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juive, la tradition historique s'était maintenue avec la même fidélité qu'au temps de Moïse, de Josué ou de David. Singulière persistance du sentiment national chez un peuple qui semble vivre beaucoup plus pour l'avenir que pour le présent; qui, dans ses fortunes diverses et son développement à travers les âges, se préoccupe moins des revers ou des grandeurs du moment que des espérances mystérieuses au-devant desquelles se dirigent les générations successives! Deux mille ans d'attente ne furent pour les Juifs qu'un provisoire, dont on notait les moindres circonstances, afin d'y relever tous les traits qui pouvaient converger vers la grande figure, dont l'avénement marquerait enfin le point de repos et la grande halte de la nation dans la vérité divine.
3. Le livre des Annales asmonéennes, si clairement indiqué par l'auteur des Machabées, n'est point venu jusqu'à nous. Mais nous en possédons une sorte de Compendium dans un texte arabe, publié pour la première fois en 1645, et faisant partie de la Bible polyglotte de Lejay1. Cet abrégé connu maintenant sous le nom de IVe Livre des Machabées, fut d'abord écrit en hébreu; la traduction arabe trahit en effet cette origine, par les nombreux hébraïsmes dont elle est pleine. L'auteur, resté anonyme, vivait après la ruine de Jérusalem par les Romains, à laquelle il fait allusion 2. Du reste son ouvrage fut composé sur les mémoires originaux qui formaient primitivement les Annales asmonéennes. Il les cite sous le nom du Livre, et cherche parfois à en donner un commentaire, ou à en éclaircir les difficultés 3. Enfin, sauf quelques divergences insignifiantes, la trame des événements est conforme au récit de Josèphe. Sous ce rapport, la découverte de Lejay offre un intérêt capital, puisqu'elle permet de contrôler par un monument contemporain le témoignage de Josèphe, dont la vérité se trouve ainsi confirmée. Il convient toutefois de faire observer que la valeur historique du
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1. Lejay (Gui-Michel), Bibîia hebraica, samaritana, chaldaica, grœca, syriaca, tatina, arabica, quihus texlus originales totius Scr>pturœ sacrce, quorum pars in edthone Comptutensi, deinde in Antuerpiensi regiif sumptibus exstat, nunc inte^ gri ex manuscriptis toto fere orbe quœntis exemplaribus exhibentur. Dix vol. in-fol., Lutet. Parisior., Vitré, 1645. — 2. IV Mach., cap. xxi.20,21.— 3. IV Mach^ cap. XXV, 3.
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IVe Livre des Machabées n'entraîne nullement sa canonicité. Nous sommes en face d'un résumé d'histoire juive, important comme document traditionnel; rien de plus, rien de moins. La parole divinement inspirée ne recommencera à se faire entendre que par la voix des Anges, sur le berceau de Jésus. D'ici là, les annalistes enregistreront les événements qui préparaient la naissance de «l'Emmanuel;» ils signaleront chaque phase du progrès de la puissance romaine; ils verront croître démesurément le quatrième empire prédit par Daniel; ils constateront par l'espérance de la Judée elle-même l'énergie avec laquelle Rome broyait l'univers; ils marqueront l'heure solennelle, annoncée par Jacob, où le sceptre, arraché des mains de Juda passera à un prince étranger. La réalisation de la prophétie patriarcale coïncidera avec le terme des soixante-dix semaines d'années, fixé par Daniel. «Le Désiré des nations 1,» «l'Envoyé des collines éternelles 2,»«l’Etoile de Jacob 3,» « l'Emmanuel, dont le nom sera Jéhovah 4,» «le Christ roi 5,» devra paraître alors, sous peine, en frappant de nullité l'ensemble du ministère prophétique, d'anéantir à la fois toutes les espérances du monde, depuis le jour ou Dieu promettait à la mère du genre humain un fils qui écraserait la tête du serpent 6, jusqu'à l'heure où l'attente universelle, élevée à la sublimité d'une poésie voisine de l'inspiration, se traduisait sur la lyre de Virgile en un chant qui préludait au retour de l'âge d'or 7.
4. Ce n'est pas sans un merveilleux dessein de la Providence, que la parole divine cesse complètement pendant ce siècle précurseur. La prophétie a fait le tour du monde; Rome, la dominatrice des nations, l'a emportée, dans les plis de son drapeau, de l'Orient à l'Occident, du Midi au Septentrion. Partout on interroge le ciel; tous les regards sont fixés sur l'Etoile mystérieuse; quand les légions d'Auguste auront enfin déposé les armes et que le silence de la paix planera sur l'univers découpé en provinces romaines,
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1. Expectatio gentium (Gen., cap. xlix, 10). — 2. Desiderium collium eeiei^ym'vm (Ge«., cap. xux, 26). — 3. Orictur stella ex Jacob {Num., cap. xxv, 17). — 4. Isaice, cap. vu, i4; ix, 6. — 5. Christum ducem {Ban., cap. K, 25). — 6. Gcn., «ap. m, 15. — 7 Virgil., Eglog. IV.
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tous les littérateurs, les historiens, les poètes du paganisme lui-même deviendront les témoins irrécusables de l'étrange mouvement d'opinion qui se précipitait au devant d’un avenir si longtemps prédit et unanimement attendu. L'œuvre divine, lentement accomplie, à travers les révolutions des siècles et des empires, pénétrera ainsi l'humanité dans son ensemble, à des degrés divers, il est vrai, mais avec une influence partout appréciable. Quelles que puissent être les prétentions des derniers rationalistes, ce phénomème dépassera toujours la portée de leurs conceptions. Ils ne réussiront jamais à expliquer, sans une révélation primitive, sans une série de prophètes, sans la transmission d'une parole divine soigneusement conservée au milieu des nations, l'explosion soudaine d'espérances aussi manifestement surnaturelles, et surtout l'accueil triomphal fait à la Bonne Nouvelle, qui se répandit, avec la rapidité de l'éclair, d'un bout du monde à l'autre, sous le nom profondément significatif d'Évangile.
§ II. Hyrcan I (135-I07).
5. La nonvelle de l'attentat et de l'usurpation de Ptolémée, gendre de Simon 1, fut apportée à Jérusalem presque en même temps, par le fils de la victime et par le meurtrier lui-même. Jean l'Hyrcanien, ou Hyrcan, ainsi nommé depuis la défaite sanglante qu'il avait infligée à l'Hyrcanien Gendébée, dans les champs de Modéin 2, se trouvait à Gadara, lors du crime de Jéricho. Prévenu par quelque juifs fidèles, il avait réussi à se dérober aux émissaires envoyée par Ptolémée pour le mettre à mort, et s'était hâté d'accourir à Jérusalem. Il y fit son entrée par la Porte Septentrionale, au moment ou son beau-frère, à la tête de quelques cavaliers, se montrait déjà sur la route de l'Est, pressé lui-même de faire reconnaître son usurpation par la capitale de la Judée. Mais, fidèle à la mémoire de Simon, et à la race héroïque des Asmonéens, le peuple n'hésita
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1. Voir tom. 111 de cette Histoire, pag. 724-725. — 2. Nuncupavit Simeon filium iuum Jnchannn Hrfrrnnum, ob occinmi Hyrcanum et victoriam de illo reporiatam \VS Mach., cap. xx, 3).
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pas un instant. La foule indignée et frémissante ferma les portes au meurtrier, et se groupa autour d'Hyrcan, qui fut salué, par acclamation, Souverain Sacrificateur et Prince des Juifs. Devant cette manifestation énergique du sentiment national, Ptolémée prit le parti de la retraite. Il retourna s'enfermer dans sa forteresse de Doch, pour y attendre l'issue des négociations qu'il avait entamées avec Antiochus Sidétès. Il offrait à ce prince la suzeraineté de la Judée, le rétablissement de l'ancien tribut de vassalité, prélevé si longtemps au profit de la Syrie, et enfin le droit de garnison dans les forteresses de la Palestine 1. En retour, il lui demandait de mettre immédiatement à sa disposition un corps d'auxiliaires syriens, pour l'aider à triompher des résistances d'Hyrcan et de son parti. Il se flattait qu'Antiochus Sidétès s'empresserait d'accepter des propositions aussi avantageuses, et profiterait de la circonstance pour venger la récente défaite de Gendébée, son lieutenant 2. D'un autre côté, le meurtrier s'était ménagé, dans la lutte qu'il allait soutenir, et pour l'intervalle qui s'écoulerait jusqu'à l'arrivée des troupes de Syrie, une ressource habilement calculée. Il s'était saisi de la veuve de Simon et de ses deux derniers fils, les avait amenés avec lui à la forteresse de Doch, et se réservait de paralyser les attaques de Jean Hyrcan, en tenant le glaive sans cesse levé sur la tête de la mère et des frères du prince Asmonéen 3.
6. Hyrcan, après un sacrifice solennel offert au temple de Jérusalem pour l'inauguration de sa nouvelle dignité de Grand-Prêtre, se mit à la tête de forces imposantes, et vint investir la citadelle de Doch. Supérieure en nombre à la garnison de Ptolémée, enflammée d'ailleurs du désir de venger la mort de Simon, l'armée fidèle eut bientôt resserré les assiégés dans une étroite ligne de circonvallation, coupé leurs vivres et repoussé avec avantage les sorties qu'ils essayaient. Mais, chaque fois que les troupes d'Hyrcan voulaient pousser plus loin leurs avantages et tenter l'assaut, Ptolémée faisait
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1. I Mach., cap. xvi, 18. Et scripsit hœc Ptolemœus et misit régi ut mitterei ei exercitum in uuxilium et traderet ei regionem et civitates eorum et ti^ibuta. — 2. Voirtom,111,pag.724.—3. Joseph., Aniiq.jud., lib.Xlll,enp.xn; IVMach.^ cap. XX, 4-G.
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amener sur le rempart la mère et les frères du prince asmonéen. Par ses ordres, des soldats flagellaient les malheureux captifs, à la vue des assiégeants, et menaçaient de les précipiter par-dessus les murailles, si l'attaque ne cessait à l'instant. On vit alors une lutte héroïque entre la piété filiale d'Hyrcan et le courage viril de sa mère. Les bras étendus du côté de son fils, la sublime veuve lui criait, du haut des remparts: Comptez pour rien mes tourments; songez seulement à votre juste vengeance! La mort me sera douce, puisqu'elle avancera le supplice du meurtrier de notre famille! — Ces exhortations, adressées par une voix si chère, redoublaient l'ardeur d’Hyrcan; mais quand il voyait les bourreaux déchirer, de leurs fouets sanglants, le corps de celle qui lui avait donné le jour, tout son cœur défaillait, dans un sentiment d'inexprimable tendresse; et il donnait aussitôt à ses soldats le signal de la retraite. Ptolémée prolongea ainsi sa résistance pendant quelques mois. L'année nouvelle, dans laquelle on entrait (134), était une année sabbatique. Les opérations d'une guerre offensive devaient y être suspendues. Le siège fut levé. Ptolémée profita de cette circonstance favorable pour quitter le territoire juif, où il ne pouvait plus se maintenir désormais. Antiochus Sidétès n'avait pas répondu à ses espérances. Le roi de Syrie méditait une grande expédition contre la Judée, et ne voulait l'entreprendre qu'après avoir réuni des forces considérables. Les préparatifs qu'il faisait pour cette guerre exigeaient un déai assez long. Ptolémée ne jugea pas à propos d'attendre: avant de sortir de la forteresse de Doch, il fit égorger sous ses yeux la veuve de Simon avec ses deux enfants, et alla se réfugier à la cour de Zénon-Cotyla, roi de Philadelphie, l'ancienne Rabbath-Ammon 1.
7. Quelques mois après, Antiochus, à la tête d'une armée formidable, envahit la Judée, semant la dévastation sur son passage, et vint mettre le siège devant Jérusalem. Il divisa ses troupes en sept colonnes, formant autant de camps détachés, les groupa sur les points les plus importants, et couvrit leur front d'attaque par une
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1. Joseph., Antiq. jud., lib. XIII, cap. xv; IV Mach., cap. xx, 6 ad ullim