Darras tome 25 p. 429
46. Telle est la donnée de l'auteur anonyme de la Vita Henrici IV. Avant d'en examiner la valeur historique, il est extrêmement cu- rieux de la comparer au récit du même événement, tel que le pseudo-emperceur l'a tracé dans sa correspondance officielle avec le roi de France Philippe I. Jamais contradiction plus tranchée, différence plus absolue ne saurait se rencontrer entre deux versions émanées l'une du principal acteur, l'autre du serviteur dévoué; l'une du maître, l'autre du confident. Pas un mot, pas une attitude, pas un geste ne se ressemble, dans les deux narrations. Le discours pathétique mis sur les lèvres du souverain par son ardent apologiste ne laisse pas même une trace dans l'autobiographie de Henri IV. Les arguments cités par l'apologiste et mis par lui dans la bouche de son auguste maître n'ont aucune espèce d'analogie avec ceux dont le maître lui-même prétend avoir fait usage. C'est un duo dont toutes les notes sont en désaccord, avec cette particularité originale que l'une et l'autre des parties concertantes se propose un même effet d'attendrissement sur le sort infortuné du héros. Voici en quels termes s'exprime Henri IV dans sa lettre au roi de France : « Je trouvai rassemblée à Ingélheim la multitude de mes ennemis; hélas! mon fils lui-même ne m'était pas le moins hostile. Comme ils pensaient que l'acte d'abdication qu'ils voulaient m'arracher aurait plus d'autorité et de valeur s'il était revêtu de ma signature, ils me menacèrent tous de mort si je ne me soumettais à ce qu'on exigeait de moi. Je m'écriai alors : « Puisqu'il y va de ma vie, je n'ai pas de bien plus précieux ; je suis prêt à vous obéir, pour me réserver du moins le temps de faire pénitence devant Dieu.» Puis je demandai si à ce prix du moins je pourrais être sûr d'avoir la vie sauve. Le légat du siège apostolique se trouvait présent; je ne dis pas que ce fut lui qui eût tout ordonné d'avance; mais enfin c'est lui qui prit la parole pour me répondre. Il me dit que pour
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apostolici absolutionem negabat, asserens non hoc suae potestatis esse ; oppor-tere ab ipso apostolico absolutionis gratiam eum expectare. Quid multa? Abrenuntiata imperiali rligniiate, privatus discessit, et ad quamdam civitatem quam films victui illius permiseral, recessit.» (Vita Henrici IY imper. ap.Urstis-loc. cit.)
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obtenir la certitude de ma délivrance, il me fallait au préalable confesser publiquement l'injustice de ma lutte contre Hildebrand, de la promotion de Wibert, enfin de la persécution exercée par moi contre le siège apostolique et contre toute l'Église. A ces mots, en grande contrition de cœur, me prosternant à terre, je suppliai, au nom de Dieu, de la justice et du droit, qu'on m'accordât un délai et qu'on me fixât un lieu où je pusse, en présence de tous les princes, fournir la preuve de mon innocence et la faire constater par jugement. J'offrais en garantie de ma fidélité ceux des otages qu'on voudrait choisir parmi les princes mes féaux. Mais ce même légat reprit la parole, il me refusa tout délai, toute assignation de jour et de lieu, disant qu'il fallait en finir séance tenante, ou renoncer à tout espoir de sortir sain et sauf. — Réduit à celte poignante extrémité, je posai cette autre question : « Si je confesse, selon votre ordre, toutes les fautes que vous m'imputez, après mon aveu en obtiendrai-je, comme il serait juste, le pardon et l'absolution?» A cette demande, le légat répondit qu'il n'était pas en son pouvoir de m'absoudre. Ce à quoi je répliquai : «Quiconque a la présomption de recevoir les aveux d'un pénitent, doit l'absoudre quand il s'est confessé1. » Il me répondit à son tour : «Si vous voulez être absous, allez à Rome faire satisfaction au siège apostolique. » Je me vis donc ainsi dépouillé de tout et réduit au désespoir, car à l'aide des mêmes violences et des mêmes artifices, ils étaient venus à bout de m'extorquer toutes mes forteresses, tous mes domaines patrimoniaux, toutes les richesses acquises durant mon règne. Ils se retirèrent alors, me laissant seul et déshonoré dans cette villa d'Ingelheim 2. »
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1 Cette étrange doctrine ne fait pas honneur à
la science Ihéologique du
pseudo-empereur.
2 « Ad villam quae Ingelhem vocatur, maximam
inimicorum multitudinem collectam inveni, nec ipsum filium cseteris meliorem mini reperi. Et quia
firmius
et stabilius eis videbatur, si propria manu cogèrent me regnum et omnia regalia exfestucare, simili modo et ipsi omnes minahantur, nisi omnia imperata facerem, nullum vitae meae consilium Seri posse. Tum ego : « Quia, inquam, de sola vita agitur, qua nihil pretiosius habeo; ut saltem vivens pœuitentiam exhibeam Deo, quidquid imperatis ecce facio. » Cumque inquirerem, si saltem
sic de vita certus et securus esse deberem? ejusdem apostolicse sedis legatus,
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47. Entre ce récit du pseudo-empereur et celui de son confident on se trouve d'autant plus embarrassé pour choisir, que l'une et l'autre narration se ressemblent moins. Mais la difficulté se complique en présence d'une nouvelle version du même fait par le pseudo-empereur, version absolumenl différente de la première. Voici en effet le texte de Henri IV dans sa lettre à saint Hugues de Cluny1 : «Amené à Ingelheim, on m'y fit de nouveau su-
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qui ibidem aderat, non dico qui hœc omnia ordinaverat, respondit, me nullo modo eripi posse, nisi publiée confiterer me injuste Hildibrandum persecutum esse, Wicbertum injuste ei superposuisse, et injustam persecutiouem in aposto-licam sedem et omnem Ecclesiam exercuisse. Tune cum maxima animi eontri-tione bumi prostratus, cœpi per Deum, per ipsam justitiam orare, ut locus et tempus mihi darctur, ubi in prœsentia omnium principum, nnde innocens essein, et judicio me purgarem, et iude de principibus regni, de fidelibns meis, quoscumque obsides vellcnt, darem. At ille idem legatus diem et locum mihi abnegavit, dicens, ant ibi totum debere determinari, aut nulta spes mihi esset evadeudi. In tantœ tribulationis articulo cum interrogarem, si confiterer omnia qua? imperabantur, an coufessio mea, ut justum est, veniam et absolutionem consequeretur? idem legatus respondit, non esse juris sui me absolvere. Et cum ego ad haec dicerem : « Ouicumque confitentem audet recipere, confessum débet absolvere; » si vellem, inquit, absolvi, Romain irein satisfacere apostolicœsedi. Sic spoliatum et desolatum , nam et castella et patrimonia et quidquid in regno couquisieram, eadem vi et arte sua extorserant a me , in eadem villa reliquerunt me.» (Henric. IV, Epist. ad Philipp. reg. apud Sigebert. Chronk. Patr. lat., tom. CLX, col. 233.)
1. t( In prœfato loco (scilicet Ingelheim) iterum producti sumus ad crudelissi-mas quœstiones, et iniquas exaetioues, pressente nuntio papas, ubi multa iu-convenientia, non tam zelo rectitudinis quam studio nostrœ damnationis, suut nobis ab inimicis nostris objecta, quascumque scilicet saluti et houori nost.ro potuerunt esse contraria. At vero nos cum postnlarcmus ut lieeret nobis res-pondere et de omnibus objectis digna ratione satisfacere, illi pro imperio renue-runt quod etiam barbari alicui servo non facerent. Cum ergo videremus nobis violentiam et prœjudicimn fieri, tune provoluti ad pedes eornm cœpimus sup-pliciter implorare, cum pro Deo, tum pro suo honore, ut bujusmodi quœstiones et objectiones differrent usque ad apostolicam sedem, concessa intérim nobis dignitate propriae libertatis, usqne ad locum prœfatœ sedis, ubi pressente ro-mano clero et populo, remoto odio et invidia, et casteris qua? justitias sunt contraria, lieeret de objectis vel digne purgare, vel hnmiliter satisfacere. At cum idquoquenobisinhumane denegaretur, et nos deinde mise... reremus, si qua spes vitœ aut salutis, vel quœ tandem esset... copia liberationis. Tum nobis rcs-ponsum est quod a gravi captivitate ita... possemus, si ea ex sequi vellemus quœ nobis, lieet contra jus et honorem nostrum, proponebantur, id est ut se-cundum eorum voluntatem redderemns imperii coronam. Quid plura?Postquam
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bir les plus cruelles tortures et les plus odieux interrogatoires, en présence du nonce du pape. Inspirés non par le zèle de la justice, mais par l'aveugle haine qui les poussait à me perdre, mes ennemis produisirent contre moi une longue suite d'accusations toutes de nature à me déshonorer pour jamais. Je demandai alors qu'on m'accordât le temps de préparer mes moyens de justification, déclarant que je voulais répondre à tous les griefs qui m'étaient imputés. Mais cette grâce, que les barbares eux-mêmes accorderaient au dernier des esclaves, ils eurent, eux, l'audace de la refuser à un empereur. Il devenait évident qu'on voulait m'accabler par un coup de violence. Me prosternant donc à leurs pieds, je les conjurai avec les plus pressantes supplications, au nom de Dieu et au nom même de leur honneur personnel, de surseoir à tous interrogatoires et accusations jusqu'au jugement du siège apostolique. « Qu'on m'accorde, disais-je, la liberté de me rendre honorablement à Rome; là, en présence du clergé et du peuple romain, en toute impartialité, loin des haines et des jalousies locales, le jugement sera rendu selon toutes les formes de la justice, et je pourrai ou me justifier pleinement des accusations articulées contre moi ou donner humblement satisfaction pour les fautes dont je serais trouvé coupable. » Cette prière même fut inhumainement repoussée. Réduit à ce misérable état, je demandai alors s'il me restait quelque espoir de sauver ma vie, et par quelle voie je pourrais obtenir ma délivrance. Il me fut répondu que pour voir finir cette cruelle captivité, je n'avais qu'à me soumettre à ce qu'ils exigeaient de moi. Or, sans respect pour ma dignité et mon droit, ils n'exigeaient rien moins que mon abdication. Je finis par céder. Après m'avoir extorqué de force toutes les concessions qu'ils voulurent, ils retournèrent à Mayence, me laissant ignominieusement à Ingelheim. »
8. Une simple lecture suffit à l'esprit le moins attentif pour remarquer la divergence inconciliable qui existe entre le récit de la conférence d'Ingelheim adressé à saint Hugues de Cluny, et la ver-
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a nobis omnia pro vofuntate et itnperio extorserunt, abeuntes Moguntiam, in eodem loco nos sine honore reliquerunt. » (Henric. IV, Epist. ad Hugon. Clu-niac, Pair, lai., tom. CLX, col. 936.)
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sion destinée au roi de France. La narration dramatique de la Vita Henrici ne concorde d’ ailleurs ni avec l’une ni avec l’autre des deux lettres impériales1. Nous sommes donc en droit de conclure que ces trois factums sont trois romans arrangés pour les besoins de la cause, selon le caractère des lecteurs auxquels s'adressait plus particulièrement cbacun d'eux. Vis-à-vis du roi de France, Henri IV avait posé en principe que le siège apostolique, devenu le fléau de l'Europe, la source de toutes les calamités et de tous les malheurs publics, avait juré sa mort. Il se montre conséquent avec lui-même en faisant jouer dans la conférence d'Ingelheim le rôle principal au légat du saint-siége. C'était une calomnie tellement facile à réfuter que le pseudo empereur sent le besoin de couvrir son imposture par un semi-désaveu qui pût lui servir au besoin. « Le légat apostolique, dit-il, était présent1; je ne veux pas dire que ce fût lui qui eût tout ordonné. » Apostolicœ sedis legatus ibidem aderat, non dico qui hœc omnia ordinaverat. Or, nous savons par le témoignage des Annales d'Hildesheim, que la présence du légat apostolique à cette conférence des princes allemands, était purement fortuite et sans aucun caractère officiel : Cardinaiis inopinate ad hœc facta convenerat. Nous savons de plus, et par l'annaliste d'Hildesheim et par Ekkéard d'Urauge, que l'intervention des légats apostoliques dans cette procédure, se borna exclusivement à déclarer, ce qui était vrai, qu'ils n'avaient pas la faculté d'absoudre Henri IV dont la cause était et devait être exclusivement réservée au pape : Cum legati communio-nem seu pcenilcnliœ modum absque generalis sgnodi cl aposlolicœ disais-sionis censura reddere ad prœsens non passent. Ce qui n'empêche pas le pseudo-empereur, après avoir posé sa réserve préalable, ad cautelam, de rejeter sur le légat apostolique la responsabilité de tout ce qui s'était fait à lngelheim. C'est le légat apostolique qui enjoint à l'accusé de reconnaître publiquement l'injustice de sa conduite envers Hildebrand, le sacrilège de la promotion faite par lui de l'antipape Wibert, l'énormité des persécutions exercées par lui contre le saint-siége et contre l'Église catholique. C'est le légat apostolique qui s'oppose à la prise en considération de la requête
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1 Nous avons reproduit leur texte au n° 43 de ce présent chapitre.
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soi-disant présentée par l'accusé à l'efTet d'indiquer une autre assemblée nationale, où, devant tous les princes du royaume, la question serait de nouveau débattue, où ses moyens de justification seraient mis au grand jour et son innocence démontrée. C'est le légat apostolique qui lui signifie qu'il n'y a d'autre salut pour lui qu'à se conformer sur l'heure aux ordres de l'assemblée. Enfin le légat apostolique a tout fait, il a dirigé tous les débats de la conférence d'Ingelbeim, pris toutes les résolutions, imposé toutes les sentences, soutenu seul le dialogue avec l'accusé. Et cependant le légat apostolique n'a dit qu'un seul mot ; il a déclaré n'avoir pas juridiction pour absoudre Henri IV. Tout le reste appartient au domaine du roman. Le pseudo-empereur nous en fournit lui-même la preuve dans sa lettre à saint Hugues. Là, il n'attribue en effet au légat apostolique d'autre rôle actif que celui d'une simple présence, pressente nuntio papœ. « Les cruels interrogatoires, les extorsions iniques » dont il se plaint, ne sont ni dirigés ni imposés par le légat apostolique. Ce sont les membres de la diète, ses mortels ennemis qui articulent contre lui les accusations les plus infamantes : Multa inconvenientia sunt nobis ab inimicis noslris objecta, quœcumqne scilicet saluli et honori noslro poluerunt esse contraria. Loin de montrer dans cette lettre au vénérable abbé de Cluny la moindre défiance à l'égard du saint-siége, que dans son message au roi de France il représentait comme le fléau du genre humain, il ose déclarer à saint Hugues, contre toute espèce de vérité, qu'au sein de la conférence d'Ingelheim il avait interjeté solennellement appel au siège apostolique, mais que ses barbares ennemis étaient restés sourds à ses supplications et à ses larmes. En son genre, et bien que dans un sens différent, la version destinée à saint Hugues est aussi mensongère que la rédaction préparée pour le roi de France.
49. Dans celle-ci le pseudo-empereur met en avant une requête pour la tenue d'une future assemblée nationale, où il se justifierait de toutes les accusations formulées contre lui; dans celle-là, ce n'est plus à une assemblée nationale qu'il en appelle, mais à un jugement solennel du pape, en présence du clergé et du peuple ro-
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main, loin de toutes les influences locales et des haines conjurées contre sa personne en Germanie. Or, il est certain que le pseudoempereur ne fit appel ni à une assemblée nationale ni au jugement du pape. Le récit d'Ekkéard d'Urauge et celui de l'annaliste d'Hildesheim n'y font pas la moindre allusion. Il est vrai que leur silence sur ce point ne saurait en somme avoir qu'une valeur négative, à supposer même qu'il n'aurait pas été imposé à ces deux écrivains par un sentiment hostile au pseudo-empereur. Mais l'apologiste officiel, le confident de César, l'auteur anonyme de la Vita Henrici ne peut tomber sous le coup d'une pareille suspicion. Il avait tout intérêt, pour justifier son impérial client, à relever l'appel de celui-ci soit à une nouvelle assemblée de la nation germanique, soit à un jugement synodal présidé à Rome par le souverain pontife, en présence du clergé et du peuple de la ville éternelle. Or, l'auteur de la Vita Henrici ne relève lui-même aucun appel de ce genre, par la raison péremptoire que cet appel n'avait point été interjeté et qu'il était de toute impossibilité qu'il le fût. Un appel au pape eût été dérisoire, puisque le pape faisait notifier par le légat apostolique sa décision suprême, réservant exclusivement au saint-siége et au souverain pontife en personne le pouvoir de relever Henri IV de son excommunication. Un appel à une autre assemblée nationale n'eût pas été moins ridicule, puisque la diète de Mayence était la plus nombreuse qui se fût rencontrée dans l'histoire de Germanie. Henri IV connaissait mieux que personne sa situation vraie, et il ne se fût point hasardé à la compromettre par des requêtes impossibles. Son attitude à Ingelheim ne fut donc ni celle qu'il se donne à lui-même dans la lettre à Philippe I, ni celle dont il se vante près de saint Hugues de Cluny, mais très-exactement celle que lui attribuent Ekkéard d'Urauge et les Annales d'Hildesheim. Il fit l'aveu public des crimes qui lui furent publiquement reprochés, sauf celui d'idolâtrie; et il résigna la couronne aux mains de son fils. C'est ce qu'atteste formellement la Vita Henrici, confirmant sur ce point de la manière la plus formelle les témoignages d'Ekkéard et de l'annaliste d'Hildesheim. Ensuite, comme on n'en voulait nullement, quoi qu'il ait pu dire, ni à sa liberté ni à sa
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vie, les membres de la diète le laissèrent à Ingelheim et retournèrent à Mayence. L'auteur de la Vita Henrici atteste qu'on lui avait assigné la jouissance d'une ville entière pour son entretien, ad quamdam civitatem quam filius victui illius permiserat recessil. Cet auteur anonyme réussit, comme on l'a vu, à composer en faveur de son impérial maître un récit de la conférence d'Ingelheim bien plus émouvant que les deux imaginés par le pseudo-empereur lui-même. Son thème est bien développé, sa narration fort attendrissante. Ce n'était cependant pas chose facile d'intéresser les lecteurs au sort d'un héros qui débute à Ingelheim par un acte d'hypocrisie et de lâcheté; d'hypocrisie en déclarant que « de son plein gré, sans y être aucunement forcé ni contraint, il renonce à un empire dont ses forces épuisées ne lui permettent plus de tenir les rênes pour employer le reste de sa vie au salut de son âme; » de lâcheté en tenant ce langage entièrement, dit l'historiographe, contraire à ses sentiments véritables. Un héros qui ne sait ni souffrir ni mourir pour affirmer sa pensée et son droit n'est guère acceptable, même dans un roman. Malgré le peu de sympathie qu'inspire un pareil personnage, l'auteur de la Vita Henrici trouve moyen sinon de le faire passer pour innocent, au moins d'attendrir le lecteur en exagérant ses infortunes. Il rejette tout l'odieux sur l'arrogance des princes germains, assis pour juger leur maître auquel ils ne daignaient pas même offrir un siège ; sur l'ingratitude d'un fils qui n'a pour son père « ni un soupir ni un regard; «sur la dureté d'un légat du saint-siége, « plus inflexible que les laïques eux-mêmes, » lequel refuse aux larmes d'un pénitent impérial l'indulgence et l'absolution. Toute cette mise en scène est théâtrale, mais c'est là son seul mérite. Elle n'est à son tour qu'un pur roman, contredit à la fois par les deux récits parallèles et mensongers de Henri IV lui-même et par le double témoignage d'Ekkéard d'Urauge et des Annales d'Hildesheim.
30. Le pseudo-empereur et son apologiste anonyme, l'un dans ses lettres à Philippe I et à saint Hugues, l'autre dans la Vita Henrici se proposaient un seul et même but. Ils voulaient égarer l'opinion de leurs contemporains sur la situation véritable du tyran dé-
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trôné. Cette situation était celle-ci: Excommunié et déposé au concile de Rome par Grégoire VII en 1075, Henri IV l'avait été à trois reprises différentes par les diètes nationales de la Germanie. Jamais il n'avait été relevé canoniquement ni des censures ecclésiastiques ni des décrets civils de déchéance. La violence seule lui avait rendu parfois le pouvoir de fait. Mais légalement, depuis un quart de siècle, il avait cessé d'être roi. Sa tyrannie qui avait si longtemps ensanglanté l'Allemagne n'était qu'une usurpation à main armée, une guerre féroce contre ses anciens sujets devenus les victimes de sa barbarie. Inutile de rappeler que jamais il n'avait été empereur, bien qu'il en portât si fièrement le titre. La dignité impériale, création de l'Église romaine, ne pouvait être alors légitimement conférée que par le souverain pontife. Or Henri IV avait créé à son propre usage l'antipape Wibert, pour recevoir de cet intrus un vain simulacre, une parodie de sacre impérial. Dans sa lutte acharnée contre l'Eglise catholique et contre ses sujets opprimés, tant que Henri eut la force de son côté, il n'épargna ni les crimes, ni les vengeances, ni l'incendie, ni les assassinats, ni les massacres. Ce fut une véritable débauche d'orgies et de sang. Elle se termina par une explosion de la conscience publique et de l'exécration universelle. On sait qu'après la rupture de Fritzlar toute l'Allemagne abandonna le tyran pour se grouper autour du jeune roi. L'oppresseur succombait sous le poids de ses propres crimes, dans la solitude créée autour de lui par l'anathème. Mais en tombant, il ne pouvait revendiquer aucun droit, ni celui de la royauté dont il était depuis vingt-cinq ans déchu, ni celui de l'empire qu'il n'avait jamais légalement possédé. Des revendications, il ne pouvait personnellement en élever aucune ; mais il avait à craindre celles que toute l'Allemagne, ensanglantée par ses crimes et maintenant délivrée de son joug, avait le droit de produire et la force de faire prévaloir. Dans ces conditions, si quelque chose doit surprendre l'historien c'est la modération avec laquelle tout un peuple, tenant en son pouvoir un criminel qui méritait cent fois la mort, traita le tyran vaincu. On n'exerça sur lui aucun acte de vengeance; on n'attenta ni à sa liberté ni à ses jours. La
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conférence d'Ingelheim n'exigea de lui que la reconnaissance publique d'attentats et de crimes dont la notoriété était universelle. Henri IV, trop heureux d'en être quitte à ce prix, n'hésita pas à prendre l'initiative de cet aveu. On lui fit apposer sa signature à un acte formel d'abdication, pour mieux sanctionner sa déchéance, laquelle remontait à une époque bien antérieure. Enfin on lui signifia, ce qu'il savait d'ailleurs parfaitement, que le pape seul pouvait le relever d'un anathème prononcé par un pape et réservé dès l'origine, par sa nature même, à l'autorité exclusive du saint-siége. Telle fut la procédure, très correcte, suivie à la conférence d'Ingelheim. Elle était absolument conforme aux règles de la jurisprudence canonique et civile de l'époque, aux constitutions du royaume et de l'empire, aux antécédents judiciaires qui avaient, on se le rappelle, atteint trois fois déjà celui qu'on appelait le Néron de la Germanie. Voilà ce que nous apprennent la Chronique d'Ekkéard d'Urauge et les Annales d'Hildesheim. Malheureusement jusqu'ici les historiens, même les plus dévoués au catholicisme, ne semblent pas s'être doutés que nous possédions dans le texte de ces deux chroniqueurs un récit véridique de la conférence d'Ingelheim.
51. Ils ont tous adopté, sans prendre même la peine de les confronter les unes avec les autres, les diverses assertions apocryphes du pseudo-empereur et de son apologiste. Le roman a pris de la sorte la place de l'histoire 1. C'est ainsi que M. de Montalembert reproduit intégralement la page de la Vita Henrici comme le résumé fidèle des opérations de la conférence d'Ingelheim. Et il conclut son récit par cette appréciation dont la sévérité paraîtrait relativement très-modérée, si, comme le croyait l'illustre écrivain, le récit de la Vita Henrici était un document véridique. « L'infortuné empereur, dit M. de Montalembert ne pouvant rien obtenir, consentit à tout : il abdiqua la couronne impériale, confessa son iniquité, et resta seul dépouillé, désespéré, et toujours excommu-
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1 On peut s'en convaincre en comparant avec les textes que nous avons cités le récit des événements tracé par un membre de l'Institut, M. Jules Zelier : L'empire germanique et l'Église au moyen âge ; Paris, in-8", 1876, livre IV, chap. xvn, p. 430 et suiv.
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p439 CHAP. II. ABDICATION DE HENRI IV A INGELIIE1M.
nié. L'expiation, si durequ'elle fût, était méritée par trente ans d'attentats contre l'Église, la famille, la justice et l'honneur ; mais il est à jamais regrettable qu'elle ait été infligée par un fils, avec une apparente sanction de la part de l'Église 1. » Or, les Annales d'Hildesheim et la Chronique d'Ekkéard d'Urauge nous ont appris que la conférence d'Ingelheim, composée des princes et des grands vassaux du royaume, eut un caractère exclusivement politique; que la présence du légat y était fortuite ; que le légat n'intervint pas aux délibérations, que tout son rôle se borna à déclarer sa propre incompétence et son défaut de pouvoirs pour absoudre Henri IV des liens de l'anathème. Il n'y eut donc de la part de l'Église aucune sanction regrettable, puisque l'Église ne sanctionna rien. Quant au jeune
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1Les Moines d'Occident, tom. VII, p. 373. - Dans une note annexée à ce passage, M. de Montalembert ajoute : « Loin de nous la pensée de nous associer aux falsifications systématiques des historiens gallicans, protestants et rationalistes, qui ont tous à l'envi représenté Henri IV comme une victime innocente, comme un vénérable vieillard, indignement persécuté par un fils parricide et un clergé fanatique, et qui se gardent bien de rappeler les crimes atroces qu'il avait commis, pendant tout son règne, contre les papes, contre l'honneur des femmes et de la sienne propre, contre tous les droits politiques et sociaux de l'Allemagne. Pour nous, Henri IV n'est qu'un odieux tyran, qui méritait mille fois d'être déposé par la double autorité de l'Église et des seigneurs de la nation allemande. Mais, après un examen attentif des différentes versions de ce grand événement, nous trouvons que le jeune roi (bien différent en cela de son frère ainé Conrad) agit avec une mauvaise foi révoltante et digne de son père envers celui-ci; nous croyons aussi que le légat Richard ne montra pas, au moment de la victoire, cette compassion qui est l'apanage spécial et exclusif de l'Église. » — Ces réflexions de l'illustre écrivain n'ont pas peu contribué à nous faire étudier nous-même l'épisode de la diète de Mayence avec un développement qui paraîtrait excessif, si l'importance exceptionnelle du sujet ne le justifiait surabondamment. Le temps manqua à M. de Montalembert pour des recherches plus complètes et plus approfondies qui eussent, nous n'en doutons pas, modifié ses conclusions. Le fait seul d'avoir, par intuition, distingué et mis le premier en lumière le caractère synodal de la diète de Mayence et le caractère exclusivement politique de la conférence d'ingelheim, permet de soupçonner les découvertes qu'il eût faites en collationnant les textes contradictoires des lettres du pseudo-empereur avec le roman de la Vita Henrici, et en plaçant ces trois récits en regard de la Chronique d'Ekkéard et des Annales d'Hildesheim. C'est le travail que nous nous sommes imposé. Le lecteur a maintenant sous les yeux toutes les pièces du procès. Il est armé pour répondre aux sympathies posthumes qu'un roman du XIIe siècle a entretenues jusqu'à nos jours en faveur du Néron de l'Allemagne.
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roi, il ne paraît avoir joué à la conférence d'Ingelheim qu'un rôle fort effacé, puisqu'on ne cite de lui dans cette assemblée ni un conseil, ni une parole. On sait quelles instances il avait antérieurement faites pour engager son père à se soumettre à l'autorité du saint-siége et à se faire relever de l'excommunication, déclarant que dans ce cas il serait fier de continuer à le servir, « comme un chevalier son seigneur, comme un fils son père. » Ce même langage, il l'avait répété dans l'entrevue de Bingen. L'obstination de Henri IV, sa haine contre l'Église, ses tentatives réitérées contre la diète de Mayence, le précipitèrent seules dans l'abîme. Il n'est pas probable qu'à Ingelheim le jeune roi eût été assez influent sur l'esprit des princes pour les déterminer à revenir sur leur résolution définitive. En tout cas, il ne semble point avoir mérité le reproche de monstrueuse ingratitude que les partisans de Henri IV lui adressent à cette occasion. Le seul acte que nous connaissions de lui dans l'assemblée d'Ingelheim (et c'est l'auteur de la Vita Henrici qui le raconte) fut d'assigner à son père une cité dont il lui abandonnait les revenus pour son entretien et dont il lui permettait le séjour. Ce trait n'est pas celui d'un monstre d'ingratitude. Si le jeune roi et les membres de la diète eussent voulu attenter à la liberté du pseudo-empereur, ils ne l'eussent point laissé entièrement maître de sa personne à Ingelheim, avec la faculté d'aller se fixer, s'il le préférait, dans la « ville qui lui était assignée en apanage. » Il faut donc effacer comme un roman sans nulle valeur les récriminations qui remplissent la double correspondance de Henri IV avec le roi de France et saint Huguesde Cluny. La conférence d'Ingelheim s'était réellement terminée, comme le dit Ekkéard, par la « promesse solennellement faite par l'empereur déchu de travailler désormais au salut de son âme, suivant les décrets du souverain pontife et les vœux de l'Église catholique tout entière,» ex tuncjuxtasummi sacerdolis toliusque Ecclesiœ décréta suce consulturum animes promisil. L'acte d'abdication avait été rédigé en bonne et due forme. Le pseudo-empereur avoue lui-même dans sa lettre au roi de France « qu'il l'avait revêtu de sa propre signature ; » stabilius et (irmiiis eis videbalur si propria manu cogèrent meregnum et omnia regalia exfes-
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p441 CHAP. II. — COURONNEMENT DE HENRI V A MAYENCE (il OC).
tucare. Un double du procès-verbal d'abdication fut adressé officiellement à tous les souverains de l'Europe par les soins du jeune roi. C'est encore le pseudo-empereur qui nous apprend ce détail, dans sa lettre à saint Hugues de Cluny. Il ajoute que cette pièce présentait l'abdication comme entièrement libre et volontaire de sa part. Tel est en effet le sens de la phrase qui termine la lettre impériale adressée à saint Hugues. « Je ne saurais trop me plaindre à votre piété de la conduite de mon fils, qui publie partout des documents où l'on affirme que nous avons spontanément renoncé au trône. Sache votre sainteté que cette allégation est absolument fausse. » Ce procès-verbal, dont l'existence est ici indiquée, ne nous a point été conservé dans son texte officiel. Mais nous en avons retrouvé l'équivalent dans un document authentique que nous mettrons bientôt sous les yeux du lecteur. En attendant, nous sommes en droit de clore cette longue étude par ce dilemme : Ou Henri IV abdiqua volontairement; ou il fut un lâche en signant une abdication involontaire. De quelque côté qu'on veuille envisager la question, elle ne présente pour le pseudo-empereur que deux faces : Le mensonge ou le déshonneur4.