu et saisi par les choses sen-

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1. Cf. tom. V de cette Histoire, pag. 474.

2. De hierarch. cœlest., cap. iv. — 3. Nous avons déjâ fait observer que cette expression sous la plume de saint Denys l'Aréopagite signifie l'Écriture sainte.

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bibles ; ni ce qui est simple et immatériel par les choses multiples et composées ; ni enfin ce qui est incorporel, impalpable, sans figure et sans formes, par les choses revêtues de figures et de formes corporelles : ainsi et par le même principe, l'infini dans son excellence reste supérieur à tous les êtres; l'unité suréminente échappe nécessairement à toute conception; unité sublime, nulle pensée ne peut l'atteindre et nulle parole n'exprime cet inexprimable bien ; unité mère de toute autre unité, nature suprême, intelligence incompré-hensible, parole inénarrable, sans raison, sans entendement, sans nom; elle n'existe point à la façon des autres existences : auteur de toutes choses, cependant elle n'est pas, de la façon dont les autres êtres subsistent, parce qu'elle surpasse tout ce qui est. Voilà pourquoi il n'est permis de dire et de penser, touchant la suprême et mystérieuse nature de Dieu, que ce qui en fut révélé dans les saintes Écritures1. » Ces dernières paroles renferment la condamnation des téméraires et scandaleuses théories de Simon le Mage. Saint Denys y revient encore avec une énergie qui croît en proportion des audaces de l'erreur. «D'après ce qu'il nous a manifesté de lui-même dans les Écritures, dit-il, Dieu est la cause, l'origine, l'essence et la vie de toutes choses ; il rappelle et ressuscite ceux qui s'étaient séparés de lui ; il refait et restaure ceux qui avaient laissé corrompre en eux sa divine image. Il est la lumière des illuminés, la sainteté des parfaits. C'est en sa divinité que les créatures se divinisent, en sa simplicité qu'elles se simplifient, en son unité qu'elles atteignent elles-mêmes l'unité. Il est le principe radical et suréminent de tout principe; il manifeste le secret de sa perfection avec une sage bonté. En un mot, il est la vie de ce qui vit, l'essence de ce qui est, le principe et la cause de toute vie, de toute existence, par la fécondité de son amour qui a produit et qui conserve les créatures. Pour nous faire connaître et pour louer la divinité, les théologues 2 ont composé tous les noms dont ils l'appellent, d'après ses attributs et ses œuvres augustes.

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1. De nommibus divin., cap. I.

2.Les écrivains sacrés de l'Ancien et du Nouveau Testament.

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Dieu est célébré tantôt comme unité suprême, à raison de sa simplicité, de son absolue indivisibilité en laquelle les hommes sont créés avec leur individualité propre, et, malgré leurs puissances multiples et diverses, ramenés à un merveilleux ensemble et à une sorte de divine unité; tantôt comme trinité, pour exprimer cette suréminente fécondité des trois personnes, d'où tire son origine et  son nom toute paternité au ciel et sur la terre. Il est loué ici comme auteur souverain de tout, parce qu'effectivement toutes choses ont reçu l'être de sa bonté créatrice ; là, comme sagesse et beauté, parce que les êtres, s'ils conservent leur nature dans sa pureté originelle, sont pleins de divine harmonie et de beauté céleste. Enfin il est excellemment nommé notre ami, parce qu'une des personnes divines daigna se faire véritablement homme, rappeler à soi et s'unir l'infirmité humaine : miraculeuse alliance, où deux substances se rencontrent dans le seul Jésus, où l'Éternel fut soumis aux conditions du temps, où celui qui dépasse infiniment toute nature, si élevée qu'elle soit, descendit jusqu'au néant de la nôtre, sans que néanmoins ses propriétés diverses en fussent altérées et confondues. En un mot, il y a une foule d'autres lumières, conformes à celles de l'Écriture, que nos pères dans la foi nous ont transmises, dans le secret de leur enseignement traditionnel. Car, dans sa tendresse pour l'humanité, la tradition sacerdotale, aussi bien que les divins oracles, cache ce qui est intelligible sous ce qui est matériel et ce qui surpasse tous les êtres sous le voile de ces êtres mêmes ; elle donne forme et figure à ce qui n'a ni forme ni figure, et par la variété et la matérialité de ces emblèmes, elle rend multiple et composé ce qui est excellemment simple et incorporel. Mais quand nous serons devenus incorruptibles et immortels, quand le Christ nous aura associés à sa félicité glorieuse, alors, comme il est écrit, nous habiterons éternellement avec le Seigneur1; admis à la chaste contemplation de sa sainte humanité, il nous inondera des torrents de sa splendide lumière, comme il arriva aux disciples dans le mystère de la transfigura-

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10 I Thessal., IV, 16.

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tion; il fera luire ses clartés intelligibles sur notre âme dégagée alors de la matière et des passions, et parmi les douceurs d'une inconcevable union, elle s'enivrera des rayons épanouis de ce merveilleux soleil, à peu près comme les célestes intelligences, car, ainsi que dit la parole de vérité, nous serons semblables aux anges et enfants de Dieu, puisque nous serons enfants de la résurrection 1. Mais ici-bas les choses divines ne nous apparaissent qu'au travers de symboles accommodés à notre infirme nature ; c'est par là que nous atteignons jusqu'à un certain point les réalités spirituelles dans leur simplicité et leur unité, et que, possesseurs de ces connaissances touchant le monde angélique, nous faisons cesser toute opération de l'entendement, pour contempler, autant qu'il est permis, la splendeur de Dieu, lumière infinie où sont fixées d'une façon ineffable les bornes de notre savoir et qui ne peut être comprise ni exprimée, ni vue parfaitement, parce qu'elle est supérieure à toutes choses et absolument inconnue ; parce qu'elle renferme et dépasse infiniment les limites que peuvent atteindre l'essence et la force de toutes les créatures ensemble, parce qu'enfin elle n'est pas saisie par l'intelligence même des natures évangéliques. Car, si toutes connaissances ont l'être pour objet, et finissent là où l'être finit, nécessairement celui qui l'emporte sur tout être échappe aussi à toute connaissance2.

 

   79. Ces citations suffisent pour établir le parallélisme qui se remarque entre l'exposition de la foi catholique faite par saint Denys et les systèmes de l'hérésie contemporaine. Aux rêves de Simon le Mage sur la captive divine3, en qui s'était réalisée une rédemption prétendue, l'Aréopagite oppose la notion véritable du mystère de l'Incarnation. A la gnose ambitieuse du Samaritain, saint Denys oppose la tradition sacerdotale des apôtres. On a vu que cette tradition se gardait encore sous la loi du secret, et c'est là un nouveau caractère d'authenticité pour les œuvres de l’Aréo-pagite, puisqu'en effet la loi du secret fut le caractère exclusif de

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1 Luc, xx, 36. —2.S. Dionys. Areop., De nom. divin., cap. t. —3 Cf. tom. V de cette Histoire, pag. 475.

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l’enseignement aux deux premiers siècles. «Nos premiers chefs dans la hiérarchie, pleins des grâces célestes dont la bonté de Dieu les avait comblés, dit-il, reçurent la mission d'en faire part à d'autres, et puisèrent eux-mêmes dans leur sainteté le généreux-désir d'élever à la perfection et de déifier leurs frères. Voilà pourquoi, dans leurs enseignements écrits et non écrits, ils nous firent entendre par des images sensibles ce qui est céleste, par la variété et la multiplicité ce qui est parfaitement un ; par les choses humaines ce qui est divin, et par ce qui nous est familier, les secrets du monde supérieur. Ils agirent ainsi, d'abord à cause des profanes qui ne doivent même pas toucher les signes de nos mystères, et ensuite parce que notre hiérarchie, se proportionnant à la nature humaine, est toute symbolique et qu'il lui faut des figures matérielles pour nous élever mieux aux choses intelligibles. Toutefois le sens des divers symboles n'est pas inconnu aux hiérarques, mais ils ne peuvent le révéler à quiconque n'a point encore reçu l'initiation parfaite; car ils savent qu'en réglant nos mystères d'après la tradition divine, les apôtres ont divisé la hiérarchie en ordres fixes et invariables, et en fonctions sacrées qui se confèrent d'après le mérite de chacun. C'est pourquoi, plein de confiance en vos religieuses promesses (car il est pieux de les rappeler), je vous ai appris ce devoir et d'autres secrets semblables, et je compte que vous ne manifesterez les hautes explications  de nos cérémonies qu'aux pontifes vos collègues, et que vous leur ferez prêter le ser-ment traditionnel de traiter purement les choses pures, de ne communiquer qu'aux hommes divins les choses divines, aux parfaits les choses parfaites, et aux saints les choses saintes 1. » Ainsi parle l'Aréopagite à l'évêque Timothée, en lui adressant son traité de la Hiérarchie ecclésiastique. Nous sommes donc en présence de la loi du secret le plus rigoureux et disons aussi le plus nécessaire, à une époque où le milieu social était le paganisme, et où les conquêtes de la foi désignaient au martyre. Mais ce n'est pas de ce point de vue que nous avons en ce moment à considérer la loi du

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1. De hierarch. cœlest., cap. i.

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secret. Si l'on veut bien l'envisager par rapport aux hérésies contemporaines, on ne tardera pas à se convaincre qu'elle devait pro-voquer parmi les chefs de secte une prétention directement opposée : celle de vulgariser leurs prétendus mystères et de répandre leur doctrine pseudo-hiératique avec d'autant plus d'affectation que l'Église apportait de soin à voiler l'enseignement véritable. De là l'emphase de Simon le Mage qui intitule son livre Révélation, et qui débute par ce dithyrambe: «A vous, mortels, j'adresse le Verbe révélateur; pour vous j'écris les paroles de ce livre! L'Écriture sacrée, la voici!» De là enfin ce terme générique de «gnose, » science parfaite, dont les hérésiarques des premiers siècles reven-diquaient la possession exclusive et se paraient comme d'un titre de gloire.

 

   80. Ces rapides aperçus pourront, je l'espère, éclairer d'une lumière nouvelle l'étude des œuvres de saint Denys l’Aréopagite. Tout l'enseignement du grand Docteur peut se résumer dans cette idée féconde, que le monde visible n'est que le reflet saisissable à notre intelligence des clartés surnaturelles du monde invisible. «Le divin législateur, dit-il, a voulu que notre sainte hiérarchie fût une sublime imitation des hiérarchies célestes ; et il a symbolisé les armées invisibles sous des traits palpables et sous des formes composées, afin qu'en rapport avec notre nature, ces institutions saintement figuratives relevassent jusqu'à la hauteur et à la pureté des types qu'elles représentent. Car ce n'est qu'à l'aide d'emblèmes matériels que notre intelligence grossière peut contempler et reproduire la constitution des ordres célestes. Dans ce plan, les pompes visibles du culte nous rappellent les beautés invisibles; les parfums qui embaument les sens, représentent les suavités spirituelles; l'éclat des flambeaux est le signe de l'illumination mystique; le rassasiement des intelligences par la contemplation a son emblème dans l'explication de la sainte doctrine; la divine et paisible harmonie des cieux est figurée par la subordination des divers ordres de fidèles, et l'union avec Jésus-Christ par la réception de la divine

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1. Philosophumena, lib. VI, cap. i, § 18.

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p381 CHAP.   VI.   — ŒUVRES  DE  SAINT  DENYS  L'ARÉOPAGITE.         

 

Eucharistie 1. » Partant de ce principe, saint Denys procède à la définition de la hiérarchie : « Elle est à la fois, dit-il, ordre, science et action, se conformant autant qu'il se peut aux attributs divins et reproduisant par ses splendeurs originelles comme une expression des choses qui sont en Dieu. Son but est d'assimiler et d'unir à Dieu 2. Toutes les créatures célestes en général sont désignées indifféremment par l'Écriture sous le nom d'anges, quoique, dans l'explication de chaque ordre en particulier, les anges tiennent le dernier rang dans la hiérarchie invisible. La raison de ce fait est facile à comprendre. Dans toute constitution hiérarchique les ordres supérieurs possèdent la lumière et les facultés des ordres inférieurs sans que ceux-ci aient réciproquement la perfection de ceux-là. C'est donc justement que dans la théologie, on appelle anges toute la foule sacrée des intelligences suprêmes, puisque chacune sert à manifester l'éclat des splendeurs divines3. » Saint Denys divise les sphères angéliques en neuf chœurs, groupés trois à trois, et portant les noms consacrés par l'Écriture et adoptés par la théologie catholique, savoir : les Chérubins, les Séraphins et les Trônes; les Dominations, les Vertus et les Puissances; les Principautés, les Archanges et les Anges. Hiérarchiquement disposés autour de la majesté divine, comme des cercles concentriques, chaque ordre supérieur agit directement sur l'ordre inférieur; mais le principe d'action, de lumière, de mouvement et de vie qui se communique à tout l'ensemble du monde surnaturel, émane de la Trinité, réside en elle et n'en peut jamais être séparé. Le saint Docteur oppose ainsi la véritable notion du cosmos angélique aux généalogies arbitraires et indépendantes des éons gnostiques, qui substituaient leur puissance à celle même de la Divinité.

 

   81. Il est surtout admirable de profondeur, d'éloquence et de génie, lorsqu'appliquant ces principes de subordination à notre monde visible, il nous fait apercevoir dans les réalités palpables  de notre nature le reflet des mystères de l'ordre surnaturel. « Le  principe de toute hiérarchie, dit-il, est la Trinité, source de vie,  

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1. De hierarch, cœlest., cap, I. — 2 Ibid., cap. m. — 3. Ibid., cap. v.

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p382     PONTIFICAT DE SAINT  CLÉMENT  I  (67-76).

 

bonté essentielle, cause unique de tout, et qui, dans l'effusion de son amour, a communiqué à toutes choses l'être et la perfection. Dans le sein de son excellence et de sa bonté infinies, cette Trinité indivisible, dont le mode d'existence, ignoré des hommes, n'est connu que d'elle-même, nourrit le vœu de sauver toute créature intelligente, les anges et les hommes. Mais le salut n'est possible que pour les esprits déifiés, et la déification n'est que l'union et la ressemblance qu'on s'efforce d'avoir avec Dieu. Le but commun de toute hiérarchie, c'est l'amour de Dieu et des choses divines, amour généreux, céleste dans son origine, pur dans ses intentions; c'est, par conséquent et avant tout, la fuite, l'éloignement absolu de tout ce qui est contraire à la charité ; c'est la connaissance des choses dans la réalité de leur être, la vue et la science des vérités sacrées; c'est enfin la participation à la simplicité ineffable de celui qui est souverainement un, et le banquet mystique de l'intuition qui nourrit et divinise l'âme contemplative1. » Saint Denys retrouve au sein de l'Église les trois ordres correspondant à la triple division des chœurs angéliques dans l'hiérarque ou pontife suprême, dans les prêtres, dans les diacres et autres ministres de l'ordre inférieur. Il expose ensuite, avec les détails les plus circonstanciés, les rites sacramentels employés pour la régénération et la déifica-tion des âmes. Cette partie de son œuvre, au point de vue liturgique, est d'une importance considérable, et nous donne une idée précise des cérémonies ecclésiastiques en usage au Ier siècle. Nous y retrouvons en action les principales prescriptions du Rituel catho-lique pour l'administration solennelle des sacrements. « Le païen qui se sent pressé du désir de participer aux biens célestes de l'É-glise, dit-il, s'adresse à quelque initié et en réclame instamment l'honneur d'être présenté à l'hiérarque. Le pontife accueille avec joie ces deux hommes, comme le pasteur qui rapporte sur ses épaules la brebis perdue, il rend grâces à la miséricorde du Dieu par qui sont appelés et sauvés les enfants d'élection. Puis il convoque au lieu saint tous les membres de la hiérarchie. Après le

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1. Dr hierarch. eccles., cap. i.

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p383 CHAP.   VI.   — ŒUVRES  DE  SAINT  DENYS  L'aRÉOIMGITE.         

 

chant de quelque hymne, tirée des Écritures, il s'approcne du catéchumène et lui demande quel est son désir. Celui-ci, précédemment instruit par un initiateur, s'accuse d'avoir vécu si longtemps dans l'ignorance de la vérité; il demande à être admis par la médiation du pontife à la participation de Dieu et des choses divines. Le pontife lui redit alors que Dieu, très-pur et infiniment parfait, veut qu'on se donne à lui complètement et sans réserve; il rappelle les principaux préceptes de la vie chrétienne et l'interroge sur sa volonté de les suivre. Après la réponse affirmative du postulant, le pontife lui pose la main sur la tête, le munit du signe de la croix, et ordonne aux prêtres d'enregistrer les noms du filleul et du parrain. Après cette formalité, une sainte prière commence, puis les diacres délient la ceinture et ôtent le manteau du catéchumène. Le pontife le place en face de l'occident, les mains dressées en signe d'anathème contre cette région de ténèbres et lui ordonne de souffler sur Satan par trois fois et de prononcer les paroles de l'abjuration. Trois fois le pontife les proclame, trois fois le futur initié les répète. Alors le pontife le tourne vers l'orient et lui commande de s'enrôler sous l'étendard de Jésus-Christ. Vient ensuite la profession de foi, lue par le pontife et répétée par le catéchumène. Les diacres achèvent de dépouiller celui-ci de ses vêtements, et les prêtres apportent l'huile sacrée. Il reçoit d'abord une triple onction des mains de l'hiérarque, puis les prêtres continuent d'oindre le reste de son corps. En ce moment le pontife se rend à la fontaine sainte, mère de l'adoption. Il en purifie les eaux par des invocations religieuses et les sanctifie par une triple effusion de l'huile bénite, faite en forme de croix; il chante par trois fois un cantique dicté par le Saint-Esprit, puis il ordonne qu'on lui amène le disciple. Un ministre proclame le nom du parrain et du catéchumène. Celui-ci, conduit par les prêtres vers la fontaine de régénération, est remis aux mains de l'hiérarque qui se tient debout en un lieu plus élevé. Le pontife le baptise, le plongeant à trois reprises dans l'eau et l'en retirant trois fois, en invoquant les trois personnes de la divine béatitude. Les prêtres reçoivent alors le baptisé et le remettent à son patron ou parrain; tous ensemble, ils

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p384     PONTIFICAT DE SAINT CLÉMENT I  (67-76).

 

le revêtent d'une robe blanche, symbole de son nouvel état, et le conduisent encore une fois au pontife, qui le fortifie par l'onction d'un baume consacré et le déclare digne de participer désormais au bienfait souverain de la sainte eucharistie l. »

 

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