Darras tome 6 p. 498
§ II. Saint Jean l'Évangéliste.
25. La mort de Domitien et les mesures réparatrices ordonnées par son successeur, mirent fin à l'exil de saint Jean. On montre encore aujourd'hui à Pathmos la grotte où, selon la tradition, les mystérieuse visions de l'Apocalypse furent déroulées au regard du disciple que Jésus aimait. Le rocher qui la domine a pris le nom de montagne de saint Jean, et une antique chapelle dédiée à sainte Anne, abrite le lieu où fut écrite la dernière des prophéties canoniques 2, celle qui les complète toutes, et où, comme parle Bossuet, « toutes les beautés de l'Écriture sont ramassées. »— « Saint Jean, ajoute l'Aigle de Meaux, a reçu l'esprit de Moïse pour chanter le cantique de la nouvelle délivrance du peuple saint, et pour construire à l'honneur de Dieu une nouvelle arche, un
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1 Dio Cass., lib. LXVI1I, Nerva. Cf. Tillemont, Hist. des empereurs, tom. II, pag.141.
2. « Une chaussée mal pavée conduit jusqu'au haut de la montagne de saint Jean; elle date de 1818, et est due à la générosité d'un moine de Pathmos, nommé Nectarios, devenu archevêque de Sardes. A moitié chemin, s'élèvent les bâtiments d'une école hellénique, fondée au commencement du XVIIIe siècle, et qui pendant longtemps a joui d'une réputation méritée dans toutes les îles de l'Archipel, mais qui est actuellement bien déchue de sa splendeur. En descendant un escalier en pierre, d'une trentaine de marches, à partir de la plate-forme sur laquelle est bâtie l'école, on arrive à la grotte. Elle est renfermée dans l'enceinte d'une chapelle consacrée à sainte Anne, et dont elle occupe la droite. Elle a treize pas de long sur quatre de large. Des piliers carrés et grossièrement construits la divisent en trois compartiments; dans le premier, qui est comme le vestibule, la voûte est à peu près ronde; dans le second, qui est plus allongé, elle s'incline de l'est à l'ouest, et vient dans le troisième compartiment se réunir au rocher, à une hauteur au-dessus du sol de 2 mètres 30 centimètres. A un certain endroit de la voûte, on montre une ouverture triangulaire par laquelle saint Jean aurait perçu ses visions mystérieuses. Le troisième compartiment, ou sanctuaire, est séparé du second par une cloison en bois sculpté et doré, sur laquelle de vieilles peintures représentent les principales visions de l'Apocalypse.» (V. Guérin, Description de l'île de Pathmos et de l'île de Samos. Paris, 1856, in-8°.)
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nouveau tabernacle, un nouveau temple, un nouvel autel des parfums1. Il a reçu l'esprit d'Isaïe et de Jérémie pour décrire les plaies de la nouvelle Babylone et étonner tout l'univers de sa chute. C'est par l'esprit de Daniel qu'il nous découvre le nouvel empire, ennemi et persécuteur des saints, avec sa défaite et sa ruine 2. Par l'esprit d'Ézéchiel, il nous montre toutes les richesses du nouveau temple où Dieu veut être servi, c'est-à-dire du ciel et de l'Église 3. Enfin toutes les consolations, toutes les promesses, toutes les grâces, toutes les lumières des Livres divins se réunissent en celui-ci 4. » Ajoutons que l'histoire de l'Église, son passé, son présent, son avenir y sont décrits, sous des symboles qui rappellent les magnificences des anciens prophètes. Les grands événements qui rempliront la suite du monde s'agitent autour du trône de l'Agneau, autel mystérieux, baigné du sang des martyrs, et parfumé de la prière des saints. Sept âges distincts, figurés par les sept sceaux du livre de l'avenir, par ses sept trompettes des anges, nous offrent, sous une double allégorie, l'ensemble de l'humanité depuis sa régénéra-tion par la croix jusqu'à son jugement définitif par le Fils de l'homme. Jamais tableau plus vaste ne fut embrassé par l'œil des prophètes, jamais, non plus, la parole humaine ne présenta tant d'obscurités mêlées à de plus vives splendeurs. « Chaque mot de ce livre, dit saint Jérôme, renferme un mystère. » Sans prétendre à l'honneur d'expliquer définitivement des révélations que le génie de Bossuet lui-même fut impuissant à interpréter, nous croyons que le temps s'est chargé de nous apporter la clef de ce livre scellé jusqu'à la fin des siècles. A mesure que les événements s'accomplissent, l'interprétation de la prophétie se dégage avec plus de netteté.
26. Par exemple, la prédiction de la chute de l'Empire romain, qui forme une des parties les plus importantes de l'Apocalypse, n'a pu être déterminée qu'après les faits accomplis. Denys d'Alexandrie, Eusèbe de Césarée, saint Jérôme lui-même ne pouvaient, de leur temps, comprendre, comme Bossuet, les passages si clairs et
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1. Apocal., xvi, 3 ; xi, 19; vm, 3. — 2. ApocaL, xvi, xvil, XVIII. — 3. Apocal., xxi, xxu. — 4. Bossuet, L'Apocalypse. Préface.
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si explicites qui marquent cette ruine. « Viens, dit l'Ange à saint Jean, et je te montrerai la condamnation de la grande prostituée, dont l'empire est au milieu des eaux. Avec elle les rois de la terre se sont corrompus, elle les a enivrés du vin de sa corruption. — Et je vis une femme vêtue de pourpre et d'or : les diamants et les perles étincelaient sur sa tête; elle tenait à la main une coupe d'or, pleine d'une liqueur d'impudicité et d'abomination. Sur son front était écrit : Mystère: la grande Babylone, mère des fornications ; et cette femme était enivrée du sang des saints et du sang des martyrs. Elle était assise sur sept collines. Dix rois, représentés par dix cornes, avaient reçu la puissance de la détruire. Alors un ange descendit du ciel, et il cria : Elle est tombée la grande Babylone! Elle est tombée! Ruine sur elle, parce qu'elle s'est faite la demeure des démons, la retraite de tout esprit immonde, le repaire de tout oiseau impur; parce qu'elle a fait boire à toutes les nations le vin de la colère; parce que tous les rois du monde se sont corrompus avec elle et que tous les marchands de la terre se sont enrichis en servant son luxe effréné! — J'entendis alors une autre voix du ciel qui disait : Sortez de Babylone, mon peuple, de peur que vous ne partagiez la vengeance de ses crimes et que vous ne soyez enveloppés dans ses plaies, car ses péchés ont monté jusqu'au trône de Dieu et le Tout-Puissant s'est souvenu de ses iniquités. Traitez-la comme elle vous a traités vous-mêmes, rendez-lui au double le salaire de ses forfaits; à son tour, qu'elle vide deux fois le calice d'amertume qu'elle vous a versé. Multipliez ses tourments et ses douleurs, à proportion de l'orgueil qui l'exaltait et des délices où elle s'est plongée. Elle a dit dans son cœur : Reine, je m'assieds sur un trône, je ne connais point les angoisses de la viduité; mes yeux ne verseront jamais de larmes. Voilà pourquoi, en un même jour, toutes les plaies fondront sur elle : la mort, le deuil, la famine et le fer. Les rois de la terre qui ont partagé ses délices pleureront sur elle, ils se frapperont la poitrine à la vue de son embrasement. Malheur, diront-ils, deux fois malheur ! Grande cité de Babylone, ton nom signifiait force, et voilà que l'heure du jugement a sonné pour toi ! — Les marchands qui lui apportaient l'or, l'argent, les
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pierreries, le fin lin, la pourpre, les bois odoriférants, les meubles d'ivoire, l'airain, le fer, le marbre, les parfums, l'encens, le vin, l'huile, la fleur de farine, le blé, les troupeaux, les coursiers, les chars, les esclaves et les âmes des hommes; tous ces trafiquants enrichis par elle feront éclater leur désespoir: Malheur, deux fois malheur! diront-ils. La grande cité était vêtue de bysse, de pourpre et d'écarlate, l'or, les diamants et les perles ruisselaient sur sa parure. Une heure a suffi pour la dépouiller de ses trésors ! — Et tous les pilotes, tout ce qui tient une rame sur les lacs, les fleuves et les mers, s'écrieront : Quelle ville égala jamais la grande cité?— Et se couvrant la tête de cendres, dans leurs lamentations accompagnées de larmes, ils diront : Malheur! deux fois malheur! La grande ville enrichissait de son opulence les nautonniers de toutes les mers : elle a été ruinée en un instant ! Ainsi ils diront ; mais vous, cieux, saints apôtres, prophètes, triomphez en ce jour, parce que Dieu a consommé son jugement, qui fut le vôtre, sur la grande cité de Babylone ! La vengeance du Seigneur a retrouvé la trace du sang des martyrs, versé par elle1. »
27. Nous ne voulons pas rappeler ici la parodie sacrilège que Luther et Calvin ont faite de cette magnifique prédiction. Pour eux la grande cité de Babylone représentait la Rome catholique; et le Pape était l'antechrist. Le protestantisme actuel, du moins les intelligences élevées qui se trouvent dans son sein, ont répudié depuis longtemps une exégèse aussi insensée. Tout le monde con-vient que l'incendie de Rome par Alaric et la chute de l'empire persécuteur ont été merveilleusement décrits en ces pages, quatre siècles à l'avance, par l'exilé de Pathmos, récemment échappé à la fureur de Domitien. Bossuet aimait à constater qu'il était sur ce point d'accord avec Grotius. Mais ni Grotius, ni Bossuet ne pouvaient de leur temps saisir, comme nous le faisons aujourd'hui, le sens d'une autre vision apocalyptique, relative au cinquième âge de l'Église. « Le cinquième ange sonna de la trompette, dit saint Jean, je vis une étoile tomber du ciel sur la terre, et la clef du
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1. Apocal., XVII et XVIII passim.
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puits de l'abîme lui fut donnée; le puits fut ouvert et il s'en éleva une fumée semblable à celle d'une grande fournaise, et le soleil et l'air en furent obscurcis. » C'est par ce début symbolique que l'Apôtre commence la description d'une ère d'épouvantables dé-sastres, « où les hommes, dit-il, eussent préféré la mort aux angoisses qu'ils enduraient. » Dans l'étoile qui tombe du ciel sur la terre, et à qui la clef de l'abîme est confiée, on a pu, sans trop de témérité, voir la personnification d'un génie puissant qui fut acclamé par tout un siècle, et qui ouvrit en effet sous les pas de ses contemporains l'abîme des erreurs et des révolutions. Météore ténébreux, si l'on peut parler ainsi, il versa sur le monde l'impiété et la corruption, comme une épaisse fumée. Le soleil de la vérité disparut au regard des intelligences. Du puits de l'abîme ainsi ouvert pour le malheur de l'humanité, s'élancèrent comme les flammes d'une ardente fournaise, où tout le passé vint s'engloutir au souffle dévorant de la révolution la plus formidable dont l'histoire ait gardé le souvenir. A Dieu ne plaise que nous voulions jeter les esprits dans les hasards d'une exégèse qui prétendrait découvrir l'événement de la veille ou le fait de chaque jour, sous les mystérieux symboles de l'Apocalypse ! On ne saurait trop, au contraire, se garder d'une curiosité aussi prétentieuse que frivole. Nous manquons d'horizon et de perspective, pour apprécier à sa juste valeur une histoire trop rapprochée de nous. Il suffit de dire que l'Apocalypse renferme très-certainement le dernier mot de l'humanité dans sa marche vers le ciel.
28. « Je vis, ajoute le prophète, la sainte cité, la Jérusalem nouvelle, venue de Dieu et descendant du ciel. Elle était parée comme la fiancée pour un époux. Une grande voix, sortie du trône, disait: Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes; le Seigneur demeurera avec eux, ils seront son peuple. Dieu essuiera les larmes de leur paupière; la mort ne sera plus; là on ne connaîtra ni pleurs, ni lamentations, ni souffrances, parce que les infirmités du premier état seront passées. — Alors celui qui était assis sur le trône prononça ces paroles : Voici que je vais tout renouveler. Et s'adres-sant à moi: Écris, me dit-il, cette révélation, dont chaque mot
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est vérité.—Tout est accompli. Je suis l'Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin. Pour étancher toute soif, je donnerai libéralement l'eau de la fontaine de vie. A celui qui sortira victorieux de la lutte, j'assurerai la possession de cette félicité; je serai son Dieu et il sera mon fils. — Viens donc, me dit un ange, et je te montrerai l'Épouse de l'Agneau. — L'Ange me transporta en esprit sur une montagne vaste et haute, où je vis la cité sainte, la Jérusalem descendue du ciel, illuminée de la clarté de Dieu. Elle était entourée d'une muraille de jaspe translucide, percée de douze portes, gardées chacune par un ange; sur les douze fondements étaient inscrits les noms des douze apôtres de l'Agneau. Les douze portes semblaient douze perles ; la place de la cité était d'un or pur, aussi transparent que le cristal. Je ne vis point de temple dans la cité, parce que le Seigneur tout-puissant, l'Agneau immaculé en est le temple. Nul astre, soleil ou lune, n'éclaire la cité : la splendeur de Dieu l'illumine, l'Agneau est son soleil. Et les peuples marcheront dans le sillon tracé par sa lumière et les rois lui apporteront leur tribut de gloire et d'honneur. Point de nuit où l'on ferme ses portes, toujours ouvertes pour recevoir l'élite victorieuse de toutes les nations. Car rien de souillé ni d'impur, rien de ce qui porte la flétrissure du mensonge n'entrera dans la cité sainte. Ceux-là seuls y seront admis, dont le nom est écrit au Livre de l'Agneau. Du trône de Dieu et de l'Agneau s'élance le fleuve de la vie. L'arbre de vie s'élève au milieu de la cité, sur les bords du fleuve ; chaque mois, il donne son fruit et les feuilles de cet arbre guérissent les nations. Telle est pour l'éternité la demeure de Dieu et de l'Agneau ; toute malédiction en est bannie. Les serviteurs de Dieu verront le Seigneur face à face, ils porteront au front le nom divin comme une auréole. Le Seigneur Dieu les illuminera de sa gloire et ils régneront dans les siècles des siècles 1. »
29. En lisant cette description imagée dès splendeurs du royaume céleste, on croit saisir comme une lutte entre l’impuissance du langage humain et les réalités inaccessibles de la gloire éternelle.
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1.Àpocal., xx, xxii passim.
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L'amour, la lumière, la vie, ces trois choses dont l'homme ne perçoit ici-bas que des reflets, sont contemplées à leur source et dans leur foyer par l'œil de l'Apôtre. La sainte cité lui apparaît comme une fiancée, comme une épouse, c'est-à-dire sous la forme la plus pure et la plus sainte de l'amour humain. Mais la fiancée, l'épouse de l'Agneau, vient de Dieu, elle descend du ciel. Dans cette alliance qui dépasse tous nos sentiments terrestres, Dieu s'unit à lui-même, si l'on peut parler ainsi; il s'est versé tout entier dans les âmes saintes qu'il appelle à l'honneur d'être ses épouses; il s'aime en elles et il les aime en lui, parce qu'il est l'amour en essence. Comment décrire jamais, ou seulement concevoir ces mystères d'une alliance ineffable, quand l'âme enveloppée de Dieu et comme divinisée, devient l'épouse de Dieu? Ici-bas l'idée de la lumière se présente à nous sous deux formes, l'une sensible, celle qui frappe les yeux mortels, l'autre intelligible, celle qui éclaire les esprits, la vérité. Pour peindre la lumière de la Jérusalem céleste, l'Apôtre procède par élimination, il écarte l'image trop grossière encore des clartés sidérales. La sainte cité n'en a nul besoin. Elle est illuminée par la splendeur de Dieu et de l'Agneau. Mais cette splendeur, il n'essaie même pas de la décrire, tous nos symboles matériels, paroles et idiomes, seraient insuffisants. Par ses effets seuls, le Prophète nous fera comprendre ce qu'est cette lumière. « Les peuples mar-cheront dans son rayon; nations et rois lui apporteront leur tribut d'honneur et de gloire; elle n'admet rien d'impur, de souillé, rien de ce qui ressemble au mensonge ou à l'erreur. » La lumière indescriptible et divine est donc la vérité, mais la vérité dans son essence, la vérité éternelle. Par sa nature même, elle devrait échapper à notre perception. Voilà pourquoi saint Jean l'appelle, par rapport à nous, la lumière de l'Agneau. C'est par l'Agneau immolé sur le Calvaire, c'est par Jésus-Christ que fut révélée à nos intelligences la vérité divine, lumière céleste qui éclaire aujourd'hui les intelligences. Le mystère de la vie apparaît à son tour aux regards de l'Apôtre, non point dans quelques-uns de ses accidents, tels que nous les pouvons contempler en cette vie, comme par échappées et par fragments. Du trône de Dieu et de l'Agneau
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jaillit le fleuve de toute vie. L'image de l'arbre de vie, dans l'antique Éden, se transforme ici; l'arbre vivifiant de la Jérusalem céleste alimente et guérit les nations. Encore une fois, quelle langue humaine pourrait égaler la révélation à la majesté de ce spectacle dont jouissent les élus, quand ils voient le principe et la fin de toute vie, se communiquer sans rien laisser échapper de sa substance, épancher à grands flots sa puissance productrice, soutenir tout ce qui est, appeler du néant ce qui n'est pas encore, et ras-sembler au pied de son trône les épaves du passé, du présent et de l'avenir?
30. Des hauteurs célestes où l'Aigle de Pathmos planait dans son exil, son œil s'était retourné vers la terre. Il écrivait vraisem-blablement à cette époque une Épître adressée à Électa, une mère chrétienne, convertie à la foi par ses prédications. Rien n'est plus touchant, dans sa simplicité tendre et affectueuse, que la parole de l'apôtre. « Le vieillard à la vénérable Électa et à ses fils que j'aime dans la vérité. Que Dieu le Père et Jésus-Christ, son Fils, répandent sur vous la grâce, la miséricorde et la paix. Ce fut pour mon cœur une grande joie de revoir quelques-uns de vos fils; ils marchent dans la vérité, selon le précepte que nous avons reçu du Père. Et maintenant, je vous écris ces lignes, non pour vous donner un commandement nouveau, mais pour vous redire celui que nous avons reçu dès le commencement. Je vous prie, n'oublions point le grand précepte de la charité : or la charité se manifeste par notre docilité aux lois du Seigneur. Cependant il s'est élevé dans le monde un grand nombre de séducteurs, enseignant que l'apparition de Jésus-Christ dans la chair n'a point eu de réalité. Quiconque professe une telle doctrine est un imposteur, un antechrist. Tenez-vous en garde contre ces erreurs, ne perdez point le mérite de vos œuvres et assurez la plénitude de la récompense céleste. Quiconque s'écarte de la doctrine du Christ et n'y persévère pas, ne possède point Dieu. Celui-là seul qui demeure fidèle à cette doctrine, possède le Père et le Fils. Donc si quelqu'un se présente à vous, et ne fait pas profession de cette doctrine, ne lui donnez point le salut fraternel. Le saluer serait entrer en participation de ses œuvres
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mauvaises. J'aurais beaucoup d'autres choses à vous mander, mais je ne veux pas les confier à l'écriture. J'ai l'espérance de me retrouver près de vous, alors je vous parlerai cœur à cœur, et votre joie sera parfaite. Les fils de votre sœur vous saluent 1. » Telle est cette seconde Épître de saint Jean. La suscription où il ne se fait connaître que sous une désignation voilée et mystérieuse : « le vieillard ; » la réserve qui l'empêche de confier toutes ses pensées à un écrit exposé à tomber entre des mains hostiles; l'espérance de son retour qui comblera de joie sa fille spirituelle, tout nous fait supposer que ce billet apostolique fut écrit de Pathmos, et remis à Électa par les fils de cette Éphésienne, envoyés sans doute par elle pour visiter saint Jean au lieu de son exil.
31. Nous sommes portés à croire qu'il en fut de même de la troisième et dernière Épître canonique du grand apôtre. Il l'adresse au disciple Gaïus, le même qui avait reçu le baptême à Corinthe des mains de saint Paul2. « Le vieillard au très-cher Caïus, que j'aime dans la vérité. Mon bien-aimé, je demande sans cesse à Dieu dans ma prière de vous environner des prospérités extérieures, de même que votre âme prospère intérieurement. J'ai entendu avec bonheur de la bouche des frères, qui sont venus ici, le témoignage qu'ils rendaient à votre piété sincère et à votre persévérance dans la vraie doctrine. Car il n'est pour moi aucune joie comparable à celle d'apprendre que mes fils marchent dans la vérité. Mon bien-aimé, je vous rends grâces des soins charitables que vous prodiguez aux voyageurs, nos frères. Ce sont eux-mêmes qui en ont rendu le témoignage, en présence de l'Église. Vous avez agi comme un vrai fidèle; vous avez fait le bien, en assistant les serviteurs de Dieu. C'est en effet pour la gloire de son nom et pour la répandre dans le monde qu'ils affrontent toutes les fatigues. Ils ne veulent rien devoir aux Gentils, c'est donc un devoir pour nous de leur offrir l'hospitalité ; nous devenons ainsi les coopérateurs de la vérité qu'ils enseignent au péril de leur vie.
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1. II Joan., integr. — 2. I Cor., i, 14. Saint Caïus est inscrit au Martyrol. rom, sous la date du 4 octobre. Il mourut à Corinthe.
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J'aurais volontiers adressé une lettre à votre Eglise, mais celui qui a la prétention d'y exercer la primauté, Diotréphès, ne reçoit pas notre autorité. J'attendrai donc de pouvoir vous visiter moi-même ; je l'avertirai du mal qu'il commet, en tenant contre nous un langage plein de malignité, en refusant d'accueillir les frères, et en bannissant même de l'Église ceux d'entre vous qui pratiquent l'hospitalité envers les messagers de l'Evangile. Mon bien-aimé, n'imitez point la conduite des méchants, faites le bien. Celui qui fait le bien est de Dieu. Celui-là ne connaît point Dieu, qui fait le mal. Tous s'accordent à rendre témoignage à la charité de Démétrius; c'est donc la vérité qui lui rend témoignage; je me plais à y ajouter le mien, et vous savez que notre témoignage est véritable. Je ne veux point confier à cette Épître les autres choses qu'il me reste à vous dire, j'espère vous voir bientôt. Nous parlerons à cœur ouvert. Paix sur vous! Nos amis vous saluent. Communiquez à chacun des nôtres, qui sont près de vous, le salut que je leur envoie 1. » Avec cette Épître de saint Jean se termine le texte du Nouveau Testament et de tous les Livres saints, dont nous avons essayé de présenter soit une analyse fidèle pour la partie morale, soit une reproduction complète pour tout ce qui tenait directement à l'histoire. Au moment où cesse la parole canonique, l'Église est fondée. La dernière Épître de saint Jean, par un dessein évidemment providentiel, fixe le programme des missions évangéliques qui se poursuivront jusqu'à la fin des siècles, à travers le monde. L'obligation d'assister, de secourir, d'encourager le zèle des messagers de la foi, incombe aux chrétiens de nos jours, comme à ceux des temps apostoliques. Elle est comprise aujourd'hui, comme elle l'était par le fidèle Caïus. L'humble aumône versée chaque semaine par des millions de catholiques, pour l'œuvre de la Propagation de la Foi, en est la preuve saisissante. Aujour-d'hui, comme au temps de l'apôtre, nous savons qu'une étroite solidarité, fondée sur le dogme de la communion des saints, s'établit entre la main qui donne et la main qui baptise. Il est donc
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3. III Joan., integr.
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permis à notre faiblesse d'entrer en partage avec l'héroïsme des missionnaires, qui vont verser leurs sueurs et leur sang pour Jésus-Christ, sur des plages barbares. Nous devenons avec eux « les coopérateure de la vérité. » Outre ce trait général de l'histoire de l'Eglise, signalé dans la dernière Épître de saint Jean, on aura sans doute remarqué l'opposition faite au bien, l'obstacle posé au dévouement par la malveillance, l'ambition jalouse et les prétentions à l'indépendance de ce Diotréphès, qui n'admettait point l'autorité de l'apôtre, qui le calomniait, qui refusait d'accueillir les messagers de la foi et qui persécutait les Corinthiens, plus hospitaliers que lui. C'est encore un des caractères permanents de l'histoire de l'Église. Les faiblesses inséparables de l'humanité s'y retrouvent à toutes les époques. « Il faut qu'il advienne des scandales, » a dit Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais ces oppositions mesquines, ces chutes individuelles n'empêcheront jamais l'Église de se développer dans sa majesté immuable ; et son triomphe sur les divisions intestines, plus redoutables que les persécutions mêmes, sera pour tout observateur impartial, la preuve la plus frappante de sa divinité.