Darras tome 5 p. 532
73. Trente ans avant Tertullien, vers 170, saint Irénée, successeur de saint Pothin sur le siège de Lyon, au milieu même de ces Gaules, dont l'origine chrétienne pour leurs autres Églises ne remonterait, dit-on, qu'à l'an 250 de notre ère, écrivait les paroles suivantes : «Au milieu de la diversité des idiomes qui se partagent le monde, la tradition chrétienne a conservé son unité. Les Églises qui ont été fondées en Germanie n'ont pas une croyance ni une tradition différentes de celles qui existent chez les Ibères, de celles qui existent chez les Celtes, de celles qui existent en Orient, de celles qui existent en Egypte, de celles qui existent en Lybie, de celles qui existent en Italie, le centre du monde2. » De bonne foi, ces paroles signifient-elles qu'au temps de saint Irénée, il n'existait chez les Celtes, ou Gaulois, qu'une seule Église, celle de Lyon; et que, des rives du Rhône à celles du Rhin, la foi, laissant dans l'ombre toutes les contrées comprises dans cet intervalle, se fût
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tarum , et quœ enumernre non possumus. (Tertull., Adv. Jud., cap. vil ; Patrol. grœc, tom. II, col. 610.)
1..... penilus toto divisos orbe Britannos.
2. Kal yàp aï v-a^à tôv y.ôsjiov SiaJ.EXTOi àvôpoiot, à).V ï] oJvauuç -rîjç TcapaSôueu); [iîa xaî fj ccjt?|. Ka! ovhe ai tv rep^a-naiç tSpojie'vai Ey.x).7;<j£ai âXXco; TOTiKTTeOxatjiv, il â).).wç xapaSi8ôa<jiv ôute èv Taï; 'lër^i'aiç, ôuTe èv Ke).Toïç, oure v.atà Ta; àvatoXâî, 6ut6 ii 'AiyÛTCTij}, ôute èv Aiêû'ij, ô'jte ai xatà |jiaa toO v.ô^fio'j îôf'Juivai.(S. Iren., Conlra hœres., lib. I, cap. XV; Patrol. grcec, tom. Vil, col. 652. 553.)
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p533 CHAP. II. — LA FOI DANS LES GAULES.
établie chez les Germains, n'ayant fait qu'une seule conquête sur notre territoire, celle de Lyon sans plus? Voici d'ailleurs un fait positif, qui démontre invinciblement l'existence de plusieurs Églises dans les Gaules, à l'époque de saint Irénée. On sait que ce grand évêque prit une part active à la discussion soulevée, sous le pontificat du pape saint Victor Ier, relativement au jour où l'on devait célébrer la fête de Pâques. Eusèbe nous a transmis l'histoire de ce débat solennel, où la tradition du siège apostolique s'affirma avec tant de netteté, au milieu des divergences particulières, et finit par triompher des plus vives résistances. Dans toutes les provinces de l'empire romain, les conciles s'assemblèrent à ce sujet. Leurs lettres synodales, adressées au Souverain Pontife, existaient encore, au temps d'Eusèbe. Outre celles des évêques de Palestine présidés par Théophile de Césarée et Narcisse de Jérusalem ; du synode romain, présidé par Victor, « nous avons encore, dit Eusèbe, les lettres des évêques du Pont, dont la présidence fut déférée à Palma, le plus âgé d'entre eux; et la lettre des Eglises de Gaule, présidées par Irénée1. » Et pour qu'il ne puisse rester même l'ombre d'un doute sur ce point, Eusèbe y revient encore quelques pages plus loin, et donne l'analyse et un extrait assez étendu de cette dernière lettre2. « Irénée, dit-il, dans la lettre qu'il écrit au nom de ses frères les évêques de Gaule, dont il présidait la réunion, convient qu'il faut célébrer la fête de Pâques le dimanche, mais il avertit respectueusement Victor que le fait d'une divergence sur ce point ne serait pas suffisant pour retrancher de la communion les Églises dissidentes, qui suivent la coutume traditionnelle de leurs pères dans la foi. » — «Je sais, dit le P. Sirmond, qu'il y eut dans les Gaules des
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1 Répétai 8' etaeri vûv twv xatà IIôvtov êmuxÔTrav fpa<fr\, wv IIcD,iJ.aç ci; âpyoïiô-iOito; TipouTeraxTO, xal tûv xaTà TaM.ïav Se irapoixiûv, âç 'Eipv)vaïoç èraaxânsi. (Euseb., Hist. eccles., lib. V, cap. xxm ; Patroï. grœc, loin. XX, col. 592, 493.)
2. 'Ev ol; xa'i à 'Eipv]vaïoç èx upofjwTCO'j wv riysito y.aTà rrçv TaW.ïav àSe).fwv Ima-TEi'Xa;, xapt'fJTatai [ibi t'a ôeïv h [iôvy] tïj Trjç Kupioodi; ïljjispa tô TTJ; toO Kupîou àvaatctusai; èmiù.iZnt)*j.i iiucrripiav . Tto f£ [ir-,v Bî/.Topi Ttpoiïixovrcûç ('.>; |j.ïi àitoxÔTcroi ê).aç 5Exx).r)GÎa<; QtoJ àpxaîov iOav; itapaSooiv imxrfioûaai. (Euseb., Hist. eccles., lib. V, cap. xxiv; Patrol. Int., tom. XX, col. 497, 500.
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p534 PONTIFICAT DE SAINT PIERIIE (33-66).
conciles antérieurs au siècle de Constantin. Deux, en particulier, se tinrent à Lyon, sous l'épiscopat de saint Irénée. Le premier, qui condamna les hérésies de Valentin et de Marcion, se composa, suivant la tradition, de douze évêques : treize assistèrent au second, qui décréta, contre les Quartodécimans1, que la fête de Pâques devait être célébrée le dimanche 1. »
Nous n'ajouterons rien à l'évidence que de pareils témoignages portent d'eux-mêmes dans les esprits les plus prévenus. La conclusion que nous pourrions en tirer se formule naturellement pour tous les lecteurs. Si saint Irénée a présidé à Lyon un concile de treize évêques des Gaules, il y avait donc, dans les Gaules, de son temps, au moins treize évêques, en supposant, ce qui n'est nullement vraisemblable, que tous les évêques des Gaules, sans-exception, aient assisté à ce concile. Or, saint Irénée présidait cette illustre assemblée vers l'an 188. Nous sommes bien loin de l'an 250, auquel on veut reculer la prédication de la foi dans les Gaules !
76. Un siècle avant la naissance de saint Grégoire de Tours, en l'an 450, quand le grand pape saint Léon inclinait, sous la majesté du successeur de saint Pierre, la formidable puissance d'Attila, dix-sept évêques de la province d'Arles, réunis en concile, adressaient au Souverain Pontife une lettre synodale, où ils exposaient les titres et les privilèges de leur métropole, attaqués par l'Église de Vienne. « C'est un fait de notoriété publique, dans toutes les provinces des Gaules, disent-ils, et qui n'est point ignoré par l'auguste et sainte Église romaine (sacrosanctœ Ecclesiœ romanae) que, la première sur le sol Gaulois, la cité d'Arles a eu l'honneur de recevoir dans ses murs le prêtre saint Trophime, envoyé par le bienheureux apôtre Pierre ; et que, de là, le don de la foi et de la religion de Jésus-Christ s'est répandu peu à peu sur les autres contrées des Gaules 2.»
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1 Non eram neacius antiquiores alias Galliœ synodos memorari, alque in in's Lugdunemes duas S. Irenœi episcopi; quarum in altéra, quam episenporum XII fuisse tradunl„ Valentini, Marcionis el aliorum hœreses damnarit; in altéra cum episcopis XIII, Pascha die dominico celebrandum adversus quartodecimanos decrevit. (Sirniond, Concilia anliqua Galliœ, Prœfatio.)
2. Omnibus etenim regionibus Gallicams notum est, sednec sacrosanctœ Ecclesiœ
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p535 CHAP. II. — LA FOI BANS LES GAULES.
Il y a lieu de s'étonner qu'un témoignage aussi solennel, exprimé par un concile des Gaules, antérieur de plus de cent ans aux paroles hésitantes et mal définies de saint Grégoire de Tours, n'ait pas obtenu plus de crédit, près des adversaires de la tradition. Dès l’an 417, le pape Zozime avait dit : « On ne doit, sous aucun prétexte, déroger à l'antique privilège de la ville métropolitaine d'Arles. C'est à elle la première que fut envoyé, de ce siège, le grand pontife Trophime, et, de cette source, les ruisseaux de la foi se répandirent pour arroser toutes les Gaules 1. »
77. Saint Pierre envoie Trophime dans les Gaules. Saint Paul y fait passer plus tard un de ses disciples. « Crescent, l'un des disciples de saint Paul, écrit Eusèbe de Césarée, fut envoyé dans les Gaules, comme saint Paul l'atteste lui-même 2. » Sophrone, son livre : De Scriptoribus ecclesiasticis, affirme le même fait. Crescent, dit-il, prêcha l'Evangile dans les Gaules, et y eut son tombeau3. » La Chronique d'Alexandrie enregistre aussi cet événement : « Crescent, dit-elle, après avoir prêché l'Évangile dans les Gaules, mourut sous Néron, et reçut la sépulture en ce pays 4. » Saint Épiphane enregistre le même fait : « Saint Paul, dit-il, dans la seconde Épître à Timothée, iv, 10, atteste que Crescent est passé
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rornanœ hahetur incognilum, quod, primainter Gallias, Arelntensiscivitasmissum a beniissimo Petro apostolo, tanctum Tropliimum habere rneruit sacerdotem, et exinde aliis paulatim regionibus Gallinrum rionutn fidei et religionis infusum. (S. Léo, Epist. lxv; falrol. Int., tom. L1V, 880, 881.)
1. Sane quoniam metropolilanœ Arelatensium urbi vêtus privilegium minime de-roganjum est, ad qnam primurn, ex hâc sede, Trophimus, suinmus artistes, ex cujus fonte totîe Gallias fidei rivulos acceperunt, directus est. (Sirmond, Concil. antiq. Galliœ, 1623, tom. 1, pag. 42, 43.)
2. Twv êè >,om(rw àxo).ov9wv toû IlaûJ.ov, Kpiaxviç (lèv É7tl Tac FaWlat; <TTei>,à(iEVo; W aùtoO etapTupEitat *. (Euseb., Hist. eccles., lib. III, cap. IV; Patrol. grœe., tom. XX, col. 230.)
3. Crescens m Galliis Evangelium prœdicavit, et ibi sepuhut est. (Sophron., lib. de Scriptor. ecclenast.)
4. Kpfiaxr,; xvjpOÇctç to EuayyÉ),iov toî Kvplou ^[iCv 'Ir,ioû XpurTOÎ Iv ToWEa'.: èi:i NÉpiovo; ÔTroOvritjxei, xaî Ixeïse 8écitT£Tat. [Chronicon pascltale, alias Alexandrinum, Olympiade CCXX ; Patrol. grœc, tom. XC1I, col. 809.)
*Locus Pauli <x$tat in posteriore Epistolâ ad Timotheum II, cap. iv, 10. (Nota lleurici Valcsii.)
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p536 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
dans les Gaules, car ce n'est point la Galatie qu'il faut lire, en cet endroit, comme il a plu à quelques-uns de l'interpréter faussement, mais la Gaule1. » Théodoret, dans son Commentaire sur le même passage, nous enseigne aussi que Crescent est venu dans les Gaules. « Par la leçon vulgaire de Galatie, dit-il, il faut entendre la Gaule, ainsi nommée par l'antiquité, et même par les païens de nos jours2? Et si l'on osait prétendre que Interprétation de saint Épiphane est fausse; que l'interprétation de Théodoret est fausse; nous demanderions pourquoi Eusèbe, pourquoi saint Epiphane, pourquoi Théodoret ont songé à cette extension du texte de saint Paul, sinon parce que, de leur temps, il était de notoriété universelle que Crescent avait évangélisé les Gaules? Or, leur temps était, de deux et trois siècles, antérieur à celui de saint Grégoire de Tours? Nous demanderons, en outre, comment il put s'établir sur ce point une pareille unanimité entre Eusèbe de Césarée, Sophrone de Jérusalem, le chroniqueur d'Alexandrie, Epiphane de Salamine Théodoret de Cyr, écrivains d'époques, de patries, de préoccupations diverses ? Ils n'avaient aucun intérêt à grandir l'origine catholique des Gaules. C'est un pays qu'ils ne virent jamais. Sous le ciel de l'Orient, où s'écoula leur vie, ils ne pouvaient connaître que de nom cette contrée lointaine. La langue grecque qu'ils parlaient les éloignait de la connaissance plus intime des races de l'Occident. Cependant ils désignent clairement cette terre étrangère; ils l'ont tellement présente à l'esprit que, pour éviter une confusion naturelle avec les Galates de l'Asie-Mineure, colonie orientale de Gaulois, ils avertissent que, sous le nom de Galatie, leçon ordinaire des éditions du Nouveau Testament, il faut entendre
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1. Kr,p-jr/ei Tifû-rov ev Axlucniq, -/.ai èv 'Ira),!*, xoci MaxEoovîa. 'Apyrh Se iv t^ Ta))ta • w; y.aî Tispï tïvov xjto'j àxo).'3,j8<ov )iy£t èv Tat; avxoO 'EmsToXaîç 6 aOxoç. Ilotu/.o; • « KpÏTXïj;, tf^n h rr, TaX/i'a. » 00 yà? Èv -7j raXaïia, w; iheç 7t).avy;0svTe< voiaCÇgutiv, à).).à ii rq Talll'x. (S. Kpiph. Salani., Ado. Iiœres., lib. II, cap. XI; Patrol. grœc, tom. XLI, col. 909.)
2. <> KpV-IS e!; TaXa-rt'av. » Ta; TaW.ia; o-jtco; 2xct).s«v • oOtw yaP £xa),oïvT' n£).ai • oOtw 8È xal vOv ojtà; ovo|j.ai;o'jaiv oï rô; ëjjw Ttaiôîî».; (j.£T£i).r,y_ÔT£;. (Tlieo-doreti Cyr. interpret. , Epist. Il ad Tirnoth., cap. IV, 10; Patrol. grœc. tom. LXXXII, col. 853.)
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p537 CHAP. II. — LA FOI DAMS LES GAULES.
la Gaule : non m Galatiâ, sed in Gallia. On comprend maintenant pourquoi tous les martyrologes, tous les monuments de l'antiquité grecque et latine, d'accord avec nos traditions locales, établissent l'apostolicité des Églises des Gaules.
78. Cependant il doit sembler étrange qu'en présence d'un tel ensemble de témoignages authentiques, uniformes et imposants, l'autorité de saint Grégoire de Tours, quelque respectable qu'elle soit, ait pu si facilement prévaloir, dans la grande controverse du XVIIe siècle. Il n'est pas douteux que les savants, qui soutinrent alors la date de 250, ne fussent profondément versés dans la science ecclésiastique. D'un autre côté, il est certain que quelques-uns des témoignages que nous avons cités furent, des cette époque, apportés au débat, discutés de part et d'autre, et exposés avec énergie 1. La bonne foi était, je pense, égale dans les deux camps. A l'exception de certaines individualités, qui voulurent parfois introduire dans la question des animosités de secte ou de parti, la grande majorité des contendants cherchait la vérité pour elle-même, et sans arrière-pensée. C'étaient, en général, des hommes trop supérieurs, pour descendre à de pareilles faiblesses. Si l'on nous permet de dire notre sentiment sur ce point, il nous semble que la solution de la difficulté doit être cherchée ailleurs. Le temps s'est fait, dans l'intervalle qui nous sépare de cette lutte, l'auxiliaire des vaincus. Chacun de nous maintenant peut avoir sous la main l'ensemble des Pères et des docteurs de l'Église, et étudier ainsi, à ses sources, la tradition tout entière. Les textes ont été fixés, et, sauf les fragments encore inédits, qui attendent, dans les diverses bibliothèques de l'Europe, le zèle et la patience des érudits de l'avenir, les éditions
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1. Voir tous ces témoignages et un grand nombre d'autres que nous avons négligés pour ne pas surcharger ce travail, daus les ouvrages suivants : Vindicata Ecclesiœ Gallicanes de suo Areopagitâ Dionysio gloria, par Dom Jlillet, Paris, 1638, in-8° ; Histoire chronologique pour la vérité de saint Denis, aréopagite, apostre de France et premier evesque de Paris, par J. Doublet, Paris, 1646, iu-4°; De mysticis Galliœ scriptoribus selectœ dissertationes, par André du Soussay, plus tard évèque de Toul, Paris, 1G39, iu-40; De unico S. Dyonisio Areopagitâ, Aihenarum et Parisiorum episcopo, adversus Joannis de Laitnoy Cons-tantiensis, 'Iheologi Parisiensis discussionem Milietianœ responsiom's diatriôas par Ilugues Jlesuard, Paris, 1643,, in-8°.
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p538 PONTIFICAT DE SAINT l'IERIlE (33-66).
des Pères sont de nos jours définitivement arrêtées. Il n'en était pas ainsi, aux XVIe et XVIIe siècles. Les textes arrivaient lentement, un à un, suivant que les recueillait, d'après les manuscrits, chaque savant, dans ses recherches particulières, suivant que les apportaient successivement les éditions des bénédictins, dans l'ordre fortuit de leur publication. Bien des conclusions furent prises, dans la chaleur de la discussion, d'après ces renseignements isolés; bon nombre de témoignages furent annulés, parce qu'on ne les voyait pas dans leur corrélation avec d'autres témoignages contemporains et identiques, et qu'on ne pouvait tenir compte d'un ensemble qui n'existait pas encore. Voilà, selon nous, la véritable raison du triomphe complet obtenu alors par les adversaires de l'apostolicité de nos Églises.
Qu'eussent-ils répondu, par exemple, à ce dernier témoignage, que l'érudition moderne vient d'exhumer, et que nous voulons citer en terminant. Un manuscrit syriaque du VIe ou du VIIe siècle, rapporté, en 1839, du monastère de Scété, à Londres, par deux savants Anglais, traduit et publié en 1846, renferme les paroles suivantes : « Rome et toute l'Italie, l'Espagne, la Grande-Bretagne et la Gaule, avec les autres contrées voisines, virent s'étendre sur elles la main sacerdotale des apôtres, sous la direction de Simon Céphas, qui, en quittant Antioche, alla instruire et diriger l'Église qu'il édifia à Rome et chez les peuples voisins 1. » C'est ainsi que la science réparatrice de notre époque retrouve, sous la poussière d'un manuscrit oriental, les litres, oubliés ou méconnus, de nos gloires de l'Occident ! Le cardinal Maï, d'immortelle mémoire, avait déjà publié cet antique monument, d'après un manuscrit syriaque du XIIIe siècle, conservé au Vatican. En apprenant que les déserts de Nitrie lui envoyaient une confirmation aussi inattendue qu'éclatante de ses nobles travaux, l'illustre cardinal s'écriait :
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1. Accepit manum sacerdotalem Apostolorum Romœ civilas et tota Italia, atqiti Hispania , ac Britannia, et Gutlia , cum reliquis atiis regionibus finitimis, ab ipso Simone Cepha, qui ascenderal ab Antiochiâ, et fuit prœceplor ac recior in Ecclesiâ' guam ibi œdificavit, cl in finitimis. (Angelo Mai, Script. Vet., lova. Canones X ; teu doctriua Apostolorum, pag. 1 ; Patrol. grœc, ton). XXIV, col 627, not. 47.)'
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p538 CHAP. II. —LES SEPT ENVOYES DE SAINT PIERRE UANS LES GAULES.
« Ma joie est grande de voir un texte syriaque du VIe siècle prêter son appui au manuscrit du XIIIe. Son autorité s'augmente avec l'âge ! » N'avions-nous pas raison de dire que le temps et la science moderne conspirent pour la réhabilitation de nos origines ecclésiastiques ?
§ XI. Les sept envoyés de saint Pierre dans les Gaules.
79. Nous avons maintenant, non pas seulement le droit, devoir, d’environner les monuments de nos origines chrétiennes d'un respect d'autant plus profond, d'une vénération d'autant plus marquée, qu'ils ont été plus longtemps l'objet d'une lamentable et opiniâtre hostilité. Voici un texte national, contemporain, de Grégoire de Tours, et remis en lumière par M. Faillon 1, qui l'a découvert dans un manuscrit provenant de l'Église d'Arles, aujourd'hui déposé à la Bibliothèque impériale. «Sous Claude, l'apôtre Pierre envoya dans les Gaules, pour prêcher aux Gentils la foi de la Trinité, quelques disciples, auxquels il assigna des villes particulières. Ce furent Trophime, Paul, Martial, Austremoine, Gatien, Saturnin, Valère, et plusieurs autres, que le bienheureux apôtre
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1. « Le manuscrit où cette pièce importante est consignée appartenait autrefois à l'Église d'Arles. C'est un recueil de tous les titres relatifs à la primatie de ce siège foudé sur l'apostolat de saint Trophime, envoyé par saint Pierre. Il a servi à Saxi, pour la composition du Pontificale Arelatense, » et au cardinal Baronius, pour ses Annales, comme l'assure Baluze, dans une note écrite de sa main sur le premier feuillet du même manuscrit. Des héritiers de Saxi, il passa, en 1682, dans la bibliothèque de Colbert, et il se trouve aujourd'hui dans celle du roi, où il est désigné sous: le n° 5537. » Ce manuscrit, peint au onzième siècle, paraît avoir été transcrit sur un autre plus ancien, et il est à remarquer que le monument dont il est question s'y trouve placé entre les lettres du pape Pélage à Sapaudus, évêque d'Arles, et celles de saint Grégoire le Grand à Virgile, et que ces dernières ont été ajoutées au manuscrit par une autre main. On peut donc penser avec beaucoup de vraisemblance que celles-ci ne se trouvaient pas dans le manuscrit plus ancien, et qu'ainsi la pièce dont nous parlons aura été insérée dans ce recueil avant la réception des lettres de saint Grégoire, c'est-à-dire vers la fin du sixième siècle, puisque Sapaudus mourut en 586. » [Monum. inéd., tom. 11, pag. 373, 374.) M. Faillon a reproduit un fac simile exact de ce précieux monument.
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p540 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
leur avait désignés pour compagnons 1. » Au XVIIe siècle, si ce précieux monument de la véritable tradition gallicane eût été signalé, on n'eût pas manqué d'infirmer sa valeur historique, sous prétexte que la mention de la foi « à la Trinité » constituait un anachronisme. Nous avons rencontré la même fin de non-recevoir, qu'on opposait aux Actes les plus anciens de saint Pierre. Depuis la découverte des Philosophumena, l'objection s'est changée en une preuve incontestable d'authenticilé.
80. Trophime vint donc dans les Gaules, et fonda la première communauté chrétienne de la ville d'Arles. Tous les martyrologes en font foi. « Le IV des calendes de janvier (29 décembre), dit Adon de Vienne, fête de saint Trophime, dont parle saint Paul dans l’Épître à Timothée : J'ai laissé Trophime malade à Milet (II Timoth., iv, 20). Ordonné évêque à Rome, par les apôtres, il fut envoyé le premier à Arles, ville des Gaules, pour y prêcher l'Evangile du Christ. C'est de cette source, comme l'écrit le bienheureux pape Zozime, que les ruisseaux de la foi se répandirent pour arroser toutes les Gaules 2. Il s'endormit en paix dans cette ville. » —
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1. Deseptem viris a beato Petro apostoto in Galliis ad prœdicandum missis, tem-poreNeronis.Suh Claudio igitur, Petrus apostotus quosdam discipulos misit in Gal-lias ad prœdicandarn oentibus fidem Irinitatis; quos discipulos singulis urbibus delegavit. Fuerunt hi : Irophimus, Paulus, Marcialis, Austremonius, Gracianus, Saturninus, Vaterius et plures alii, qui comités a beato apostoto Mis prœdestinati fueranf.
Le titre porte le nom de Néron, et le texte même de la pièce celui de Claude; soit que le copiste ait confondu ces deux empereurs, parce que Néron portait aussi le prénom de Claude (Claudius Nero), soit qu'il ait voulu faire entendre que les sept évêques envoyés dans les dernières années de l'empereur Claude 1er (41-54), évangélisèrent la Gaule sous le régne de Néron, son successeur (54-68) ; on sait du reste que les titres des manuscrits étaient peints après coup, et n'étaient que des sommaires indépendants du corps même de l'ouvrage, dont la plus ou moins grande exactitude dépendait de l'érudition et du soin de chaque copiste.
2. IV Kacandas Januarii. Natalà- sancti Trophimi de quo scribit apostolus ad Timotheum : Trophimum autem reliqui intirmum Mileti. Rie, ab apostolis or-dinatus episcopus, primus ad Aretatem, itrbetn Galtiœ, ob Christi Evangelium prœdicandum, directus est. Ex cujus fonte, ut beatus papa Zozimus scribit, totae Galliae fidei rivulosacceperunt;çui'o/)urf camdemurbem in pace quievit. (Martyr. S. Adonis Yienn.; Patrol. lai., tom.CXXlU, col. 19i.)
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p541 CHAP. It. — LES SEPT OVOYLS DE SAINT PIERRE DAKS LES GAULES,
« Parmi les disciples de Jésus-Christ que Pierre envoya dans les contrées de l'Occident où il ne pouvait se rendre lui-même, dit Raban-Maur, se trouvait saint Trophime, évêque d'Arles, alors métropole de la province de Vienne 1. » On se rappelle les paroles du pape Zozime et la lettre du concile d'Arles à saint Léon le Grand. L'ancienne liturgie de cette Église 2, le sceau de ses archevêques 3, l'inscription gravée sur le socle de la statue de saint Trophime4, au portail de la cathédrale, tiennent le même langage. Nous avons ainsi, dans le texte du pape Zozime, la tradition de l'Église romaine; dans celui du concile d'Arles, la tradition de nos Églises des Gaules; dans celui de Raban-Maur, la tradition des Églises de Germanie; dans les monuments locaux enfin, la tradition de la foi et de l'antique piété de la cité d'Arles elle-même. Comment a-t-on jamais eu la témérité de répudier de tels souvenirs, et de découronner notre patrie de ses plus belles gloires?
81. Le second disciple envoyé par saint Pierre dans les Gaules, était Sergius Paulus, l'ancien proconsul de l'île de Chypre. Voici comment le vénérable Bède s'exprime à ce sujet: « A Narbonne, dans les Gaules, fête de saint Paul, ordonné évêque par les apôtres, et envoyé par eux dans cette ville. La tradition nous enseigne qu'il est le même que le proconsul Sergius Paulus, homme d'une sagesse remarquable, et dont saint Paul prit lui-même le nom, après l'avoir converti à la foi du Christ. Le saint apôtre étant passé en Espagne,
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1..... Trophimus Arelalem. tune metropolim provinciœ Viennensis. (Raban-Maur, Vita sanctœ Mngdelenœ, cap. xxxvn ; Monutn. ine'd., tom. XI, pag. 537-539.)
1 -J- Sancli Tropfiimi 1HY XPI discipuli. (Sceau de plomb d'iaibert d'Aiguière?, archev. d'Arles en 1191. Bibl. de Carpentras, Manusc. de Peiresc, loin. I, 11° 439; Monum. intd., tom. II, col. 318.)
2. Arelatensi populo
Petro jubenle aposlolo
Christi prœdicat gratiam, Officia propria Sanctorum S. Arelatensi Ecclesiœ, pag. 16. [Monum. intà. m. II, col. 348.)
tom
Cermtur eximius Vir Christi, discipulorum De numero, Trophimus, Septuagintu duorum.
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p542 PONTIFICAT DE SAIKT PIERRE (33-66).
pour y prêcher l'Évangile, laissa Paul à Narbonne. Cet évêque prêcha l'Évangile avec zèle, et, après une vie illustrée par des miracles, il reçut en ce lieu la couronne du ciel et la sépulture chrétienne1. » Le Martyrologe romain tient le même langage. De plus, nous possédons encore aujourd'hui les Actes de saint Paul de Narbonne. De l'aveu de tous les critiques, ils sont antérieurs, d'un siècle au moins, à saint Grégoire de Tours. Or, ces Actes attribuent formellement à saint Pierre la mission du premier évêque de Narbonne dans les Gaules. Et ce n'est pas seulement l'antique tradition de la ville de Narbonne, qui constate ici le fait : les villes d'Avignon et de Toulouse conservent à saint Paul un souvenir de vénération filiale. Une vie manuscrite du saint évêque, appartenant au couvent de la Daurade, à Toulouse, et lue par le bénédictin Eudes Mothé, dans les premières années du dix-septième siècle, portait les paroles suivantes, qu'il nous a conservées : « Saint Paul, évêque de Narbonne, connu d'abord sous le nom de Sergius, venait de l'île de Paphos. Vainqueur du démon, il érigea un grand nombre d'Églises, qu'il confia aux soins de son diacre Etienne. Puis, envoyant Rufus à Avignon, il vint lui-même jusqu'à Toulouse, où il bénit plusieurs Églises, au nom du Christ, mit à leur tête des prêtres et des diacres, et retourna à Narbonne. Plus tard, il évangélisa l'Espagne, et revint encore à Narbonne, où il mourut, plein de jours et de mérites, et fut enseveli par son diacre Etienne 2. » Sur la tombe du saint évêque, lors de la translation de ses reliques, on lisait cette inscription : « Ici repose saint Paul, évêque de l'Église de Narbonne, disciple de l'apôtre Paul. » Ici encore nous sommes bien forcés de
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1. In Galliis,
civitate Narbonœ, natalis S. Pauli quem beati Apostoli ordinatunt
urhi Narbonœ episcopum miserunt. Quem tradunt eumdem fuisse Sergium Paulum,
proconsulem, virum prudentem, a quo ipse Paulus soiiitus est nomen, quia eum
fidei subegerat; quique ab
2. Snnctus Paulus
Narbrmensis episcopus, Sergius dictus, ex Papho insu/d, dœ-
mouiorum curator et ecctesiarum structor, Stephano pracipuo diacono, viro sanc-
tissimo, omnes ecclesias commitlens, Rufurn Avenione prœfixit, et Tolosam
petiit,
ubi verbum Domini pradicans, plurimas ecclesias benedixit tilu/o Cliristi, et
pret-
byteris ac diaconis ibi ordinatis, Narbnnam rediit, ac Hispanias pradicando
peragravit, tandemque Narbonam répétais, plenus diebus et meritis, a Stephana
diacono sepultus est. [De myst. Galliœ scriptoribus, pag. 947.)
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p543 CHAP. II. — LES SEl'T ENVOYÉS DE SAINT PIERI1E DANS LES GAULES.
convenir que la tradition proteste unanimement contre le prétendu témoignage de saint Grégoire de Tours; et que toutes ses voix redisent, avec le monument de l’Église d'Arles : «Sous Claude, l'apôtre Pierre envoya dans les Gaules, pour prêcher aux Gentils la foi de la Trinité, Paul.»
82. Le nom de Martial, le troisième envoyé de saint Pierre, n'est pas moins célèbre. «Vénérable père, s'écrie Fortunat, Rome et la Gaule vous honorent, au second rang, après Pierre, comme plus jeune que lui, et son inférieur en dignité, et simultanément avec Pierre, comme son égal dans la prérogative de l'apostolat. La tribu de Benjamin vous vit naître d'un sang illustre; la ville de Limoges conserve maintenant votre corps sacré 1. » Les Actes authentiques de saint Martial nous apprennent, en effet, qu'il fut l'un des soixante-douze disciples du Sauveur, qu'il était Hébreu d'origine, fils de la tribu de Benjamin, qu'il vint d'Antioche à Rome avec saint Pierre , et fut envoyé par le Prince des apôtres, pour évangéliser les Gaules 2. «Martial, dit le vénérable Bède, l'un des soixante-
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1. Mariiaiis résonant hic veracissima gesla.
Tellus te Romana.... te Gallica tel/us Post Petrum, recolunl juniorem, parte secundo., Cum Petro recolunl œquulem sorte priori. Benjamita tribus te gessil sanguine claro ; Urbs te nunc reiinet Lemovica corpore sancto.
[Patrol. lai., tom. LXXXVI1I, pag. 115.)
2. Les Actes de saint Martial, connus sous le nom d'Aurélien, ne remontent pas au delà de la première période du sixième siècle. Ce sont ces Actes que Launoy, Sirmond et autres accusaient d'interpolations, d'anachronismes, d'invraisemblances de tout genre. M. l'abbé Arbellot a eu la bonne fortune de retrouver dans le manuscrit n° 3851 de la Bibliothèque impériale de Paris, une copie des Actes primitifs de saint Martial, « Actes que Benoît de Cluse, au onzième siècle, croyait perdus depuis l'incendie du monastère de Saint- Sauveur (858) et que Pierre le Scolastique (Xe siècle), appelle le petit livre » de la vie de saint Martial. » Nous avons soigneusement étudié ces Actes, qui occupent les folios 30, 31 et 32 du manuscrit. Ils présentent tous les caractères d'authenticité désirables, et M. l'abbé Arbellot, qui se propose de les publier, a le droit de dire que « la critique la plus sévère ne trouvera rien à reprendre dans ce texte précieux. » (Lettre de M. l'abbé Arbellot, publiée dans le Courrier de Limoges, 20 décembre 1855.)
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p544 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
douze
disciples de Jésus-Christ, fut envoyé de Rome dans les Gaules par le
bienheureux Pierre. Il commença ses prédications dans la ville de Limoges et ne termina sa vie qu'après avoir ruiné le culte des idoles,
et rempli la cité du nom de Jésus-Christ 1. » Deux fois confirmée par l'autorité des souverains pontifes, la première, en 1031, par le
pape Jean XIX, la seconde, en 1854, par Pie IX, la tradition de l'apostolat de saint Martial resplendit
désormais d'un éclat immortel. L'apôtre de Limoges protège toujours la noble
cité qu'il enfanta à Jésus-Christ.
83. Austremoine (Stremonius) à Clermont, Gatien à Tours, Saturnin à Toulouse et Valère à Trêves, ont laissé les mêmes souvenirs. On s'étonnera peut-être que le nom de Saturnin soit rangé parmi les fondateurs apostoliques de nos Églises, quand saint Grégoire de Tours s'appuyait précisément du texte des Actes de saint Saturnin pour reculer à l'époque de Dèce l'évangélisation de la Gaule. Il est vrai que le même historien dans un autre ouvrage nous dit que « Saturnin avait été ordonné par les disciples des apôtres. » Cette contradiction aurait dû, seule, rendre plus circonspecte la critique du XVIIe siècle. Mais il fallait que toutes les incohérences, toutes les témérités, disons le mot, toutes les audaces, conspirant contre la vérité, obtinssent d'abord les honneurs du triomphe. La science devait ainsi se flageller elle-même. Voilà, en effet, qu'après tant de discussions, la controverse se termine par une découverte inespérée, qui réduit à néant les lourds sophismes, échafaudés, depuis trois cents ans, contre une tradition immortelle. Un exemplaire des véritables Actes de saint Saturnin vient d'être retrouvé à Florence, dans un manuscrit du XIe siècle 2. Le fameux
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1 Lemovicas civitate deposilio Martialis episcopi, qui fuit unus ex septuaginta duobus, gui a Romand urbe a B. Petro in Gallias missus, in urbe Lemovicinâ prœdicare exorsus est; eversisque simuiacrorurn ritibus, replclâ jam urbe credu^ Htatis migravit a sœculo. (Patrol., Martyrol. Vener. Bedœ, tom. XCXIV pag. 931.)
2 Passio sancti Saturnini episcopi. Le manuscrit dont il est ici question se trouve à la bibliothèque Riccardi de Florence. Parmi les parchemins du XIe siècle, il porte le n° 223. Le texte en a été publié récemment à Toulouse, avec une traduction française : Post Salvatoris nostri Domini ad cœlos ascensum,
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p545 CHAP. II. — LES SEPT ENVOYÉS DE SAINT PlEllRE DANS LES GAULES.
texte de Grégoire de Tours est une faute de copiste. La leçon authentique est celle-ci : Claudio, qui Gaïo vita defuncto subrogatus imperium Jlomanœ reipublicœ obiinendo minislrabat, sicut fideli rela» tione retinetur, primum et summum Cliristi Tolosana civiias sanctum Saturninum habere cœperat sacerdotem 1. Ce qui signifie : « Sous Claude, successeur de Gaius (Caligula) dans le gouvernement de la république romaine, la ville de Toulouse eut pour premier pasteur saint Saturnin. » Tel est ce monument primitif, dont Grégoire de Tours ne lut qu'une copie défigurée, et que Ruinart n'eut pas l'occasion de connaître. « Après l'Ascension de Notre-Seigneur au ciel, ajoutent les Actes, au commencement de la prédication apostolique, Saturnin, profondément affermi dans la foi, devint le disciple et l'envoyé de l'apôtre saint Pierre. » La date des empereurs concorde ici avec la date apostolique. La contradiction entre le consulat de Dèce et de Gratus (230) avec le martyre d'un envoyé des apôtres disparaît. Ajoutons que tous les détails apocryphes que Grégoire de Tours lisait dans la Passion de saint Saturnin, telle qu’il l’avait sous les yeux, manquent dans celle-ci2. Le débat est clos maintenant,
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ri primordio prœdicationes evangelica Saturninus, sandissimœ fidel certissime credulus, opostoli Pelri exititit diselpulus.
1 Pour comprendre comment la transformation des deux noms Claudio et Gaïo en ceux de Decio et Grato fut possible, sous la plume de copistes ignorants, il suffit de rappeler que, dans l'antiquité, les noms propres n'étaient jamais écrits qu'en abréviation. Un coup d'œil jeté sur le texte du manuscrit sinaïtique, par exemple, fera saisir de suite cette observation. Les caractères ainsi disposés : CDIO; GO, représentaient vraisemblablement, dans les manuscrits primitifs de la Passion de saint Saturnin les deux noms que le copiste devait rétablir dans leur intégrité. On conçoit dès lors facilement qu'un copiste inexpérimenté ait pris le C pour l'abréviation ordinaire du titre de Consulibus, et qu’il ait interprélé DIO par Decio, GO par Grato.
2 S. Grégoire de Tours dans ce fameux XVIIIe chapitre de l'Histoire des francs (livre 11), dont nous avons cité la première moitié, continue ainsi : « Lorsque Saturnin fut pris et conduit au Capitole, ses prêtres s'enfuirent et le laissèrent emmener seul. Se voyant ainsi abandonné, on rapporte qu'il fit cette prière au Seigneur Jésus-Christ, exaucez-moi du haut du ciel ! Faites que jamais, dans toute la durée des siècles, cette Église ne voie élever un de ses enfants à l'épiscopat. » La Passio authentique de saint Saturnin ne dit pas un mot d'une prière aussi invraisemblable, et aussi indigne du cœur d'un apôtre et d'un martyr. Du reste, nous donnerons plus loin les détails historiques de la mort de saint Saturnin.
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p546 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
et la vérité historique se fait jour de toutes parts. Après une pareille déconvenue de la critique, commencera-t-on enfin à compter avec la tradition, avec la croyance immémoriale de toutes les Églises, avec le texte des martyrologes, avec les monuments de notre histoire nationale, avec les témoignages des Pères et des docteurs, avec l'enseignement de l'Eglise romaine, mère et maîtresse de toutes les autres? C'est à elle que nous devons le maintien complet, intégral, de nos gloires apostoliques. Pendant qu'on les obscurcissait à plaisir parmi nous, elle les faisait resplendir sur tout l'univers ; et l'on vit la nation très-chrétienne se refuser seule aux hommages que le reste du monde catholique lui décernait!