L’ontologisme

Darras tome 42 p. 312

 

22. Ces rigueurs n'étonneront pas les sages. L'ontologisme est une erreur noble, séduisante et spécieuse; il s'était répandu comme une nouvelle gnose, infectait les séminaires et les écoles cléricales. Les ontologistes se proposaient de refaire à neuf tout l'édifice de la scolaslique. Bucer avait dit : « Otez Thomas et je dissiperai l'Eglise; » eux, ils écartaient non seulement l'Ange de l'École, mais Scot, Suarez, Vasquez; tous les grands théolo­giens devaient être remplacés par Gioberti et la lumière éblouis­sante de la vision ontologique suffisait à tout. La prétention de se frayer une voie nouvelle, inconnue à l'antiquité, produisait, dans les esprits, un certain dualisme pratique: de là, un certain affaiblissement de la foi, une tendance à faire moins de cas du principe d'autorité, une nécessité instinctive de tout appeler au tribunal de la raison individuelle. Ce même système, dans les séminaires, tendait à exciter, au détriment de la raison, toutes les fantaisies de l'imagination. Les élèves les plus faibles pas­saient à l'état d'illuminés, qui, pleins de leur vaine science et en­flés d'orgueil, ne voulaient soumettre leur esprit à aucune règle, ni recevoir aucune direction. Un vague subjectivisme allait

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devenir la règle, unique et suprême, du vrai, du beau et du bien. Mais quelqu'un veillait. On demanda donc à la sainte Église Romaine, si l'on pouvait, en sécurité de conscience, enseigner les propositions suivantes:

 

1° La connaissance immédiate de Dieu, au moins habituelle, est essentielle à l'intellect humain, en sorte que sans elle il ne puisse rien comprendre, car c'est la lumière intellectuelle même.

 

2° Cet être, que nous comprenons en tout et sans lequel nous ne comprenons rien est l'être divin.

 

3° Les Universaux à parte rei ne se distinguent pas réelle­ment de Dieu.

 

4° La connaissance innée de Dieu, connu comme être simple­ment, implique éminemment toute autre connaissance, en sorte que par elle nous connaissons implicitement tout être, sous tout rapport où il est connaissable.

 

5° Toutes les autres idées ne sont que des modifications de l'idée par laquelle Dieu est connu simplement comme être.

 

6° Les choses créées sont en Dieu comme la partie dans le tout, non pas dans le tout formel, mais dans un tout infini, très simple, qu'il met hors de soi comme parties de soi, mais sans division ni diminution de lui-même.

 

7° On peut ainsi expliquer la création : Dieu, par l'acte spécial, par lequel il se comprend et veut comme distinct d'une créature déterminée, produit la créature.

 

La Congrégation générale tenue à la Minerve, déclara qu'on ne pouvait enseigner ces propositions. Cette déclaration tomba comme un coup de foudre sur le camp ontologiste, la confusion se mit dans les rangs; les plus sincères abandonnèrent inconti­nent la nouvelle école. Un professeur de Louvain, Casimir Ubaghs, pour éluder la sentence pontificale et changer le ca­ractère de la condamnation, tenta avec art un mouvement tour­nant. D'après lui, ces propositions interdites appartenaient aux panthéistes allemands. La Civilta cattolîca lui prouva péremp­toirement que ces propositions tombaient sur le seul ontolo-

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gisme ; qu'elles étaient désignées à Rome sous cette rubrique. Les explications tortueuses d'Ubaglis ne lui portèrent pas bon­heur. Après plusieurs avertissements charitables d'avoir à corri­ger ses livres, il encourut finalement une sentence qui les proscri­vait. Cette sentence, rendue par l'Inquisition et l'Index réunis, fut approuvée par le Pape, en 1866 et communiquée officiellement à l'archevêque de Malines, par le cardinal Patrizzi.

 

Un autre professeur, le sulpicien Branchereau, fidèle aux tra­ditions particularisles de la Compagnie, avait composé une phi­losophie de Clermont. Cet ouvrage était la première tentative d'un enseignement philosophique dans le sens de l'ontologisme; Gioberti servait de phare pour guider la jeunesse cléricale dans ses premiers pas vers la science sacrée, et saint Thomas, l'in­carnation de la scolastique, longtemps mal vu à Saint-Sulpice devait disparaître devant le frivole et prétentieux Piémontais. Cet essai malheureux avait, grâce au crédit et à la puissance de Saint-Sulpice, attiré l'attention publique, et déjà les professeurs chez lesquels l'imagination dominait la raison, se hâtaient de propager la doctrine nouvelle, comme la plus sublime expres­sion de la sagesse humaine. La Philosophie de Clermont, avec le Saggio teoretico de Gioberti et quelques opuscules de Rosmini, constituaient presque toute la bibliothèque philosophique des professeurs ontologistes. Le professeur Branchereau, en passe de donner, de son livre, une nouvelle édition, en tira quinze thèses qu'il soumit à l'Inquisition Romaine. Le tribunal, examen fait, répondit que ces thèses des ontologistes croyants, avaient été réellement atteintes par la sentence de 1861. L'auteur se soumit, comme il le devait, et supprima son livre.

 

Un professeur de l'école des Carmes, Flavien Hugonin, avait figuré parmi les plus chauds et les plus habiles propagateurs de l'ontologisme; il avait même publié, pour l'exposition et la dé­fense de cette erreur, avec un esprit peu sûr de lui-même, un ouvrage volumineux, qui était devenu l'une des sources de l'ontologisme français. Dans cet écrit, l'auteur se flattait, sans lui en imposer la solidarité, d'avoir reproduit l'enseignement de

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Saint-Sulpice, et notamment les doctrines du professeur Baudry. Baudry avait dépassé de beaucoup l'ontologisme, et était, selon nous, tombé dans le panthéisme. Dans les Pensées chrétiennes sur le cœur de Jésus, par exemple, il avait dit, page 2: « Le cœur de Jésus est le cœur de mon Dieu; le cœur de Jésus est aussi mon cœur, puisqu'il est ma nature; Pag. 16 : « Votre cœur, ô Jésus, réalité des réalités, substance primitive de l'être et de la vie des créatures (dans l'ordre surnaturel surtout), n'a-t-il pas été placé, par le Père, comme le centre et le foyer de la vie ? » Pag. 19: « 0 mon Jésus, n'est-ce pas votre cœur que je con­temple dans les cycles des cieux et dans les mouvements de la terre; dans la forme des globes célestes et dans la vie terrestre de la créature; dans l'ange et dans le grain de sable; dans ce qui vit et dans ce qui se meut; dans ce qui est et dans ce qui n'est pas! » Pag. 22 : « L'âme sainte, l'Église, Marie, sont des expressions excellentes, quoique imparfaites, du sein de Dieu. (Quel style!) Comme lui, elles conçoivent et portent en elles, le Verbe du Père, le vrai, le Saint, l'éternel Pontife, le roi des siècles, le maître souverain des mondes. » Le professeur des Carmes n'avait pas donné dans ce galimatias plus que suspect; mais enfin il avait été proposé pour l'épiscopat à l'époque où Baroche se flattait, en pleine chambre, de ne proposer la crosse qu'aux gallicans les plus endurcis, en quoi, sans doute, il se trompa quelquefois. Mais Rome ne voulait pas ratifier tout d'abord le choix du gouvernement, et pour recevoir la mitre, l'ontologiste dut, le 13 Octobre 1863, signer purement et simplement une rétractation ! Le traditionalisme et l'ontologisme de Louvain sont allés depuis s'engouffrer dans ce libéralisme sot et mal­faisant qui menace la foi, les mœurs et l'indépendance de la Belgique.

 

Au concile du Vatican, les cardinaux Riario Sforza et Joachim Pecci, pour achever la déroute de l'ontologisme, présentèrent un postulatum. Dans ce document ils rappellent que le Concile de Vienne a condamné les Bégards, coupables à ses yeux pour avoir dit que Dieu pouvait être vu par l'âme sans lumière de gloire;

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que le concile n'avait pas fait de distinction entre la substance et l'essence, entre l'essence et les attributs, entre la lumière claire et la lumière obscure; que la connaissance immédiate et directe de Dieu n'est pas naturelle à l'homme, mais surnaturelle; que dire le contraire c'est déroger à la foi, s'opposer à la doctrine connue des scolastiques et des théologiens; que cet ontologisme ouvre la voie au rationalisme, à l'éclectisme et au panthéisme. Depuis l'ontologisme a été victorieusement réfuté par les Pères Liberatore, Lepidi, Kleutgen, Zigliara. On a voulu distinguer entre l'ontologisine de Malebranche, de Fénelon, de Fabre, d'Ubaghs, du chanoine Mora, du P. Itomano. Qu'il suffise de savoir que l'ontologisine est une erreur condamnée et que sa réprobation est un service rendu aux âmes, et aux études, à l'Église et à la société civile, qui n'a déjà que trop de vision­naires.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon