Darras tome 6 p. 615
12. Le septième livre est intitulé : De la vie du chrétien, de l'Eucharistie et de l’ Initiation spirituelle. Les premiers-chapitres repro-duisent, en la développant, la magnifique théorie de l'Épître de saint Barnabé sur les deux voies ouvertes en face de l'homme, ce pèlerin d'un jour en marche vers l’éternité. « Il y a deux voies, disent les Constitutions. L'une conduit à la vie, l'autre à la mort. Elles n'ont entre elles aucun point de rencontre; une distance infinie les sépare, et elles se prolongent d'ans leur éloignement parallèle. Le chemin de la vie aboutit à Dieu, l'autre à Satan. Il y a la route du ciel et la route de l'enfer l. » Toutes les stations de ces deux chemins sont signalées avec la profonde expérience du cœur humain et de la vie sociale qui a toujours distingué l'Église. La revue des vices et des passions qui conduisent les âmes à la mort est complète2. Nos catéchismes actuels, dans la nomenclature des péchés capitaux, n'ont fait que résumer ces pages des Constitutions apostoliques. Il en est de même pour l'énumération des vertus, filles de la grâce et de la charité, qui escortent les âmes dans le chemin de la vie 3. Quelques traits cependant font saillie sur le fond de la morale chrétienne, commun à tous les âges et à tous les pays. Ils accusent plus spécialement l'époque et la civilisation déterminées auxquelles ils s'adressaient. Ainsi l'interdiction des arts magiques, des incantations, des sciences augurales 4, convenait surtout à un siècle où le paganisme avait vulgarisé la pratique des arts occultes. Par un déplorable retour vers des erreurs surannées, quelques esprits égarés se rejettent aujourd'hui dans ces voies d'imposture et d'abominations sacrilèges. Les avis des Constitutions apostoliques, à ce sujet, reprennnent donc leur actua-
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1 Constit. apostot.. lib. VII, cap. i. — 2. Id., cap. ii-vii. — 3. Id., cao. vill- xvn. —4. Id., cao. in-vr.
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lité. Mais quand nous lisons dans ce texte vénérable l'interdiction aux pères d'exercer sur leurs enfants le droit de mort 1, que la civilisation romaine leur reconnaissait, il nous est heureusement impossible d'en faire l'application à notre siècle. Grâces immor-telles soient rendues à Jésus-Christ et à son Église ! L'Évangile a fait disparaître de nos mœurs chrétiennes ces crimes contre nature, que la jurisprudence antique consacrait. La prédication des apôtres introduisait dans le monde deux éléments nouveaux; la prière et l'union des âmes avec Dieu par la sainteté 2. L'Eucharistie était le foyer de cette vie jusque-là inconnue, qui allait enfanter des prodiges d'amour, d'héroïsme et de vertu. Voici la langue nouvelle que parlaient ces hommes nouveaux : « Nous vous rendons grâces, Dieu et Père de Jésus-Christ Notre-Sauveur, de nous avoir illuminés par la connaissance de votre saint nom, par la foi et par la charité, dans l'espérance immortelle que vous nous avez donnée en Jésus, votre fils. C'est vous, Dieu tout-puissant, souverain Seigneur, qui avez créé le monde par votre Fils, le Verbe; c'est vous qui avez gravé votre loi dans nos cœurs, c'est votre main qui nourrit tous les êtres. Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, Dieu des patriarches et des saints, vous êtes fidèle dans vos promesses. C'est vous qui avez envoyé Jésus-Christ, votre fils, sur la terre, afin qu'homme il conversât parmi les hommes, lui l'Homme-Dieu, le Verbe fait chair, venu ici-bas pour détruire le royaume de l'erreur! Par ses mérites daignez vous souvenir de votre Église sainte, la fille d'adoption que vous avez acquise par le sang de votre Christ. Délivrez-la de tout mal. Confirmez-la dans votre amour et votre vérité; réunissez-nous tous dans le royaume que vous nous préparez. Qu'il vienne votre règne adoré ! Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le Dieu qui nous est apparu dans l'infirmité de la chair! Telle est, ajoutent les Constitutions, la prière que l'assemblée doit réciter avant la communion eucharistique. Ensuite celui qui est digne s'approcher du Sacrement. Ceux qui seraient indignes se purifieront par la pénitence3. »
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1. Constit. apostol., lib. VII, cap. m. — 2. ld., cap. xvu-xix. —3. Id.t cap. xxvi.
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La prière prenait ainsi possession des âmes par la liturgie sacrée. Voici la profession de foi du catéchumène, avant d'être admis au baptême : « Je renonce à Satan, à ses œuvres, à ses pompes, à son culte, à ses anges, à ses suggestions, à son empire tout entier. Je m'engage sous l'étendard du Christ. Je crois en Dieu tout-puissant, père de Jésus-Christ, seul Dieu véritable, créateur et souverain de l'univers; je crois en Jésus-Christ notre Seigneur, son Fils unique, engendré avant tous les siècles, par qui toutes les créatures visibles et invisibles ont été faites sur la terre et dans les cieux; qui en ces derniers jours est descendu du ciel, s'est fait chair, est né de la sainte vierge Marie, a passé ici-bas en accomplissant les lois de Dieu son Père, a été crucifié sous Ponce-Pilate; est mort pour nous; est ressuscité le troisième jour après sa passion, est monté aux cieux, où il est assis à la droite du Père et d'où il viendra juger les vivants et les morts. Son règne n'aura point de fin. Je crois encore et suis baptisé au nom du Saint-Esprit, qui a inspiré tous les saints, depuis l'origine du monde; qui fut envoyé par le Père aux apôtres, selon la promesse faite par Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ; qui se répand sur tous ceux qui font partie da la sainte Église catholique et croient comme elle la résurrection de la chair, la rémission des péchés, le royaume céleste et la vie du siècle à venir1. » Le Credo, tel que l'Église le redit chaque jour, ne diffère point de cette formule apostolique. Une autre prière liturgique, celle qui complète le cantique des anges, se retrouve de même, presque tout entière, dans le texte des Constitutions. La voici, fidèlement traduite : « Gloire à Dieu dans les hauteurs célestes et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! Nous te louons, nous te célébrons par nos chants, nous t'exaltons, nous t'adorons, Seigneur, Dieu véritable, nous rendons hommage à ta gloire infinie. Seigneur roi du ciel, Père tout-puissani, Dieu suprême, Père de Jésus-Christ, l'Agneau immaculé qui efface les péchés du monde, reçois nos supplications. Toi dont le trône est porté sur l'aîle des Chérubins, tu es le seul saint, le seul Seigneur,
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1. Conttit. apostol., lib. VII, cap. xu.
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Jésus-Christ, fils de notre roi, à toi l'honneur, l'adoration et la gloire, en union avec le Père tout-puissant 1! » II n'est pas jusqu'à la prière du chrétien avant et après le repas, qui ne se trouve formulée dans le texte des Constitutions, non point sans doute avec les paroles mêmes que nous employons aujourd'hui et qui ont subi les modifications des siècles, mais en termes équivalents pour les idées principales 2.
13. Le huitième et dernier Livre s'ouvre par le traité de saint Hippolyte : de Charismatibus. Sous ce titre emprunté aux Épîtres de saint Paul, l'évêque de Porto comprend les dons extraordinaires et le privilège des miracles, que l’effusion du Saint-Esprit communiquait alors aux ouvriers évangéliques, et dont l'Église naissante donnait le spectacle au monde. «La parole de Notre-Seigneur s'est réalisée, dit-il. En son nom, les apôtres ont chassé les démons, parlé des langues nouvelles, paralysé le venin des serpents, guéri les malades et ressuscité les morts. Ce don des miracles s'est perpétué parmi ceux qui ont embrassé la foi des apôtres. Dieu l'ac- corde, non point pour l'utilité de ses ministres, mais pour déterminer la conversion des infidèles, et pour ébranler par la vue de ces prodiges les âmes que la prédication laisse insensibles. C'est une faveur que Dieu fait aux infidèles, Juifs ou Grecs, bien plus qu'à nous. A qui profite en effet le pouvoir de chasser les démons? Évidemment à ceux que la miséricorde de Dieu délivre du joug de Satan. Appliquons-nous donc cette autre parole du Seigneur : « Ne vous glorifiez pas de ce que les esprits vous obéissent ; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits au ciel. » Les miracles que Dieu daigne opérer par notre ministère sont pour sa gloire et non pour la nôtre. Il n'est donc point nécessaire que chacun des fidèles ait le pouvoir de chasser les démons, de ressusciter les morts, ou de parler toutes les langues. Il suffit que ceux à qui Dieu réserve ces privilèges en usent pour l'utilité de la religion et pour le salut des infidèles. Encore voyons-nous que les miracles ne convertissent point tous les impies. Les Égyptiens ne crurent
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1. C<m$tit. apostol., lib. VII, cap. xlvii, — 2. 'ftf., cap. xlix.
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pas au vrai Dieu, malgré les prodiges réalisés sous leurs yeux par la verge de Moïse. La multitude des Juifs, témoin des miracles de Jésus-Christ, ne se convertit cependant pas tout entière. C'est en faveur des âmes sincères et droites que Dieu opère des merveilles. Les cœurs endurcis résistent même à cette démonstration toute puissante. Que ceux donc qui ont reçu le don des miracles ne s'élèvent point, dans leur pensée, au-dessus de leurs frères à qui la même faveur n'a pas été accordée. Ces grâces extérieures sont in-dépendantes de la grâce, spirituelle, qui est départie à tous ceux qui ont embrassé et suivi sincèrement la foi de Jésus-Christ1. » Pour donner plus de force à cette recommandation d'humilité et d'abnégation personnelle, adressée à des thaumaturges dont la puis-sance extraordinaire pouvait enfler le cœur, saint Hippolyte ajoute : « Tous ceux qui prophétisent ne sont pas des hommes pieux; tous. ceux qui chassent les démons ne sont pas pour cela des saints. Le fils de Béor prophétisa; c'était un infidèle. Le grand-prêtre Caïphe prophétisa; qui pourrait l'appeler un saint? Les fils de Scéva entreprirent de chasser les démons! En tenant ce langage, nous n'avons certes point la pensée de discréditer les véritables prophéties, que l'Esprit de Dieu place sur les lèvres des saints, mais nous voulons prévenir les tentations d'orgueil et d'indépendance qui surgiraient dans les cœurs. Silas et Agab furent des prophètes aimés de Dieu, et cependant ils ne songèrent point à s'égaler aux apôtres, ni à sortir du rang inférieur qu'ils occupaient dans l'Église. Des femmes eurent le don de prophétie. Dans l'ancienne loi, la sœur de Moïse et d'Aaron, et plus tard Débora, Holda, Judith, furent prophétesses. La mère du Seigneur prophétisa; Elisabeth, sa cousine; Anna, la sainte veuve, et plus récemment les filles du diacre Philippe eurent ce privilège. Cependant elles ne prétendaient point s'élever au-dessus de la condition de leur sexe, ni s'arroger le ministère sacerdotal réservé aux hommes. Si donc un de nos frères ou l'une de nos sœurs a reçu de Dieu le don de prophétie, ou des miracles, qu'il demeure dans les senti-
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1. Constit. apostol., lib. VIII, cap. i.
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ments d'une humilité profonde. C'est à cette condition qu'il pourra être agréable au Seigneur 1. » Le don des miracles, comme celui des prophéties, s'est perpétué au sein de l'Église catholique; il existe de nos jours, moins fréquent peut-être, mais non moins éclatant qu'aux premiers siècles. Les saints du dernier âge, et il en est qui ont vécu parmi nous, ont été des thaumaturges. Avant d'inscrire leur nom au catalogue des bienheureux, le Saint-Siège, dans une enquête préalable, constate les prodiges opérés par leur intercession. Cette page des Constitutions apostoliques n'a donc rien perdu et ne perdra jamais rien de son opportunité. Ajoutons que l'humilité la plus parfaite fut toujours le caractère distinctif des thaumaturges. Plus ils furent élevés en sainteté, devant Dieu et devant les hommes, moins ils le crurent eux-mêmes ; réalisant ainsi l'idéal de la perfection chrétienne, telle que les apôtres l'ont définie pour les autres et pratiquée pour eux-mêmes. La seconde partie du VIIIe livre est consacrée, sous le titre d'Ordinations, à tout l'ensemble des cérémonies liturgiques, depuis l'élection des évêques 3 jusqu'à la consécration des vierges 4 et des diaconesses 5; depuis la prière du matin 6, qui correspond à notre office des Matines, jusqu'à celle dite des lampes 7, que nous appelons les Vêpres; depuis la bénédiction de l'eau et de l'huile sainte 8 pour le baptême, jusqu'au cérémonial des funérailles chrétiennes9. Voici le texte des Constitutions relatif à ce devoir suprême de la piété fraternelle. « Les obsèques se feront le troisième jour après la mort, au chant des psaumes, des prières et des leçons de l'Écri-ture Sainte. Le troisième jour nous rappelle la glorieuse mémoire de la résurrection du Sauveur. De nouveaux suffrages pour l'âme du défunt auront lieu le neuvième jour, pour la consolation des survivants; le quarantième jour, en souvenir de l'usage antique; on lit en effet que le peuple d'Israël pleura quarante jours la mort de Moïse; et enfin on célébrera le jour anniversaire de la mort. Les pauvres ne seront point oubliés ; on leur fera l'aumône avec les
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1 Constit. apostol., lib. VIII, cap. II. — 2. Id., cap. iv. — 3. Id., cap. v. —4./rf., cap. xx. — 6. ld., cap. xxxvn. — 7. Id., cap. xxxv, xxxvi. — 8. ld., cap. xxix. — 9. Id.. cap. xli, xlii.
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p621 CHAP. VIII. — ANALYSE DES CONSTITUTIONS APOSTOLIQUES.
biens du défunt, pour le soulagement de son âme1. » Quant aux formules de prières pour les morts, elles étaient ainsi conçues : «Le diacre, élevant la voix, dira au peuple : Prions pour nos frères endormis dans le Seigneur, afin que Dieu daigne recevoir l'âme du défunt, lui remettre ses péchés volontaires ou involontaires, lui faire miséricorde et l'introduire dans la région des vivants, au sein d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, dans le royaume habité par les saints, dans le séjour de la joie, du repos et de la lumière éternels. — Alors l'évêque prononcera cette oraison : Dieu immortel, qui avez créé tous les êtres, qui avez fait de l'homme raisonnable, une créature mortelle et pourtant destinée à l'immortalité; vous qui avez préservé Hénoch et Élie de la corruption du tombeau; Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, Dieu des vivants parce que les âmes de tous vivent devant vous et que l'esprit des justes est dans votre main, jetez un regard de bonté sur votre serviteur, que vous venez d'appeler à une autre vie ; pardonnez-lui les fautes qu'il a pu sciemment commettre et celles qui sont échappées à son ignorance; envoyez vos anges à la rencontre de cette âme; donnez-lui une place au sein des patriarches, des prophètes, des apôtres et des justes, qui ont trouvé grâce à vos yeux; dans ces régions d'où la tristesse, la douleur et les larmes sont bannies; dans cette patrie fortunée des saints qui contemplent la gloire de Jésus-Christ, votre Fils; par lequel toute gloire, honneur, culte, actions de grâces et adoration vous soient rendues, en union avec l'Esprit-Saint, dans les siècles des siècles ! Amen 2. » On ne peut sans émotion lire ces prières vénérables, dont les accents ont éveillé les échos des catacombes, sous les successeurs des apôtres. Quoiqu'on fasse, le livre des Constitutions, au point de vue historique, traditionnel et liturgique, est un des monuments les plus considérables de l'Église primitive. Son étude avait été jusqu'ici trop négligée. Nous serions heureux si cette analyse imparfaite pouvait inspirer au lecteur le désir de connaître plus à fond une œuvre aussi importante.
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1. Conslit. apostol., lib. VIII, cap, xlii. — Id., cap. xu.