Darras tome 23 p. 123
31. «Depuis cinq ans déjà, dit l'hagiographe, l'illustre Bruno, retiré dans les rochers solitaires de la Chartreuse de Grenoble, vivait avec ses religieux dans le silence et la contemplation des choses divines. Le pontife Urbain II, son ancien disciple, lui manda de venir le trouver à Rome pour employer au service de l'Église ses éminentes vertus et ses lumières incomparables. A la lecture du res-crit pontifical, les religieux fondirent en larmes. Bruno lui-même fut saisi d'une immense douleur. « Frères bien-aimés dans le Sei-
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goire VII, présidé par son rival, était obligé de reconnaître sur la discipline religieuse les mêmes maximes que Grégoire Vil avait établies dans ses conciles appelés par Wibert « la synagogue de Satan ». (Villemain, Pist. de Grèg. VU, t. Il, p. 332.)
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gneur, dit-il, tout mon désir serait de rester avec vous. Aucune séparation ne pourrait m'être plus cruelle ; mais, vous le savez, tout fidèle doit obéir au mandatum apostolique. Le pape est le successeur de celui à qui il fut dit par Notre-Seigneur : « Pais mes brebis. » Désobéir au pape, c'est donc se séparer des brebis du Seigneur. A quoi me servirait de demeurer ici continuant avec vous à mortifier ma chair par le jeûne, les privations et les dures fatigues de notre sainte règle, si par un acte de désobéissance je venais à perdre mon âme ? Retenez donc vos larmes, bien-aimés frères, et n'ajoutez point à ma douleur le déchirant spectacle de la vôtre. Demeurez en cette solitude, où il a plu au Seigneur de se construire par nos mains une maison qu'il daigne habiter. Le vénérable évêque Hugues de Grenoble vous dirigera et vous protégera jusqu'au jour, où, muni de la bénédiction apostolique, je reviendrai joyeux en ce désert. L'absence même ne nous séparera point; mon esprit, sinon mon corps, sera toujours présent au milieu de vous. » — Mais ces paroles ne firent que redoubler la désolation des religieux. « Père vénérable, dirent-ils en pleurant , après Dieu vous êtes seul notre espérance, notre refuge, notre consolation, notre conseil. Sans vous, que devenir? A qui recourir pendant votre absence? Nous serons des brebis sans pasteur. Si l'obéissance vous conduit vers le souverain pontife, la suréminente charité qui vous unit à nous dans le Christ Jésus, cette charité que ni la mort, ni la vie, ni aucune puissance créée n'ébranleront jamais, ne peut-elle vous déterminer à nous emmener avec vous ? » Bruno ne put résister à leurs instances. « Ces hôtes de la solitude qui demandaient à le suivre au milieu des agitations du monde, ajoute le chroniqueur, ne prétendaient point, comme les Hébreux révoltés, échanger leur abstinence et leurs jeûnes « contre les viandes, les concombres et les oignons de l'Egypte : » ce qu'ils voulaient conserver à tout prix c'étaient les méditations saintes, les ferventes oraisons, les studieuses lectures, les consolations célestes qu'ils goûtaient sous la conduite de Bruno. La Chartreuse allait donc être provisoirement abandonnée. Saint Bruno en remit la garde au vénérable Siguin, abbé de la Chaise-Dieu, qui en avait été l'un des principaux donateurs et partit avec
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ses religieux au nombre de douze. «Urbain II accueillit son ancien maître avec une effusion de joie qui prouvait, dit le chroniqueur, à quel point il l'aimait et le vénérait. Dès ce jour le pontife l'admit au premier rang de ses plus intimes et plus fidèles conseillers, l'employant aux négociations les plus importantes, aux affaires les plus difficiles et les plus délicates, ne voulant rien entreprendre sans son avis. Témoins de la confiance exclusive dont le pontife honorait leur père, les religieux comprirent que le sacrifice qu'ils n'avaient point voulu faire tout d'abord allait devenir obligatoire. Après quelques mois de séjour, Bruno supplia vainement le bienheureux pape de le laisser retourner avec ses frères dans la Chartreuse de Grenoble. Toutes ses instances à ce sujet furent repoussées. Les religieux durent se résoudre à demeurer orphelins. Bruno leur donna pour prieur le vénérable Landuin, un de ses premiers disciples. Ils revinrent sous sa direction à la Chartreuse, persévérant dans leur vocation sainte, priant pour leur père qui combattait au loin les combats du Seigneur, et pleurant de joie à chacune des nombreuses lettres que ce père bien-aimé leur adressait1.»
32. L'antipape Wibert à Rome et encore moins le pseudo-empereur Henri IV en Germanie, s'ils apprirent l'un et l'autre l'accueil fait par Urbain II à un ermite voué à la mortification, au silence et au jeûne perpétuel, ne songèrent à s'en émouvoir. Que pouvait faire un homme de prière contre leurs armées, leur or, leur crédit, leur puissance ? Les empereurs ariens avaient pensé de même, alors que saint Antoine le patriarche des Thébaïdes apportait à saint Athanase, persécuté et proscrit, l'appui de sa parole, de sa foi et de ses exemples. Urbain II et Bruno renouvelaient au XIe siècle cette ligue de la sainteté contre les passions déchaînées de l'enfer et du monde. L'Église catholique dont ils représentaient l'autorité infaillible et la sainteté prééminente devait triompher par eux. Quittant Rome vers le 15 juillet 1089, le pape et saint Bruno son nouveau conseiller ainsi que tout le collège des cardinaux fidèles eurent avec la comtesse Mathilde une en-
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i S. BrunonU VUa; Pair, lat., t. CLII, col. 540. Ces lettres n'ont malheureusement point été conservées. Il ne nous en reste qu'une seule dont nous donnerons plus tard l'analyse.
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p126 PONTIFICAT DU B. ULIBAIN II (1088-1099).
trevue dont les résultats devaient exercer sur les événements politiques une influence considérable. L'héroïne de Canosse était l'unique boulevard du catholicisme dans la haute Italie, où l'empereur excommunié se disposait à entreprendre une nouvelle expédition. Il annonçait une guerre d'extermination contre Mathilde et ses états. En face de cette éventualité formidable, Urbain II s'inspirant de l'ancienne politique de Grégoire VII chercha le moyen de créer une alliance plus étroite entre les catholiques de Germanie et la puissante comtesse de Toscane. Il calcula dans sa sagesse, dit un biographe, que si au courage indomptable de Mathilde on pouvait unir les troupes allemandes du jeune Welf de Bavière, ni empereur ni antipape ne viendrait à bout de rompre un tel faisceau1. » Or Welf n'avait que dix-huit ans, et Mathilde en avait alors plus de quarante. « Par obéissance pour le pontife romain, dit Bernold, elle se prêta à un mariage avec le jeune fils du duc de Bavière, à condition toutefois que cette union, qui n'était point née de la chair et du sang, garderait un caractère céleste et tout angélique. Welf était à la hauteur d'un pareil langage, et l'union des deux nobles défenseurs de l'Église fut accomplie. L'ex-roi Henri s'en montra profondément irrité, ajoute le chroniqueur ; il essaya en Bavière et en Saxe une attaque mal concertée, qui tourna à son désavantage1.» Furieux de ce nouvel échec, il fit saisir et dévaster toutes les terres que Mathilde possédait en Lorraine du chef de sa mère. Cependant il rassemblait toutes ses forces pour franchir les Alpes au printemps de l'an 1090.
33. Pendant qu'Urbain II et saint Bruno concertaient avec la comtesse Mathilde et son nouvel époux les moyens de résistance, un légat apostolique avait été envoyé dans le midi de l'Italie, où une guerre civile venait d'éclater de nouveau entre les deux fils de Robert Guiscard. Les dispositions testamentaires prises par le héros
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1Fiorentini, Memorie della Gran-Contessa Matilda restituta alla patria Lucchese, t. II, in-4°, 1756. Cf. Ainéd. Renée. La grande Italienne, p. 170. On croit que le mariage de Mathilde et du jeune Welf de Bavière eut lieu dans la ville de Sienne, où Urbain s'était rendu pour le bénir. (Cf. Ruinart, B. Urban. II, Vit., cap. 44. — Loc. cit., col. 51.
2.Henricus rex dictus mvllum de prxdicto conjugio tristatur, qui iterum in Saxoniam cum cxped'tione profectus sine honore reverti compellitur. (Bernold. Chronic. Patr. lat., CXLV1II, coi. 1401.)
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normand partageaient les états qu'il laissait à sa mort en deux lots d'inégale étendue. Boémond l'aîné était investi du plus considérable ; il devait régner sur toutes les conquêtes déjà faites en Illyrie, dans l'Archipel, en Grèce, avec la perspective d'aller un jour fixer le siège de son empire à Constantinople. Un tel legs convenait à merveille au caractère aventureux et au génie militaire de Boémond. Son frère Roger, moins hardi et moins entreprenant, avait l'autre part moins brillante mais plus solide; il devait hériter des duchés d'Apulie et de Calabre. Une telle répartition était une preuve suprême du discernement paternel et de l'habileté politique de Guiscard. Mais les événements ne succèdent point toujours au gré des vues humaines. Le héros avait à peine fermé les yeux que toutes ses conquêtes en Illyrie en en Grèce furent abandonnées, et Boémond se trouva ainsi déshérité. Une première fois, Roger essaya de calmer son ressentiment par l'abandon de Bari et de quelques autres cités sur la côte de l'Adriatique. Ce dédommagement fut pris pour une insulte. Boémond par droit d'aînesse revendiquait sinon la totalité des états paternels au moins un partage égal. «Les deux frères prirent donc les armes, dit un chroniqueur, se disputant le royaume d'Apulie et de Calabre. Le pontife Urbain II fît aussitôt partir en qualité de légat apostolique un religieux du Mont-Cassin, nommé Henri, jeune encore mais doué d'une admirable sagesse et d'une rare éloquence, qui devait plus tard être le premier patriarche latin d'Antioche. Il le chargea de rétablir la paix entre les deux rivaux. Ceux-ci l'acceptèrent pour arbitre et pour juge. Il fit un partage égal du royaume, Roger garda l'Apulie et céda la Calabre à Boémond, qui prit le titre de duc de Tarente. L'habile négociateur revint en hâte rendre compte de sa mission au pape, et celui-ci voulut aller en personne sanctionner la paix si heureusement conclue entre les deux frères 1. »
34. Un concile des provinces de Calabre et d'Apulie fut indiqué pour le 10 septembre 1089 à Melfi, où l'entrevue d'Urbain II avec Roger et Boémond devait avoir lieu. Soixante-dix évêques et douze abbés s'y trouvèrent réunis. Tous les comtes et seigneurs s'étaient
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!Léo. Jlarsican. Fragment, operis nunc deperditi cui iitutus: Historia père-grinorum, Ruinart. (Vit. B. Urban. II, cap. 53.J.
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groupés autour des deux princes réconciliés. « Roger fit solennellement hommage pour son duché d'Apulie entre les mains du pape dont il se déclara l'homme lige, promettant sous la foi du serment de garder fidélité à l'église romaine, au souverain pontife et à ses successeurs canoniquement intronisés, canonice intrantibus1. En retour le pontife lui donna par la tradition d'un étendard, l'investiture de sa terre avec le titre et le pouvoir de duc2. » C'était, on se le rappelle, en la même forme et sous la foi du même serment que Robert Guiscard avait fait hommage entre les mains de Grégoire VII. On ne voit point que le nouveau duc de Tarente Boémond ait rendu un pareil hommage au pontife, sans doute parce que dans le traité récemment conclu entre lui et son frère, il s'était engagé à tenir directement de Roger le fief ducal que celui-ci consentait à lui résigner. Après cette imposante cérémonie, qui faisait des nouveaux ducs d'Apulie et de Tarente les chevaliers liges et les défenseurs officiels du pape légitime, Urbain II promulgua et rendit obligatoire pour toutes les provinces de l'Italie méridionale la «Trêve de Dieu » qui jusque-là n'y était point encore en vigueur : Statutum est ut sancta Trévia retineretur ab omnibus subjectis3 C'était à la fois prévenir le retour de la
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1.Cette clause était devenue d'autant plus nécessaire que les efforts des schismatiques en faveur des antipapes prenaient chaque jour des proportions plus menaçantes.
2.Labbe, Concit., t. X, col. 478. M. Adrien de Brimont semble n'avoir connu ni le serment de foi et hommage prêté par Robert Guiscard à saint Grégoire VII, ni celui que le héros normand avait antérieurement prêté au pape Nicolas II, lorsqu'il reçut une première fois de ce pontife l'investiture des provinces d'Apulie, de Calabre et de Sicile à conquérir pour une part sur l'empire de Constantinople et pour l'autre sur les Sarrasins. (Cf. t. XXI de cette Histoire, Urbain p. 339 et XXII, p. 438). La déclaration du nouveau duc d'Apulie étonne M. de Brimont. « Il est impossible de supposer, dit-il, que Roger ne se soit reconnu volontairement le feudataire de l'Église, si l'on songe surtout que le pape eût été moins que tout autre en état de l'y contraindre. » (A. de Brimont, II, p. 155..) Roger ne fit que renouveler les engagements contractés à perpétuité et au nom de ses successeurs par Robert Guiscard. C'est à ces engagements d'une authenticité incontestable et rappelés à toutes les époques jusqu'à nos dernières révolutions, que se rattachaient le tribut annuel et l'hommage de la haquenée offerts le jour de Pâques aux souverains pontifes par les rois de Naples.
3. Labbe, Concil. toc. cit.
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p129 VOYAGE D'URBAIN II DANS L'iTALIE MÉRIDIONALE (1089).
guerre
civile entre les deux frères, et maintenir dans les armées dont ils
disposaient l'un et l'autre un concert qui pût, à un moment donné, leur
permettre de s'unir pour la défense effective du saint-siége, sans que leur
bonne volonté fût paralysée par des révoltes partielles, comme il était advenu
au temps de saint Grégoire VII pour
Robert Guiscard. Le lendemain II septembre, dans une seconde cession, le
concile formula seize canons disciplinaires contre les investitures simoniaques
et les désordres des clercs. Quelques dispositions spéciales apparaissent ici
pour la première fois et méritent d'être signalées. Le canon Ve est ainsi conçu : «Aucun
laïque ne pourra faire don à un monastère d'une église ou d'un bénéfice
ecclésiastique quelconque, sans le consentement de l'évêque ou celui du pape.
Si l'évêque refusait son consentement par un motif de jalousie ou d'avarice,
il en serait référé au saint-siége qui prononcera en dernier ressort. » Le VIe canon porte pour
corollaire l'interdiction suivante : « Aucun abbé, aucun prévôt,
ne pourra sans le consentement de l'évêque recevoir les églises ou bénéfices
ecclésiastiques ainsi offerts. » Pour saisir la portée de cette mesure, à
laquelle saint Bruno ne dut pas être étranger, il faut se rappeler ce que nous avons dit précédemment 1 du grand nombre d'églises paroissiales ou canoniales placées alors sous la direction des
abbayes, et soustraites ainsi à la juridiction directe des évêques. Saint
Bruno, saint Robert de Molesmes, et les autres illustres réformateurs
monastiques avaient les premiers aperçu le danger pour les monastères eux-mêmes
d'étendre outre mesure leur sphère d'action, au risque de voir diminuer dans leur
sein l'esprit véritable de la vocation religieuse.
33. Le concile de Melfi sanctionna cette vue surnaturelle et sainte des deux grands serviteurs de Dieu. Il y a lieu de croire que cette question pour laquelle les moines de Molesmes s'étaient mis en révolte ouverte contre saint Robert fut portée par eux au saint-siége, sinon à cette époque précise, du moins quelques années plus tard. Voici en effet la lettre que le cardinal Jean de Gaëte5 leur adressait en
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1. Cf. chapitre précédent, a» 10.
2.La lettre de Jean de Gaëte ne porte point de date et le nom de l'abbé
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p130 PONTIFICAT DU B. URBAIN II (1088-1099).
1098, alors que saint Robert les eût quittés une seconde fois pour fonder définitivement à Cîteaux sa grande réforme monastique : «Au vénérable Godefroi abbé de Molesmes et aux frères de cette congrégation, Jean diacre et chancelier du saint-siége apostolique salut dans le Seigneur. En principe les lois canoniques sont formelles pour statuer que toutes les églises doivent être dans la main des évêques. Toutefois dans les siècles passés on permit aux princes séculiers de confier à des religieux l'administration de quelques églises paroissiales. Cette faculté dégénéra en abus et l'on vit des ventes d'églises faites aux monastères par les princes. Le pape Grégoire VII proscrivit énergiquement ce trafic. Mais les évêques prirent à leur tour prétexte du décret pontifical pour élever des revendications qui auraient fini par dépouiller complètement les monastères. Il fallut apporter un tempérament à cette situation. Dans le concile de l'an1083, Grégoire VII rendit un décret aux termes duquel les donations d'églises faites antérieurement par les princes séculiers aux divers monastères sortiraient leur effet, sans être soumises à revendication, se bornant à défendre qu'elles se renouvelassent à l'avenir. Mais les troubles suscités en Europe par la persécution du pseudo-empereur Henri IV, ne permirent point de donner à ce décret de l'immortel pontife une publicité suffisante. C'est pourquoi le seigneur pape Urbain II, dans le concile qu'il tint la seconde année de son pontificat à Melfi en Apulie, statua de nouveau que la loi n'aurait point d'effet rétroactif en ce qui concerne les donations de ce genre antérieurement faites aux monastères, mais qu'à l'avenir de pareilles
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n'y est représenté que par une initiale : Venerabilis monasierii Molismensis abbati G. et Fr. Joannes sunctm sedis aposiolicae diaconus et cancellarius salutem in Domino, Mais comme d'une part cette lettre est évidemment postérieure au concile de Melfi fl089), et que d'autre part saint Robert après son retour à Molesmes en 1085 y resta en qualité d'abbé jusqu'en 1098, époque où il commença la fondation de Cîteaux, pour revenir l'année suivante 1099, par ordre exprès d'Urbain II à Molesmes qu'il ne quitta plus ; comme il est certain en outre que durant le séjour de saint Robert à Citeaux les religieux de Molesmes vécurent sous la direction d'un abbé nommé Godefroi, nous sommes autorisé à fixer la date de cette lettre vers l'an 1098 et à rétablir intégralement le nom du destinataire.
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p131 VOYAGE D'OHBAIX II DANS L'ITALIE MÉRIDIONALE (1089).
acquisitions ne seraient possibles qu'avec le consentement des évêques locaux ou l'autorisation directe du saint-siège. Depuis lors, les abbés ont cessé d'envahir les églises, et les évêques de poursuivre contre les monastères des revendications ruineuses. Ces procédures dont le nombre était auparavant fort considérable ont été terminées par le jugement de l'église romaine d'après ces règles. Je suis d'autant plus autorisé à vous donner cette explication des décrets synodaux de Melfi, que j'étais présent à leur promulgation1. » Le commentaire juridique donné par le cardinal Jean de Gaëte aux religieux de Molesmes devait rassurer leur conscience pour le passé, mais il réservait formellement l'avenir. Les monastères avaient le droit de conserver l'administration des églises paroissiales qui leur avaient été antérieurement unies ; mais de nouvelles annexions leur étaient interdites sans le consentement des évêques locaux ou l'autorisation spéciale du pape. Les réformateurs monastiques qui préféraient remonter d'un seul bond à la pureté primitive de leur ordre, et fonder des établissements où les religieux seraient exclusivement voués à une vie de retraite et de prière, étaient ainsi justifiés.
36. Le concile terminé, le pontife se rendit avec les évêques et les abbés d'Apulie et de Calabre à Bari, pour la translation solennelle des reliques de saint Nicolas dans la nouvelle basilique élevée en l'honneur du thaumaturge. « Le Dieu tout-puissant, dit Urbain II dans une bulle délivrée à Bari sous la date du 9 octobre 1089, continue à glorifier son serviteur le bienheureux Nicolas, au tombeau duquel s'opèrent chaque jour de nouveaux prodiges. Amené en cette cité bénie, ajoute le pape, et par notre dévotion personnelle pour le saint confesseur et par l'invitation pressante de nos très-chers fils les ducs Roger et Boémond, nous avons eu la joie de transférer de nos mains les précieuses reliques de saint Nicolas dans leur nouveau sanctuaire au milieu d'un peuple immense dont l'allégresse éclatait à chaque pas 2 » La cité de Bari, jusque-là siège d'un évêché suffragant de
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1.Labbe, Concil., t. X, col. 479.
2. B. Urban. II. Epist. xxvi ; Pair, lat., t. CLI, col. 308. La châsse « moult parée » où le pape déposa les reliques de saint Nicolas était un présent du nouveau duc de Tarente Boémond.
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Canosa, fut à cette occasion érigée en métropole. Urbain II sacra le premier archevêque. Ce fut Élie, abbé du monastère de Saint-Benoît, qui venait d'être appelé par le choix canonique du clergé et du peuple à succéder à l'évêque Ursus mort quelques mois auparavant. La présence d'Urbain II ranimait partout la foi et soulevait l'enthousiasme des populations. Il continua sa marche triomphale jusqu'aux extrémités de l'Italie méridionale. La célèbre ville de Brundusium (Brindes) si longtemps au pouvoir des Sarrasins de Sicile, avait perdu son titre épiscopal qui avait été transféré à Oria. Le pape le lui rendit, nomma un évêque et fit la dédicace de la nouvelle cathédrale. A Reggio, où le comte Roger de Sicile vint une seconde fois s'aboucher avec lui, des mesures furent concertées pour le rétablissement des évêchés dans l'île reconquise et pour la délimitation des futurs diocèses. Malte, nouvelle conquête de Roger sur les Sarrasins, reçut pour évêque le moine bénédictin Gualterio, que le pape voulut sacrer de sa main comme il avait fait pour le métropolitain de Bari1.
§ VII. Retour d'Urbain II à Rome.
37. « Bien qu'il soit contraire à la coutume de notre église romaine et apostolique de conférer des ordinations épiscopales hors de Rome, disait le pieux pontife au nouveau métropolitain, nous avons, par dévotion à saint Nicolas et par amour pour votre peuple, dérogé à l'usage et procédé à votre sacre dans votre église même2.» Cette dérogation renouvelée pour Gualterio dut être également spécifiée dans les bulles d'institution du nouvel évêché de Malte. L'œil jaloux des schismatiques suivait chacun des actes du bienheureux pape, dans l'intention de les calomnier ou de les travestir. Un chroniqueur du XIIe siècle, désigné sous le titre d'Anonymus Mellicensis
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1. Ruinart, Vit. B. Urban. //, cap. lv-lx.
2. Contra morem nostrx Bornants et apostolicx ecclcsix te. dilectissime frater, in sede propria consecravimus, beati iVioolai revtrentia et tui populi dilectione deoicti. (B. Urb. II Epitt. xxvi, toc. cit.]
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p133 CHAP. II. — RETOUR D'URBAIN II A ROME (1089-1090).
(Melick, ou Melck, abbaye bénédictine dans les états autrichiens) nous apporte à ce sujet un détail curieux qui a jusqu'ici échappé aux historiens modernes. Pendant que le bienheureux pape Urbain, dit-il, était obligé de vivre en exil, l'intrus Wibert (Clément III), lequel d'ailleurs ne manquait pas d'esprit et savait parfaitement aiguiser une épigramme, jouant sur les mots Urbanus (citadin) et Urbs (cité de Rome), imagina de lui adresser ces deux vers :
Diceris Urbanus, cum sis projectus ab Urbe ; Vel muta nomen, vel regrediaris in Urbem.
« Vous vous appelez Urbain et vous êtes proscrit de l'Urbs ; ou changez de nom, ou rentrez dans la ville.» L'apostolique Urbain II, si grand par la sainteté et la doctrine, ne laissa point cette raillerie sans réponse. «Vous prenez le nom de Clément, répliqua-t-il, mais il n'est pas en votre pouvoir de l'être ; puisque la puissance de délier ne vous a point été conférée : »
Clemens nomen habes, sed clemens non potes esse ; Tradita solvendi cum sit tibi nulla poteslas 1.
Authentique ou non, la réponse d'Urbain II au défi de l'intrus ne se borna point à un jeu de mots. Après sa glorieuse excursion, le bienheureux pape, confiant dans le secours du ciel et dédaignant de recourir à l'appui d'une armée que les ducs d'Apulie et de Calabre eussent volontiers mise à sa disposition, revint à Rome où il célébra les fêtes de Noël de l'an 1089. Il y séjourna jusqu'au mois de mai de l'an 1090, en dépit de toutes les attaques des schismatiques.