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30. Il est temps de faire connaître l'homme qui avait joué, dans cette affaire, le rôle principal. Armand-Jean Duplessis, cardinal duc de Richelieu, était né en 1585. Le prieur de Saint-Florent, en Poitou, dirigea les premières études d'Armand, qui entra bientôt aux collèges de Navarre, puis de Lisieux. Destiné à la profession des armes, il entra à l'académie sous le nom de marquis du Chillon. Mais son frère aîné ayant été tué en duel et son frère cadet, évêque de Luçon, étant entré chez les Chartreux, on représenta au jeune Armand que ce siège de Luçon devait rester dans la famille. Ces suggestions ambitieuses lui firent se trouver une vocation; il passa des armes à la théologie et étudia avec une ardeur extraordinaire. A vingt ans, il soutenait ses thèses en camail, comme évêque
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nommé, et se faisait recevoir docteur. Pour obtenir ses bulles, il se rendit à Rome et y fut sacré, en 1607, a vingt-deux ans. Quoiqu'on ne put encore beaucoup attendre d'un si jeune évêque, il édifia néanmoins par son zèle pour la conversion des hérétiques, l'instruction du clergé et la réforme des abus. En 1614, il siégea, comme député du Poitou, aux États généraux. Interprête des doléances du clergé, il ne parla pas seulement de la réception du concile de Trente et de la restitution des biens aux églises du Béarn; il se plaignit de ce que les ecclésiastiques étaient trop rarement appelés aux conseils du roi, comme si l'honneur de servir Dieu les rendait incapables de servir le roi, sa plus vive image; il terminait en remerciant le roi, déclaré majeur, d'avoir laissé le soin de l'État aux mains de sa mère, qui, au titre auguste de mère du roi, ajouterait le titre de mère du royaume. L'emploi d'aumônier de la régente fut sa récompense ; peu après, Concini nommait l'évêque de Luçon secrétaire d'État à la guerre et aux affaires étrangères, mais il aurait voulu reprendre son évêché. Richelieu aima mieux tout garder et s'en trouva bien lorsque, Concini mort et la régente disgraciée, il dut la suivre à Blois, par un dévouement qui ne pouvait déplaire au souverain. Les ombrages de Luynes la firent reléguer à Avignon; Richelieu s'y occupa à composer des livres de dévotion et négocia un rapprochement entre le roi et la reine-mère. En 1622, après la mort de Luynes, l'évêque de Luçon fut créé cardinal; en revêtant la pourpre, il dit à Marie de Médicis qu'elle lui rappellerait le vœu solennel de répandre son sang pour le service de la régente. La princesse usa de son crédit pour faire admettre Richelieu au conseil : « Je le connais mieux que vous, répondit le roi; c'est un homme d'une ambition démesurée. » Enfin la persévérance surmonta les obstacles ; Richelieu résigna son évêché sous prétexte de mauvaise santé et n'entra au conseil que pour y dire son avis. On s'attendait à l'y voir prendre modestement place; il y entra, comme un maître, qui ne connaît ni collègues ni égaux. Tout céda sous le poids de cette volonté, devant laquelle ployèrent, durant dix-huit années, la France et le roi. Le surintendant de Vienville lui portait ombrage; il le força de se démettre, et, pour
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le remercier d'anciennes obligations, l'enferma au château d'Amboise. On vit tout de suite quel homme ce serait, sans foi, sans conscience, subordonnant tout à l'intérêt. Pour entraîner l'Angleterre dans la faction française, il maria, en dépit du Pape, Henriette de France avec Charles Ier; il offrit des subsides aux protestants du Nord et leur donna, comme gage de sa foi, son alliance avec les Stuarts protestants; il chassa de la Valteline catholique, les troupes d'Urbain VIII, et soumit ce pays aux Grisons protestants. La politique de Richelieu est aux antipodes de la politique traditionnelle de la papauté ; c'est un prêtre qui consulte plus Machiavel que son bréviaire. Lui-même a donné la formule de son autocratie sans foi ni loi : « Je coupe tout, je fauche tout et je couvre tout de ma robe rouge. » Serait-ce de ce propos que nous appelons rouges ceux qui dédaignent la probité des moyens et proclament la souveraineté du but ; ceux qui, pour triompher, s'avancent par le feu et par le sang?
31. Il ne faut pas croire que le machiavélisme de Richelieu se fit accepter sans résistance. Les gens qu'on appelait les dévots publièrent ce qu'on osa qualifier de libelles.t Les libelles reprochent énergiquement à Louis XIII et à son ministre, l'alliance de la France avec les États hérétiques. La question de moralité et de droit ecclésiastique, dans ces écrits, domine tout le reste. Est-il permis au roi de France, même pour l'avantage de son royaume, de favoriser les intérêts des hérétiques ? Les libelles proclament qu'il n'est jamais permis de faire le mal pour atteindre un bien. Les catholiques peuvent-ils communiquer avec les hérétiques? Le droit canonique enseigne qu'ils ne le peuvent sous peine d'excommunication. Richelieu et Louis XIII étaient donc condamnés par la morale et par la législation de l'Église. Un de ces écrits, intitulé Admonitio, rappelait qu'un prince catholique doit surtout veiller à l'avantage de la religion ; que c'est un crime d'en négliger la défense. Or, le prince, qui est obligé de procurer l'avantage de la religion dans ses États, ne peut travailler à l'abaisser chez les autres et permettre que le crime y prévaille. Chercherait-on à s'excuser en prétendant qu'on ne veut que son avantage propre et
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qu'on réprouve les fautes et les excès de ses alliés. Eh quoi ? Si nous donnions un couteau à un homme qui veut se tuer, serions-nous innocent de son suicide? Si nous avions tué le pasteur, séduit le chien fidèle, livré le troupeau au loup, n'aurions-nous aucune part à la mort des brebis ? A cette argumentation, Richelieu répondait par la distinction entre les affaires d'État et les affaires d'Église ; il posait implicitement la distinction des deux morales, si chère à tous les bandits. De plus, Richelieu s'excusait en montrant la puissance exorbitante de la maison d'Autriche. Les dévots reconnaissaient la nécessité de mettre une digue aux progrès de l'Espagne ; mais tout en s'occupant de réduire cette puissance, qui devait si misérablement tomber, ils se préoccupaient de ne pas favoriser les intérêts protestants et de ne pas nuire aux intérêts catholiques. Des religieux s'entremirent pour faire adopter un projet de ligue qui aurait tout à la fois combattu les protestants et pondéré la puissance de l'Autriche. Or, Richelieu ne voulait pas seulement diminuer, il voulait détruire la puissance de l'Espagne et substituer, à sa prépondérance, la prépondérance française. Les négociateurs ne lui parurent pas offrir assez de garanties ; il se moqua de ces bons religieux qui voulaient se mêler des affaires d'État, comme si rapporter les choses du temps aux intérêts de l'éternité, n'était pas la seule façon honnête d'en régler l'existence. Si Richelieu eût consacré son génie à l'accomplissement de ce pieux programme, il eût réussi ; en établissant la prééminence de la France sur le succès des nations protestantes, il prépara notre ruine. Nous retiendrons du moins, que cette politique fut improuvée par les Bérulle, les Vincent de Paul, par tout ce que la France comptait de saints personnages. « A part la science et l'intelligence, qui certes ne leur manquait pas, dit l'abbé Maynard, il y a dans la foi et la piété nous ne savons quel sens mystérieux, quel instinct secret, quel flair, si nous l'osons dire, qui, avant toute étude et toute réflexion, font deviner le bien et le mal dans les hommes et dans les choses. D'ailleurs, ne voit-on pas quelles antipathies et quelles craintes devait, de prime abord, inspirer aux dévots, cette politique machiavélique qui ne tenait aucun compte du droit et de la conscience, des con-
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victions religieuses et des sentiments de la nature, des amitiés et des devoirs, des conditions et des rangs ? qui marchait imperturbablement à ses fins à travers le sang et les larmes, les monts et les précipices, renversant toute hauteur qui lui faisait obstacle, comblant au besoin tout abîme par des échafauds et des cadavres, fauchant tout, nivelant tout, couvrant tout du voile de la nécessité et se justifiant au nom de l'intérêt de l'État, entendu à sa manière, et résumé dans ce mot quasi idolâtrique : l'Etat c'est moi. » (1)
32. « Rabaisser l'orgueil des grands, réduire tous les sujets en leur devoir : » tel était l'un des desseins de Richelieu. Sa première victime fut Henri de TaiIIeyrand, comte de Chalais, coupable d'avoir comploté contre le ministre ; les seconds furent le comte de Chapelle et le duc de Boutteville, coupables de s'être battus en duel; le troisième fut le maréchal de Marillac; le quatrième le duc de Montmorency, décapité à Toulouse, comme complice d'une des révoltes de Gaston d'Orléans, frère du roi ; les cinquièmes furent Cinq-Mars et de Thou. Il y en eut, comme cela, vingt ou trente, décapités pour servir aux autres d'exemples. En même temps qu'il terrorisait la noblesse de cour, Richelieu la désarmait dans les provinces ; il décréta la démolition de toutes les fortifications des villes et châteaux inutiles à la défense des frontières, ce que les paysans firent avec un acharnement et une joie indicibles, chacun courant à ses haines. Le ministre cependant sentait la nécessité de justifier son implacable victoire et de l'appuyer sur l'assentiment national : il convoqua les notables en triant les députés selon ses convenances et se fit donner un bill d'amnistie. Les écrivains royalistes taisent volontiers que Richelieu fit, dans l'intérêt du pouvoir royal, ce que firent, en 1789, dans l'intérêt du peuple, les bandes qui renversaient les châteaux : les ouvriers diffèrent ; l'œuvre est la même, c'est une œuvre de nivellement. En déterminant la noblesse, Richelieu ne laissait debout, en France, que le peuple et le roi ; il supprimait la hiérarchie des classes superposées non rivales, qui contribuaient, par des travaux propres, à l'entretien de la commune patrie. Cette
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(1) Matcard, Sainl-Vincent-de-Paul, t. IV, p. 7 ; et l*abbé Puyol, Edmond nicher, t. II, p. 20'.).
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multitude s'incarnant dans le détenteur du pouvoir royal, c'était la constitution du Césarisme. Le pouvoir, jusque-là limité par les droits de l'Église, les droits des classes nobiliaires, les pouvoirs des corporations et les libertés des provinces, de tempéré qu'il était devenait absolu. En France, Richelieu a été l'un des artisans les plus actifs de la révolution.
« Ruiner les grands sous prétexte de dégager et d'affranchir le trône, dit encore le chanoine Maynard, c'était en saper les étais et les remparts naturels, et ouvrir une voie libre et facile à ses ennemis. Et une aristocratie étant toujours nécessaire dans un État, c'était susciter d'abord l'aristocratie de la bourgeoisie, c'est-à-dire de la médiocrité égoïste et jalouse ; ensuite l'aristocratie de la plèbe, c'est-à-dire des convoitises sensuelles et grossières. Dans tous les cas, c'était préparer les révolutions et l'anarchie; c'était rendre la France acéphale, dès qu'elle ne serait plus gouvernée par un ministre de génie comme Richelieu et Mazarin, par un grand roi comme Louis XIV ; c'était effacer la distinction et la générosité des mœurs, abaisser la moyenne du caractère national, placer dans une région de plus en plus infime les modèles vers lesquels gravite toujours la multitude, pour élever et annoblir ses idées, ses sentiments et ses actes ; c'était forcer les grands, une fois bannis des affaires publiques, à se réfugier dans l'oisiveté et la licence ; c'était priver le monarque de ses conseils et de ses défenseurs, ôter à son pouvoir une barrière salutaire, l'affranchir de tout contrôle religieux et humain, le pousser vers le despotisme, puis, la réaction venue, le livrer sans défense à la plèbe, qui n'approche jamais du trône que pour Je renverser. Sans doute, il fallait poser des limites à l'ambition des princes et des grandes familles, aux empiétements des légistes dans le gouvernement ; mais on peut dire que Richelieu a dépassé le but, et, s'il a préparé les splendeurs du règne de Louis XIV, ce qui est sa gloire, il a ouvert ainsi la porte à la révolution du siècle suivant (1). »
33. Une œuvre qui excite davantage nos pieuses et patriotiques sympathies, c'est la réduction des protestants français. Il est vrai
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(1) Saint- Vincent-de-Paul, t. IV, p. 8.
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que Richelieu se contredisait lui-même, combattant ici ce qu'il favorisait ailleurs ; détruisant une force qu'il jugeait incompatible avec le bien de l'État, tandis qu'il l'estimait favorable au bien de l'Europe. L'histoire des protestants en France, considérés comme parti politique, remplit trois époques successives : 1° Celle de leur lutte armée contre les pouvoirs publics, depuis la conjuration d'Amboise jusqu'à l'avènement de Henri IV (1560-1589); 2° Celle ou Henri IV, par l'édit de Nantes, leur accorda une existance politique, pour l'obtention de laquelle trente années de guerres civiles avaient désolé la France (1589-1622) ; 3° Enfin, celle où, les armes à la main, ils combattirent pour le maintien de cette conquête jusqu'au jour où, abandonnés par la fortune des combats, ils la perdirent définitivement à la conclusion de la paix d'Alais, en 1629. — Quelle était cette situation politique dont les protestants ne surent pas se contenter, qu'ils se crurent obligés de défendre et qu'ils finirent par perdre entièrement? Dans toute la monarchie, on comptait de trois à quatre cent mille familles calvinistes, réparties dans différentes provinces plus ou moins éloignées, et l'on pouvait évaluer ce chiffre à peu près au douzième de la population du royaume. Les huguenots avaient eu, dans le principe, à leur tête, de grandes familles et de puissants seigneurs ; des villes entières avaient embrassé leur doctrine, et, dans ce surcroit de force et de sécurité, leur ambition s'était développée ; elle avait trouvé un aliment fécond dans les divisions de la cour pendant les minorités de François II et de Charles IX ; sous Henri III, les protestants avaient prêté leur appui à ce monarque pour combattre les Guises et la cause catholique. De cet état de choses était résulté pour eux une force politique, mal assurée encore, quand l'édit de Nantes vint la confirmer. En dehors des stipulations de l'édit, Henri IV créa le chef du protestantisme français, Henri de Rohan, duc et pair du royaume, colonel général des Suisses et lui fit épouser Marguerite de Rosny, fille de Sully. Pour la protection de leur culte les protestants eurent des chambres exclusives ou mi parties dans les parlements. Dans l'ordre purement politique, ils obtinrent ce que la nation elle-même n'avait jamais eu, c'est-à-dire des assem-
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blées provinciales régulières et une assemblée générale tous les trois ans. En 1611, l'assemblée de Saumur étendit encore ces libertés en créant des cercles provinciaux, sortes d'assemblées générales des provinces d'une même région. « C'était en somme, dit un contemporain, une constitution politique, démocratique et représentative, avec de tels privilèges qu'il lui arriva souvent de vouloir empiéter sur les prérogatives royales et de présenter tous les dangers d'un État dans l'État (1). »
34. Henri IV avait accordé, aux protestants, des places de sûreté où ils exerçaient la souveraineté dans sa plénitude. Ces places, concédées pour quinze ans, le roi avait eu la faiblesse d'en proroger la concession. Tant que vécut Henri IV, les protestants jouirent pacifiquement de leurs avantages. Pendant la régence de Marie, ils mirent à profit le désarroi constant de la cour, pour se concerter entre eux, se fortifier dans leurs places de sûreté, en acquérir d'autres et élargir à leur profit toutes les concessions antérieures. Les avantages qu'ils avaient remportés à Montauban, en 1621, les encouragèrent à la révolte ; les concessions du pouvoir leur firent croire à sa faiblesse ; ils se portèrent dès lors à des actes de brigandage et de férocité inouïs. Malheureusement pour leur mémoire, on ne peut attribuer de tels excès à des entraînements soudains et inévitables : ils y furent froidement excités par leurs pasteurs et par leurs assemblées. Voici une de leurs ordonnances : «L'assemblée désirant pourvoir par toutes sortes de moyens possibles à la sûreté desdites places et empêcher l'effet des mauvais desseins des ennemis, a ordonné et ordonne qu'il sera procédé à la démolition de toutes églises, couvents, clochers et autres bâtiments, tant ecclésiastiques, qu'autres soit à la ville ou la campagne, qui peuvent servir de retraite, forteresse ou logement et préjudicier à la sûreté des places et villes servant à la défense de ceux de la religion. » En voici une autre où ils prennent des otages : « Pour ces causes avons ordonné et ordonnons que l'exercice de la messe sera interdit et défendu en toutes les villes de notre département et notamment à Montpellier, et qu'à ces fins
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(1) Hexri de la Garde, Le duc de Rohan et les protestants sous Louis XIII, p. 4.
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au premier commandement qui en sera fait aux ecclésiastiques, tous actes papistiques cesseront; et néanmoins que les papistes de Montpellier seront retenus prisonniers dans la ville, avec tous leurs biens, pour y recevoir pareils traitements que ceux de notre religion recevront es villes papistiques. » Avec de pareils arrêtés, on aurait pu démolir toute la France et mettre en prison tous les catholiques. Les esprits n'étaient d'ailleurs que trop disposés à suivre ces injonctions : pillages, incendies, démolitions d'églises, sacs de couvents et de presbytères, meurtres d'ecclésiastiques, de religieux et de citoyens sans défense, désolèrent les malheureuses contrées du Midi. Dom Vaissette ne compte pas moins de trente-six églises ruinées : c'est ainsi que les protestants pratiquaient la liberté des cultes.
35. L'étincelle qui alluma la guerre, partit du Béarn. En Béarn, comme ailleurs, les protestants avaient mis la main sur les biens ecclésiastiques ; Louis XIII les obligea de les rendre ; mais ces sectaires réalisaient le proverbe des rustres : Que ce qui est bon à prendre est bon à garder. Au lieu de restituer, ils cédèrent un instant à la force, puis se disposèrent à la résistance. L'assemblée de la Rochelle les autorisa dans leur rébellion. Pendant que le Béarn protestait, que la Rochelle désobéissait, les réformés étaient partout sur le qui-vive et s'enflammaient à la violence. Une explosion soudaine, partie de Privas en Vivarais (le mariage d'une héritière protestante avec le fils d'un ligueur) donna le branle à cette prise d'armes qui devint bientôt une guerre générale, guerre civile et guerre de religion tout à la fois, dans laquelle les multitudes huguenotes fanatisées, entraînèrent leurs chefs, furent souvent trahies, presque toujours vaincues. L'armée royale prit successivement Saint-Jean d'Angély, Pons, Sainte-Foy, Bergerac, Nérac, Lectoure, le Mas de Verdun, Tournon, Tonneins, Puymirob et Clérac. Cette promenade militaire vint échouer devant Montauban. C'était pour les huguenots une occasion de réparer leurs pertes ; ils ne surent pas le comprendre, et cela pour deux raisons : la première, c'est que le véritable caractère de cette prise d'armes était mal défini et incertain ; la seconde, c'est que chez la plupart de
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leurs chefs, la question de religion n'était qu'un prétexte pour se rendre redoutables à la cour et se faire acheter par le roi. Tel capitaine, grand seigneur ou petit hobereau, s'emparait d'un château ou d'une place, s'y laissait assiéger, résistait quelque temps avec honneur, puis venait à composition. Le protestantisme était le prétexte ; l'ambition, le mobile ; le résultat, la révolte. L'organisation politique des protestants, qui aurait dû s'opposer au développement de cet état de choses, ne fit au contraire qu'y aider puissamment et Rohan lui-même, malgré son dévouement au parti, n'y rencontra souvent que de cruels déboires et cet indomptable orgueil de toute réunion d'hommes infatués de leur pouvoir. Le vieil instinct féodal de la noblesse supportait mal aussi le joug de cette autorité collective et sans nom ; si bien que, dans une assemblée tenue alors en Languedoc, le duc de Rohan, en butte aux invectives les plus passionnées, dut s'écrier avec colère : « Vous êtes tous des républicains et j'aimerais mieux présider une assemblée de loups qu'une assemblée de ministres. »
36. Le 8 janvier 1622, le duc de Rohan prit le titre de chef et général des églises réformées du royaume ès-provinces du Languedoc et Haute-Guienne et gouverneur de Montpellier. A partir de ce moment, il exerça un pouvoir réel, absolu, dictatorial pour ainsi dire, bien qu'il s'entourât, pour la forme, d'un conseil qu'il avait soin de choisir lui-même. Sa rigueur fut inexorable envers les catholiques ; il leur refusa le rétablissement de leur culte et le droit de sortir de la ville sans autorisation. Pour se créer des ressources, il ne craignit pas de hausser le prix des monnaies et de mettre des impôts sur toutes les villes et communautés de son parti. Trois corps d'armées se préparaient à fondre sur lui en même temps : le duc de Montmorency par les Cévennes, le duc de Guise par la Provence, le maréchal de Lesdiguières par le Vivarais. Le duc de Montmorency lui prit quatre ou cinq villes ; Lesdiguières prit les villes du Pouzin et du Baix, qui commandaient la navigation du Rhône, et laissèrent désormais passer les provisions de l'armée royale. En même temps, par ordre du roi, Lesdiguières poursuivait en secret, avec Rohan, des négociations pour la paix ; il lui en-
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voya, à cette fin, le président du Croz et un sieur Dumas ; des protestants les assassinèrent. Le duc de Rohan, de son côté, prenait, pillait, saccageait ou brûlait tous les châteaux ou villages catholiques des environs, il rasa entre autres les châteaux de Beaulieu et de Castres; démantela plusieurs petites places de ses coreligionnaires, pour ne pas éparpiller ses troupes et les épuiser à de vaines défenses. D'autre part, il approuva la démolition des églises des Cordeliers, de la Trinité, de Notre-Dame, de Saint-Benoît, de Saint-Jacques, de l'église et du couvent de Saint-Vincent, des maisons du chapitre et des maison, église et couvent des chartreux de Castres, pour employer soi-disant les matériaux à fortifier les villes. Pendant ce fouillis de petites guerres et de négociations, le roi traversait la France et venait mettre le siège devant Montpellier. Quand on réfléchit que l'armée royale, forte d'environ vingt mille hommes, en perdit plus de trois mille devant cette place; que les huguenots en perdirent, sinon plus, au moins autant, « si bien qu'il n'y avait pas dans la ville, dit l'historien du Languedoc, une seule maison qui ne fût en deuil » ; quand on pense au nombre de villes, villages et châteaux pris, repris, pillés, incendiés, détruits; aux temples abattus, aux églises démolies, on est étonné de deux choses : et de la persistance de cette révolte et de la prompte conclusion de la paix. La raison en est qu'il n'y avait plus ni armée, ni chefs ; la révolte n'était qu'un brigandage, non une guerre ; la paix fut un soulagement. D'après le duc de Rohan, la convention de paix confirma l'édit de Nantes, rétablit les deux religions, permit comme précédemment les sièges de justice et bureaux de finance, défendit les assemblées politiques, mais octroya les assemblées ecclésiastiques, comme consistoires, colloques, synodes; enfin, pour le surplus, revint aux stipulations de Nantes. Le roi avait promis de laisser Montpellier ville libre, ses franchises devaient disparaître dans le grand nivellement de la monarchie.