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54. Le lendemain, Constantin fit son entrée triomphale dans
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Rome où la joie de tous les ordres égalait la sienne. La terreur du nom de Maxence était si grande que d'abord on n'avait pas voulu ajouter loi à la nouvelle de sa mort, dans la crainte d'une redoutable vengeance si le bruit était faux et venait à se démentir. Mais le corps du tyran, qui était resté enfoncé dans la vase, ayant été trouvé et reconnu, fut porté dans la ville comme la preuve et le gage de la délivrance des Romains. Les transports d'allégresse éclatèrent alors librement; la foule avide se pressait pour contempler le visage du vainqueur tout rayonnant de gloire. «Jamais, dit l'orateur Nazarius, aucun jour depuis la fondation de Rome ne fut plus heureux que celui-ci : aucun des triomphes dont l'antiquité nous a laissé la description ne saurait entrer en comparaison avec le triomphe de Constantin. On n'a point vu marcher devant le char du vainqueur des généraux ennemis chargés de chaînes, mais toute la noblesse romaine délivrée de celles que les exactions du tyran lui avaient fait porter. On n'a point jeté de barbares au fond des cachots, mais on en a tiré les consulaires que l'avarice et la cruauté de Maxence y retenaient. Ce ne sont point les captifs étrangers qui ont fait la décoration de cette fête ; mais Rome elle-même remise en liberté. Elle n'a rien conquis sur l'ennemi ; mais elle s'est recouvrée elle-même. Elle ne s'est point enrichie d'un butin nouveau, mais elle a cessé d'être la proie d'un tyran : ce qui est le comble de la gloire, en échange de la servitude elle a repris les droits à l'empire. A la place des prisonniers de guerre que le vainqueur avait dédaigné de placer dans cette pompe, chacun substituait par la pensée une autre sorte de captifs ; on croyait voir enchaînés les monstres les plus terribles au genre humain : l'impiété domptée, la perfidie vaincue, l'audace enchaînée, la tyrannie, la fureur, la cruauté, l'orgueil et l'arrogance, la licence et la débauche, ennemis furieux dont nous avions ressenti les excès et qui frémissaient de rage de se voir dans l'impuissance de nous nuire 1. « Le combat fini, l'épée du vainqueur
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1. Voici le texte de cet éloquent passage :"!8iit pil?sng : .Vu'fti; pnst nrhrv\ con^ilnn^ ri.'r} Honi'imi ,l!uxit imjierio, cujns Ir.m effaan, tcmijMC insignes gratu'.alio aut fuerit.
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ne sortit point du fourreau : le seul acte sévère du héros chrétien fut une mesure de rigoureuse justice en même temps que de politique habile. Il cassa la milice prétorienne qui depuis deux siècles tenait en échec l'empereur et l'empire et mettait la pourpre à l'encan. Quelques mois après, une autre victoire remportée près d'Héra-clée par Licinius coûtait à Maximin Daïa l'empire et la vie. Maximin n'avait vu qu'avec peine la victoire de Constantin et son alliance avec Licinius. Il réunit donc en Syrie une armée de soixante-dix mille hommes et s'avança à grandes journées contre les forces rivales. Licinius qui les commandait en personne comptait à peine vingt mille vétérans sous ses drapeaux. La nuit qui précéda la bataille, un ange lui apparut, l'avertit de se lever et de prier le Dieu souverain avec toute son armée, lui promettant la victoire à cette condition. Licinius fit appeler son secrétaire, lui dicta une formule déprécatoire dont l'ange lui avait suggéré les paroles, et distribua cet écrit à toute son armée. Le matin de la bataille, ses soldats ayant récité trois fois cette prière se jetèrent avec confiance sur les troupes de Maximin, supérieures en nombre et les mirent en déroute. Maximin réduit à prendre la fuite s'empoisonna à Tarse, après s'être chargé l'estomac de vin et de viandes. Il mourut quelques jours après, dans des douleurs atroces. Avec lui disparaissait le dernier persécuteur de la religion chrétienne.
55. Constantin signala son avènement au souverain pouvoir dans Rome par un édit en faveur des chrétiens. II leur accordait la liberté de bâtir des églises nouvelles et les remettait en possession de celles que la persécution leur avait enlevées. Ce
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aut esse débitent. Ntilli tam lœii triumphi, quoi annatium veiustas consecratos in litteris habet. Non apsbantur guident unie currum vinctt duces, sed inceàebat so-luta nobilitas. . '• nnjecti in carecrem Burbari, sed deducti e carcere consulares. Non captivi nlieiùgenie inlroitu millium honestaverimt, sed Rama j'am libéra. Nihil ex ittiif icw , sed. seipsam recuperavit, net prœda auctior fada est, sed esse prœda rl-^w:i «c i^uo nihil adjici ad glorice magnitudinem potesi) imptrium recepit quœ servilntm sustinebat. Duci sane omnibus videbantur subacta vitiorum agmina, quœ urbem graviter obséderont. Scelus domitum, vicia perfidia, diffidens tibi audacia, et importunitas catenata, et cruenta crudelitas inani terrore fren-dtbat. Superbia atque urrogantia debellalœ, luxuries coercita, el libifo c^nslricta ntzu ferreo teiiebautur. (Nuzar., t'aneg. Comiantm. August.)
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p617 CHAP. VII. — SYNCHRONISME.
décret fut envoyé à tous les consuls et gouverneurs de provinces. Pour la première fois, depuis trois siècles, un empereur osait proclamer hautement sa sympathie pour la foi de Jésus-Christ, et pour la première fois cet acte était accueilli par un assentiment unanime. Constantin reportait aux ministres de la religion chrétienne les privilèges dont jouissaient les prêtres païens. Les clercs devaient être exempts de tous les impôts, services et charges publiques. Les pontifes devenaient des hommes considérables, investis de la confiance du souverain. C'est ainsi que se terminait définitivement le combat entre l'Église de Jésus-Christ et Rome idolâtre. Pendant trois siècles, Rome païenne avait persécuté l'Église par ses empereurs au nom de ses idoles; pendant trois siècles, l'Église souffrit et mourut dans la personne de ses martyrs. A la fin de cette lutte sanglante, Rome idolâtre voyait périr à la fois idoles et persécuteurs ; tandis que l'Église leur survivant à tous contemplait un jeune César qui ne craignait pas d'arborer sur ses drapeaux le signe jusque-là ignominieux du Christ, la croix qui sera désormais l'étendard de l'humanité régénérée (313).
56. A peine Constantin le Grand fut-il entré en vainqueur dans Rome qu'il y fit chercher le représentant d'une royauté spirituelle dont la pourpre avait été jusque-là le sang des martyrs. Il y eut dès lors deux souverainetés reconnues et proclamées dans le monde : celle du pape et celle de l'empereur ; l'une sans autre force que la promesse divine, sans autre appui que sa faiblesse, sans autres armes que sa foi; l'autre, dominatrice extérieure par le glaive, la législation, la richesse, la puissance, mais soumise à l'autorité des Pontifes dans les choses qui intéressent le domaine de la foi. Constantin, et ce fut sa grande gloire, comprit et exécuta à merveille le rôle de l'empereur chrétien qui fut depuis désigné sous le nom d'évêque du dehors. Les Donatistes, à la nouvelle de son avènement à l'empire, lui présentèrent une requête pour appuyer leur schisme de son autorité. « Nous avons recours à vous, très-excellent empereur, disaient-ils, vous qui êtes sorti d'une race juste; vous dont le père, seul entre les empereurs, n'a point sanctionné la persécution contre les chrétiens. Nous vous supplions
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de nous donner pour juges les évêques de Gaule, puisque les Gaules exemptes de la proscription n'ont point eu comme nous le malheur de compter dans leur sein de traditeurs. Faites donc juger par les évêque de Gaule les différends qui viennent de s'élever dans l'Eglise d’Afrique. Telle est l'humble requête adressée à votre justice impériale par Lucien, Narsutius, Dignus, Capito, Fidentius et les autres évêques du parti de Magorin.» La réponse de Constantin à cette indigne supplication devrait être écrite en lettres d'or. « Quoi, s'écriait-il, vous me demandez des juges, vous évêques, à moi qui suis dans le siècle, et iérarque qui attends moi-même le jugement de Jésus-Christ! » Il renvoya tous les mémoires et toutes les pièces de cette affaire au pape saint Melchiade, en y joignant la lettre suivante : « Constantin Auguste à l'évêque de Rome et Miltiade. Le clarissime Anulinus, proconsul d'Afrique, m'a transmis un dossier relatif à Cécilien, évêque de Cartilage, accusé de divers crimes par quelques-uns de ses collègues. Rien ne me semble plus désastreux que ces schismes entre diverses églises, dans une province populeuse que je voudrais voir calme et pacifique. Il me paraîtrait convenable de mander Cécilien à votre tribunal; dix évêques de son parti et dix autres de ses accusateurs comparaîtraient devant vous à Rome et vous prononceriez la sentence dé-finitive. Pour que vous puissiez avoir une ample connaissance de l’affaire, je vous adresse le dossier qu'Anulinus m'a fait parvenir. En l'étudiant, il sera facile à votre sagesse de former son jugement sur le point controversé. Vous n'ignorez pas mon respectueux attachement pour l'Église catholique. Je voudrais voir disparaître de son sein tous les germer de divisions et de luttes. Que la puissance du Dieu très-haut vous conserve de longues années1. » Pour répondre aux bienveillantes intentions de l'empereur, saint Melchiade ouvrit, le 3 octobre 313, dans l'antique palais du séna-teur Lateranus (Latran), alors habité par l'impératrice Fausta, un concile composé de dix-neuf évêques d’Italie et des Gaules. Donat se présenta en personne pour soutenir les accusations calomnieuses
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1.«r i.K. 10 m. Vi. co.. La lettre de Constantin est écrite en grec.
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p619 CHAP. VII.— SÏKCUKONISME.
que son parti ne cessait de mettre en avant contre Cécilien, l'évêque légitime de Carthage. Mais il ne réussit qu'à attirer sur lui-même la sévérité du concile. Convaincu d'avoir rebaptisé les hérétiques et d'avoir conféré l'ordination épiscopale à des tradi-teurs notoirement connus pour tels, il fut excommunié. On examina ensuite en détail les actes du conciliabule des évêques de Numidie qui, en 311, avaient condamné Cécilien. On les trouva entachés d'irrégularités, de violence et d'esprit de parti. Chacun des chefs d'accusation articulés contre Cécilien fut ensuite discuté et pesé attentivement. Aucun ne supportait un examen sérieux; ce n'était qu'un tissu d'inventions mensongères et de calomnies. La question ainsi élucidée, saint Melchiade, de l'avis unanime des évêques du concile, proclama l'innocence de Cécilien et la légitimité de son ordination. Mais, par cet esprit de haute prudence qui distingue toutes les mesures émanées du Saint-Siège, le pape ne voulut séparer de sa communion ni les évêques qui avaient condamné Cécilien, ni ceux qui avaient été envoyés à Rome pour l'accuser. Il offrit même, ajoute saint Augustin, de recevoir dans sa communion ceux qui avaient été ordonnés par Majorin, l'évêque donatiste de Carthage ; en sorte que dans tous les lieux où se trouveraient deux évêques, à la suite du schisme, celui qui aurait l'ancienneté d'ordination serait maintenu et qu'on donnerait le premier siège vacant à l'autre. Donat fut seul excepté de cette mesure de miséricorde. On le condamna comme l'auteur de tout le trouble. Il repartit pour l'Afrique, plus animé que jamais et prêt à fomenter de nouvelles discordes.
57. Le pape saint Melchiade n'en vit pas la fin. Il mourut trois mois après, le 10 janvier 314. Sa modération, sa prudence et sa charité lui valurent les éloges de saint Augustin qui s'écrie en parlant du saint pontife : «0 homme excellent ! ô vrai fils de la paix ! o vrai père du peuple chrétien ! » Il fut enterré dans le cimetière de Calliste, et transféré plus tard dans l'église de Saint-Sylvestre in capite, par saint Paul 1er. Après la célébration du concile de Latran, Constantin avait voulu que le palais consacré par cette réunion auguste devînt la propriété exclusive des souverains pon-
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p620 PONTIFICAT DE SAINT MELCHIADE (310-314).
tifes. Il en fit don au pape saint Melchiade, et ajouta à cette munificence impériale une rente annuelle, suffisante à maintenir la dignité du chef de l'Église. En mémoire de cette prise de possession solennelle, la basilique élevée sur l'emplacement du palais de Latran a conservé jusqu'à ce jour le titre et les prérogatives de métropole catholique. On lit au frontispice de Saint-Jean de Latran cette glorieuse inscription :
OMNIVM ECCLESIARVM VRBIS ET MVNDI MATER ET CAPVT.
Ainsi les pontifes romains se trouvaient dans un état d'indépendance qui leur permettait d'exercer leur ministère avec une liberté toute apostolique, pour le bien général de la société. La reconnaissance et la confiance des peuples les investirent peu à peu d'une souveraineté qui entra dans les mœurs et fut consacrée par le temps. Charlemagne complétera plus tard la noble pensée de Constantin. Le Saint-Siège, pouvoir spirituel et pacifique placé au milieu des gouvernements civils, respecté par tous et indépendant de tous, deviendra comme le modérateur suprême et l'arbitre de la chrétienté. La première époque de l'histoire de l'Église se termine avec saint Melchiade. La conversion des Césars allait changer la face du monde. « Quand après trois siècles de tortures, dit le P. Lacordaire, du haut du Monte Mario Constantin vit dans l'air le Labarum, c'était le sang des chrétiens qui avait germé dans l'ombre, qui était monté comme une rosée jusqu'au ciel et qui s'y déployait sous la forme de la croix triomphante. Notre liberté publique était le fruit d'une liberté morale sans exemple. Notre entrée au Forum des princes était le fruit d'un empire que nous avions exercé sur nous-mêmes jusqu'à la mort. On pouvait régner, après un pareil apprentissage du commandement. On pouvait couvrir la doctrine de pourpre, après tout le sang qu'elle avait porté. Ce règne ne fut pas long d'ailleurs, à supposer qu'on puisse appeler de ce nom le temps qui s'écoula entre Constantin et les Barbares, temps si plein de com-
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p621 CHAP. VII. — IDÉE GÉNÉRALE DE LA rP.EMIÉHE ÉPOQUE.
bats on la doctrine catholique ne quitta jamais un seul jour la plume et la parole 1. »
Darras tome 9 p. 25
9. Des traits de ce genre renouvelés partout sur son passage font comprendre la popularité dont le héros (Constantin) jouissait dans les Gaules. Lorsqu'au printemps de l'an 312, quittant la cité d'Arles où il avait passé l'hiver, Constantin se mit en marche à la tête de ses légions pour franchir les Alpes, les vœux de la population tout entière l'accompagnaient. Nous avons raconté précédemment cette campagne aussi rapide que glorieuse. Mais il importe de revenir sur un fait capital dont nous n'avons pu alors nous occuper que brièvement. Il s'apit de la vision de Constantin et du Labarum victorieux qu'il prit pour étendard. Le surnaturel fait ici invasion dans le domaine de l'histoire. On conçoit donc que l'événement ait pu donner lieu à une ardente polémique. Le rationalisme ne permet pas facilement à
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p26 PONTIFICAT DE SAINT SYLVESTRE I (314-335).
Dieu d'intervenir directement dans le gouvernement du monde. Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu nous accompagner jusqu'ici dans notre voyage à travers les siècles, ont eu plus d'une occasion de s'en convaincre. Selon notre coutume invariable, nous allons reproduire intégralement les témoignages et exposer, sans réticence, les objections qui se sont élevées contre le fait miraculeux. L'historien de l'Église n'a rien à dissimuler en ce genre, ou plutôt, s'il avait besoin d'habileté, la plus grande qu'il pût employer serait la franchise. Voici textuellement le récit d'Eusèbe, publié peu d'années après la mort de Constantin, et par conséquent du vivant d'un très-grand nombre de témoins oculaires : « Après avoir pacifié la Grande-Bretagne et la Gaule, dit Eusèbe, le héros jeta un regard sur l'empire romain, cette vaste agglomération de peuples divers rangés sous un même sceptre, comme un corps immense régi par une seule âme. La capitale du monde lui apparut dans l'oppression où elle gémissait pareille à une captive éplorée qui l'invitait à venir briser ses fers. Cependant il ne voulut point prendre l'initiative de sa délivrance. Il laissait ce rôle glorieux à ses collègues impériaux, plus anciens que lui et plus accrédités par leur influence et leur pouvoir 1. Mais nul d'entre eux n'était en mesure de tenter une entreprise qui venait d'échouer naguère à la honte de Galerius. Constantin résolut donc de sacrifier sa vie pour le bonheur du peuple romain. Réduit à ses propres forces il jura de mourir plutôt que de laisser Rome aux mains d'un tyran abhorré 2. Maxence, de son côté, n'épargnait rien pour se défendre. A ses crimes anciens, il en ajouta de nouveaux, les forfaits qu'il commit alors dépassèrent tout ce qu'on avait jamais vu. Sous prétexte d'opérations magiques, il faisait éventrer des femmes enceintes ou égorger des enfants nouveau-nés, afin de chercher des oracles plus sûrs dans leurs entrailles palpitantes. Tantôt c'était des lions qu'il dépeçait; tantôt il faisait évoquer les démons dans des mystères horribles, afin d'apprendre la vérité de
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1 Eusèbe fait allusion ici à Licinius et à Maximin Daïa, qui régnaient alors, le premier en Thrace, le second à Nicomédie. —2. Euseb., Vit. Constant., lib. I, cap. xxvi.
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p27 CHAP. I. — CONSTANTIN LE GRAND.
leur bouche et de conjurer les malheurs qui le menaçaient. Il se flattait d'enchaîner ainsi la victoire à ses drapeaux. Chaque jour des cruautés nouvelles épouvantaient les Romains. Je renonce à les décrire parce qu'elles dépassent toute croyance. Qu'il me suffise de noter l'horrible famine qui sévit bientôt dans la capitale du monde. Le tyran se réjouissait à la vue des milliers de victimes emportées par le fléau. Il croyait que tant de morts désarmeraient la colère des dieux 1. Constantin sentait la nécessité d'un secours plus efficace que celui de ses soldats pour combattre les prestiges et les ressources de l'art magique dont le tyran s'environnait. Il voulait s'appuyer sur une force plus grande encore que celle de son armée, il comprenait que Dieu seul donne la victoire. Mais quel Dieu invoquerait-il? Ses prédécesseurs avaient placé toute leur confiance dans le culte des idoles ; ils avaient chargé de victimes et d'offrandes les autels du polythéisme. On les avait vus, après des oracles qui leur promettaient le succès et la gloire, n'aboutir qu'à l'infortune, aux désastres et à la mort. Ces pensées agitaient l'âme du héros. Il se rappelait que son père, seul entre tous les Césars, avait abjuré les traditions idolâtriqnes, pour adorer le Dieu unique et suprême. Cette conduite avait été récompensée par une prospérité sans nuage, tandis que les autres empereurs, livrés à toutes les passions, avaient fini déplorablement leur vie, sans laisser à leurs descendants une seule des couronnes qu'ils avaient portées. Il se rappelait les expéditions de Galerius et de Sévère contre Maxence. Entreprises toutes deux sous les auspices de l'idolâtrie, la première avait échoué honteusement, la seconde avait entraîné la mort de son chef. A mesure qu'il déroulait ces souvenirs dans sa pensée, il arrivait à se convaincre que les dieux de l'empire étaient de vains fantômes et leur culte une folle superstition. Le Dieu de son père lui semblait le seul Dieu véritable. Il commença dès lors à l'invoquer, le suppliant de se manifester à lui et de lui tendre une main protectrice au milieu de tant de périls et d'angoisses. Telles étaient les préoccupations et les prières
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1. Vit. Constant., lih. I, cap. xsxvi.
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p28 POATJFICAT DE SAINT SYLVESTRE 1 (3i4-33o;.
de l'empereur quand un prodige surnaturel vint frapper ses regards. Si le récit que je vais faire m'eût été transmis par une autre bouche, il pourrait trouver des auditeurs incrédules. Mais je le tiens de l'auguste et victorieux prince lui-même. Bien des années après, quand j'eus l'honneur d'être admis dans son intimité, il me raconta le fait et m'en attesta plusieurs fois par serment l'authenticité. C'est sa narration que je vais reproduire, et bien téméraire serait celui qui oserait s'inscrire en faux contre un pareil témoin, au sujet d'un prodige que les événements survenus depuis ont d'ailleurs suffisamment confirmé. Constantin m'affirma donc qu'une après-midi, quand le soleil s'inclinait déjà sur l'horizon, il aperçut dans les airs, au-dessus de l'astre rayonnant, une croix lumineuse. Je l'ai vue de mes yeux, disait-il, et je l'atteste. Une inscription se lisait distinctement sur la croix et portait ces mots : 'Ev touto vixa : In hoc vince. « Sois vainqueur par ce signe. » Tous ceux qui accompagnaient l'empereur virent comme lui cette apparition. Je ne me souviens plus du lieu où se trouvait alors l'armée, mais elle fut témoin du prodige et l'étonnement fut au comble. Le prince lui-même, il ne faisait pas difficulté de l'avouer, resta longtemps à chercher la signification d'un événement si extraordinaire. Il était encore plongé dans ses réflexions, quand la nuit vint le surprendre. Durant son sommeil, le Christ Fils de Dieu lui apparut avec le même signe qu'il avait vu resplendir dans les airs, et lui ordonna de faire reproduire cette image sur les drapeaux, comme un gage certain de victoire. Constantin, à son réveil, fit part à ses confidents de ce qui venait de se passer. Des orfèvres furent appelés et l'empereur leur décrivit l'image qui s'était produite à ses regards. Ils en exécutèrent un modèle enrichi d'or et de diamants qui fut adopté. J'ai vu maintes fois ce symbole reproduit sur les enseignes des légions. C'était une haste allongée, revêtue d'or et munie d'une antenne transversale à l'instar de la croix. Au sommet de la haste, était fixée une couronne d'or et de pierreries. Au centre de la couronne était le monogramme du Sauveur PX, c'est-à-dire les deux premières lettres grecques du nom du Christ, le X et le P, groupées en un seul chiffre. L'empereur porta toujours depuis ce monogramme
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p629 CHAP. I. — CONSTANTIN LE GRAND.
gravé sur son casque 1. Or, à l'antenne obliquement traversée par la haste était suspendu, en guise de voile, un tissu de pourpre enrichi de pierres précieuses artistement combinées entre elles et qui éblouissaient les yeux par leur éclat. Ce voile était un carré parfait. A sa partie supérieure, était représenté en fine broderie le buste de l'empereur et celui de ses enfants. Tel était ce symbole sacré dont le héros se servit toujours depuis comme d'un signe protecteur et divin contre ses ennemis. Il faisait porter par ses légions un étendard dessiné sur ce modèle. Mais je reviens à mon sujet. Constantin, sous le charme de la vision céleste qui lui était apparue, ne voulut plus adorer d'autre Dieu que celui qui venait de se révéler si merveilleusement à son âme. Il manda des prêtres de Jésus-Christ et se fit instruire par eux des mystères de notre foi. Quel est ce Dieu qui s'est ainsi manifesté à mes regards? Leur dit-il. Que me présage le symbole qu'il a deux fois reproduit sous mes yeux? — Ils lui répondirent que le signe de la croix était le symbole de l'immortalité, le trophée de la victoire remporté sur la mort par le Verbe éternel. Ils lui apprirent l'avènement du Fils de Dieu sur la terre, lui en développèrent les motifs et l'instruisirent du mystère sublime de l'incarnation. Le prince écoutait avidement leurs paroles; la protection visible de ce Dieu qui lui était prêché remplissait son âme d'émotion et de foi. La conformité de l'ensei-gnement sacerdotal avec le sens de l'apparition céleste lui démontrait la vérité de notre religion. Dieu lui-même lui parlait; il fut docile à sa voix. Dès lors il s'appliqua sans relâche à la lecture et à la méditation des Livres saints; sous la direction des ministres de Jésus-Christ il commença à adorer le seul Dieu véritable. Dans ces sentiments qui remplissaient son âme d'une généreuse espé- rance, il poursuivit son expédition contre le tyran de Rome i. »