La foi chrétienne hier et aujourd’hui 75

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   Il ne serait pas difficile de montrer que la théologie johannique va dans le même sens. Rappelons‑nous simplement le mot auquel nous avons déjà fait allusion plus haut: “Quand je serai élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12, 32).

 

Cette phrase veut expliquer le sens de la mort de Jésus sur la croix; elle exprime ainsi, étant donné que la croix est au centre de la théologie johannique, l'orientation de tout l'Évangile.

 

La crucifixion y apparaît comme une ouverture sur les autres, où les monades humaines éparses sont attirées dans l'étreinte de Jésus‑Christ, réunies dans le vaste espace de ses mains étendues, pour parvenir, dans ce rassemblement, à leur but, au but de l'humanité.

 

Mais, s'il en est ainsi, le Christ, en tant qu'homme à venir, n'est pas l'homme pour soi, mais essentiellement l'homme pour les autres; l'homme à venir, il l'est précisément en tant qu'ouvert à tous.

 

L'homme pour soi, qui ne veut que subsister en lui‑même, est alors l'homme du passé que nous devons laisser derrière nous, pour aller de l'avant. Autrement dit: l'avenir de l'homme est dans “l'être‑pour » (Sein‑fur).

 

Ici se confirme, au fond, encore une fois, ce que nous avons reconnu être le sens de la filiation, et le sens de la doctrine des trois personnes en un seul Dieu: tout cela nous renvoie à l'existence dynamique et “actuelle», qui est essentiellement ouverture dans le mouvement entre le “à partir‑de » et le “pour».

 

Une fois de plus, il apparaît que le Christ est l'homme totalement ouvert, en qui les cloisons de l'existence sont démolies, qui est tout entier “passage » (Pascha).

 

   Nous voilà de nouveau directement en présence du mystère de la croix et de Pâques, qui a été de fait compris par la Bible comme un mystère de passage.

 

Jean, qui a particulièrement médité ces idées, conclut sa présentation du Jésus terrestre par l'image de l'existence dont les cloisons ont été percées, qui ne connaît plus de limites fermes, qui est essentiellement ouverture. «L'un des soldats, de sa lance, lui perça le côté, et aussitôt il sortit du sang et de l'eau” (Jn 19, 34).

 

Pour Jean, l'image du côté transpercé est le point culminant non seulement de la scène de la croix, mais de toute l'his­-

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toire de Jésus.

 

Maintenant, après le coup de lance, qui a mis fin à sa vie terrestre, son existence est tout ouverte; c'est maintenant qu'il est entièrement « pour », c'est maintenant qu'il n'est véritablement plus un isolé, mais «Adam” du côté duquel est tirée Eve, une nouvelle humanité.

 

Cette image profonde de l'Ancien Testament qui nous montre la femme tirée du côté de l'homme (Ge 2, 21-55), et qui exprime, d'une manière admirable et inimitable, la perpétuelle interdépendance et interrelation des deux, ainsi que leur unité dans l'unique être humain, cette scène donc semble être évoquée ici par la reprise du mot “côté” (pleura) qu'on traduit habituellement à tort par « côte ».

 

Le côté ouvert du Nouvel Adam répète le mystère de la création du “côté ouvert” de l'homme: il est le commencement d'une communauté nouvelle et définitive entre les hommes; celle‑ci est symbolisée ici par le sang et l'eau, figurant les sacrements chrétiens fondamentaux du baptême et de l'eucharistie, et à travers eux l'Église, comme signe de la nouvelle communauté des hommes .

 

Celui qui est tout ouvert, qui réalise l'être entièrement comme accueil et communication, manifeste ainsi ce qu'il a toujours été profondément, c'est‑à‑dire «Fils”. Ainsi Jésus sur la croix est‑il entré véritablement dans son heure, selon l'expression de Jean. Le sens de cette formule énigmatique devrait par là s'éclaircir quelque peu.

 

   Mais l'ensemble montre également quelles exigences l'on sous-entend en parlant de l'homme à venir, et combien tout cela est loin d'un gai romantisme du progrès. Car, être l'homme pour les autres, l'homme ouvert, et ouvrant par le fait même la voie à un nouveau commencement, c'est être l'homme dans le sacrifice, l'homme sacrifié.

 

L'avenir de l'homme est attaché à la croix, la rédemption de l'homme, c'est la croix. L'homme ne saurait se trouver qu'en laissant abattre les murs de son existence et en regardant celui qui a été transpercé (Jn 19, 37), en suivant celui qui, en tant que transpercé, ouvert, a ouvert la voie vers l'avenir.

 

Cela veut dire finalement que le christianisme qui, dans sa foi à la création, affirme le primat du logos et considère le Sens Créateur comme principe et commencement, voit également dans ce logos, d'une

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certaine manière, le but, l'avenir, Celui qui doit venir.

 

Ce regard vers celui qui doit venir constitue même la véritable dynamique historique du christianisme, qui dans l'Ancien et le Nouveau Testament vit la foi comme espérance en la promesse.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon