tome 23 p. 559
CHAPITRE X.
De la liberté de Sénèque qui s'élève avec plus de force contre la théologie civile, que Varron contre la fabuleuse.
1. Varron n'eut point la hardiesse de blâmer
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la théologie civile, comme la théologie du théâtre, à laquelle elle est si ressemblante; mais Anneus Sénèque, écrivain célèbre, que certains signes font croire contemporain des apôtres, prit plus de liberté, s'il ne s'affranchit pas complétement. Il usa, en effet, de cette liberté dans ses écrits, mais non dans sa conduite; car, dans le livre (1) qu'il composa contre les superstitions, il s'étend bien plus longuement, et s'élève bien plus fortement contre la théologie civile, que Varron ne le fait contre la théologie fabuleuse du théâtre. Parlant des statues: «Ces dieux vénérables, immortels et inviolables, que l'on consacre, sont faits, dit‑il, d'une matière très‑vile et sans vie. On leur donne la forme d'hommes, d'animaux farouches, de poissons; on leur prête des corps où les sexes sont confondus. On appelle dieux ces objets, qui seraient des monstres si tout à coup on les voyait apparaître animés d'un esprit vivant. » Un peu plus loin, après avoir résumé les pensées de quelques philosophes, et faisant l'éloge de la théologie naturelle, il pose cette question : «Croirai‑je, dira‑t‑on ici, croirai‑je que le ciel et la terre sont des dieux, et qu'il y a encore d'autres divinités au‑dessus de la lune, et d'autres au‑dessous? Souffrirai‑je que Platon me parle d'un dieu sans corps, ou le péripatéticien Straton d'un dieu sans âme? » Voici sa réponse: «Eh quoi! dit‑il, croyez‑vous de préférence les rêveries de T. Tatius, de Romulus ou de Tullus Hostilius ? Tatius invente la déesse Cloacina, Romulus trouve Picus et Tibérinus, Hostilius divinise la Peur et la Pâleur, deux terribles affections humaines, l'une étant l'agitation d'un esprit effrayé, l'autre étant sur le corps une couleur, et non une maladie. Aimez‑vous mieux admettre de telles divinités, et les placer dans le ciel? » Mais avec quelle liberté ne parle-t‑il pas des cérémonies aussi infâmes que cruelles! «Celui‑ci, dit‑il, se prive de sa virilité, cet autre se déchire les bras. En quoi donc redoutent le courroux des dieux, ceux qui pensent les apaiser par de telles pratiques? Si les dieux veulent être honorés de la sorte, ils ne méritent aucun culte. Une telle fureur s'est emparée des esprits troublés et égarés, que l'on croit calmer les dieux par des cruautés que ne commirent jamais les hommes les plus farouches, dont la fable a conservé la mémoire. On vit des tyrans mutiler quelques hommes, mais aucun n'ordonna à un homme de se mutiler lui‑même. On fit des eunuques pour satisfaire les passions royales, mais jamais personne ne se fit lui‑même eunuque sur l'ordre de son maître. Pour eux, ils se déchirent à l'envi dans les temples; ils offrent leurs blessures et leur sang comme des prières.
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(i) Ce livre est cité par Tertullien, dans son Apologétique, eh. xii~ mais il n'existe plus.
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Si nous voulons considérer ce qu'ils font, ce qu'ils souffrent, nous verrons, à côté de l'humilité, de la liberté, de la raison, des choses si opposées, qu'il serait impossible de douter du délire de ceux qui se livrent à ces désordres, si ce délire était moins commun: mais la multitude des insensés est la seule garantie de la raison. »
2. Sénèque rappelle ensuite ce qui se pratique au Capitole. Il en fait justice avec une grande liberté. Mais qui pourrait croire que ce ne sont pas là des actes de fureur et de bouffonnerie? En effet, parlant des cérémonies égyptiennes, dans lesquelles on pleure en cherchant Osiris perdu, et où l'on se réjouit en le retrouvant, il en relève le ridicule, puisque ce n'est là qu'une fiction, où ceux qui pleurent n'ont rien perdu, et ceux qui se réjouissent n'ont rien trouvé, quoiqu'ils paraissent réellement affectés de tristesse et de joie; ensuite il ajoute: « Toutefois, cette folie a son temps; on peut tolérer cela une fois l'an. Mais allez au Capitole, vous rougirez des extravagances qui s'y produisent, et que la démence publique accomplit comme un devoir. L'un présente au dieu les divinités qui le révèrent, l'autre indique l'heure à Jupiter. Celui‑ci est licteur, celui‑là est parfumeur, et, par de vains mouvements, il feint d'accomplir son office. Il y a les coiffeuses de Junon et de Minerve qui, se tenant loin de la statue et même du temple, agitent leurs doigts comme si elles arrangeaient les cheveux des déesses; d'autres tiennent le miroir; d'autres prient les dieux d'assister à leurs procès; quelques-uns leur présentent des requêtes et les instruisent de leurs affaires. Un habile archimime, vieillard usé, exerçait chaque jour sa profession au Capitole, comme si les dieux eussent regardé avec plaisir celui que les hommes ne voulaient plus voir. Il y a donc là des artisans de toute sorte travaillant pour les dieux immortels. » Un peu plus loin, Sénèque ajoute encore: « Toutefois, si ces hommes rendent à la divinité un culte vain, il n'est du moins ni honteux, ni infâme. Mais des femmes sont assises au Capitole, se croyant aimées de Jupiter, sans craindre Junon dont, selon les poètes, la jalousie est si implacable. »
3. Varron ne fut pas si hardi; il réprouva bien la théologie poétique, mais il n'osa condamner la théologie civile que Sénèque attaque. Mais, à vrai dire, les temples où se pratiquent de telles choses sont plus abominables que le théâtre sur lequel on les représente. C'est pourquoi, par rapport aux observances de la théologie civile, Sénèque veut que le sage ne s'y attache point par une religion sincère, mais qu'il se contente de s'y conformer en apparence dans ses actes extérieurs. « Le sage, dit‑il, obéira aux lois qui imposent ces obligations, mais sans
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croire qu'elles soient agréables aux dieux. » Et plus loin il ajoute: « Que sont ces mariages des dieux, mariages impies entre frères et sceurs? Ainsi, nous donnons Bellone à Mars, Vénus à Vulcain, Salacia à Neptune. Nous en laissons quelques‑uns dans le célibat, comme s'ils n'avaient pas trouvé à se placer; cependant il y a quelques déesses veuves, comme Populonia, Fulgora et Rumina, mais je ne suis point étonné que leur main n'ait nullement été enviée. Toute cette vile multitude de dieux, amassés par une longue superstition, ne devra donc recevoir notre culte que comme un tribut payé à la coutume, et non à la réalité. » Il est donc vrai que ni les lois, ni la coutume de la théologie civile, n'ont rien établi qui fût agréable aux dieux, ou qui eût une réalité pour objet. Toutefois, cet homme, en quelque sorte affranchi par la philosophie, restait, comme illustre sénateur romain, l'esclave d'un culte qu'il condamnait. Il faisait ce qu'il réprouvait, et adorait l'objet de ses mépris. Il avait puisé dans la philosophie une lumière qui le préservait de la superstition; mais la coutume et les mœurs de la cité l'entraînaient à observer dans le temple ce qu'il n'aurait pas voulu jouer sur le théâtre; et en cela il était d'autant plus coupable que le peuple le croyait sincère, lorsqu'il n'agissait que par feinte, tandis que l'histrion sur la scène se propose de récréer, et non de tromper.
CHAPITRE XI.
Ce que Sénèque pensait des Juifs.
Parmi les pratiques répréhensibles et superstitieuses de la théologie civile, Sénèque range aussi les mystères des Juifs, et en particulier leur sabbat. Selon lui, ce septième jour, qui revient régulièrement, leur fait perdre, dans une inutile oisiveté, à peu près la septième partie de leur vie, et beaucoup d'affaires souffrent ainsi de n'être pas faites au temps convenable. Toutefois, il n'ose faire aucune mention des chrétiens, que dès lors les Juifs considéraient comme des ennemis déclarés; il ne veut pas les louer, contrairement à l'ancien usage de sa patrie, ni peut‑être les blâmer contre sa propre volonté. Mais c'est en parlant des Juifs qu'il dit: «Cependant la coutume de cette nation perverse a tellement prévalu, qu'elle domine par toute la terre: les vaincus imposent la loi aux vainqueurs.» Il s'étonne à ce sujet, parce qu'il ignore le secret des conseils divins, et il exprime ainsi son opinion relativement aux mystères juifs: « Pour eux, dit‑il, ils connaissent les raisons de leurs rites sacrés, mais la majeure partie du peuple ne sait pas pourquoi
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elle les observe. » Or, pourquoi et comment ces mystères ont‑ils été divinement institués, comment ensuite la même autorité divine en a‑t‑elle affranchi, en temps convenable, le peuple de Dieu, à qui fut révélé le mystère de la vie éternelle? C'est une question que nous avons examinée déjà, surtout dans notre traité contre les manichéens, et c'est ce que nous verrons encore dans cet ouvrage quand le moment sera venu.
CHAPITRE XII.
Conclusion. On ne saurait donc douter qu'ils ne soient incapables de nous donner la vie éternelle, ces dieux qui ne sauraient aider même dans les choses temporelles.
Telles sont donc ces trois théologies, mystique, physique et politique, ou, comme disent les Latins, fabuleuse, naturelle et civile. Or, ce n'est point de la théologie fabuleuse que l'on doit attendre la vie éternelle, puisqu'elle est clairement condamnée par les adorateurs mêmes de cette multitude de faux dieux; ce n'est pas davantage de la théologie civile, dont la fabuleuse est une dépendance, puisque cette théologie civile est en tout semblable à la première, ou même est encore plus détestable. Si les raisons que nous avons données dans ce livre ne paraissent pas suffire, on pourra se rappeler ce que nous avons dit dans les livres précédents, et surtout dans le quatrième, où nous avons parlé de Dieu comme dispensateur de la félicité éternelle. Car, si la félicité était une déesse, qui donc, sinon elle seule, devraient invoquer les hommes pour obtenir la vie éternelle? Mais ce n'est point une déesse, c'est un don de Dieu. Dès lors, à qui devons‑nous être consacrés, sinon à ce Dieu qui donne la félicité, nous qui aimons d'un amour pur la vie éternelle, où réside la vraie et pleine félicité? Après ce que nous avons dit, je ne pense pas que quelqu'un puisse encore s'imaginer que la félicité vienne d'aucun de ces dieux, que l'on honore par tant d'infamies, qui s'irritent encore plus indignement quand on leur refuse ces ignobles honneurs; esprits immondes qui se trahissent par ces turpitudes. Or, comment pourrait donner la vie éternelle celui qui ne saurait donner la félicité ? Car la vie éternelle consiste dans une félicité sans fin. En effet, si une âme partage, avec les esprits immondes, les peines qui feront éternellement leur supplice, c'est pour elle plutôt la mort éternelle que la vie. Il n'y a pas de mort plus vraie et plus affreuse que la mort qui ne meurt pas. Mais l'âme, créée immortelle, ne pouvant être sans une vie quelconque, sa mort suprême c'est la privation de la vie divine dans un supplice éternel. Celui‑là donc seul procure la vraie félicité, qui donne la vie éternelle, ou celle dont la félicité n'aura point de
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terme. On a vu que ces dieux de la théologie civile ne peuvent donner ce bonheur. Il suit donc que, non‑seulement on ne doit point les adorer pour en obtenir des faveurs temporelles et terrestres nous avons, dans les cinq livres précédents, fait voir leur impuissance à cet égard; à plus forte raison, ne doivent‑ils pas être honorés pour en obtenir cette vie éternelle qui doit suivre la mort. C'est ce que avons montré dans ce livre, nous appuyant sur les paroles mêmes de leurs adorateurs. Mais une coutume invétérée, ayant toujours de profondes racines, si quelqu'un trouve que je n'ai pas suffisamment démontré qu'il fallait fuir et repousser le culte de ces dieux de la théologie civile, qu'il daigne lire attentivement le livre qui, avec l'aide de Dieu, suivra immédiatement celui‑ci.
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LIVRE SEPTIEME
De quelques dieux choisis dans la théologie civile ‑ Janus, Jupiter, Saturne et autres; que leur culte ne saurait conduire à la félicité éternelle.
PRÊFACE.
En me montrant tellement acharné dans mes efforts pour ruiner et détruire entièrement ces vieilles et coupables opinions, ennemies de la vraie piété, mais gravées si profondément et si fortement dans les esprits, par la longue erreur du genre humain; en coopérant, suivant mes faibles ressources, et avec le secours divin, à la grâce de Celui qui seul peut mener cette oeuvre à bonne fin, je compte sur la patience et la bienveillance de ceux qui sont plus prompts à concevoir, et plus capables de comprendre. Pour eux, les livres précédents suffisent, et au delà, à les détacher de ces erreurs. Mais ils voudront bien, dans l'intérêt d'autrui, ne pas regarder comme superflu ce qu'ils sentent ne leur être plus néessaire. En effet, c'est un sujet bien important que nous allons traiter. Nous proclamons que, tout en nous procurant les secours nécessaires à cette fragile existence que nous accomplissons actuellement, la divinité vraie et véritablement sainte ne doit cependant être ni sollicitée, ni honorée pour cette vie mortelle, qui n'est qu'une vapeur fugitive, mais qu'elle doit l'être pour la vie bienheureuse, qui n'est autre que la vie éternelle.
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p665 LIVRE VII. ‑ CHAPITRE 1.
CHAPITRE PREMIER.
La véritable divinité ne se trouvant point dans la théologie civile, doit‑on croire qu'on pourra la trouver dans les dieux choisis?
Quant à cette divinité, ou, si l'on veut, cette déité (car nous n'avons pas de répugnance à nous servir de ce terme pour traduire plus fidèlement l'expression grecque théotès ), elle n'est pas dans la théologie appelée civile, dont Marcus Varron a fait l'exposé dans ses seize livres. Cela veut dire que l'on ne parviendra pas au bonheur de la vie éternelle par le culte de pareils dieux, tels que les cités les ont établis, et avec les honneurs qu'elles leur décernent. Celui que mon sixième livre, récemment terminé, n'a point encore persuadé, n'aura peut‑être plus rien à désirer pour voir cette question en lumière, s'il vient à lire celui‑ci. Car il peut arriver que quelqu'un pense au moins aux dieux principaux et choisis, que Varron a cités dans son dernier livre, et dont nous avons peu parlé, et qu'il les regarde comme devant être honorés en vue de la vie bienheureuse, qui ne peut exister sans être éternelle. A ce sujet, je ne prétends pas dire ce que Tertullien alléguait sans doute avec plus d'esprit que de justesse: “ Si l'on choisit les dieux comme on démêle des oignons, tout ce qui n'est pas choisi est condamné. » (Apol., ch. xiii.) Non, je ne dis pas cela. Car je vois que, même entre ceux qui sont choisis, on en prend quelques‑uns pour remplir quelques fonctions plus importantes et plus distinguées. C'est ainsi que dans les armées, après qu'on a fait choix de jeunes soldats, on choisit de nouveau parmi eux pour l'exécution de quelque manoeuvre plus difficile. Et lorsque dans l’Eglise quelques‑uns sont élus pour gouverner, ce n'est pas à dire pour cela que les autres sont rejetés; non, puisque tous les fidèles qui se conservent bons sont appelés, à juste titre, les élus. Dans un édifice, ne choisit‑on pas les pierres angulaires, sans pour cela rejeter les autres, que l'on destine pour d'autres parties de la construction. De même, parmi les raisins, il en est que l'on prend pour manger, et on ne dédaigne pas pour cela les autres qui sont laissés pour faire le vin que l'on boit. Mais qu'est‑il besoin de citer tant d'exemples, puisque la chose est évidente? Aussi ce n'est pas à cause du choix qui a été fait de certains dieux, pris dans la multitude des autres, qu'il faut blâmer, ou celui qui en a écrit, ou leurs adorateurs, ou les dieux eux‑mêmes. Mais il faut plutôt examiner quels sont ces dieux, et pourquoi on les a choisis.
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p666 DE LA CITE DE DIEU
CHAPITRE II.
Quels sont les dieux choisis, sont‑ils dispensés des fonctions des dieux inférieurs?
Quant aux dieux choisis, ils nous sont clairement signalés par Varron dans un livre unique qu'il leur a destiné. C'est Janus, Jupiter, Saturne, Génius, Mercure, Apollon, Mars, Vulcain, Neptune, le Soleil, Orcus, le vieux Liber, Tellus, Cérès, Junon, la Lune, Diane, Minerve, Vénus, Vesta; en tous, vingt bien comptés: douze du sexe masculin, huit du sexe féminin. Or, ces dieux sont‑ils dits être choisis à cause de leurs fonctions plus importantes dans le monde, ou bien à cause de leur renommée plus grande parmi les peuples, et du culte plus célèbre qui leur est rendu? S'ils sont ainsi distingués, parce que dans le monde ils ont le gouvernement d'œuvres plus relevées, nous ne devrions pas les trouver mêlés à cette multitude de dieux vulgaires et communs, destinés aux moindres offices. Car, au moment de la conception de l'enfant, point de départ de tous ces emplois morcelés, distribués en détail à une foule de dieux, Janus lui‑même ne commence‑t‑il pas par préparer la semence qui va être communiquée? Et Saturne est là aussi pour favoriser cette opération. Là aussi est Liber (1) pour délivrer l'homme, après son union avec la femme. Et puis Libera, la même, dit‑on, que Vénus, rend le même service à cette dernière. Tous ces dieux sont du nombre des dieux choisis. Mais il y a là aussi une déesse Ména, qui préside aux règles des femmes. Bien que fille de Jupiter, elle est cependant au rang des divinités vulgaires. Et, dans ce livre des dieux choisis, le même auteur assigne cette fonction à Junon elle‑même, la reine parmi ces divinités choisies; c'est cette même Junon, sous le nom de Lucine, qui est chargée de veiller sur cette infirmité des femmes avec Ména, sa belle-fille. Là se trouvent aussi deux autres dieux, je ne sais quels Vitumnus et Sentinus, très‑peu connus; l'un donne la vie à l'enfant, l'autre lui donne le sentiment. Et assurément, tout en étant des plus obscurs, ils lui font un présent beaucoup plus considérable que tous ces dieux puissants et choisis. Car certainement, sans la vie et le sentiment, qu'est‑ce que cette matière informe que porte la femme en son sein, sinon un je ne sais quoi de répugnant semblable au limon et à la terre?
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(1) Cicéron, au IIe livre de la Nature des dieux, enseigne que ce Liber n'est pas le même que Bacchus ou Liber fils de Jupiter et de
Sémélé.
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p667 LIVRE VII. ‑ CHAPITRE 111.
CHAPITRE III.
On ne peut donner aucune raison pour expliquer la prééminence de certains dieux, puisque des offices plus distingués sont confiés à plusieurs dieux inférieurs.
1. Quelle raison a donc forcé tant de dieux choisis à remplir ces bas offices, tandis que Vitumnus et Sentinus, ces dieux ensevelis dans l'obscurité, ont sur eux l'avantage dans la distribution de ces honneurs et de ces emplois. Car c'est le dieu choisi Janus qui procure la voie, et ouvre, pour ainsi dire, la porte à la semence. C'est le dieu choisi Saturne qui réunit la semence; Liber, dieu choisi aussi, gouverne l'émission de cette même semence chez les hommes; Libera, qu'on dit être Cérès ou Vénus, fait la même chose chez les femmes. La déesse choisie Junon, non pas toute seule, mais avec Ména, fille de Jupiter, procure le cours menstruel pour l'accroissement de ce qui a été conçu. Et c'est Vitumnus, un dieu obscur et vulgaire, qui donne la vie; et c'est Sentinus, également dieu obscur et vulgaire, qui donne le sentiment: deux dons qui l'emportent sur les dons des autres dieux, comme eux‑mêmes sont au‑dessous de l'intelligence et de la raison. Car, de même que les êtres qui raisonnent et comprennent, sont assurément au‑dessus de ceux qui, privés d'intelligence et de raison comme les animaux, ont cependant la vie et le sentiment; de même les êtres doués de vie et de sentiment passent, à juste titre, avant ceux qui n'ont ni la vie, ni le sentiment. Ainsi donc, Vitumnus, qui donne la vie, et Sentinus, qui produit le sentiment, auraient dû être placés au nombre des dieux choisis, plutôt que Janus, Saturne, Liber et Libera, qui ne s'occupent que des divers mouvements de cette semence humaine, vile matière sur laquelle il répugne d'arrêter sa pensée, tant qu'elle n'est point arrivée à la vie et au sentiment. Ces bienfaits choisis ne sont point accordés par des dieux choisis, mais par certaines divinités inconnues, peu considérées comparativement à la dignité des autres. On me répondra sans doute que Janus a autorité sur tout commencement, et qu'en raison de cela on lui attribue à juste titre la conception. On dira que Saturne exerce sa puissance sur toute semence, et que l'on ne peut soustraire à son opération celle de l'homme; de même pour Liber et Libera, qui président à l'émission des semences, et par conséquent à la reproduction de l'homme. Enfin on fera le même raisonnement par rapport à Junon, qui a le soin de toute purification et de tout enfantement, et qui, par conséquent, assiste les femmes dans leurs infirmités mensuelles et dans leurs accouchements. Mais alors qu'on cherche ce qu'il faut répondre
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par rapport à Vitumnus et à Sentinus; qu'on dise, si l'on veut, qu'ils ont autorité sur tout ce qui a vie et sentiment. Si on leur donne cette autorité, que l'on fasse attention à quel rang plus distingué on va les élever. Car, pour les semences, la naissance a lieu sur la terre, et vient de la terre. Mais pour ce qui est de vivre et d'avoir le sentiment, cela appartient aussi aux dieux du ciel, et c'est ainsi que tout le monde pense. Si, au contraire, on dit que pour Vitumnus et Sentinus leurs attributions ne s'exercent que pour ce qui prend vie dans la chair, et se compose de sens, pourquoi le dieu qui fait vivre et sentir tout le reste ne le fait‑il pas pour la chair aussi, accordant également ce bienfait au fruit de la femme par une action générale? Qu'est‑il donc besoin de Vitumnus et de Sentinus? Que si celui qui préside généralement à la vie et au sentiment a confié à ces dieux, comme à des serviteurs, tous ces êtres charnels, comme étant trop loin et trop bas, ces dieux choisis sont‑ils donc tellement peu fournis de serviteurs qu'ils ne puissent trouver à qui confier complétement ces êtres terrestres; en sorte que, malgré toute la noblesse qui les a fait distinguer des autres, ils se trouvent forcés de partager un tel emploi avec ces dieux obscurs ? Ainsi Junon, la déesse choisie, la reine, la sœur et l'épouse de Jupiter, est pourtant l'Iterduca des enfants, et elle s'emploie à celà avec les déesses, tout à fait inconnues, qu'on appelle Abéona et Adéona! On a mis là aussi la déesse Mens pour donner aux enfants la sagesse. Et cette déesse n'a pas rang parmi les dieux choisis; comme si l'on pouvait donner à l'homme quelque chose de plus grand que la sagesse. Mais c'est différent pour Junon, c'est une déesse choisie, parce qu'elle est Iterduca et Domiduca; comme s'il servait à quelque chose de s'en aller et d'être ramené chez soi, si l'on n'a pas la sagesse ! Et la déesse qui donne ce bienfait de la sagesse n'a point été, par ces ordonnateurs, placée au rang des divinités choisies ! Assurément, elle devrait être placée avant Minerve, à qui, parmi ces emplois si détaillés, ils ont confié la mémoire des enfants. Qui doute, en effet, qu'il soit beaucoup mieux d'avoir de la sagesse, qu'une mémoire même aussi puissante qu'on voudra ? Car aucun homme n'est méchant s'il est sage. Mais n'en est‑il pas qui sont très‑méchants avec une mémoire extraordinaire, et qui le sont d'autant plus qu'ils peuvent moins oublier leurs mauvais projets? Et pourtant Minerve a rang parmi les dieux choisis, mais la déesse Mens est perdue dans la vile multitude. Que dirai‑je de la Vertu? que dirai‑je de la Félicité? Nous en avons déjà beaucoup parlé au quatrième livre (cpap. xxi). Ils les admettaient comme déesses, mais ils n'ont pas voulu leur donner une place parmi les dieux choisis. Pourtant, ils y ont mis Mars et Orcus, le premier, l'auteur de tant de meurtres, le
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second, recevant ceux qui en sont les victimes.
2. Puis donc que, dans cette multitude d'offices distribués en détail à ce que j'appellerai la plèbe des dieux, nous voyons les dieux choisis eux‑mêmes apporter leur concours, comme le sénat l'apporte au peuple, puisque nous trouvons certains dieux, qui ne seront jamais admis comme dieux choisis, préposés à l'administration d'emplois plus importants et plus nobles, il nous reste à conclure que ce n'est pas en raison des fonctions plus éminentes qu'ils remplissent dans le monde, mais bien à cause d'une renommée plus grande parmi les peuples, qu'ils ont pris rang parmi les divinités choisies, et qu'ils sont désignés comme supérieurs aux autres dieux. C'est ce qui fait dire à Varron lui‑même que, pour certains dieux, pères ou mères d'autres dieux, le hasard les a tenus dans l'obscurité, comme cela arrive aussi aux hommes. Si donc la Félicité n'a pas dû être mise au nombre des divinités choisies, sans doute parce que ce n'est pas par leur mérite, mais par l'effet du hasard que celles‑ci sont arrivées à un rang supérieur; du moins faudrait‑il y placer la Fortune, et même on devrait l'élever au‑dessus de ces divinités de premier ordre; puisque, dans la distribution de ses faveurs, cette déesse, dit‑on, se conduit à l'égard de chacun, non pas suivant la raison, mais suivant le caprice. C'est elle qui devrait tenir le premier rang parmi ces dieux choisis envers lesquels surtout elle a montré ce qu'elle pouvait faire. En effet, ne les voyons‑nous pas devoir leur élévation, non à une vertu supérieure, ni à un bonheur mérité, mais à l'aveugle puissance de la fortune, comme le reconnaissent leurs adorateurs. Car l'éloquent Salluste avait en vue peut‑être aussi les dieux eux‑mêmes, lorsqu'il disait (sur Catilina): « Oui, certainement, la fortune domine en toutes choses; par elle, toutes choses se trouvent, ou mises en relief, ou rejetées dans l'ombre, par caprice plutôt que par justice. » On ne peut, en effet, trouver le motif qui a fait glorifier Vénus et reléguer la Vertu dans l'oubli, puisque toutes deux ont été divinisées, et que leurs mérites respectifs sont si peu susceptibles d'être comparés. Ou bien, si on juge digne d'honneur ce qui est recherché du plus grand nombre, Vénus est, en effet, plus recherchée que la Vertu, pourquoi a‑t‑on élevé Minerve, et laissé dans l'obscurité Pécunia? Car, dans le genre humain, la cupidité en attire plus que la science; et, parmi ceux mêmes qui cultivent la science, on en trouve rarement dont le talent ne s'exerce pas à prix d'argent, et on'apprécie toujours davantage le prix auquel on fait quelque chose que la chose même que l'on fait pour ce prix. Si donc ce choix des dieux a été décidé par le jugement de la multitude, qui ne rai-
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sonne pas, pourquoi la déesse Pécunia n'a‑t‑elle pas été préférée à Minerve, puisqu'il y a tant d'ouvriers qui ne travaillent qu'à cause d'elle ? Que si cette distinction est le fait d'un petit nombre de sages, pourquoi la Vertu n'a‑t‑elle pas été préférée à Vénus, puisque la raison la met bien avant elle? Mais du moins, comme je l'ai dit, la Fortune qui domine en toutes choses, d'après le sentiment de ceux qui lui attribuent la plus grande influence; la Fortune qui glorifie toutes choses, on les laisse dans l'obscurité, par caprice plutôt que par justice, si elle a eu sur les dieux assez de pouvoir pour élever, ou mettre dans l'oubli ceux qu'elle voulait, et cela par une décision portée à l'aventure, ne devrait‑elle pas avoir la première place parmi les dieux choisis, puisqu'elle a un pouvoir si souverain sur les dieux eux‑mêmes? Et pour qu'il n'en soit pas ainsi, faut‑il croire que la Fortune n'a eu pour elle‑même qu'une fortune contraire? Elle s'est donc opposée à elle‑même, cette Fortune qui honore les autres et n'a pu s'honorer soi‑même.