Correspondance d’Honorious avec Sergius II 3

Darras tome 15 p. 518

   69. Quelques mois après, en réponse sans doute à une seconde communication de Sergius, laquelle ne nous a point été conservée, Honorius adressa au patriarche une autre lettre, dont l'existence resta quarante-deux ans ignorée. Elle fut produite pour la première fois et encore par fragments, en 680, dans la XIIIe session du VIe econcile œcuménique, 11 de Constantinople. «Pendant les quarante-deux années qui suivirent la mort du pontife, dit M. de Maistre, jamais les monothélites ne parlèrent de la seconde de ses lettres ; c'est qu'elle n'était pas faite 1. » Nous ne serions peut-être que juste en adoptant l'observation si fine et si piquante du célèbre publiciste. Mais il nous semble préférable de suivre une méthode de critique plus large. Sans insister donc sur toutes les réserves qu'on pourrait faire, et qui ont été faites cent fois, à propos du plus ou moins d'authenticité de cette pièce, nous nous bornons à la transcrire. « Nous avons également écrit à notre frère Cyrus, évêque d'A­lexandrie, dit le pape, de supprimer l'expression nouvellement in­ventée d'une ou de deux opérations; car il ne faut pas laisser de nuageuses disputes se répandre et offusquer l'enseignement plein de lumière des églises de Dieu, mais bien plutôt rejeter de la prédica­tion de la foi l'emploi des mots nouvellement introduits d'une ou de deux opérations. Que prétendent ceux qui en font usage, si ce n'est établir une analogie entre les expressions correspondantes

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1 De Maistre, Du pape, 1. I, o. xv.

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p519 CHAP.   VII.   —  IION'OHICS   ET  LE   PATRIARCIIE  SERGIUS.    

 

une ou deux opérations et une ou deux natures? Sur ce dernier point, la sainte Écriture s'exprime clairement; mais qu'en Notre-Seigueur Jésus-Cbrist, médiateur entre Dieu et les hommes, il y ait une ou deux opérations, il est absolument oiseux de le cher­cher et de le dire. »

 

La lettre se termine ainsi :

« Voilà ce que nous avons voulu expliquer par la présente lettre à votre très-vénérable fraternité, pour l'apaisement et l'instruction des esprits hésitants ou troublés. Quant au dogme de l'Église, par égard pour les simples, et afin de couper court aux subter­fuges de toutes ces fâcheuses controverses, il ne faut ni enseigner ni définir, comme nous l'avons dit plus haut, une ou deux opéra­tions dans le médiateur entre Dieu et les hommes; nous devons confesser que chacune des deux natures, intimement unies dans le même Christ, opère et agit en participation avec l'autre ; que la nature divine opère ce qui est de Dieu et que la nature humaine opère ce qui est de la chair, sans division ni confusion. Nous n'en­seignons pas que la nature divine ait été changée en la nature hu­maine, ni la nature humaine en la nature divine ; mais nous con­fessons la distinction entière des natures. Une seule et même personne est à la fois humble et élevée, égale au Père et moindre que le Père, en celui qui, engendré de toute éternité, est né dans le temps, par qui les siècles ont été faits et qui a été fait dans les siècles, qui a donné la loi et qui est né sous la loi, afin de racheter ceux qui vivaient sous la loi, qui a été crucifié et qui a triomphé par la croix des puissances et des principautés, en abolissant l'ar­rêt de mort porté contre nous.

 

« Ecartant donc, comme nous l'avons dit, le scandale de termes inusités et nouveaux, nous ne devons ni définir ni enseigner une ou deux opérations. Au lieu de dire, comme quelques-uns, une opéra­tion, nous devons confesser un seul opérateur, le Christ Notre-Seigneur, qui opère vraiment dans l'une et l'autre nature; au lieu de dire deux opérations, qu'on prêche plutôt avec nous deux natures, la nature divine et la nature humaine, unies dans la personne une et indivisible du Fils unique de Dieu le Père, opérant chacune ce qui

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lui est propre, sans confusion, sans division, sans changement. Voilà ce que nous avons voulu signifier à votre fraternité, afin qu'unis manifestement dans un même esprit par la communauté de doctrine, nous nous montrions d'accord dans l'exposition d'une même profession de foi.

 

« Nous écrivons également à nos frères les évêques Cyrus et Sophronius, de ne plus s'attacher désormais au nouveau terme une ou deux opérations, mais de prêcher avec nous un seul Christ Notre-Seigneur opérant les œuvres divines et les œuvres humaines dans l'une et l'autre nature. Nous en avons agi de la sorte avec les députés que Sophronius nous a envoyés, pour qu'il s'abstînt dorénavant de prêcher deux opérations. Ils y consentent pourvu que Cyrus, notre frère et coévêque, s'abstienne de son côté d'employer l'expression une opération. »

 

  70. Le parallélisme entre la lettre de Sergius et les réponses du pape s'établit de lui-même à la simple lecture. Sergius avait dit : « On doit éviter de parler d'une opération (énergeia) parce que la nouveauté de ce terme a pour plusieurs quelque chose d'étrange, qu'elle jette le trouble dans leurs âmes, comme si elle suppri­mait, ce qu'à Dieu ne plaise, les deux natures distinctes quoique unies hypostatiquement dans la personne de Jésus-Christ. D'un autre côté, les mots deux opérations sont pour un grand nombre un sujet de scandale, parce qu'on en déduirait nécessairement deux volontés contraires l'une à l'autre, ce qui serait une im­piété. » Honorius répond : « Notre-Seigneur Jésus-Christ, mé­diateur entre Dieu et les hommes, opère les choses divines par l'intermédiaire de l'humanité hypostatiquement unie au Verbe. Il opère les choses humaines d'une manière ineffable et unique, la chair qu'il a prise étant unie sans séparation, immuablement et sans confusion, à la divinité demeurée parfaite. De même nous professons une volonté (en thélèma) en Notre-Seigneur Jésus-Christ; puisque assurément notre nature a été prise par la divinité sans le péché qui est en elle, c'est-à-dire notre nature telle qu'elle a été créée avant le péché, et non celle qui a été viciée après la chute. » En d'autres termes, Honorius professe une seule énergeia ou opéra-

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tion, une seule volonté thélèma dans la nature humaine de Jésus-Christ; il accentue énergiquement cette vérité orthodoxe, parce que Sergius lui dit dans sa lettre que cette vérité est attaquée en Orient, et que les controverses à ce sujet vont exciter de nouvelles tempêtes. Or, rien n'est plus certain, rien n'est plus correct, rien n'est plus catholique que cette phrase d'Honorius. « Il est impos­sible, dit excellemment un moderne apologiste, d'y voir une for­mule ni même une pensée hérétique. Quelle est en effet la volonté qu'il exclut ici? Est-ce la volonté divine? Non, sans doute, et personne ne l'en a jamais accusé. Est-ce la volonté humaine? Non encore, puisqu'il dit que Noire-Seigneur a pris notre nature telle qu'elle était avant le péché. Or, il y avait une volonté inhérente à notre nature avant le péché. Le Verbe fait chair a donc pris la volonté originelle, mais ce qu'il n'a pas pris de notre nature, c'est la volonté viciée de cette nature déchue, dans laquelle le péché a établi deux volontés contraires, l'une de l'esprit, l'autre de la chair, l'une qui nous porte au bien, l'autre qui nous porte au mal. Et comme en Jésus-Christ il n'y a point opposition de volontés con­traires, puisqu'il n'a pas pris notre nature viciée par le péché, on peut dire en un sens qu'il n'y a en lui qu'une volonté, volonté con­cordante et identique à elle-même. C'est ainsi que l'a manifeste­ment entendu Honorius, comme cela résulte de la pensée et du texte de sa lettre1 . »

 

71. Cette interprétation, la seule admissible, la seule logique, n'est pas nouvelle, et n'a point été imaginée par les défenseurs pos-  lettres d'Honorius. Elle a été donnée et admise, de son temps même, par les représentants les plus autorisés de l'orthodoxie. En 641, trois ans seulement après la mort d'IIonorius, le pape Jean IV apprend que les hérétiques orientaux cherchaient à se prévaloir de la lettre pontificale. Il écrit aussitôt à l'empereur Constantin III, successeur d'Héraclius, et lui dit : « Toutes les contrées de l'Occi­dent sont émues et scandalisées de la conduite de notre frère le patriarche de Constantinople. Dans des écrits partout disséminés, il prêche des nouveautés contraires à la foi ; il s'efforce d'accré-

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1 Weil et Loth., La caust d'Honorius;  Documents originaux, pag. 106.

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diter ses sentiments particuliers en cherchant à les couvrir de l'autorité du pape Honorius, notre prédécesseur de sainte mémoire, lui prêtant une doctrine absolument contraire à la pensée de ce père vraiment catholique 1. Le pontife Honorius de sainte mémoire avait été informé par le patriarche Sergius qu'un certain nombre de personnes admettaient en Jésus-Christ notre Rédempteur deux volontés contraires. Il répondit que, dans la sainte économie de son incarnation, Notre-Seigneur était tout à la fois Dieu parfait et homme parfait; qu'il a pris d'Adam, suivant la création primitive, la volonté une et naturelle de son humanité, mais non deux volon­tés contraires, comme nous les sentons en nous-mêmes, nous qui sommes engendrés du péché d'Adam. C'est donc à juste titre et en toute vérité que nous disons et confessons une seule volonté dans l'humanité de sa sainte incarnation, et non pas deux volontés con­traires, l'une de la chair et l'autre de l'esprit. C'est en ce sens que notre prédécesseur a répondu à la consultation du patriarche, di­sant qu'il n'y a pas dans notre Sauveur, c'est-à-dire dans son huma­nité, deux volontés contraires, parce qu'il n'a rien pris de vicieux de la prévarication du premier homme. Et que nul, par ignorance de la question, ne trouve un prétexte à récriminer dans le fait que la réponse vise uniquement la nature humaine, et ne parle point de la nature divine. Ceux qui auraient à ce sujet quelques scrupules sont avertis que la réponse a été faite exclusivement selon la ques­tion posée par le patriarche -. En disant qu'il n'y eut point en Jésus-Christ, comme en nous autres pécheurs, deux volontés con­traires de la chair et de l'esprit, notre prédécesseur répondait à la question qui lui était posée. Aujourd'hui, quelques personnes,

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1 Le patriarche dont parle ici Jean IV était Pyrrhus, successeur de Ser­gius. Ce dernier était mort sans oser donner aucune publicité aux lettres que lui avait adressées Honorius. Il n'aurait pu, du vivant même du pontife, tronquer ses phrases et dénaturer sa pensée. Pyrrhus, que la mort du pape délivrait de pareilles craintes, sa servit habilement des lettres d'Honorius pour propager l'hérésie.

2. Notons ici en passant que tel est encore aujourd'hui l'usage de la chaire apostolique. Consultée par tout l'univers, ses réponses sont exclusivement parallèles aux questions; le vrai sens de la solution, pour être bien compris, doit donc toujours être rapporté aux termes stricts de la consultation.

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dénaturant l'esprit de sa lettre pour l'accommoder à leur propre sens, l'accusent d'avoir enseigné une seule volonté de la divinité et de l'humanité en Jésus-Christ ; cela est entièrement contraire à la vérité 1. » Ainsi parlait le pape Jean IV, et veut-on savoir le nom du secrétaire pontifical qui tenait la plume? c'était le même véné­rable abbé Jean Sympon, qui avait lédigé trois ans auparavant, par ordre d'Honorius, la lettre tant controversée. Jean Sympon, au­teur de la lettre composée par lui, écrite par lui, et approuvée par Honorius, en connaissait-il le véritable sens? Pouvait-il se tromper lorsqu'il affirmait que le en thélèma de la lettre d'Honorius s'appliquait exclusivement à la volonté humaine de Jésus-Christ, laquelle était effectivement une? Et ne comprend-on pas la généreuse indignation de saint Maxime, martyr plus tard de la vérité catholique, quand il s'écriait : « Quel est l'interprète le plus digne de foi de la lettre pontificale? Celui qui l'a écrite au nom d'Honorius, l'illustre abbé Jean qui vit encore, et qui, outre tant d'autres mérites, a répandu sur l'Occident l'éclat de sa doctrine et de sa piété ; ou bien les Orien­taux qui n'ont jamais quitté Constantinople, et qui parlent d'après leurs sympathies, leurs opinions particulières et personnelles? N'est-ce pas le comble du ridicule, ou plutôt n'est-ce pas un spec­tacle lamentable? Dans leur audace, ils n'ont pas craint de mentir contre le Siège apostolique lui-même. Comme s'ils avaient été de son conseil, ou qu'ils eussent reçu de lui un décret dogmatique, ils ont osé revendiquer pour leur cause le grand Honorius (secum ma­gnum Honorium acceperunt), faisant parade à l'appui de leur folle opinion de la suréminente piété de ce pontife [suœ prœsumptionis ostentationem ad alios facientes, viri in causa pietatis maximum eminentiam). Et cependant, que n'a pas fait la sainte Église pour les arrêter dans leur voie funeste? Quel pontife pieux et orthodoxe ne les a conjurés par ses appels et ses supplications de renoncer à leur hérésie? Que n'a point fait le divin Honorius [quid autem et divinus Honorius), et après lui le vieillard Severinus, et son successeur le vénérable pape Jean ? « Ainsi parlait saint Maxime. II était d'au-

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1 Joan. IV, Epist. ad Constantin. III; Pair. lat.. tom. LXXX, col. 603 et seq.

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tant mieux au courant de la question qu'avant de renoncer au monde et d'entrer dans un monastère, ainsi que nous le dirons bientôt, il avait été le premier secrétaire (proto secretarius) ou comme on dirait de nos jours, chef du cabinet particulier de l'em­pereur Héraclius. Son témoignage, contemporain, désintéressé, impartial, concorde en tout point avec ceux du pape Jean IV et du secrétaire d'Honorius. À moins de tout nier en histoire, il faut bien se rendre à ces autorités décisives, surtout lorsque, sans elles, indépendamment de toute interprétation extrinsèque, le texte d'Honorius rapproché de la consultation à laquelle il répondait, porte avec lui la même évidence, et impose à tout lecteur de bonne foi la même conclusion. « La- lettre d'Honorius est orthodoxe, » dit l'un des plus judicieux auteurs qui aient en ces derniers temps traité sérieusement cette controverse. «Cette conclusion est admise aujourd'hui par presque tous les hommes capables de se former un jugement personnel sur ces matières 1. »

 

72. Après cela, qu'importe qu'isolant de tout le contexte les mots en thélèma  et mia ? énergeia on ait cru pouvoir, au sein de l'assem­blée la plus auguste du monde, publier une série d'assertions comme celles-ci : « Le pape Honorius a rejeté le terme technique et spécifiquement orthodoxe duo énergeia ; il a déclaré comme vrai le terme spécifiquement hérétique en thélèma : il a entendu donner une définition dogmatique et énoncer un dogme de l'Église : il a pres­crit à l'Église de recevoir comme doctrine de foi la formule prin­cipale, le terme technique du monothélisme2? » C'est le contraire

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1      H. Colombier, La condamnation d'Honorius et l'infaillibilité du pape, IVe art.
[Études religieuses, mars 1870, p. 37*.)

2      Ex prœdictis jam sponte fluit : Honorium papam spécifiée orthodoxum terminum iechnicum « 5jo âvép-yeiai » rejecisse, terminum vero spécifiée hœreticum
vi
n 6É).T,(ia » ut verum déclarasse... Ex quitus liquet Honorium dogmaticam definitionem dire, dogma Ecclesiœ enuntiare voluisse... Formulant principalem,
terminum Iechnicum Monothelismi Ecclesiœ ut fidei docirinam prœscripsit.
(Car. Joé. de Iléfélé, episc. Rottenburgensis. Causa Ilonorii papa;, Neapoli, 1870,
in-S», 28 pag.) Avant sa promotion à l'épiscopat, l'auteur s'était déjà occupé de la cause d'Honorius. Au tom. IV de l’Histoire des conciles, pag. 45 (traduction française par M. l'abbé Delarc), M. le docteur Héfélé ormulait ses conclusions en ces termes : «On peut donc dire que le fond de

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qui est vrai. II est de toute évidence que le pape Honorius n'a point entendu donner une définition dogmatique, il le déclare positive­ment en ces termes : Non unam vel duas operationes in mediatore Dei et hominum. definire debemus. Il n'a nullement «prescrit à l'Église de recevoir comme doctrine de foi la formule du monothélisme, » il a seulement répondu à la consultation de Sergius dans les termes où le patriarche l'avait posée; il a dit, avec toute l'Église, qu'en la per­sonne de Jésus-Christ il n'y avait point la double volonté humaine et contradictoire de la chair et de l'esprit. Ces faits sont, croyons-nous, désormais constatés pour quiconque aura eu la patience de suivre cette discussion. Mais enfin, quand nous n'aurions dans leur intégrité ni la lettre de Sergius, ni celle d'Honorius lui-même, quand il ne nous resterait de cette dernière que le membre de phrase tronqué, mutilé, séparé de son contexte, ce fameux membre de phrase : «Nous professons une volonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en thélèma, » que l'on nous donne comme «le terme technique, » « la formule principale, » « l'expression spécifiquement hérétique du monothélisme; » les adversaires n'auraient rien gagné. Le mot thélèma, comme le fait observer la récente apologie déjà citée par

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l'opinion d'Honorius, la base de son argumentation était orthodoxe, et que lui-même l'était de cœur; toute sa faute consista en une maladroite expo­sition de dogme, et en un manque de logique. » Si Mgr de Héfélé dit vrai, M. le docteur Héfélé avait dit faux. Lequel des deux faut-il croire, du docteur ou de l'évêque, de l'auteur de l'Histoire des Conciles ou de l'auteur de la brochure Causa Honorii? Les contradictions de ce genre ne sont d'ail­leurs pas nouvelles. Bossuet, dans la Défense de la déclaration de 1682, sou­tient aussi qu'Houorius fut hérétique et qu'il enseigna ex cathedra l'hérésie. Dans son œuvre classique, le Discours sur l'histoire universelle, Bossuet avait tenu un toutcautre langage : « Ces hérétiques (les monothélites) cachaient leur venin sous des expressions ambiguës, dit-il ; un faux amour de la paix leur fit proposer qu'on ne parlât ni d'une ni de deux volontés. Ils imposèrent par ces artifices au pape Honorius Ier, qui entra avec eux dans un dangereux mé­nagement, et consentit au silence où le mensonge et la vérité furent égale­ment supprimés. » (Bossuet, Disc, sur l'hist. univers., édit. Vives, tom. XXIV, p. 354.) Le cardinal de La Luzerne, au vol. I de ses Œuvres complètes, sou­tient l'orthodoxie des lettres d'Honorius, et au IIe, daus son Apologie des quatre articles, change d'opinion et reprend la thèse opposée. On le voit, les adversaires de l'infaillibilité pontificale ont maintes fois donné, en la combat­tant, la preuve qu'ils n'étaient eux-mêmes rien moins qu'infaillibles.

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nous, n'a pas un sens absolu. On peut être hérétique ou orthodoxe en l'employant au singulier, suivant la signification qu'on lui donne. Aussi le mot n'a-t-il point par lui-même le caractère d'un terminus technicus. Le mot thélèma dit saint Jean Damascène, a un double sens, il signifie à la fois la volonté thélèsis et l'objet de la volonté thélèton; la volonté thélèsis, c'est-à-dire la faculté de vouloir; l'objet de la volonté thélèton, c'est-à-dire la chose voulue, le résultat de la vo­lonté. Le mot thélèma s'entend donc également de la faculté intellec­tuelle et de l'acte, de la cause productive et de l'effet. En Jésus-Christ, comme il y a deux natures complètes et distinctes, la nature divine et la nature humaine, il y a aussi deux volontés naturelles, deux facultés de vouloir ou volontés causales, correspondantes à l'une et l'autre nature ; cependant, par le fait de l'union hyposta­tique des deux natures, il n'y a qu'un seul et même effet des deux volontés naturelles qui concourent par leur accord à former la vo­lonté hypostatique de la personne une du Verbe fait chair. Ce sont donc deux volontés qui n'en font qu'une. Ainsi dans le sens de la faculté de vouloir thélèsis, du principe de la volonté, il y a en Jésus-Christ deux volontés duo thélèmata; dans le sens du thélèton, objet de la volonté ou chose voulue, il n'y a en Jésus-Christ qu'une volonté ev thélèma. Cette distinction entre les deux sens du mot grec existe pour le latin voluntas et pour notre français volonté. Elle existe pour l’énergeia operatio grecque, l’du latin, l'opération du français. Par conséquent le en thélèma ne saurait être le terminas technicus de l'hé­résie, pas plus que l'expression contraire duo thélèma n'est le termi­nus technicus de l'orthodoxie. Les expressions sont l’une et l'autre incomplètes, ambiguës; elles ne peuvent d'aucune façon être prises comme caractéristiques du dogme. Le terme technique de l'ortho­doxie est le duo thélèmata phusica, deux volontés naturelles, comme le terme technique de l'hérésie est le en thélèma phusicon, une volonté na­turelle. Aussi les pères du VIe concile, en formulant le dogme ca­tholique, ont toujours dit duo thélèmata phusica, deux volontés natu­relles. » Il est vrai qu'en 680, à l'époque du VIe concile œcuménique, le monothélisme avait donné sa formule principale « une volonté naturelle, » tandis qu'en 634, quand Honorius reçut la lettre du pa-

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p527 VII. — UONOItll'S ET LE PATRIARCHE DES MARONITES.     

 

triarche de Constantinople, il n'y avait encore qu'une dissimula­tion d'hérésie et non une hérésie formulée.

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