Espagne 8

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   37. La paix que la défaite du despotisme impérial donnait à  l’Eglise et au monde permettait enfin au Père commun des fidèles de faire pleinement sentir à tous les pays de la Chrétienté les

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1. Gull. Armor., Chron., aun. 1170. — R.g.R'j., Gest. Phil. Aug., pag. 5.

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p387  CHAP. VII. — SOLLICITUDE UNIVERSELLE DU TONTIFE ROMAIN.

 

effets de sa sollicitude. Nous venons de voir les inspirations bienfaisantes du Saint-Siège agissant, de loin, pour ainsi dire, et sans se montrer, sur la famille de France et sur les pasteurs de ce royaume, par le cardinal-légat Guillaume de Champagne. Alexandre allait bientôt envoyer dans ce pays, après la mort de Louis VII, un autre cardinal-légat, Pierre, du titre de Saint- Chrysogone, avec mission d’établir une paix juste et durable entre le nouveau roi Philippe-Auguste et le roi d’Angleterre Hemi III. Quand on étudie les quatre dernières années du règne d'Alexandre III, on est étonné de l’activité qu’il déploie, de la sûreté de coup-d’œil et de la fermeté de main avec lesquelles il dirige la barque de Pierre, après en avoir tenu le gouvernail pendant dix-huit ans au milieu des plus terribles tempêtes et à travers tant d’écueils. On se prend alors à supputer tous les bienfaits dont ces dix-huit ans de criminelle révolte de l’Empire contre le Sacerdoce ont frustré le monde, et, si l’on met d’un côté de la balance la gloire de Frédéric Barberousse, et de l’autre la responsabilité qui pèse sur sa politique, on trouve cette gloire bien légère. Au contraire, l’admiration pour Alexandre III grandissait de plus en plus. Ce fut en cette année 1179 qu’Alexandre reconnut au Portugal le titre de royaume. Alphonse avant ce temps était honoré du nom de roi par tous les princes, il se donnait lui-même ce nom ; mais les Souverains Pontifes ne le lui accordait point, comme le prouve la lettre de Lucius II. Toutefois, dès Innocent II, Alphonse avait fait hommage au Saint-Siège des territoires par lui conquis ou à conquérir sur les Sarrazins, et pris l’engagement, pour lui et pour ses héritiers, de payer tous les ans quatre onces d’or au Pape entre les mains de l’archevêque de Braga. En lui concédant le titre de roi, Alexandre voulait récompenser ses exploits militaires contre les maures et son zèle pour la propagation de la foi catholique. Pendant longtemps le Portugal sut ne pas démériter de la protection de Rome. Au siècle suivant, Innocent III et les autres pontifes romains confirmèrent

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1. Rog. aie Hoved., Annal. Any-lic., anu. llsO.

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p388 PONTIFICAT d'alexandre III (1139-1181).

 

le privilège accordé par Alexandre, et l’étendirent à tous les pays qu’avec l’aide de Dieu les rois portugais sauront conquérir, eu tant que les princes chrétiens leurs voisins ne pourraient pas faire valoir des droits antérieurs sur ces conquêtes.

 

   38. En Espagne les royaumes chrétiens touchent enfin à l’heure de leur affranchissement par une politique d’action commune contre les Maures. Les princes comprennent maintenant qu’ils n’ont pas eu de plus grands obstacles à leurs progrès que leurs propres discordes. C’était surtout entre la Castille et la Navarre qu’existaient les plus profonds dissentiments. Alexandre III par les évêques de ces deux pays ne négligea rien pour amener une paix solide. Elle fut conclue à la mi-avril 1179 entre les rois Alphonse VIII de Castille et Sanche de Navarre à des conditions également honorables pour les deux parties, et, pour donner plus de force au traité, la noblesse de chaque royaume délégua vingt- un député qui signèrent cet engagement solennel de réconciliation 2. Les intérêts des chrétiens d’au-delà des Pyrénées étaient en outre merveilleusement favorisés par des mouvements de révolte survenus au Maroc contre Yousouf, calife des Maures d’Afrique et d’Espagne. Alexandre III pour prolonger les embarras de Yousouf, fit intervenir dans la lutte Guillaume II, roi de Sicile, qui vint en aide à Capsa, chef des rebelles. Quelques historiens racontent que les troupes de Guillaume prirent dans cette expédition la fille de Yousouf, et ne la rendirent que contre la restitution des places d’Afrique enlevées aux Siciliens par le père du Calife. D’autres prétendent que c’est la flotte sicilienne qui s’empara de la fille de Yousouf, pendant qu’elle se rendait en Espagne pour y célébrer son mariage avec un roi sarrazin. Ces deux versions paraissent controuvées. Ce qui est certain, c’est qu’au commencement de 1181, Yousouf remporta sur les rebelles une victoire décisive et qu’il fit grâce a Capsa. En arrivant à Almahdia, il trouva des députés de Guillaume, avec lesquels furent

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1. Cardin, de Agiter., Collect. Cone. Hispan., ann. 1179 et seqq. — Baluz., Miscel. il. — Inxoc. Epist. 144, loi, 152, lib. i.

2. Moret. Investie/. Navarr., pag. C6S et seqq.

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p389 CHAP. VII. — SOLLICITUDE UNIVERSELLE DU PONTIFE ROMAIN.

 

entamées des négociations de paix. A la suite de ces ouvertures, le calife envoya des plénipotentiaires à Palerme, et ces pourparlers, commencés vers le mois d’avril, aboutirent à la conclusions d’une trêve de dix ans, au mois d’aoùl 1181 1.

 

Darras tome 27 p. 570

 

 V. LA PÉNINSULE HISPANIQUE.

 

   33. En 1188, Ferdinand, roi de Léon, meurt après trente-un d’un règne heureux ; il a pour successeur son fils, le pieux et vaillant Alphonse IX, que les Léonais aimaient avant son avènement et qui ne se servit de la puissance royale que pour se faire aimer davantage encore1. C’est à cette époque qu’une flotte de croisés anglais, flamands, frisons et danois allant en Palestine, était entrée dans le Tage; le roi de Portugal Sanche 1er leur persuada de combattre avec lui contre les Maures d’Espagne. Avec le secours de ce puissant renfort, Sanche s’empara de l’Algarve et puis de Sylvia, dont il changea la mosquée en une église dédiée à la Vierge et où fut établi un évêché. Cette Sylvia, qui n’est aujourd’hui qu’un hameau, était alors une place importante gardée par une nombreuse et vaillante garnison2. En 1190, l’émir-al-mouménin Yacoub, sultan des Sarrazins d’Afrique et d’Espagne, envahit avec une innombrable armée le territoire de Sanche, roi de Portugal, pour venger la mort de son père Yousouf, tué six ans auparavant au siège de Santarem, sous le règne d’Alphonse 1er de Portugal, père

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1 Luc. Tudexs., Chron.,  ann.   1188. — Tolet., Hist. Légion, vu, 23. Annal. Portugal., ann.  1188. — Rad.  de  dicet., Imag. Hist.   pag. 616. — Nasg., Chron. ann.  11S9.— Garibaius, xxxiv, 16.

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p571 CHAP. X. — LA PÉNINSULE HISPANIQUE.

 

de Sanche. Les habitants et la garnison de Sylvia, remplis d’effroi à la nouvelle de cette invasion, retinrent une partie des troupes de Richard d’Angleterre, qu’une flotte portail en Palestine en suivant le littoral de l’Océan, pour entrer dans la Méditerranée par le détroit de Gibraltar. Le roi de Portugal envoya des députés à ces pèlerins pour implorer leur secours contre les Maures, et sa demande fut exaucée. Les chrétiens toutefois ne purent pas empêcher Yacoub de reprendre Sylvia; mais, après un an de guerre, il dut se rembarquer pour l’Afrique sans avoir pu se rendre maître de Santarem, qui était le but principal de ses attaques. On peut même dire que ce fut la fortune des chrétiens qui l’emporta dans cette campagne ; les croisés anglais, par d’utiles exploits et par leurs victoires, contribuèrent à reculer les limites de la république chrétienne en Portugal, et préparèrent ainsi la délivrance des royaumes situés au-delà des Pyrénées1.

 

   34. Toutefois, l’Espagne elle-même n’était pas exempte de la contagion du césarisme : le pape Célestin III, en 1191, la première année de son Pontificat, dut s’occuper à dissoudre des mariages illégitimes entre les maisons royales de cette Péninsule. Sanche, roi de Portugal, avait donné sa fille Tarsia au roi de Galice Alphonse, et trois fils naquirent de cette union. Or les deux époux étaient cousins germains. Malgré les efforts de Clément et de Célestin pour amener une séparation, Alphonse garda Tarsia pendant cinq ans encore, au mépris de la loi divine et des prohibitions réitérées du Saint-Siège. Pendant ces cinq années, le roi de Galice resta sous le coup de l’excommunication fulminée par Célestin, qui avait en outre jeté l’interdit sur tous ses Etats. Enfin Alphonse VIII, roi de Castille, prit les armes contre lui, et après l’avoir obligé à se séparer de la fille de Sanche, il lui donna sa propre fille en mariage2. En 1194, le 27 juin, la Navarre perdit un de ses plus grands rois, Sanche VII, qui mérita le surnom de sage, que l’Histoire a ratifié.

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1. Roc. FIovkd., Annal. Anglic., pag. 060. —Crompton., Chron.ann. 1100-1101, pag. 1170. — Noweir., Chron., anu. 1190-1191. — Annal. Portugal., anu. 1190- 1191.

2. Itoc. Moved., Annal. Anglic., aun. 1191.

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p572   PONTIFICAT DE CÉLESTIN III  (H91-1198).

 

   Il avait fait le bonheur et la gloire de ses sujets pendant quarante-sept ans et demi de règne. Il eut pour successeur son fils Sanche-le-Fort1. Vers la fin de cette année 1194, Alphonse VIII de Castille, par le conseil et à l’instigation de Martin, archevêque de Tolède, déclara la guerre aux Maures. L’archevêque Martin, à la tête de l’armée chrétienne, promena ses armes victorieuses dans toute l’Andalousie, et poursuivit les Maures avec tant de vigueur et de succès, qu’ils se virent contraints d’appeler à leur secours le sultan de Maroc, Yacoub, chef des Almohades d’Afrique et d’Espagne. C’était d’ailleurs ce que désirait le roi de Castille, plein du noble désir de se mesurer avec ce sultan, que ses exploits avaient rendu célèbre dans le monde entier. Craignant même qu’il ne vînt pas à l’appel des Maures, il lui fit porter à Maroc une lettre de défi, qu’Albfarage nous a conservée. Cette provocation exaspéra Yacouh, qui passa aussitôt le détroit avec une puissante armée2.

 

   35. Les premiers engagements furent défavorables aux chrétiens. Alphonse VIII, malgré cela, réunit tout ce qu’il put lever de forces, et tenta la fortune d’une bataille décisive à Alarcon, près de Ca- latrava. C’était le 18 juillet 1195. Depuis le roi jusqu’au dernier soldat, tout le monde se surpassa dans cette journée. Mais plus les chrétiens abattaient d’infidèles, plus le nombre des infidèles semblait augmenter. Alphonse cependant ne pouvait se résigner à leur abandonner la victoire ; il fallut que quelques fidèles chevaliers lui fissent violence pour l’arracher au trépas qu’il cherchait. Telle était la division qui régnait alors parmi les chrétiens d’Espagne, et ce désastre ruina tellement toutes leurs ressources, qu’au lieu de quelques places qu’il conquit, Yacoub aurait pu facilement se rendre maître de toute la Péninsule, comme le firent autrefois Tarik etMuza. Il commit la faute de laisser au roi de Castille le temps d’organiser une défense désespérée. Au lieu de poursuivre le cours de ses victoires, pour des motifs sur lesquels le silence absolu de l’histoire ne nous permet pas de hasarder des conjectures, il accorda tout-à-

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1    Garibai., Compend. Historial., xxiv, 14. — OrEKART.. JVoft*. Gascon.,pa|
Libr. Foror. Navar., ann. 1194. —
Moret. Investigat. Naiar.

2    Ncto-eir.. Chron., ann. 11!H. — Abclfar., liist. Arab. pag. 277.

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p573 CHAP. X. — LA PÉNINSULE HISPANIQUE.

 

coup à Alphonse une trêve jusqu’à la Pentecôte de l’année suivante. Le vaincu d’Alarcon vint demander à la France les moyens de tenter la revanche. Michel, légat du Saint-Siège dans la Narbonnaise, réunit un concile à Montpellier, et y prêcha la croisade contre les Maures, au mois de décembre ; puis il suivit Alphonse au-delà des Pyrénées, au nom de Célestin III, pour y relever par sa présence et au moyen des bénédictions apostoliques les courages abattus1. Ces préparatifs ne purent se faire sans que la nouvelle en arrivât aux oreilles de Yacoub. Le sultan les regarda comme une rupture de la trêve, et jugea sage de ne pas en attendre l’expiration. Dès le mois de février 1190, après avoir traversé l’Espagne sarrazine à marches forcées, il vint mettre le siège devant Tolède. Les chrétiens ne s’attendaient pas à tant de promptitude dans l’attaque. Ils se défendirent pourtant avec autant d’énergie et de bravoure que de bonheur : l’ennemi dut reconnaître l’inutilité de ses efforts et s’éloigner de leurs murailles. Yacoub ne réussit pas mieux dans les sièges de Matrito, Cuença et Alcala, dont il ne put se rendre maître. La seule ville de Placentia, qu’Alphonse avait fondée depuis peu, fut prise et livrée au pillage ; mais les Sarrazins ne la conservèrent pas longtemps, et vers l’an 1200 elle fut restaurée par les chrétiens, embellie et fortifiée mieux que jamais. Malheureusement, la discorde s’était mise entre les rois de la Péninsule : Léon et la Navarre avaient pris les armes contre la Castille. Pour faire face à ce pressant danger, Alphonse VIII fut obligé de demander la paix à Yacoub. Il l’obtint d’autant plus facilement que le sultan avait reçu la nouvelle d’une insurrection en Afrique, suscitée par un certain Tahia. Une trêve fut conclue, et Yacoub regagna le Maroc dans le mois de décembre 1496 2.

 

   36. Cette même année était mort à Perpignan, le jeudi 23 avril, Alphonse, roi d’Aragon, comte de Barcelone et de Provence. Au commencement de l’année, lorsque des divisions étaient nées entre

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1. Noweir., Chron., ann. 119o. — Roder., vu, 29. — Labbe., Concil, loin, x, pag. 179G. — Godefr., rjoonaeh. S. Pantnl, ad colon...

2. Nowbir., Chron., ann. 1190. — .Mohet., Investigat. Ncwar., pag. 075. -Roder., vu, 3Q. — Anonym., Hist. Placentin., II, 8,

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p574   PONTIFICAT DE CÉLF.STIN       III (1191-1198).

 

les rois d’Espagne, à la nouvelle que certains d’entre eux avaient fait alliance avec les Sarrazins contre le roi de Castille, le pape Célestin s’était ému des conséquences funestes qu’un tel état de choses pouvait avoir pour la cause chrétienne. Il avait envoyé l’ordre aux rois de marcher tous contre les infidèles et de suspendre leurs querelles jusqu'à ce que ces derniers eussent été repoussés, menaçant en outre de l’anathème quiconque ferait alliance avec les ennemis de la Croix. Alphonse d’Aragon, qu’animait le zèle du bien, invita chaque prince individuellement à faire avec lui un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il espérait qu’après les avoir ainsi tous réunis à leur insu, il les amènerait sans peine à l’abjuration de leurs discordes, et à l’exécution des ordres du Saint-Siège contre les Sarrazins. Il fut accueilli partout, tant par les rois que par les grands, avec honneur et bienveillance. Il réussit même auprès de plusieurs dans son œuvre de pacification ; mais nous savons que Léon et la Navarre fermèrent l’oreille à ses sages conseils, et persistèrent dans leur dessein de vider par les armes leurs différends avec la Castille. Au retour de ce pèlerinage, le roi d’Aragon se rendit à Perpignan, où devait avoir lieu une cour solennelle de tous les princes et barons du comté de Provence, qu’il se proposait d’enrôler dans la croisade contre Yacoub. C’est au milieu des soins de cette pieuse entreprise que la mort le surprit. Pierre, son premier-né, eut le royaume d’Aragon, et le comté de Barcelone et de Roussillon ; Alphonse, son autre fils, eut pour sa part la Provence, et c’est ainsi que cette dernière fut de nouveau séparée du comté de Barcelone1.


   37. A peine sur le trône, Pierre lança un édit contre les hérétiques, qui faisaient des progrès alarmants dans ses Etats. «Fidèle imitateur de la foi de nos ancêtres, dit-il, et soumis humblement aux canons de la très-Sainte-Eglise Romaine, qui excluent les hérétiques de la société de Dieu, de la sainte Eglise et de tous les catholiques, qui décrètent de plus qu’on les doit condamner et poursuivre en tous lieux, nous ordonnons que les Vaudois, com-

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1. Gaeib.. Compend. historial., SxS», 3. - A*w«., Gest. Comt. Barcinon., 22.

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p575 CHAP. X. — LA PÉNINSULE DISPANIQUE.

 

munément appelés Sabottés, et qui se donnent eux-mêmes le nom de Pauvres de Lyon, ainsi que tous les autres hérétiques frappés d’anathème par l’Église et dont on ne connaît ni le nombre ni les noms, sortent et fuient immédiatement et sans retour de tout notre royaume, comme étant des adversaires de la croix de Jésus-Christ, des violateurs de la foi chrétienne, nos ennemis et les ennemis publics de notre royaume, etc. » Cette charte est de 11971. Et c’est ce même Pierre d’Aragon qui sera tué en 1212 à la bataille de Muret, en combattant pour les Albigeois contre les Croisés. Mais il avait été très-orthodoxe jusques-là ; il ne se joignit aux hérétiques que pour venir en aide aux sœurs du comte de Toulouse. Il commit la faute de ne vouloir pas obéir au légat Apostolique, qui lui ordonnait de ne pas faire cause commune avec ces impies2. Les Vaudois, qui voulaient être ainsi nommés pour signifier leur exil ici-bas dans la vallée des larmes, s’étaient multipliés en Espagne sous le nom de Sabottés ou Ensabottés, parce qu’ils affectaient de ne porter que la chaussure de bois appelée sabots, qu’ils ornaient d’un signe tout particulier pour se reconnaître entre eux. L’archevêque de Tarragone avait fait les plus louables efforts pour empêcher cette propagation occulte de l’erreur dans sa province. Il fut victime de son zèle et tomba sous le poignard d’assassins que les interdits de Célestin III ne purent atteindre. L’insistance de l’Église, toutes les fois qu’il s’agissait d’expéditions contre les Maures, à menacer de l’anathème quiconque pactiserait avec eux, montre clairement que les hérétiques entretenaient de perfides relations avec les ennemis de la Croix.

 

   38. Les musulmans d’Espagne et du Maroc étaient alors à l’apogée de leur civilisation ; pour faire oublier aux peuples qu’ils avaient asservis la perte de toutes les libertés, ils favorisaient le développement des sciences et des arts, et d’une manière plus particulière de ceux qui ont en vue le bien-être matériel. Leurs écoles étaient les plus belles du monde ; on y venait des plus lointains

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1.        Baluz., in Append. Marc. Ilisp., nnm. 487. —  Fsancisc. I'eGXa, Direct. In-quisii. II. — Us?er., île christ, liccles. succès, et stal., S, il. 47 et Si'ij.

2.         Anonïm., Gest. coiuit. liurcinon.,23.

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p576   PONTIFICAT DE CÉLESTIN III (1191-1198).

 

pays suivre les leçons de professeurs tels qu’Averrhoès. Nous apprécierons l’homme et le philosophe quand nous aborderons les œuvres de Thomas d’Aquin. Averrhoès était né à Cordoue et mourut, au mois d’août 1206, sous le règne de Mahomet Annazor, à Maroc, où lui fut élevée une tombe princière près de la porte des Corroyeurs. Sa renommée fut si grande que Melchior Canus, qui vécut au seizième siècle, écrivait ceci : « Durant les trois derniers siècles, Averrhoès a été l’oracle des écoles, surtout en Italie, ce qui perpétua le règne de beaucoup d’erreurs, et entretint l’ardeur inutile qu’on mit à étudier ses livres avec autant de zèle que s’il se fût agi des lettres sacrées elles-mêmes1. » Cette renaissance des lettres, des sciences et des arts profanes chez les Musulmans occidentaux, au moment où les rivalités jalouses des rois et des princes chrétiens semblaient devoir ramener en Europe les mœurs et l’ignorance des temps barbares, aurait infailliblement produit de désastreuses conséquences pour le Catholicisme, si les portes de l’enfer pouvaient prévaloir contre lui. Mais ce brillant édifice bâti sur le sable de l’erreur s’écroula tout-à-coup sous un souffle de la Providence. Au commencement de 1198, la mort frappera ce Yacoub Almanzor, à qui le zèle de la justice et de la religion du Coran avaient valu un nom si glorieux. Il eut pour successeur son fils Mahomet, surnommé Annazor Ledinillah, c’est-à-dire défenseur de la loi de Dieu. La victoire sourit aux débuts de son règne.

 

   39. Les indigènes opprimés et quelques émirs factieux s’étaient soulevés sous la conduite de Tahia. Dans les premiers jours de mars de l’an 1200, Annazor, après avoir remporté sur eux plusieurs avantages, les mit en si complète déroute, qu’ils furent chassés tant de l’Afrique mineure que de la Mauritanie, et ne trouvèrent de refuge que dans les montagnes inaccessibles de l’Atlas. Enflé d’orgueil par ce succès, Annazor résolut d’ancantir le nom des Chrétiens en Espagne. Alphonse VIII de Castille, Pierre d’Aragon

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1.  Usser., Direct. Inquisit.. pars. II, num. i, ex Nicol. Eymeric. — Earadd. Bethun. Antichœr. contra Valdens., 25; Bibliot. Patr. edit. Lugdun., pag. 1525. — Melch. Cas., x, 5. — Joan. Leo Afric., de Vir. Arab, illustr. — Nicol. Anton., Bibliot. Arabico-Hispanic., pag. 260 et seqq.

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p577 CHAP. X. — FORGE D’EXPANSION ET DE RÉSISTANCE.

 

et Sanche de Navarre réunirent leurs forces contre lui. Après plusieurs campagnes menées avec des chances diverses, une bataille décisive eut lieu près d’Ubeda, sur les confins de la Nouvelle-Castille. Les Sarrazins et leur Sultan y furent vaincus et mis en déroute. Leur désastre amena la fin, en Espagne, de ce puissant empire auquel avaient commandé les califes Omar, Yousouf, Yacoub Almanzor et Mahomet Annazor Ledinillah. L’Espagne sarrazine s’affranchit du joug des Almohades et se sépara de l’Afrique. Dans la suite, les princes maures indépendants de la Péninsule ne formant plus un même corps de nation et chacun d’eux se gouvernant à sa guise, il fut plus facile aux Chrétiens de vaincre un à un et de conquérir successivement leurs faibles royaumes1. On peut donc affirmer que le mouvement de la troisième croisade se prolongea jusqu’en l’annce 1212 en Espagne, et qu’il y produisit les plus heureux résultats, puisqu’il aboutit à la dislocation de l’empire des Almohades.

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