Darras tome 27 p. 299
§ I. RÉCONCILIATION DU PRIMAT ET DU ROI.
Au lieu d’entrer dans une voie d’apaisement, ne serait-ce que par lassitude, la querelle des deux pouvoirs prenait en 1170 un caractère d’excitation qui semblait présager les dernières catastrophes; elle se compliquait d’un incident auquel les circonstances extérieures et l’état des esprits donnaient les proportions les plus alarmantes. Henri II voulut faire couronner sou fils aîné roi d’Angleterre, el désigna pour prélat consécrateur l'archevêque d’York, quand personne n’ignorait dans le royaume que c’était là le droit et le privilège du primat de Cantorbéry. Pour prévenir cette nouvelle insulte et cette dangereuse complication, le Pape se bâta d’écrire aux évêques anglais: « Nous savons par d’assez nombreux
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témoignages que le sacre et le couronnement des rois de votre nation n’ont cessé depuis longtemps d’appartenir à l’archevêque de Cantorbéry. En conséquence, tant que notre vénérable frère Thomas, titulaire de cette Eglise, restera dans l’exil, nous vous défendons par les présentes lettres d’imposer les mains et de donner l’onction royale au fils du monarque anglais. Si quelqu’un d’entre vous osait méconnaître celte défense, ne doutez pas que ce ne fût au péril de son rang et de sa dignité. Le prévaricateur n’aurait pas même le droit d’en appeler à Rome. Tout appel sur ce point est annulé par notre pouvoir apostolique1. » Le Pape écrivit dans le même sens à Thomas et celui-ci transmit la défense pontificale à l’archevêque d’York, en y joignant sa protestation personnelle. L’orgueilleux Plantagenet ne recula pas devant ces injonctions2. Avec le concours de ses dignes ministres, il obtint des évêques l’audacieux et lâche serment de n’y point obéir. Tous ne se prêtèrent pas cependant à ces exigences tyraniques, et l’archidiacre de Cantorbéry, l’un des adversaires les plus acharnés du primat, demandait alors au roi qui se trouvait en Normandie, de passer en Angleterre pour soumettre les récalcitrants. L’archevêque lésé punissait les autres et les rappelait au devoir par une de ses incomparables lettres. Le couronnement devait avoir lieu, toutes les mesures étaient prises pour cela, dans l’octave de la Pentecôte. Un ami de Thomas lui mandait : « Le roi sera dimanche prochain à Londres, et bien certainement son fils recevra la couronne et l’onction des mains de l’archevêque d’York; tandis qu’on laissera de côté la jeune femme, comme une abandonnée, par un outrage sanglant au roi de France son père. Oui, l’enfant sera couronné le jour même fixé pour cette cérémonie, à moins que Dieu ne lui rende la mer impraticable, ou ne paralyse la main du téméraire consécrateur, ou bien que le roi de France ne suscite un obstacle imprévu. Le père attend le fils sur le rivage; avec celui-ci viennent les évêques de Bayeux et de Séez3 . »
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1. Codex Vatic. Sum. Pont. Akxand. III Epist. IV, 42.
2. Ibid. Epist. îv, 47.
3. Codex Vatic. S. Thomœ Cant. Epist. v, 10.
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Ces obstacles surgirent, et la cérémonie fut retardée jusqu’à la fêle de Saint-Jean-Baptiste. Avait-elle réellement pour objet de mieux assurer la tranquilité du royaume? Etait-ce une insulte préméditée faite à l’Eglise de Cantorbéry dans la personne de l'archevêque? On se le demandait tout bas ; mais on obéissait à la volonté royale. Les grands étaient convoqués pour ce jour ; ils se rendirent. Dès le matin, le roi lui-même arma son fils chevalier avec la pompe ordinaire ; puis l’archevêque d’York, assisté des évêques de Londres et de Salisbury, imposa les mains au jeune homme, lui donna l’onction et plaça la couronne sur sa tête. Il portait doublement atteinte aux droits du primat, puisqu’il usurpait ses fonctions dans une église de sa dépendance; le couronnement s’était fait dans la chapelle de Westminster. A table, Henri II voulut servir son fils de ses propres mains, se plaisant à dire qu’il n’était plus roi. «Inauguration sacrilège, consécration qui mériterait plutôt le nom d’exécration, lisons-nous dans un auteur du temps ; elle était dénué de la bénédiction apostolique ; elle procédait non de la sagesse et de l’amour, mais de la déraison et de la colère; le père charnel l’avait décrétée en haine du père spirituel. Combien elle fut exécrable, on le vit clairement par les lugubres événements qui suivirent coup sur coup ; suspense des évêques, excommunications fulminées, meurtre d’un saint, deux guerres successives entre le père et le fils, mort lamentable et prématurée de ce dernier. » Aussitôt qu’il eut appris le nouvel attentat aux anciens droits de l’Eglise, Thomas fit parvenir ses protestations indignées et ses justes revendications, non-seulement au Souverain Pontife, mais encore aux amis qu’il comptait dans le Sacré-Collége. La douleur qu’il ressent et la persuasion où de faux bruits l’avaient jeté que le Pape tolérait l’usurpation commise, s’il ne l’approuvait pas, l’entraînant au-delà des bornes de la modération et de la justice, «Je ne sais comment il se fait, ose-t-il dire, que la cause du Seigneur étant débattue devant la Curie, constamment Barabbas échappe et le Christ est immolé1.» Sans aller jusqu’à ce degré d’amertume, l’archevêque de
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1 Ibid, £>!«*, y, 21.
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Sens, Guillaume de Champagne, qui remplissait les fonctions de légat, avec celui de Rouen, Rotrou du Perche, et l’évêque de Nevers, réclamait également auprès d’Alexandre, par une lettre pleine d’élévation et de vigueur. C’est à l’absolution de l’évêque excommunié de Londres, qu’il attribue l’audace toujours croissante des ennemis du bien, « la consécration, ou mieux l’exécration accomplie par l’archevêque d’York et quelques prélats qui n’ont guère que le nom d’évêques, le tort fait à l’Eglise de Gantorbéry et l’insulte commise envers le roi très-chrétien dans la personue de sa fille. « La réputation et la conscience même du Vicaire de Jésus-Christ resteraient entachées, si les audacieux usurpateurs n’étaient immédiatement réprimés par la puissance apostolique1. »
3. Injustement accusé le Pape ne dédaigna pas de se défendre. S’il avait donné mission à l’archevêque de Rouen de lever l’excommunication portée contre l’évêque de Londres, c’était en vue d’obtenir la puissante et reconnaissante entremise de ce dernier pour le rétablissement de l’union. La peine pouvait toujours revivre, si la bonne volonté n’était pas démontrée. Le primat de Cantorbéry lui-même avait indiqué ce moyen et sollicité cette indulgence. Quant à l’autorisation qu’il aurait donnée à l’archevêque d’York d’oindre et de couronner le jeune roi d’Angleterre, non-seulement il la dément de la manière la plus formelle par une lettre directe au primat, mais encore il la déclare impossible en condamnant, par une autre lettre adressé à ce même Roger d’York, l’usurpation dont celui-ci s’est rendu coupable, en le sommant de la réparer, s’il ne veut encourir de plus terribles censures, et pour que le roi ne transmette pas la malédiction à ses héritiers2. Enfin, dans une dernière lettre au monarque, dont l’original ne nous a pas été transmis, mais dont l’existence et la signification ne sont pas douteuses, Alexandre lui déclara péremptoirement que la sentence portée contre l’empereur d’Allemagne est sur le point de frapper le roi d’Angleterre, à moins que celui-ci ne rende immédiatement à Thomas la paix et son Eglise. Henri cette fois est sérieusement
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1. Ibid. Efist. v, 23.
2. Codex Vatic. Sum. Pont. Alexand. Ill, Epist. y, 26.
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alarmé ; il se bâte d’éerire à l'archevêque de Rouen qu’il en passera par les conditions du Saint-Siège, ne demandant qu’à s’entendre avec les légats1. La proposition est soumise à l’archevêque qui de son côté venait d’annoncer par une circulaire que l'interdit allait être jeté sur le royaume dans le délai de quinze jours. Il accepte les négociations, mais voici dans quel sens et sous quelles réserves : « Que le Seigneur dirige vos pas, écrivait-il aux plénipotentiaires apostoliques, allez droit au but, marchez par la voie royale; ne vous en laissez détourner ni par les promesses, ni par les menaces ; que votre prudence et votre sincérité s’élèvent au-dessus des plus habiles artifices. Vous aurez devant vous un être dont personne traitant avec lui n’a jamais évité les lacets. Peut-être aurez-vous à combattre avec les bêtes; il vous opposera des lutteurs exercés, dont quelques-uns sortis même du sanctuaire, qui s’identifieront avec lui pour ébranler votre constance. Les transformations de ce Protée le rendent presque insaisissable ; mais quels que soient ses discours, sous quelque figure qu’il se présente, tenez-vous prêts à le démasquer; défiez-vous toujours des paroles, ne croyez qu’aux faits. S’il obtenait sur vous un avantage, vous seriez du coup un objet de mépris et de risée pour lui-même et ses courtisans. S’il vous trouve inflexibles, il simulera la fureur, il entassera les serments et les parjures2. Ne vous laissez pas déconcerter, et vous le tiendrez désormais en votre puissance. »
4. Nul ne connaissait Henri comme son ancien chancelier ; nul ne pouvait mieux indiquer les moyens de le prendre. Les légats se montrèrent fidèles à ces instructions, et le succès parut complet. Le roi consentit à recevoir l’archevêque pour se réconcilier directement avec lui. La rencontre eut lieu dans une riante prairie dépendant d’une résidence royale, sur les confins de la Touraine et de la Normandie. Par malheur, observe l’historiographe, on Ia nommait le champ de la trahison. « Du plus loin qu’il nous aperçut, écrit le
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1. Ibid. Ejjist. v, ;ll.
2. Jurabil et dejerabit, ut Proteus mutabitur et tandem revertutur in se. » Epist, v, 12.
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saint au Pape, il se détacha du groupe qui l’entourait, vint à nous en toute hâte, se découvrit avec respect, et nous adressa les paroles les plus affectueuses, ne nous ayant pas même laissé le temps de le saluer le premier. Représentant du Saint-Siège, l’archevêque de Sens nous accompagnait ; mais le monarque nous prit à part et nous entretint longtemps avec tant de confiance et d’abandon qu’on eût pu croire que jamais entre nous il n’avait existé de discorde. Tous les personnages présents, sauf quelques exceptions peut-être, n'éprouvaient pas moins de joie que d’étonnement; la plupart versaient de douces larmes ; ils glorifiaient Dieu, ils louaient la bienheureuse Madeleine, dont une telle conversion semblait attester le pouvoir en signalant sa fête 11 » Plusieurs points délicats furent abordés, mais avec toute la modération commandée par les circonstances, et toujours à la satisfaction du primat. Le monarque alla même jusqu’à promettre que le couronnement de son fils, serait renouvelé dans les conditions exigées par les lois du royaume et de l’Eglise, que l’archevêque de Cantorbéry serait le prélat consécrateur, que la jeune reine participerait à la cérémonie, de telle sorte que le roi de France reçût une éclatante réparation, comme le Pontife Romain et le primat d’Angleterre. Thomas ajoute ce trait, dont la signification n’est pas sans importance : « Je descendais de cheval pour me prosterner aux pieds du prince, quand celui-ci, prenant l’étrier, me contraignit à remonter, et me dit, les yeux mouillés de larmes : « Que faut-il de plus? Seigneur archevêque revenons à notre vieille amitié, oublions nos haines récentes, faisons-nous l’un à l’autre tout le bien que nous pourrons. Pour ceux qui nous observent de loin, je demande et j’accepte vos hommages. » C’est bien ainsi que Saül parlait à Samuel: « Honorez- moi devant les anciens de mon peuple 2.«Allant ensuite vers les témoins dont il connaissait les dispositions hostiles, « Si moi, leur dit-il, quand je trouve l’archevêque animé des meilleurs sentiments, je n’étais pas bon pour lui, je serais le dernier des hommes, je donnerais pleinement raison à mes détracteurs. Non content de répondre
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1. Codex Yatic- S. Thùmx Cant. Epist. v, 45.
2. Reg, xv, 30.
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à ses avances, j’essaierai de le vaincre en générosité. Après avoir ainsi fermé la bouche aux sycophantes, il nous fit prier par les évêques d’exposer clairement nos revendications.
5. « Le roi se trouvant au milieu de son entourage, nous l’avons humblement prié, par l’entremise de l’archevêque de Sens, de nous réintégrer dans ses bonnes grâces, et dans la possession des biens appartenant à l’Eglise de Cantorbéry, de rendre également la paix à ceux qui nous étaient demeurés fidèles, de réparer enfin l’injustice commise envers nous dans le couronnement du jeune prince, lui promettant alors toute la soumission, tout l'honneur et tout l’amour qu’un roi puisse exiger d’un archevêque. Il donna son assentiment complet à notre juste demande. Notre entretien s’est ensuite prolongé jusqu’à l’approche de la nuit, sans témoins, en tête à tête ; c’était comme un retour de notre ancienne amitié. » Ce que le monarque avait promis de vive voix, dans un colloque intime et devant les seigneurs de sa cour, il le confirme par écrit dans une lettre au roi son fils. «Sachez, lui dit-il, que Thomas l’archevêque de Cantorbéry a fait la paix avec nous selon nos désirs. J’ordonne en conséquence que vous preniez vos mesures pour que lui-même et les siens soient rétablis dans toutes leurs possessions, telles qu’ils les avaient trois mois avant de quitter l’Angleterre. » Le primat de son côté se faisait précéder dans sa province ecclésiastique par quelques délégués, qui furent loin de recevoir un accueil favorable chez les dépositaires du pouvoir royal ; mais ces tristes nouvelles, il ne les eut que plus tard. La joie de la réconciliation, sans être exempte de tout nuage, dominait pour le moment dans son cœur et sa correspondance 1. Les déceptions de détail n’allaient pas tarder à raviver ses anciennes craintes. Le Pape n’en était pas exempt. A cette même époque, il quittait la Campanie pour se rapprocher de Rome. A Véroli, l’ancien Verulum des guerres latines, il écrivit à Thomas, pour lui donner les raisons de la lenteur appa-
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1 Sous cette heureuse impression, il écrivait aux cardinaux évêques d'Ostie et d’Albano, à plusieurs autres membres du Sacré-Collége, et spécialement à l’ancien légat Gratien, cet homme ferme et juste, qu’il comptait désormais au nombre de ses meilleurs amis. Epist. v, 48, 40, 50, 47.
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rente avec laquelle il avait procédé dans la défense de sa cause, mais pour l’assurer en même temps qu’il n’avait jamais cessé d’en faire la sienne. A Fiorentino, il signait l’excommunication du triumvirat épiscopal conjuré contre le primat d’Angleterre. Arrivé dans sa Ville d’Anagni, il confirmait la sentence et donnait à Thomas des instructions directes sur la manière dont elle devait être appliquée. Ces mêmes instructions, il les transmettait à ses légats, l’archevêque de Rouen et l’évêque de Nevers.
6.. Nouvelle lettre écrite de Segni pour encourager et soutenir le vaillant athlète des droits de la Religion et des libertés de l’Eglise. « Notre cœur, lui dit-il, est plongé dans l’amertume, quand songeons aux labeurs, aux tribulations, aux angoisses que vous supportez depuis si longtemps, avec un invincible courage, pour la justice et la vérité ; cette pensée nous est toujours présente, elle ne nous quitte pas. Nous puisons cependant une grande consolation dans le spectacle même que vous donnez au monde chrétien par votre admirable constance et la sublimité de vos vertus. Mais une telle lutte doit avoir un terme, et l’heure est venue d’abattre l’orgueil et l’impiété de nos adversaires 1...» De Segni le Pape se rend à Tusculum, et de là il mande en sa présence les évêques de Londres et de Salisbury, qui ne s’empressent pas de venir justifier leur conduite. Il écrit au roi : « Une lettre de notre vénérable frère Thomas, archevêque de Cantorbéry, nous apprend que, laissant dans l’oubli toute récrimination et toute amertume, vous venez de lui rendre votre amitié ; cette nouvelle nous a causé d’autant plus de joie que nous savons combien la paix rétablie doit être agréable à Dieu, honorable pour vous, avantageuse à votre royaume, aussi bien qu’à votre salut. L’archevêque se distingue par une religion, une prudence, une sainteté tellement éminentes qu’il ne saurait manquer de procurer avec un éclatant succès le bonheur de vos peuples et votre propre bonheur. Mais il est une chose que nous ne devons pas oublier, bien que lui-même n’en dise rien dans sa lettre, ç’est que le péché n’est pas remis si la restitution n’est pas faite, et
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1.Codex Yatic. Sum. Pont. Àlexaiui. III Episl, v. 22.
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que dès lors vous êtes dans l’obligation de restituer à l’Eglise de Cantorbéry les droits et les biens dont elle fut dépouillée. Pour nous, il ne nous convenait pas de garder le silence, pas plus qu’il ne convient à votre dignité de négliger une obligation aussi rigoureuse. N’écoutez plus les perfides conseillers qui vous ont déjà causé tant de fautes et de désastres. Imposez à votre fils le serment de respecter les immunités ecclésiastiques. C’est ainsi que vous acquerrez l’un et l’autre un royaume éternel 1. » Cette suprême exhortation devait encore être méconnue ; l’orgueil et la cupidité du despote ne céderont un instant que devant le sang du martyr.
§ II. LE PRIMAT MEURT DANS SON ÉGLISE.
7. Avant de s’embarquer pour l’Angleterre, Thomas revint à Sens, ne voulant pas s’éloigner sans avoir une dernière fois salué l’archevêque et revu le lieu de son exil. Il rendit ensuite ses hommages avec ses remerciements au roi de France, et s’achemina vers le port. Il envoya les lettres pontificales qui suspendaient les évêques anglais et frappait d’anathème ceux d’York, de Londres et de Salisbury, qui les reçurent quand eux-mêmes étaient sur le point de traverser le détroit en sens inverse. Les funestes pronostics ne manquaient pas autour du primat ; son âme, en était comme assiégée. Deux fois il avait vu le roi depuis la réconciliation, et chaque fois ses espérances avaient diminué. Le comte de Bologne et plusieurs amis revenant d’Angleterre lui disaient qu’il y trouverait infailliblement des trahisons et des chaînes ; il leur répondit : « Devrait-on me couper en morceaux, je ne renoncerai pas à mon voyage; ni les terreurs, ni les violences, ni les tourments ne pourront m’arrêter. C’est assez que le troupeau fidèle ait pleuré sept ans son pasteur. » Il écrivait au monarque : « Celui qui juge les âmes, sonde les cœurs et punit les crimes, Jésus-Christ nous est témoin avec quelle pureté d’intention et quel amour sincère nous avons fait la paix; combien nous comptons sur des sentiments réci-
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1. Ibid. Epist. V, 55.
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proques. Pouvions-nous donc, sérénissime seigneur, interpréter autrement vos paroles, vos doux entretiens, vos reproches mômes ? La lettre que vous adressez au roi votre fils, dans laquelle vous ordonnez de nous restituer tout ce que nous possédions avant de quitter l’Angleterre, ne respire-t-elle pas l’affection, la concorde et la sécurité ? Mais voilà que les choses semblent démentir ces promesses ; la restitution commandée par vous et qui m’est plus précieuse pour votre honneur que pour mon utilité personnnelle, est subitement ajournée. Les hommes qui l’entravent et les motifs qui les font agir, à vous de les connaître ; c’est à vous qu’il importe surtout de veiller à l’exécution de vos ordres. Ranulph, le conseiller du jeune roi, pille au grand jour les biens de notre Eglise, entasse dans ses châteaux le fruit de ce pillage. Nous le savons par des témoins qui, si vous daignez les entendre, le prouveront devant vous. Et que peut cet homme, s’il n’est armé de votre autorité, s’il agit sans ordre ? Beaucoup l’ont néanmoins entendu déclarer avec jactance que la paix ne serait pas longue entre nous, que nous ne mangerions pas un pain entier dans votre île, qu’il nous ôterait plutôt la vie. Tout l’annonce, la sainte Eglise de Cantorbéry, cette mère des Bretagnes, succombe à la fureur qui me poursuit.
8. « Pour détourner les coups dont on l’accable, j’irai porter ma tête aux persécuteurs, à Ranulph et ses complices. Je suis prêt non-seulement à mourir, mais encore à souffrir mille morts et toutes les tortures, pourvu que le Seigneur m’en donne la grâce. Je m’étais proposé, sire, de revenir vous voir; les pressants dangers de mon Eglise ne me le permettent pas. J’accours auprès d’elle avec votre permission, pour périr peut-être afin qu’elle soit épargnée, si toutefois votre compassion ne se hâte de me consoler et de me protéger. Mais, que je vive ou que je meure, je suis et serai toujours à vous dans le Seigneur; quoi qu’il m’arrive ou qu’il arrive aux miens, daigne Dieu vous combler de ses bénédictions, vous et vos enfants1 . » Une âme apostolique exprima-t-elle jamais de plus religieux sentiments et dans un plus beau langage? C’est à genoux
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1. Codex Vatic. S. Thoms Cant. Epist. v, 54.
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qu’on serait tenté de lire la fin de cette lettre. Voici maintenant la dernière que Thomas ait écrite, ou qui nous soit restée de lui ; elle est adressée au pape Alexandre : « Nous avons honorablement conclu la paix avec le roi d’Angleterre; il a rétracté ses injustes prétentions et ses préventions haineuses. Du reste, elles étaient moins son fait que celui des prêtres de Baal, des faux prophètes, qui dès le commencement furent les instigateurs de la discorde. Nous ne craignons pas de nommer leurs chefs : l’archevêque d’York, l’évêque de Londres, et puis à leur suggestion l’évêque de Salisbury. A la nouvelle de l’heureuse réconciliation, ils ont parcouru la terre et la mer, pour arriver à la rompre, tâchant de persuader au roi, par eux-mêmes et par les autres, que cette union était un déshonneur et de plus un danger pour le royaume, s’il n’assurait pas aux possesseurs actuels les titres et les biens usurpés, s’il ne nous contraignait pas à respecter les Coutumes royales. Leurs odieuses menées ont abouti : entre la fête de Ste Madeleine, où la paix fut jurée, et celle de S. Martin, le roi notre maître a fait saisir tous nos revenus, ne nous laissant que des maisons vides et des greniers démolis. Des clercs investis par la puissance laïque retiennent encore nos églises malgré nous; lui-même refuse de nous rendre ce dont il nous avait promis la restitution. Voyant ces maux irréparables et voulant en empêcher de plus grands, nous avons résolu de revenir à notre Eglise, plongée dans une telle désolation. S’il nous est impossible de la relever et de la reconstituer, qu’il nous soit au moins donné de mourir avec elle ou pour elle ; nous rendrons le dernier soupir avec plus de calme et de sécurité.