La Cité de Dieu 5

tome 23 p. 480

 

CHAPITRE XXXIII.

 

Les Romains ont conservé leurs vices, malgré le désastre de Rome.

 

   0 âmes insensées ! quelle est donc, je ne dirai pas votre erreur, mais votre frénésie? Quoi ! on nous apprend que les peuples de l'Orient pleurent votre désastre, qu'il est un deuil public pour les grandes cités des contrées les plus éloignées; et vous, vous courez aux théâtres, vous les assiégez, vous les remplissez, vous les rendez encore beaucoup plus malsains qu'ils n'étaient auparavant ! C'était cette peste, cette corruption des âmes, cette ruine de l'honneur et de la probité que redoutait pour vous ce Scipion, quand il s'opposait à la construction d'un théâtre, quand il prévoyait que la bonne fortune pourrait facilement vous corrompre et vous perdre, et qu'il voulait que vous eussiez toujours des ennemis à craindre. Selon lui, la république ne serait pas heureuse pour avoir ses remparts debout, si les mœurs étaient en ruines. La séduction de démons impies a été plus puissante sur vous que la prévoyance des hommes sages. De là vient que vous ne voulez pas qu'on vous reproche le mal que vous faites, et que vous reprochez aux chrétiens le mal que vous souffrez. Corrompus par la bonne fortune, incorrigibles sous les coups de l'adversité, ce que vous cherchez dans la sécurité, ce n'est pas la tranquillité de l'état, mais l'impunité de vos débauches. Scipion voulait que la crainte de l'ennemi vous préservât du vice, et maintenant, broyés sous les pieds de l'ennemi, vous n'avez pas quitté le vice; vous avez perdu l'avantage que vous deviez tirer du malheur, et vous êtes devenus les plus misérables, tout en restant les plus corrompus des hommes.

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p481 LIVRE I. ‑ CHAPITRE XXXV.

 

CHAPITRE XXXIV.

 

La bonté de Dieu a rendu ce désastre moins complet.

 

Et cependant, c'est Dieu qui vous a conservé la vie, Dieu qui, en vous épargnant, vous invite à vous corriger par la pénitence, Dieu qui, malgré votre ingratitude, a permis que, soit sous le nom de ses serviteurs, soit grâce aux sanctuaires de ses martyrs, vous échappiez aux mains des ennemis. Romulus et Rémus, voulant peupler leur ville, ouvrirent, dit‑on, un asile, où quiconque se retirait, était assuré de l'impunité, si coupable qu'il fût. Cet exemple a merveilleusement tourné à la gloire du Christ. Les destructeurs de Rome ordonnent la même chose que ses fondateurs. Or, qu'y a‑t‑il d'étonnant que ceux‑ci, pour augmenter la population de leur ville, aient fait ce que ceux-là ont fait pour sauver un grand nombre de leurs ennemis ?

 

CHAPITRE XXXV.

 

L’Eglise a des enfants encore inconnus parmi ses adver­saires; et, parmi ses enfants, il en est qui ne doivent pas persévérer.

 

Qu'elle réponde donc ainsi à ses adversaires, ou mieux encore, si elle trouve des raisons plus forte, la famille de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ, ce Roi dont elle est la Cité voyageuse ici‑bas. Pourtant, qu'elle sache bien que, même parmi ses ennemis, sont cachés des citoyens qui doivent lui appartenir, afin qu'elle ne juge pas stérile, même pour eux, la patience avec laquelle elle souffre leur hostilité, jusqu'au jour de leur conversion à la foi. De même en est‑il, parmi ceux qui sont unis de communion avec cette Cité de Dieu, pendant qu'elle est sur cette terre, qui ne lui seront point unis dans la félicité éternelle des saints. Ignorés ou connus, ils osent s'unir aux adversaires, pour murmurer contre Dieu, dont ils portent le sceau; ils remplissent tantôt les théâtres avec eux, et tantôt les églises avec nous. Toutefois, il ne faut pas désespérer de la conversion de quelques‑uns de ces derniers, puisque, même parmi nos ennemis déclarés, sont cachés des prédestinés, nos amis futurs, qui l'ignorent eux‑mêmes. Et de fait, dans ce siècle, les deux Cités sont mêlées et confondues, jusqu'à ce que le dernier jugement établisse leur séparation. C'est sur leur origine, leurs progrès, la fin qui les attend que je veux, avec l'aide divine, exposer mes pensées pour la gloire de la Cité de Dieu, qui paraîtra plus éclatante mise en regard de la Cité opposée.

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p482 DE LA CITE DE DIEU.

 

CHAPITRE XXXVI.

 

Plan des livres suivants.

 

   Mais j'ai encore certaines choses à dire contre ceux qui rejettent les malheurs de l'empire romain sur notre religion, parce qu'elle défend de sacrifier à leurs dieux. Je rappellerai donc, selon mes souvenirs, ou autant que besoin sera, quels maux Rome ou les provinces soumises à son empire eurent à supporter avant la prohibition de ces sacrifices. Ces désastres, ils nous les reprocheraient sans doute, si notre religion eût dès‑lors brillé à leurs yeux, et défendu leurs cérémonies sacriléges. Ensuite, je montrerai pour quelles qualités et dans quel but Dieu, le maître souverain des royaumes de la terre, a daigné favoriser leur empire, et comment ceux qu'ils croient des dieux, loin d'y avoir contribué, y ont plutôt nui par leurs fourberies et leurs prestiges. Enfin, nous devrons aussi combattre ceux qui, vaincus et persuadés par les preuves les plus claires, s'efforcent de montrer qu'il faut servir les dieux, non pour les biens de la vie présente, mais pour ceux de la vie qui doit suivre la mort. Question, à mon avis, bien plus difficile, et qui mérite d'être traitée avec le plus grand soin. Nous aurons, en effet, à réfuter des philosophes, non pas du commun, mais les plus célèbres d'entre eux, qui s'accordent avec nous sur plusieurs points, à savoir : que l'âme est immortelle, que le vrai Dieu a créé le monde, et que sa Providence gouverne tout ce qu'il a créé. Mais comme il faut les combattre dans leurs sentiments qui sont contraires aux nôtres, nous ne faillirons pas à ce devoir. Ainsi, après avoir réfuté, selon les forces que Dieu nous donnera, toutes les contradictions impies, nous établirons la Cité de Dieu, la véritable piété, le culte divin, dans lequel seul est véritablement promise la béatitude éternelle. Terminons donc ici ce livre, afin de donner un nouveau début au sujet que nous voulons traiter.

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p483 LIVRE Il. ‑ CHAPITRE 1.

 

 

 

LIVRE DEUXIÈME

 

Des maux que les Romains ont éprouvés avant Jésus‑Christ, et pendant qu'ils adoraient les faux dieux. Corruption des mœurs et vices de l'âme, les plus grands et les seuls vrais maux. Loin de les délivrer de ces maux, leurs dieux les en ont accablés.

 

CHAPITRE PREMIER.

 

Méthode dont il faut user dans les controverses.

 

Si l'esprit humain, travaillé par l'infirmité de

sa condition présente, ne voulait pas résister à

la splendeur de la vérité; si, au contraire, il

cherchait dans un enseignement salutaire un

remède à ses faiblesses, attendant que, grâce

au secours divin, la foi et l'amour lui appor­tassent une guérison complète, il ne faudrait pas de longs discours pour démontrer la faus­seté d'une erreur quelle qu'elle soit, il suffirait d'avoir un sens droit, et de savoir rendre sa pensée. Mais aujourd'hui la maladie de ces es­prits égarés est d'autant plus dangereuse et fu­neste, qu'ils soutiennent leurs conceptions insensés­ comme des vérités et comme la raison même, et cela malgré toutes les réfutations possibles, toutes les raisons que l'homme peut attendre de l'homme. Est‑ce aveuglement, qui les empêche de voir les choses les plus claires, ou bien est‑ce une obstination indomptable qui refuse d'accepter l'évidence ? Il est donc souvent nécessaire de s'étendre sur des vérités manifestes, il faut, non pas les montrer à ceux qui les voient, mais les faire en quelque sorte toucher du doigt, les mettre sous le regard des yeux qui s'en détournent. Et pourtant y aurait-il un terme à nos discussions et à nos discours, si nous devions répondre à des adversaires qui

répondent toujours? Car ceux qui ne peuvent comprendre ce qu'on leur dit, ou qui par entêtement résistent à la lumière, ceux‑là, selon le mot de l'Ecriture, « ne parlent qu'un langage d'iniquité, » (Ps. XXXI, 1) et leur sottise ne se lasse jamais. Si nous voulions réfuter toutes les objections qu'ils nous opposent sans s'inquiéter de ce qu'ils disent, satisfaits seulement de nous contredire, voyez combien nous perdrions de temps et de peines dans ce travail stérile ! Aussi je ne voudrais pour juges de mes écrits ni vous, mon cher Marcellin, ni ceux à qui je destine cet ouvrage, en vue de leur être utile et pour l'amour de Jésus‑Christ, si vous

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p484 DE LA CITÉ DE DIEU

 

étiez de ceux qui veulent toujours une réponse aux difficultés soulevées contre ce qu'ils ont lu, comme ces femmes dont parle l'Apôtre, « qui apprennent toujours et n'arrivent jamais à la connaissance de la vérité. » (Il Tim., 111, 7.)

 

CHAPITRE II.

 

Résumé du premier livre.

 

En me proposant de parler de la Cité de Dieu, but unique de cet ouvrage, que j’ai entrepris avec l'aide du Seigneur, j'ai dû, dans le livre précédent, répondre d'abord à ceux qui attribuent au Christianisme les guerres qui écrasent le monde, et surtout la récente dévastation de Rome par les barbares. La raison qu'ils allèguent, c'est que notre sainte religion interdit les sacrifices qu'ils offrent à leurs abominables divinités. Ne devraient‑ils pas plutôt être pénétrés de reconnaissance envers le Christ, puisque c'est par respect pour son nom que contrairement à ce qui se pratique en temps de guerre, les barbares leur ont libéralement accordé des asiles religieux très‑vastes, dans lesquels ils pouvaient se réfugier? Souvent même le titre de disciple du Christ, qu'il fût véritable ou seulement simulé par la crainte, leur inspira tant de respect, qu'ils crurent que ce qu'autorisait les droits de la guerre ne leur était plus permis. Ici s'est présentée cette question: Pourquoi des impies, des ingrats, ont‑ils joui eux‑mêmes de ces avantages, et pourquoi les dures calamités de la guerre ont‑elles pesé également sur les bons et les méchants? J'ai traité longuement cette question; elle trouble, en effet, un grand nombre d'esprits, étonnés de voir que les dons habituels de Dieu, ou les afflictions humaines sont indifféremment le partage des bons et des méchants; aussi me suis‑je un peu étendu sur ce point, ainsi que le demandait l'œuvre que j'ai entreprise. Je l'ai fait surtout pour la consolation de ces femmes pieuses et chastes, dont la vertu et la pudeur ont eu à souffrir quelque outrage, bien que leur chasteté soit restée intacte; afin que leur vie ne leur soit point à charge, puisque leur cœur n'a aucune faute à déplorer. Ensuite en quelque mots, j'ai répondu à ces impudents, qui avec une audace effrénée, osent insulter aux malheurs de nos chrétiens, et à l'humiliation de nos saintes et chastes meurs. Hommes pervers, ils ont secoué toute honte. Qu'ils sont dégénérés de ces anciens Ro-

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p485 LIVRE 11; ‑ CHAPITRE III.

 

mains, dont on raconte de si nombreux actes de vertus, et dont la littérature a célébré les louanges! Ne sont‑ils pas les plus grands ennemis de la gloire de leurs ancêtres? Cette Rome que les travaux de leurs pères avaient élevée et agrandie, ils l'ont plus déshonorée au temps de sa grandeur, qu'elle ne le fut dans sa chute; en effet, sous les coups des ennemis on ne vit tomber que la pierre et le bois, mais dans la vie de ces hommes ce furent les remparts de la vertu et la beauté morale qui s'écroulèrent, le feu des passions qui dévorait leurs cœurs était plus ardent que celui qui consuma la ville. J'ai terminé là mon premier livre. Je me propose maintenant de raconter les maux que Rome eut à subir depuis sa fondation, soit dans son enceinte même, soit dans les provinces conquises; maux qu'ils ne manqueraient pas d'attribuer à la religtion chrétienne, si dès lors la pré­dication évangélique

eût eu la pleine liberté de s’élever contre leurs divinités vaines et trompeuses.­

 

CHAPITRE III.

 

Que l’histoire nous apprend quels maux ont été soufferts par les Romains, quand ils adoraient les faux dieux, avant l'établissement du Christianisme.

 

   Souvenez‑vous bien, dans ce que je vais dire,

que je parle contre ces insensés dont l'ignorance a fait naître ce proverbe : « Il ne pleut pas, les chrétiens en sont la cause. » Car, il en est un certain nombre qui, amis des lettres et de l'histoire, connaissent très‑bien ce que je vais dire; mais ils feignent de ne pas le savoir, pour exciter contre nous la haine des ignorants; ils font tous leurs efforts pour confirmer le peuple dans cette idée, que le nom chrétien est la cause de tous les malheurs, qui tombent nécessairement sur le genre humain, à différents intervalles de temps et de lieux; parce que ce nom, ennemi de celui de leurs dieux, s'étend partout avec une gloire extraordinaire. Or, qu'ils repassent donc avec nous les revers et les maux nombreux que la république eut à souffrir avant l'incarnation du Christ, avant que son nom se fût couvert, aux yeux des peuples, de cette gloire dont ils sont jaloux. Qu'ils essaient, s'ils le peuvent, de défendre sur ce point leurs dieux, qui, selon eux, sont honorés pour détourner ces calamités, dont maintenant ils rejettent la cause sur nous‑mêmes. Pourquoi, en effet, ces dieux ont‑ils laissé tomber sur leurs adorateurs les maux dont je vais parler, avant que la prédication du nom de Jésus‑Christ ait pu leur porter ombrage, et défendre les sacrifices qui leur étaient offerts?

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p486 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

CHAPITRE IV.

 

Les adorateurs des dieux n'en ont jamais reçu aucun précepte de vertu; ils célébraient, au contraire, leurs mystères par toutes sortes de turpitudes

 

D'abord, pourquoi leurs dieux ne se mirent-ils point en peine de les garantir contre une infâme corruption de mœurs? Car, le vrai Dieu, ne recevant d'eux aucun hommage, c'est à bon droit qu'il les a délaissés; mais ces dieux, que ces hommes si ingrats se plaignent de ne pouvoir servir, pourquoi n'ont‑ils donné à leurs adorateurs aucune loi pour les aider à bien régler leur vie ? N'était‑il pas juste qu'ils prissent soin de la conduite d'hommes, qui célébraient si soigneusement leurs mystères. Chacun est mauvais, me répondra‑t‑on, par le fait de sa propre volonté. Qui dira jamais le contraire? Cependant, des dieux sages auraient dû, non‑seulement ne pas dérober à la connaissance de leurs peuples fidèles, mais leur annoncer clairement les règles d'une vie vertueuse; ils auraient dû, par leurs envoyés, avertir et corriger les rebelles, publier hautement les peines qui attendent les méchants, et les récompenses réservées aux bons. A‑t‑on jamais entendu dans

les temples une voix qui fît retentir de tels enseignements ? Moi aussi, aux jours de ma jeunesse, j'assistais à ces spectacles et à ces scènes sacriléges; je voyais des hommes agités d'une fureur étrange, et c'était pour moi un plaisir; j'aimais leurs chants et tous ces jeux honteux et infâmes, que l'on célébrait en l'honneur des dieux et des déesses, en l'honneur de Céleste, déesse vierge (1) et de Cybèle, mère de toutes les divinités. Au jour de l'ablution solennelle, que l'on pratiquait en l'honneur de cette dernière devant sa litière, de misérables histrions chantaient publiquement des choses dont aurait dû rougir, je ne dis pas la mère des dieux, mais la mère de n'importe quel sénateur, ou seulement celle d'un honnête homme et même celle de ces histrions. En effet, la perversité elle‑même ne peut enlever une certaine pudeur, que commande le respect dû aux parents. Certes, ces bouffons n'auraient pas osé répéter, chez eux en présence de leurs mères, les paroles obscènes qu'ils chantaient, et les gestes lascifs, qu'ils ne craignaient pas de faire devant la mère des dieux, en présence d'une immense multitude de l'un et de l'autre sexe. Cette foule put assister à ce spectacle retenue par la curiosité ; mais après

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(1) Cette déesse Céleste était spécialement honorée en Afrique. Tertulien (Apolog., ch. xxiv) dit : Chaque province, chaque ville a ses dieux, la Syrie honore Astarté... l'Afrique, Céleste. (Cœlestis). Saint Augustin parle de nouveau de cette déesse, chap. XXVI de ce livre, et dans plusieurs autres endroits. Nous ne savons pourquoi tous les traducteurs la confondent avec Cybèle, quand le saint docteur la distingue lui‑même, en disant: Cœlesti virgini et Berecynthiae matri omnium.

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p487 LIVRE II. ‑ CHAPITRE V.

 

de telles infamies, elle dut se retirer le rouge au front. Qu'appellera‑t‑on sacrilége, si ce sont là des cérémonies saintes? Si c'est là une ablution, que nommera‑t‑on souillure? On donnait à toutes ces choses le nom de mets ; c'était, en effet, comme un festin que l'on célébrait, et dans lequel ces divinités immondes se repaissaient des aliments qui leur convenaient. Qui donc ne comprend quels sont les esprits qui se délectent de ces turpitudes? Sinon celui qui ignore l'existence des esprits immondes se décorant faussement du titre de dieux, ou bien celui qui vit de telle sorte qu'il doit plutôt désirer leur faveur, ou craindre leur colère que celle du vrai Dieu.

 

CHAPITRE V.

 

Du obscénités par lesquelles on honorait la mère des dieux.

 

   Ici, je ne prendrais pas pour juges ces hommes qui, loin de lutter contre ces débordements, y trouvent leurs délices; j'en appellerais à Scipion Nasica, cet homme que le sénat choisit, comme le phus vertueux, pour aller chercher l'image de l'infâme déesse et l'apporter dans la ville. Qu'il nous dise, s'il eût été flatté que sa propre mère eût mérité que la république lui conférât de tels honneurs ! Les Grecs, les Romains et d'autres nations rendaient, en effet, les honneurs divins à certains personnages, dont ils avaient reçu des bienfaits signalés, les considérant comme immortels et admis au rang des dieux. Sans doute, Scipion aurait été jaloux que sa mère eût pu obtenir cette gloire. Demandons‑lui maintenant, s'il consentirait à ce que l'on mêlât de telles turpitudes aux honneurs divins qu'on lui rendrait. Ne protesterait‑il pas hautement qu'il aime mieux que sa mère demeure ensevelie dans l'insensibilité de la mort, que de la voir vivre au rang des dieux, et consentir à entendre de telles infamies? Non, ce sénateur de Rome, qui eût l'âme assez grande pour s'opposer à la construction d'un théâtre dans une ville d'hommes au mâle courage, ce sénateur n'eût jamais voulu les honneurs divins pour sa mère, à la condition qu'elle entendit comme un hommage des chants que, simple matrone, elle n'aurait pu entendre sans se sentir insultée? Aurait-il pu croire qu'une femme honnête mise au rang des dieux, eût perdu toute pudeur, à tel point que ses adorateurs devraient désormais l'honorer par des chants, qui seraient un outrage pour toute personne vivante; hommages devant lesquels elle devrait se boucher les oreilles et s'enfuir, afin que son mari, ses proches ne fussent pas obligés de rougir pour elle. Or, cette mère des dieux, dont l'homme le plus vicieux ne voudrait point pour mère, désireuse de gagner l'affection des Romains, choisit le citoyen le plus vertueux, non pour le rendre tel par ses

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p488 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

avis et la puissance de son aide , mais pour le tromper indignement; c'est ainsi que selon l'Ecriture « la femme séduit les âmes précieuses des hommes. » (Prov., VI, 26.) Elle trompa ce grand cœur, afin que, glorifié en quelque sorte par l'oracle divin et se considérant comme réellement le plus vertueux, il négligeât la vraie piété et la vraie religion, sans laquelle l'esprit le plus distingué ne fait que s'évanouir dans de vaines pensées d'orgueil. Pourrait‑il n'y avoir pas quelque piège dans cette recherche du plus vertueux citoyen, par une déesse, qui aime dans ses mystères des choses que les hommes vertueux éloigneraient avec horreur de leurs festins.

 

CHAPITRE VI.

 

Les dieux des paiens ne leur ont jamais enseigné à

vivre saintement.

 

De là, dans les dieux cette indifférence à l'égard des moeurs dans les villes, et chez les peuples qui leur étaient dévoués; ces maux et ces vices détestables qui ruinaient, non les champs ou les vignes de leurs adorateurs, non leurs maisons ou leurs biens, non pas même leurs corps, qui sont soumis aux âmes, mais qui souillaient les âmes, les esprits qui doivent gouverner les corps, ils les voyaient avec insouciance; ils laissaient ceux qui les adoraient, s'enfoncer dans un abime d'ignominie, sans s'y opposer par la menace d'aucun châtiment! Ont‑ils porté quelque défense, qu'on nous la montre, qu'on nous la prouve? Et qu'on ne vienne pas nous vanter quelques chuchotements mystérieux, enseignés dans le secret et soufflés à l'oreille d'un très‑petit nombre d'initiés, lesquels renfermaient je ne sais quelles leçons de probité et de vertu ; mais qu'on nous montre, qu'on nous désigne les temples consacrés à ces réunions pieuses, d'où étaient bannis les jeux accompagnés de postures lascives et de chants licencieux, et où l'on ne célébrait point les fêtes de la Fuite (1), en lâchant la bride à toutes les passions, véritable fuite de l'honneur et de la modestie. Qu'on nous montre les lieux où ces divinités donnaient aux peuples des enseignements, pour leur apprendre à réprimer l'avarice, à dompter l'ambition, et à refréner la luxure, où enfin les malheureux pouvaient apprendre ce dont Perse recommande vivement la connaissance: «Etudiez, dit‑il, misérables, et apprenez les causes; sachez ce que nous sommes, pourquoi nous sommes entrés dans la vie, quel est l'ordre imposé, de quel point et vers quel but tourne mollement la roue ; sachez régler votre

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(1) Fugalia. C'était une fête établie à l'occasion de l'expulsion des Tarquins. On la célébrait au mois de février, après les Terminales.

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p489 LIVRE Il. ‑ CHAPITRE VII.

 

fortune et vos désirs d'après une juste mesure; voyez quelle est l'utilité de cet écu âprement convoité; voyez quelle part vous devez faire à la patrie et à vos proches; apprenez ce que Dieu veut que vous soyez, et quelle est votre place dans le monde. » (Sat. iii.) Qu'on nous dise donc, en quel endroit les dieux donnaient habituellement de telles leçons, et où se rendaient souvent leurs adorateurs pour les recueillir; quant à nous, nous vous montrons nos églises élevées dans ce but, partout où la religion chrétienne est répandue.

 

CHAPITRE VII.

 

En dehors d'une sanction divine, les systèmes philosophiques sont impuissants pour réprimer les vices; l'exemple des dieux est plus puissant que les leçons des hommes.

 

   Peut‑être va‑t‑on nous alléguer les écoles et les enseignements de la philosophie ? D'abord, ils appartiennent à la Grèce et non à Rome; s'ils sont venus à Rome, c'est parce que la Grèce est devenue province romaine; après tout, ce sont là des inventions de l'esprit humain et non des préceptes divins. Des hommes d'une grande perspicacité ont employé toutes les forces de leur raison, pour arriver à découvrir les secrets de la nature, les vertus auxquels il faut aspirer et les vices que l'on doit éviter; quelles conséquences la logique peut tirer du raisonnement et quelles conclusions, au contraire, seraient inexactes. Quelques‑uns d'entre eux, avec le secours divin, découvrirent de grandes vérités; mais la faiblesse humaine les fit d'autre part s'égarer dans de vaines pensées; la divine providence punit ainsi justement leur orgueil, pour apprendre, par leur exemple, que c'est des profondeurs de l'humilité, que la voix de la piété s'élève vers les hauteurs célestes. Avec la grâce du Seigneur, le Dieu véritable, nous aurons lieu d'examiner et de traiter à fond ce sujet. Si, pourtant, les philosophes ont trouvé certaines maximes capables de former à une vie honnête et de préparer à la vie bienheureuse, n'est‑ce pas à eux qu'il serait plus juste de rendre les honneurs divins ? Ne serait‑il pas incomparablement mieux d'entendre lire les livres de Platon dans des temples qui lui seraient dédiés, que de voir dans les temples des démons ces mutilations volontaires des prêtres Galles, ces consécrations honteuses, ces blessures insensées, enfin toutes ces infamies et ces cruautés, qui se rencontrent également dans les cérémonies en l'honneur de tels dieux. Pour former la jeunesse à la pratique de la vertu, combien l'enseignement de lois données par les dieux, eût été préférable à ces vains éloges des lois et des coutumes de vos ancêtres ? De fait, tous les adora-

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p490 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

teurs de ces divinités, dès que, selon le mot de Perse, (Sat. iii), le venin d'un coupable désir bouillonne dans leur cœur, se rappellent les actions de Jupiter, plutôt que les leçons de Platon ou les censures de Caton. Ainsi Térence nous montre un jeune libertin regardant sur le mur une peinture, où l'on voit Jupiter répandant, selon l'antique tradition, une pluie d'or dans le sein de Danaë (Eunuq., act. iii, s. 5) : ce jeune homme alors s'autorise de cet exemple pour se livrer au crime; il se vante d'imiter un dieu. Et quell dieu? dit‑il; celui qui du bruit de sa foudre fait trembler les voûtes célestes ; et moi, homme de rien, je craindrais de l'imiter? Non, je l'ai fait, et j'en suis heureux.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon