La Cité de Dieu 74

tome 24 p. 400


CHAPITRE XX.

 

Du règne et des mérites de David; de son fils Salomon, de ses prophéties relatives au Christ, soit que nous les trouvions dans les livres qui sont seulement joints à ses œuvres, soit dans ceux qui sont certainement de lui.

 

1 ‑ David régna donc dans la Jérusalem terrestre; fils de la Jérusalem céleste, la parole de Dieu fait de lui un grand éloge. En effet, par sa piété il expia tellement ses crimes par les humiliations salutaires de la pénitence, qu'il est sans doute du nombre de ceux dont il dit lui‑même: «Bienheureux ceux dont les iniquités sont remises, et les péchés couverts. » (Ps. xxxi, i.) Après lui, régna sur le même peuple, encore dans son unité, Salomon, son fils, qui fut roi du vivant de  son père (111. Rois, i et ii), comme nous l'avons dit plus haut. Celui‑ci, après avoir bien commencé, eut une fin déplorable. La prospérité, fatale même aux sages, lui fut plus funeste que ne lui profita cette sagesse, maintenant encore et toujours si vantée, alors l'objet de l'admiration universelle. On trouve aussi des prophéties de ce prince dans ses trois livres qui sont revêtus de l’autorité canonique : Les Proverbes, l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques.

Les deux autres, La Sagesse et l'Ecclésiastique, sont aussi attribués à Salomon par l'usage que certaines ressemblances de style ont fait prévaloir; mais les savants s'accordent à croire qu'ils ne sont pas son oeuvre. Toutefois, ils sont autorisés depuis longtemps dans l'Église, surtout en celle d'Occident. L'un d'eux, appelé La Sagesse de Salomon, contient une prophétie très claire de la passion du Christ; les bourreaux y tiennent ce langage : « Opprimons le juste parce qu'il nous est insupportable et qu'il s'oppose à nos desseins; il nous reproche nos fautes contre la loi et réprouve les crimes de notre vie. Il se vante d'avoir la science de Dieu, et il se

=================================

 

p401 LIVRE XVII. ‑ CHAPITRE XX.

 

nomme son fils. Il s'est établi le censeur de nos pensées. Sa vue même nous est à charge, car sa vie est différente des autres et ses voies sont extraordinaires. Il nous regarde comme des gens de rien, et il s'abstient de notre manière de vivre comme d'une impureté; il vante la mort des justes et il se glorifie d'avoir Dieu pour père. Voyons donc si ses paroles sont vraies; attendons ce qui doit lui arriver et nous saurons quelle sera sa fin. Car, s'il est vraiment le Fils de Dieu, Dieu le protégera et le délivrera des mains de ses ennemis. Mettons‑le à l'épreuve par l'opprobre et les supplices, pour connaître sa modération et exercer sa patience. Condamnons‑le à la mort la plus honteuse, et il sera jugé par ses paroles. Telles ont été leurs pensées, et ils se sont trompés, car leur malice les a aveuglés. » (Sag. II, 12, etc.) Dans l'Ecclésiastique, la foi future des Gentils est prédite en ces termes: « Ayez pitié de nous, Seigneur, souverain Maître de tous les hommes, et inspirez votre crainte à tous les peuples; étendez votre main sur les nations étrangères, qu'elles reconnaissent votre puissance. Comme devant elles vous êtes sacrifié en nous, soyez en elles glorifié devant nous, et qu'elles reconnaissent, comme nous, qu'il n'est point d'autre Dieu que vous, Seigneur. » (Eccl. xxxvi, 1, etc.) Nous voyons ces prophéties, en forme de soubait et de prière, accomplies par Jésus‑Christ; mais elles ont moins de force contre nos adversaires, parce qu'elles ne se trouvent point dans le canon des Juifs.

 

2. Quant aux trois autres livres qui sont certainement de Salomon et que les Juifs regardent comme canoniques, pour montrer tout ce qu'on y trouve relativement au Christ et à l'Église, ce serait un long et pénible travail qui, maintenant, nous entraînerait au‑delà de justes bornes. Cependant, ces paroles des impies, au livre des Proverbes : « Ensevelissons injustement le juste, dévorons‑le comme l'enfer dévore un homme vivant, abolissons sa mémoire de dessus la terre, emparons‑nous de son précieux héritage; » (Prov. 1, 11, etc.) ne sont pas si obscures qu'il faille de longs commentaires pour les entendre du Christ et de l'Église son héritage. Car le Seigneur Jésus, lui‑même, dans une parabole de l’Évangile, fait tenir aux mauvais vignerons, à peu près le même langage : « Voici l'héritier, venez, tuons‑le, et l'héritage sera pour nous. » (Matth. xxi, 38.) Il y a aussi au même livre, ce passage que nous avons déjà cité, en parlant de la femme stérile qui a engendré sept enfants : Ceux qui savent que le Christ est la sagesse de Dieu, l'ont toujours ap-

=================================

 

p402 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

pliqué au Christ et à l'Église: «La sagesse s’est bâtie une maison, et l'a appuyée sur sept colonnes; elle a immolé ses victimes, mêlé son vin dans une coupe et préparé sa table. Elle a envoyé ses serviteurs inviter à haute voix les conviés au partage de sa coupe: qui n'est pas sage? Que celui‑là vienne à moi. Et elle a dit aux pauvres d'esprit : Venez, mangez de mes pains, et buvez le vin que j'ai mêlé pour vous. » (Prov. ix, 1, etc.) Ici, sans doute, nous reconnaissons la sagesse de Dieu, c'est‑à‑dire le Verbe coéternel au Père, se bâtissant une maison dans le sein de la Vierge, où il prend un corps humain; nous le voyons s'y unir à l’Église, comme les membres à la tête, offrant en sacrifice le sang des martyrs, préparant pour sa table le pain et le vin, qui sont les signes du sacerdoce selon l'ordre de Melchisédech, et conviant à son festins les insensés et les pauvres d'esprit, car, dit l'Apôtre : « Dieu a choisi les faibles de ce monde pour confondre les forts. » (I. Cor. 1, 27.) Cependant, la sagesse s'adresse encore à ces faibles, pour leur dire : « Renoncez à votre folie, alin de vivre, et cherchez la sagesse afin d'avoir la vie. » (Prov. ix, 6.) Or, participer à sa table, c'est commencer d'avoir la vie. Car, au livre de l'Ecclésiaste, il est dit : « Il n'y a de bien pour l'homme que ce qu'il mange et boit; » et que faut‑il entendre de mieux par ces paroles, sinon la participation à cette table où le souverain Prêtre et Médiateur du Nouveau‑Testament, nous donne, selon l'ordre de Melchisédech, son corps et son sang? Ce sacrifice, en effet, a succédé à tous les sacrifices de l'Ancien Testament, qui n'étaient que des ombres du sacrifice futur. Aussi, reconnaissons‑nous, au psaume trente‑unième, la voix de ce même Médiateur parlant en prophétie : « Vous n'avez plus voulu de victime ni d'offrande, mais vous m'avez donné un corps. » (Ps. xxxix, 7.) Car, à la place de tous ces sacrifices et de toutes ces offrandes, son corps est offert et servi à ceux qui y participent. Et dans cette recommandation si fréquente et si accentuée de manger et de boire, il ne s'agit guère des plaisirs sensuels d'un festin, l'Ecclésiaste le fait assez voir, quand il dit : « Il vaut mieux aller à une maison de deuil qu'à une maison de festin. » (Eccle. vii, 3.) Et un peu plus loin, il ajoute : « Le cœur des sages est dans la maison de deuil, et le cœur des insensés dans la maison de bonne chair. » (Ibidem. V.) Mais je préfère citer de ce livre ce qui regarde les deux cités et leurs rois, le démon et le Christ : « Malheur à toi, dit‑il, terre, dont le roi est un jeune homme, et dont les princes mangent dès le matin. » Mais, « terre

=================================

 

p403 LIVRE XVII. – CHAPITRE XXI.                

 

heureuse, dont le roi est fils des hommes libres, et dont les princes mangent en temps opportun, sans impatience et sans confusion. » (Eccle. x, 16 et 17.) Le jeune homme, c'est le diable; il l'appelle jeune à cause de la folie, de l'orgueil, de la témérité, de l'insolence et des autres vices qui flétrissent d'ordinaire les jeunes gens; le Christ, au contraire, est le fils des hommes libres, c'est‑à‑dire des saints Patriarches, citoyens de la Cité libre, dont il est issu selon la chair. Les princes de la Cité terrestre mangent dès le matin, c'est‑à‑dire avant l'heure convenable, parce que, n'attendant pas la vraie félicité du siècle futur, ils brûlent du désir de jouir promptement des folles joies de ce monde; tandis que les princes de la Cité du Christ attendent avec patience le temps de la fèlicité véritable. Et c'est ce qu'il entend par ces paroles : .« sans impatience et sans confusion, )) car elle n'est pas trompeuse, cette espérance dont l'Apôtre dit : « L'espérance ne confond point. » (Rom. V, 5.) Le Psalmiste dit aussi : « Tous ceux qui t'attendent, ne seront pas confondus. » (Ps. xxiv, 3.) Quant au Cantique des cantiques, c'est une sorte d'extase des saintes âmes aux noces du roi et de la reine de la Cité, c'est‑à‑dire le Christ et l’Église. Mais, ces délices spirituelles sont voilées par des allégories, pour enflammer le désir d'arriver au bonheur de la claire vision où apparaîtra l'époux, auquel il est dit dans le même Cantique : L'équité te chérit (Cant. 1, 3); et cette épouse qui entend ces paroles: «La charité fait tes délices. » (Ibidem. vii, 6.) Nous passons sous silence une foule de choses, pour ne pas trop prolonger cet ouvrage.

 

CHAPITRE XXI.

 

Des rois de Juda et d'Israël après Salomon.

 

Les autres rois des Hébreux, après Salomon, soit en Juda, soit en Israël, présentent à peine, dans leurs paroles ou leurs actions, quelques prophéties figuratives, qui se rapportent au Christ et à l’Église. Les deux parties de ces peu­ples reçurent la dénomination de Juda et d'Israël, depuis que Dieu, pour venger le crime de Salomon, l'eût divisé, au temps de son fils Roboam, qui lui succéda sur le trône. Les dix tribus qui, dans Samarie, proclamèrent roi, Jéroboam, serviteur de Salomon (111, Rois, xi), gardèrent pour elles seules le nom d'Israël, bien que ce fut le nom de tout le peuple. Les deux autres tribus de Juda et de Benjamin, qui ne devaient pas voir s'éteindre tout à fait la race

=================================

 

p401 DE LA CITÉ DE DIEU

 

royale, en considération de David, étaient restées sous la domination de la ville de Jérusalem, et prirent le nom de royaume de Juda, car David. était de la tribu de Juda. L'autre tribu, celle de Benjamin qui, comme je l'ai dit, faisait partie du même royaume, était la tribu d'où était sorti Saül, prédécesseur de David. Donc, ces deux tribus, réunies ensemble, s'appelaient le royaume de Juda, et se distinguaient ainsi du royaume d'Israël qui, avec ses dix tribus, ayant leur roi, avait gardé cette dénomination particulière. La tribu sacerdotale de Lévi, consacrée au service de Dieu et non des rois, faisait la treizième; car Joseph, l'un des douze fils d'Israël, fut le chef, non d'une seule tribu, comme chacun de ses autres frères, mais de deux, celles d'Ephrem et de Manassé. Cependant, la tribu de Lévi appartenait plutôt au royaume de Jérusalem, à cause du temple de Dieu, où elle exerçait ses fonctions. Le peuple juif étant donc ainsi divisé, Roboam, roi de Juda et fils de Salomon, régna le premier à Jérusalem; et Jéroboam, roi d'Israël et serviteur de Salomon, à Samarie. Et, quand Roboam voulut reconquérir cette partie de ses états qu'une usurpation tyrannique lui avait enlevés, le peuple refusa de prendre part à cette guerre fratricide, sur l'ordre de Dieu, qui fit connaître par son prophète que cette division était son oeuvre. Ainsi, ce n'était la faute ni du roi, ni du peuple d'Israël, mais la volonté du Dieu vengeur de l'iniquité était accomplie. Cette déclaration établit la paix entre les deux parties; car, c'était une division de royaume, non de religion.

 

CHAPITRE XXII

 

Idolâtrie de Jéroboam.

 

  Mais Jéroboam, roi d'Israël, refusant par dé­pravation d'esprit, de croire à Dieu qu'il avait pourtant trouvé fidèle, ayant reçu de lui la royauté promise, craignit qu'en venant au temple de Dieu, à Jérusalem, où, selon la loi divine, tout le peuple devait se rendre pour sacrifier, ses su­jets séduits par le roi légitime, ne rentrassent sous l'obéissance de la race de David, qui était la race royale. Alors, il établit l'idolâtrie dans son royaume, et par une criminelle impiété, entraîna avec lui au temple des faux dieux, le peuple abusé. Cependant, Dieu ne cessa pas de reprendre par ses prophètes, non‑seulement le roi, mais ses successeurs, imitateurs de son impiété, et le peuple lui‑même. Car ce fut chez eux que parurent ces grands prophètes, si célè-

=================================

 

p405 LIVRE XVII. ‑ CHAPITRE XXIII.

 

bres par leurs nombreux miracles, Elie, et Ëlisée, son disciple. C'est là aussi, qu'Élie disant à Dieu : « Seigneur, ils ont tué vos prophètes, ils ont renversé vos autels, je suis resté seul et ils cherchent à me faire mourir; » (111. Rois, xix, 40) il lui fut répondu qu'il y avait encore sept mille hommes qui n'avaient pas fléchi le genou devant Baal. (Ibidem, xviii.)

 

CHAPITRE XXIII.

 

Captivité de Babylone et retour des Juifs.

 

Le royaume de Juda, dont le siége était à Jérusalem, ne manqua pas non plus alors de prophètes, quand il plaisait à Dieu de les envoyer, soit pour annoncer ce qui était nécessaire, soit pour reprendre les crimes, ou recommander la justice. Car là aussi, quoique bien plus rarement qu'en Israël, (qu’)il y eut des rois qui offensèrent Dieu gravement par leurs impiétés, et attirèrent sur eux et sur le peuple qui les imitait, des châtiments salutaires. Mais, en revanche, les rois pieux de Juda se rendirent célèbres par des vertus peu communes, tandis que les rois d'Israël ont tous été réprouvés par leur perversité plus ou moins profonde. Aussi, les deux pays éprouvaient, selon l'ordre ou la permission de la divine Providence, les vicissitudes de la bonne et de la mauvaise fortune; dans ce dernier cas, au fléau des guerres étrangères se joignait celui des guerres civiles, mais toujours de manière à montrer clairement, d'après l'évidence des causes qui avaient amené ces résultats divers, le doigt de la miséricorde ou de la justice de Dieu. Enfin, dans le transport de sa colère, toute cette nation est non‑seulement chassée de ses foyers par les Chaldéens vainqueurs, mais même en grande partie emmenée captive chez les Assyriens; d'abord les dix tribus qui composaient le royaume d'Israël, ensuite celles du royaume de Juda, après la ruine de Jérusalem et de son temple si fameux. Elles passèrent soixante‑dix ans sur la terre étrangère; ensuite les Juifs mis en liberté, s'occupèrent de la restauration de leur temple; et, bien qu'un certain nombre d'entre eux fut resté loin de la patrie, il n'y eut plus désormais deux royaumes gouvernés par des rois différents, mais un seul roi résidant à Jérusalem régna sur eux tous; et de toute part, si éloignés qu'ils fussent, les Juifs, à certaines époques, se dirigeaient vers cette ville pour se rendre au temple du vrai Dieu. Toutefois, même alors, ils ne manquèrent ni d'ennemis, ni d'oppresseurs étrangers;

=================================

 

p406 DE LA CITÉ DE DIEU.

 

et le Christ, venant au monde, les trouva déjà tributaires des Romains.

 

CHAPITRE XXIV.

 

Des derniers Prophètes chez les Juifs.

 

Pendant tout le temps qui s'écoula depuis le retour de Babylone, après Malachie, Aggée, Zacharie et Esdras, qui prophétisèrent alors, il n'y eut plus de prophètes chez les Juifs jusqu'à l'avènement du Sauveur, si ce n'est l'autre Zacharie, père de Jean, et Élisabeth sa femme, la Nativité du Christ étant proche ; et après sa naissance, le vieillard Siméon, Anne la veuve, déjà avancée en âge, et Jean lui‑même le dernier. Jeune et prophète du Christ jeune, il n'annonça pas son avènement futur, mais il le fit connaître en le désignant par une intuition prophétique. Aussi, le Seigneur lui‑même a dit: « La loi et les Prophètes ont duré jusqu'à Jean. » (Matth. xi, 13.) Les prophéties de ces cinq derniers nous sont connues par l’Evangile, où nous trouvons aussi que la Vierge elle‑même, mère du Sauveur, a prophétisé avant Jean. Mais les Juifs réprouvés rejettent ces prophéties, tandis qu'elles sont reçues par un nombre considérable d'entre eux, qui ont embrassé la foi de l'Évangile. Dès lors véritablement Israël fut divisé en deux, de cette division immuable prédite au roi Saül par le prophète Samuel. Malachie, Aggée, Zacharie et Esdras sont les derniers prophètes auxquels les Juifs réprouvés accordent l'autorité canonique. Nous avons leurs écrits avec ceux de plusieurs autres qui, en bien petit nombre parmi tant de prophètes, sont investis de cette autorité. Il me semble nécessaire de rapporter dans cet ouvrage quelques‑unes de leurs prophéties relatives au Christ et à son Église; mais je le ferai plus facilement, avec l'aide du Seigneur, au livre suivant, pour ne pas prolonger davantage celui‑ci déjà si étendu.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon