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17. La situation de Constance, qui voyait l'Occident tout entier échapper à ses mains, n’ était pas plus prospère en Orient. Sapor venait de, ruiner la citadelle de Singara, et restait maître de tout le cours de l'Euphrate et du Tigre. De sa personne, l'empereur n'avait pas encore quitté Constantinople. Il attendait, pour se mettre à la tête de ses troupes, d'avoir pu assister a la dédicace d'une nouvelle basilique, élevée par ses soins sous le vocable de Sainte-Sophie (Sophia La Sagesse Eternelle). Ce titre, choisi par les Ariens eux-mêmes, était assez peu en harmonie avec la doctrine de ces hérétiques, qui réduisaient, comme on sait, le Fils et le Saint-Esprit au rôle de divinités subalternes et adoptives. Quoi qu'il en soit, Eudoxius, le successeur de Macédonius sur le siége usurpé de Byzance, consacra le nouvel édifice, le 15 février 360, et l'inogura par un discours tout rempli des blasphèmes de la secte contre le dogme de la Trinité. La basilique de Constance ne devait pas d'ailleurs avoir plus de solidité, ni de durée, que celle de Constantin, son père. Quelques années plus tard, nous verrons l’empereur Justinien o'bligé de reconstruire l'église de Sainte-Sophie. Après cette solennité religieuse, Constance se mit enfin a la tête de ses troupes.
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p33 CHAP. I. — SYNCHRONISME.
Arsace, le roi d'Arménie, avait consenti à le suivre dans son expédition, et reçut en récompense la main d'Olympias, veuve de Constant. Les esprits qui prenaient encore quelque souci de l'honneur du nom romain, blâmèrent ce marché conclu avec un roi barbare. L'histoire serait moins sévère sur ce point, si l'empereur avait su profiter des auxiliaires qu'une telle alliance lui ménageait. Mais, nous l'avons déjà dit, Constance n'était rien moins qu'un général d'armée. Il perdit tout l'été à parcourir avec ses légions les principales villes de la Syrie, et attendit les derniers jours de l'automne pour mettre le siège devant Bezabda, l'une des forteresses récemment conquises par Sapor. Malgré l'infériorité du nombre, la garnison persane se défendit avec un tel succès, qu'après deux mois d'efforts inutiles, Constance fut obligé de lever le siège. Il revint, couvert de honte, prendre ses quartiers d'hiver à Antioche. L'impératrice Eusebia venait de mourir; elle fut immédiatement remplacée par Faustina. Cette troisième union parut devoir être plus féconde que les précédentes. Constance se promettait enfin la joie d'être père. Mais le terme de sa vie précéda celui de la grossesse de l'impératrice, qui mit au monde une fille posthume. A la suite de sa défaite, une sombre mélancolie s'était emparée de l'esprit de Constance. Les partisans de Macédonius lui faisaient entendre que ses désastres étaient une punition divine de l'exil du patriarche intrus. Les catholiques auraient pu lui dire, avec plus de raison, que le massacre de tant de fidèles, la persécution de tant de confesseurs, le sang de tant de martyrs versé par ses mains, avaient trop mérité la vengeance du ciel. Mais le malheureux prince trouvait, au fond de sa conscience bourrelée de remords, des souvenirs intimes qui parlaient plus haut que les catholiques et les ariens. L'ombre de ses frères mis à mort par son ordre lui apparaissait chaque nuit. Il voyait souvent se dresser à ses côtés le cadavre livide et ensanglanté de Gallus, son neveu. « Regardez, disait-il à ses familiers. N'apercevez-vous pas ce spectre? Éloignez-le de moi! » Le premier janvier 361, Constance déclara consuls, pour la nouvelle année qu'il inaugurait si tristement, le préfet du prétoire Taurus, et Florentius gouver-
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neur d'Illyrie. Taurus recevait ainsi la récompense de la pression tyrannique qu'il avait exercée sur le concile de Rimini. Florentius, après avoir longtemps rempli dans les Gaules l'office d'espion impérial près de Julien, trouvait de même la rémunération de ses ignobles services. Ni l'un ni l'autre ne se doutaient alors des suites funestes qu'une telle promotion devait avoir pour eux. Sapor, dès le mois de mai, reparut avec son armée sur les bords du Tigre. Constance quitta précipitamment Antioche, pour lui tenir tête; déjà il était arrivé à Édesse, lorsqu'on vint lui apprendre que Julien, sortant enfin de la prudenle réserve qu'il gardait depuis dix-huit mois, marchait à la tête de ses légions sur Constantinople.
18. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour l'empereur. De son côté, Julien avait profondément médité la démarche décisive qu'il hasardait en te moment. Les chances pesées de sang-froid étaient en majorité favorables. Une transaction, aboutissant à un partage de l'empire à l'amiable, aurait peut-être été acceptée officiellement par Constance; mais le caractère connu de ce prince rendait ce parti fort dangereux. Le poison, l'intrigue, ou le poignard eussent bientôt fait justice d'un collègue qu'il aurait tendrement embrassé la veille. La prolongation du statu quo présentait les mêmes inconvénients. Déjà la police de Julien avait intercepté des messages adressés par Constance aux rois Francs et Germains, pour leur promettre des subsides, de l'argent et des honneurs, s'ils l'aidaient à se défaire d'un usurpateur et d'un traître. Le sort de Gallus pouvait d'un instant à l'autre devenir celui de son frère Julien. L'élévation de Florentius au consulat était le symptôme le moins équivoque de la haine et des projets vindicatifs de Constance. Julien se résolut donc à prendre l'initiative de la guerre. Sans vanité exagérée, il pouvait se flatter d'être meilleur capitaine que son rival. On conçoit qu'il ne se faisait pas personnellement la part si modeste, car il affichait la prétention d'avoir hérité, par la métempsycose pythagoricienne, du génie et de l'âme d'Alexandre. La postérité ne lui a pas confirmé ce glorieux privilège. Toutefois il est juste de reconnaître que, dans sa lutte contre les barbares, il
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p35 CHAP. 1. — SÏKCI1R0KISME.
avait déployé un véritable talent militaire. Son expérience des combats, la popularité de son nom, le dévouement des soldats, le prestige qui s'attache à tout ce qui est jeune et prospère, devaient l'aider puissamment dans la lutte. Pour trancher définitivement avec les perplexités qui le poursuivaient encore, Julien eut recours aux mystères théurgiques. L'hiérophante Evhemerus, et un prêtre égyptien d'Eleusis firent devant lui un sacrifice, dont quelques prisonniers francs et germains furent les victimes. Le médecin Oribase, ami et confident du prince apostat, fut seul admis à cette épouvantable consultation. La réponse des dieux fut la guerre. Quelques jours après Julien franchissait les Alpes, chassait devant lui Taurus et Florentius, dont il déclara le consulat terminé. Il prit la précaution ironique de faire graver, à la suite de leurs noms, sur les tables d'airain du Capitole, l'épithète de : « Consuls en fuite. » Onze jours lui suffirent pour arriver à Sirmium. La population de cette capitale l'attendait si peu, qu'en entendant les soldats pousser les cris de : Vive l'empereur! les habitants crurent au retour inopiné de Constance. La réception qu'ils firent à Julien n'en fut que plus sympathique et plus enthousiaste. Rome, l'Italie, la Macédoine et la Grèce envoyèrent à Sirmium des députations chargées de déposer aux pieds du nouveau maître leurs hommages de fidélité. Sans avoir livré un seul combat, Julien était vainqueur.
19. Une nouvelle d'autant plus heureuse qu'elle était plus inattendue lui survint au milieu de ses triomphes. Un sacrificateur gaulois Aprunculus, entre chez lui, un matin, l'assurant que Constance était mort. Il venait, disait-il, de l'apprendre, à des signes in-dubitables, dans les entrailles d'une victime offerte à Jupiter. Le rusé gaulois, en présentant sous forme de révélation théurgique, un fait dont il avait vraisemblablement acquis d'ailleurs la certitude, flattait le polythéisme de Julien. Il ne tarda pas à en être récompensé. Le même jour, deux cavaliers francs, Theolaïphe et Aga- laïphe, traversant la cité de Sirmium au galop de leurs chevaux arrivèrent, couverts de sueur et de poussière, au palais. Ils venaient de Constantinople, d'où on les avait expédiés pour annoncer officiellement la mort de l'empereur. Aprunculus fut nommé immé-
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diatement gouverneur de la province Narbonaise. Constance était bien réellement mort. A la nouvelle de l'entrée de Julien en Pannonie, il avait fait transporter ses troupes par les relais de poste, depuis la Mésopotamie jusqu'à Antioche. Les légions d'Afrique, d'Egypte et de la Palestine avaient été rapidement concentrées en cette ville, par le même moyen jusque-là inusité. La revue des forces imposantes réunies sous ses ordres sembla rendre quelque assurance au malheureux prince. Sa harangue refléta le double et contradictoire sentiment de ses terreurs habituelles et d'une confiance à laquelle il n'était plus accoutumé. « J'ai tout sacrifié, dit-il, à l'intérêt public et au bonheur de l'empire. Le succès n'a pas répondu à la droiture de mes intentions. Et pourtant mes fautes, si tant est que j'en aie commises, ne sont que l'effet d'une bonté d'âme qui méri- tait d'être mieux récompensée. J'avais investi Gallus du titre de César : vous savez son ingratitude et son châtiment, Malgré cette expérience qui a brisé mon cœur, je n'ai pas voulu faire retomber sur Julien le crime de son frère. Julien fut créé César ; je lui ai donné le gouvernement de la Gaule. Aujourd'hui la main de ce traître s'élève contre moi. Sans respect pour la majesté de l'empire, il n'a pas craint d'allumer, au profit d'une monstrueuse ambition, les feux de la guerre civile. Soldats, vous allez combattre pour la justice. Le Dieu qui punit les ingrats bénira vos étendards. Allons ensemble étouffer la rébellion dans le sang des traîtres. Déjà vaincus par les remords ils n'attendront pas votre premier choc; ils ne soutiendront pas votre regard vengeur. » Le lendemain Constance, au sortir d'Antioche, se plaignit à ses familiers de ne plus voir le spectre dont la présence l'obsédait depuis quelques semaines. Loin de le rassurer, cette circonstance lui parut un symptôme alarmant. En traversant la bourgade d'Hippocéphale, il trouva sur son chemin le cadavre d'un inconnu, tué peut-être la nuit précédente par quelques brigands syriens. Cette rencontre lui causa une épouvante dont rien ne put le distraire. La fièvre s'empara de lui; il arriva à Tarse dans un état de faiblesse et d'hallucination voisin du délire. Cependant il ne voulut pas interrompre sa marche; son idée fixe, sa préoccupation exclu-
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p37 CHAP. I. — JULIEN L APOSTAT. S. BASItE ET S. GREGOIRE.
sive était d'aller en avant. L'escorte impériale s'engagea donc dans les défilés abruptes de la Cilicie. L'œil hagard, la face livide, les traits contractés, le prince sortait à chaque instant la tête de sa litière, et criait aux cavaliers : Plus vite! Plus vite! Le soir, il fallut faire halte dans une misérable cabane d'un hameau nommé Mopsucrène, sur le versant du Taurus. Grelottant de froid et de fièvre, Constance s'étendit sur quelques coussins qu'on avait disposés en forme de lit. On appela ses médecins; ils n'avaient pu suivre la marche précipitée de l'escorte. Destitué de tout secours, il se mit à fondre en larmes. Le lendemain, il se trouva si mal, qu'on ne pouvait plus songer à quitter la chaumière où allait mourir le maître du monde. L'évêque arien Euzoïus accourut à temps pour lui administrer le sacrement de baptême. En face des jugements de l'éternité, Constance eut-il un sentiment de repentir pour la persécution qu'il avait fait subir à l'Église, au pape, aux évêques, aux fidèles de Jésus-Christ? On aimerait à l'espérer. Quelques auteurs chrétiens affirment que, tremblant à l'approche de la mort, il demanda pardon à Dieu et aux hommes d'avoir versé le sang de ses proches, d'avoir favorisé l'hérésie et d'avoir donné la pourpre à Julien. Mais saint Athanase nous apprend au contraire qu'il mourut dans l'impénitence finale. Après d'inutiles efforts pour se soulever sur sa couche, le moribond vomit un flot de bile, mêlé de sang coagulé, et rendit l'âme (3 novembre 361). Il était âgé de quarante-quatre ans, et en avait régné vingt-quatre pour le malheur de l'Église et du monde.
§ III. Julien l'Apostat. Saint Basile et saint Grégoire.
20. Quelques semaines après, Julien faisait son entrée solennelle à Constantinople. Presque en même temps le cercueil de. Cons- tance y arrivait, conduit par Jovien qui avait pris le commandement de l’armée d’Orient après la mort de son chei, préludant ainsi par une marche funèbre aux splendeurs de la pourpre qu'il devait revêtir un jour. Julien voulut jouer la comédie d'une douleur de famille, en recevant le corps de son rival. Il baisa le cer-
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p38 POXXIFICAT DE SA1ST L1CERIUS (359-366).
cueil et l'arrosa de ses larmes, comme un fils sur les restes d'un père bien-aimé. A la tête de l'armée, il conduisit à pied le cortège jusqu'à l'église des Saints Apôtres, qui venait d'être réparée pour la circonstance. Un catafalque magnifique reçut les dépouilles mortelles du fils de Constantin le Grand. Saint Grégoire de Nazianze, qui assistait à cette cérémonie funèbre, la décrit en ces termes : « Le panégyrique du défunt empereur fut prononcé devant un auditoire immense. Nos saints mystères furent célébrés au milieu de la foule recueillie; le chant des psaumes que nous récitons sur la tombe des chrétiens se prolongea durant toute la nuit 1. » Les pleurs versés par Julien pouvaient passer aux yeux des païens pour un trait de généreuse et touchante sensibilité. Les cérémonies chrétiennes ostensiblement accomplies étaient de nature à faire illusion aux fidèles. Mais Libanius, mieux placé que saint Grégoire de Nazianze pour tout voir, est aussi plus explicite. Les détails qu'il nous a fournis ne laissent aucun doute sur les véritables intentions du nouvel empereur. « A l'arrivée du navire, dit Libanius, Julien se rendit en personne sur la jetée, entraînant à sa suite une multitude de curieux. En voyant le cadavre porté sur les flots, il gémit, il toucha de sa main le cercueil, ne conservant lui-même d'autres insignes officiels que son manteau de pourpre, comme pour mieux indiquer qu'il ne rendait pas le corps de Constance responsable des desseins hostiles qu'avait médités son âme. Puis, faisant rendre au défunt les honneurs dûs à son rang, il inaugura lui-même, au nom des dieux protecteurs de la cité, les cérémonies funèbres, en répandant de sa propre main des libations, félicitant ceux qui l'imitaient, riant de ceux qui éprouvaient quelques scrupules, essayant de persuader, mais se gardant de violenter personne 2. » L'hypocrisie politique et religieuse qui se cachait sous cette double démonstration éclata bientôt à tous les regards. Un tribunal chargé de poursuivre les fonctionnaires et les favoris du défunt empereur, fut constitué à Chalcédoine, sous
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1. S. i,rnji,r. N.izi.mz., Ornllo v, n* 16; Pul/ol. grœc, ton). XXXV. col. 63».
2. I.lkiu., Orulw X, l'a::. J.6'.).
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p39 CHAP. I. — JULIEN L'APOSTAT. S.' BASILE ET S. GRÉGOIRE.
ia présidence de Salluste et Arbétion, deux créatures de Julien. Sous prétexte de justice rétrospective, ce tribunal exceptionnel ne fit qu'enregistrer les actes de vengeance du César régnant. Les consuls Florentius et Taurus passèrent les premiers devant cette espèce de cour prévôtale. Florentius eut le bonheur de se soustraire par la fuite à la peine de mort qui fut prononcée contre lui. Taurus fut exilé. Le grand chambellan Eusèbe, Paul Catena, Apodème, furent brûlés vifs. L'opinion publique approuva la rigueur de ce jugement. On regretta même, dit un auteur con-temporain, de ne pouvoir infliger à ces trois criminels autant de supplices qu'ils en avaient fait subir eux-mêmes à leurs innocentes victimes. Mais, quand on vit les plus intègres et les plus vertueux, personnages frappés par les arrêts de l'impitoyable tribunal, un cri d'indignation s'éleva contre les bourreaux. Ursulus, ancien trésorier, ou comte des sacrées largesses, comme on disait alors, s'était toujours distingué par une conduite et une probité irréprochables. Personnellement, il avait rendu à Julien un service signalé, en lui ouvrant, à l'insu et contre les ordres formels de Constance, un crédit indispensable au nouveau César, quand celui-ci était allé prendre en main le gouvernement des Gaules. Cependant Ursulus fut décapité. Les exils et les confiscations se multipliaient par centaines. L'explosion du mécontentement public fut telle que Julien se vit obligé de dissoudre le tribunal. Il crut détourner l'impopularité que ses sanglants débuts faisaient peser sur son règne, en affectant un grand zèle et une impartialité stoïque dans l'exercice de ses fonctions d'administrateur souverain. C'est à cette date qu'il faut rap- porter les mesures édictées contre l'abus des immunités munici- pales et des voitures publiques. Le clergé arien s'était fait exempter par Constance de tous les impôts dits de curie. Les courtisans avaient fait de même. Il en résultait pour les municipalités une aggravation insupportable, puisque les charges communes étaient restées les mêmes, pendant que les plus riches particuliers en avaient obtenu l'exemption. Quant aux relais de poste, ce système de locomotion qui ne remontait guère qu'à l'époque de Dioclétien, était devenu également l'objet d'abus intolérables, depuis que
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Constance faisait transporter non-seulement les évêques de ses conciles, mais les soldats de son armée par cette voie dont la charge pesait tout entière sur les municipes et sur les habitants. On accueillit favorablement les réformes que Julien inaugura à cet égard. Il en fut de même d'un édit célèbre qui rappelait tous les exilés condamnés précédemment pour motif de religion. Julien cependant ne cachait plus ses sympathies païennes. Mais il prétendait ramener doucement et sans violence les dissidents au culte des dieux. «Par Jupiter, je ne veux pas, écrivait-il à Artabius, que l'on tue, ni que l'on frappe les chrétiens, sans droit et sans justice. Je défends de leur infliger aucun châtiment corporel1. »—« Ces gens-là, disait-il au sacrificateur Théodore, sont encore pieux, du moins en partie, puisqu'ils honorent celui qui est en réalité tout-puissant et qui régit le monde visible. Nous aussi, nous l'adorons, je l'atteste, mais sous des vocables différents. Les chrétiens donc, qui ne transgressent pas d'ailleurs les lois, sont excusables. Leur erreur consiste à ne pas respecter les autres dieux, et à prétendre, avec une insolence barbare, que le dieu véritable soit inconnu à tout autre qu'à eux2. » Julien poussa la précaution jusqu'à écrire de sa main aux principaux exilés catholiques ou ariens, pour leur annoncer l'amnistie et les inviter à se rendre près de lui. « Venez, leur disait-il ; vous trouverez ici une cour sans hypocrisie, la première de ce genre peut-être que vous aurez rencontrée. Les flatteurs y sont mis au rang des plus dangereux ennemis. Nous nous accusons et nous reprenons les uns les autres, lorsqu'il y a lieu, sans nous aimer moins pour cela 3. » Ces caressantes invitations auxquelles Julien, sans se soucier davantage de ses précédantes réformes, ajoutait encore l'offre des voitures publiques, n'étaient pas aussi désintéressées qu'elles en avaient l'air. « L'empereur pensait, dit Ammien-Marcellin, que la licence de tout croire augmentant les discussions, il n'aurait plus à craindre de trouver devant lui une résistance unanime. Il savait par expérience que les bêtes féroces ne sont pas plus les ennemis des
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1. Julian., Epist. vu, edit. Spinbeim, Leipsick, 1696, pig. 116. — 2. Julian., Frujmenta, pag. 433. — 3. Julian., Epist. xu et xxi, pag. 381 et 464.
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p41 . I. — JUJ.IES I-'aI'USTAT. S. UASILE ET S. GRÉGOIRE.
hommes que les chrétiens ne le sont souvent les uns des autres 1. » Malgré les protestations philosophiques de Julien, l'air de sa cour n'était pas précisément celui de la décence et ce la vertu. Le culte païen, rentré en triomphe dans le palais des Césars, y avait ramené son cortège habituel de bateleurs et de proxénètes. « Comme ces misérables portaient presque tous des insignes de dignités sacerdo- tales, dit M. de Broglie, il fallait bien leur faire place, en l'honneur des dieux qu'ils représentaient. Ils prenaient donc le pas sur les troupes, sur les généraux, entouraient le cheval de l'empereur, et faisaient arriver jusqu'à ses oreilles leurs plaisanteries obscènes et leurs bruyants éclats de rire. Le chaste, le grave Julien, traversait ainsi Constantinople, entouré d'une mascarade d'ivrognes et de prêtresses de Vénus, qui portaient sur leurs visages flétris les traces de l'orgie nocturne 2. » On conçoit que l'invitation adressée par Julien aux évêques catholiques ne dut point avoir de succès. La plupart des exilés orthodoxes refusèrent même de profiter de l'amnistie. Tous s'abstinrent de paraître à la cour. Un certain nombre de Donatistes, quelques Ariens, deux ou trois circoncellions d'Afrique vinrent cependant rehausser de leur présence l'éclat de telles fêtes. «Nous savons, disaient-ils à Julien, que la justice seule règne sur votre esprit3. » Le nouvel Auguste acceptait de bonne grâce le compliment. Il se montrait surtout sensible aux conversions spontanées de ses courtisans, qui s'évertuaient chaque jour à quelque nouvelle démonstration de polythéisme. Rhéteurs, guerriers, magistrats, tout ce qui l'approchait, rivalisaient de zèle dans cette lutte de servilisme. Un de ses anciens professeurs de théologie chrétienne, Hécébole, lui fit même la galanterie d'accepter avec lui une conférence dogmatique, où il eut soin de se laisser vaincre par son interlocuteur couronné. La joute oratoire se termina par un sacrifice offert en commun à Minerve, et Julien s’applaudit de ce résultat comme d'un triomphe 4.
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1 Ainui. M.ircell., Jib. XXII, 3. — 2. M. de Broglie, L'Église <tt l'Empire romain uu iv« siècle, tom. IV, pag. 152. Cf. S- Chrysost., In Jultanurn et Gen- iiles; Pnirct. grœ>2., tom. L., col. 555. -! 3.. Optât. Milev., Monumenta ad
Donotiilar. Itislori.tm pertinentia; Pair, lai., toci. XI, col. 1179. — 4. Liban., Oratio x, pa£. £91.