Darras tome 16 p. 423
15. Il faut cependant répondre à une objection qui déjà peut-être s'est présentée à l'esprit du lecteur. Saint Léon II reconnaît Honorius coupable d'imprévoyance, de négligence peut-être, tandis que saint Agathon, dans son décret synodique et sa lettre à Pogona excusait, même sur ce point, la mémoire d'Honorius. Il y a donc entre Léon II et Agathon une divergence fort tranchée. Loin de la
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1 Traduct. du P. Gratry, Première lettre à ATsr Dechamps, archevêque de Matines, pag. 25. — * Ibid., pag. 27.
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p424 PONTIFICAT DE SAINT" LÉON II (682-6S3).
nier, nous la constatons au contraire, et nous y trouvons la raison profonde de la persistance du sentiment catholique dans la vénération séculaire pour le nom d'Honorius. En justifiant d'une manière absolue la mémoire de ce pape, saint Agathon s'était exclusivement placé au point de vue de l'orthodoxie intrinsèque des lettres incriminées. Il parlait comme avaient parlé saint Maxime, le secrétaire Sympon, le souverain pontife Jean IV. Saint Léon se plaça, lui, au point de vue relatif : il envisagea surtout l'inopportunité, si l'on peut dire ainsi, des lettres où Honorius employait les expressions ëv eéXyjfjia, \da hégyeia., qui furent pendant quarante années le symbole du monothélisme en Orient. Irréprochables dans le sens que leur donnait Honorius, ces termes n'en étaient pas moins devenus, grâce à l'interprétation perfide des hérétiques, un danger permanent. « Orthodoxes en eux-mêmes, dit le P. Colombier, les écrits d'Honorius auraient été fort inoffensifs entre des mains bien intentionnées. Mais cela ne suffit pas aux paroles d'un pape : elles doivent porter avec elles leur explication et fixer dans la vérité toutes les intelligences qui ne s'aveuglent point volontairement 1. » Voilà pourquoi saint Léon II reproche à Honorius de n'avoir pas fait tout ce qu'il aurait pu faire, d'avoir laissé faire ce qu'il devait empêcher. Si le pape saint Agathon avait eu à confirmer le VIe concile général, aurait-il cédé sur ce point? Nous inclinerions volontiers à le croire. Administrativement parlant, les lettres d'Honorius furent malheureuses, bien que, théologiquement parlant, elles soient orthodoxes. Reconnaître une faute administrative dans un pape, c'est déclarer, ce dont personne ne doute, que les papes ne sont point impeccables. L'infaillibilité pontificale ne reçoit par là aucune atteinte. Après comme avant la déclaration de saint Léon II, l'Église catholique n'a cessé de proclamer le privilège d'inerrance doctrinale des vicaires de Jésus-Christ, lorsqu'ils prononcent ex cathedra. Saint Agathon aurait donc vraisemblablement tenu le même langage que saint Léon II, s'il avait eu, comme ce dernier, à choisir entre cette concession faite à l'hostilité des grecs et le danger d'un nouveau schisme.
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1 Études religieuses, La condamnation d'Honorius, avril 1870, pag. S34.
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p425 CHAP. VI. — CONFIRMATION DU VIe CONCILE.
11.Il est certain qu'avec les dispositions manifestées par les évêques du VIe concile général, on pouvait tout craindre du côté de l'Orient. Pogonat lui-même, malgré les éloges itératifs du pape, n'avait qu'une bienveillance assez équivoque. Le rétablissement de Théodore, ce personnage énigmatique, sur le siège de Constantinople, après la mort du patriarche Georges survenue en ce temps, était un fort triste augure. L'interversion calculée de l'ordre des légats dans la lettre impériale ne témoignait ni d'une grande sincérité ni d'un respect bien profond pour le saint-siége. Dans quatre ans nous verrons les mêmes évêques orientaux, qui avaient siégé dans la salle du dôme, s'y réunir anticanoniquement pour un conciliabule dont les décisions scandaleuses jetèrent les bases du schisme définitif. Saint Léon II ne s'exagérait donc pas la gravité de la situation. En cherchant tous les moyens légitimes de la conjurer, il donna au monde une nouvelle preuve de la prudence et de la sagesse supérieures qui dirigent et inspirent les papes. En même temps que son décret pontifical, portant ratification du VIe concile œcuménique, était transmis à Gonstantinople, il le faisait promulguer en Occident. Les lettres qui nous restent de lui à ce sujet sont au nombre de quatre. La première est adressée aux évêques d'Espagne. « Le saint et œcuménique concile, VIe du nom, vient d'être célébré à Constantinople, dit-il. Deux prêtres et un diacre y furent envoyés comme légats pour représenter la personne du seigneur Agathon, notre prédécesseur d'apostolique mémoire. Au nom des chrétientés relevant de ce siège apostolique sur lequel nous sommes maintenant assis, des archevêques furent envoyés de notre côté, a nobis1, afin de se réunir aux évêques d'Orient convoqués par l'empereur. Ils étaient porteurs du tomus dogmaticus dressé par le seigneur pape Agathon, des lettres de notre synode romain, des textes authentiques recueillis dans les précédents conciles généraux et dans les écrits des saints pères. La définition de foi souscrite à Constantinople y fut entièrement conforme. On y
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1 On se rappelle la discussion chronologique élevée à propos de ce nobis. Chap. précéd., n° 3.
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p426 PONTiFiCAT de saint léon ii (G82-683).
condamna les hérétiques Théodore de Pharan, Cyrus d'Alexandrie, les quatre évêques de Constantinople Sergius, Pyrrhus, Paul, Pierre, avec Honorius, lequel n'a pas éteint à sa naissance comme il convenait à l'autorité apostolique la flamme de l'hérésie, mais en négligeant ce soin l'a laissée grandir, qui flammam hœretici dogmatis, non ut decuit apostolicam auctoritatem, incipientem extinxit sed negligendo confovit 1. » Dans cette parole de saint Léon II, nous avons la confirmation la plus précise du sens exclusivement administratif que ce pape donnait à la faute d'Honorius. Un autre passage de la lettre aux évêques d'Espagne n'est pas moins important : il démontre que les seules pièces écrites sur lesquelles le pape entendait faire tomber son approbation, étaient uniquement celles que nous avons énumérées plus haut. Voici ce passage : «Les procès-verbaux de tout ce qui s'est passé à Constantinople durant la célébration du concile œcuménique ayant été rédigés en grec, n'ont pas encore pu être traduits en latin. Nous vous envoyons donc seulement le décret de foi, les acclamations, le discours prosphonétique et l'édit impérial promulgué par le très-pieux prince. Plus tard, lorsque les actes auront été soigneusement traduits, elimate transfusa, ils pourront vous être transmis si votre pieuse dilection le désire 2. » Deux autres lettres de Léon II, adressées in-dividuellement à un évêque espagnol, Quiricus, et au glorieux comte Simplicius, probablement ministre du roi d'Espagne, insistent sur le désir du pape de voir accepter par les diverses églises de ce pays le décret de foi du VIe concile général3. Enfin, dans une quatrième lettre au roi Erwige successeur du pieux Wamba, Léon II exprime les mêmes idées, et à propos d'Honorius renouvelle dans le même sens, quoiqu'en d'autres termes, le jugement déjà porté : Honorius romanus, qui immaculatam apostolicœ traditionis regulam, quam a prœdecessoribus suis accepit, maculari ennsensit 4. Le Liber Diurnus 5, dans une profession de foi que ce recueil attribue aux
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1 Léon. II, Epist. N, ad episc. Hispan.; Pair, lat., tom. XCVI, col. 414. B. — 2. Ibid., D. — 3 Léon. II, Epist. v et vi ; tom. cit., col. 415-418. —4. Léon. II, Epist. vu, ad Eroig. reg. Hispan-, tom. cit., col. 419. D.
5 Le Liber Diurnus est un formulaire à l'usage de la chancellerie romaine,
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p427 CHAP. VI. CONFIRMATION DU VI" CONCILE.
pontifes romains, mais qui semble aux théologiens de Wurtzbourg et nous paraît à nous-même devoir émaner de quelque patriarche d'Alexandrie ou d'Antioche, inscrit pareillement le nom d'Honorius avec cette note : qui pravis eorum assertionibus fomentum impendit1. Les grécismes dont fourmille la profession de foi insérée au Liber Diurnus et mille autres détails qu'une lecture attentive y fait découvrir, rendent son origine fort douteuse2. Toutefois comme on l'avait en ces derniers temps transformée en une véritable machine de guerre, nous la mentionnons ici, en constatant que son texte relatif à Honorius se tient scrupuleusement dans la limite posée par saint Léon II, sans aucune espèce d'aggravation.
12.Les quatre lettres de saint Léon ne parvinrent pas en Espagne du vivant de ce pontife. Il fut enlevé prématurément à l'amour du clergé et du peuple de Rome, le 28 juin 683. Sa tâche était remplie, le schisme conjuré, la question d'Honorius résolue de telle façon que le privilège d'infaillibilité dogmatique des papes n'en recevait nulle atteinte. Sur ce dernier point, Mgr Manning dans son Histoire du concile œcuménique du Vatican, résume avec netteté les conclusions qui prévalurent au sein de l'illustre assemblée. « C'est en vain, dit-il, que les adversaires de l'infaillibilité pontificale citent comme un fait certain la prétendue chute d'Ho-
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dans le genre des Formules de Marculfe pour la chancellerie mérovingienne. Ce recueil paraît remonter au VIIIe siècle. Le bibliothécaire du Vatican Holstein, en 1644, en avait préparé une édition qui parut en 1658. En 1680, le père Garnier réédita ce livre. Mabillon et Scbœpflin en publièrent des éditions partielles. Hoffman et Riegger reproduisirent l'édition du père Garnier, laquelle en 1851 fut insérée intégralement avec les notes, les dissertations et les appendices les plus étendus au tome CV de la Patrologie latine. Depuis lors le Liber Diurnus était à la portée de quiconque voulait l'étudier, puisque chacun des volumes de la Patrologie peut être acquis séparément. Quel ne fut donc pas l'étonnement du monde des érudits, lorsqu'en 1869, un nouvel éditeur du Liber Diurnus, M. de Rozière, écrivait dans sa préface les lignes suivantes : « En essayant de ramener l'attention des érudits sur ce livre digne de leurs méditations, et dont les exemplaires étaient devenus si rares qu'on les eût bientôt classés parmi les curiosités bibliographiques, j'ai cru faire une chose utile aux progrès de la science historique et en particulier de l'archéologie sacrée ! »
1 Liber Diurnus, cap. II; Patr. lut., tom. CV, col. 52. A. — 2 Cf. Bouix, Tractât, de Papa, tom. 11, pag. 361.
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p428 PONTIFICAT DE SAINT BENOIT II (68-4-685).
norius. Des siècles de controverse ont établi sans contradiction possible que l'accusation dont ce pape est l'objet ne peut pas être portée par ses plus ardents antagonistes à un degré plus élevé que celui d'une probabilité. Et cette probabilité élevée à son plus haut degré est moindre que celle de la défense. Conséquemment la question est au moins douteuse, ce qui suffit abondamment contre le jugement privé de ses accusateurs. La masse des preuves de l'infaillibilité des pontifes romains l'emporte évidemment sur de pareils doutes. Je n'en affirmerai pas moins ici que les points suivants de la question d'IIonorius peuvent être démontrés d'après les documents historiques : 1° Honorius n'a défini de doctrine d'aucune sorte ; 2° il a défendu de faire une définition nouvelle ; 3° sa faute a précisément consisté dans cette omission d'exercer son autorité apostolique, faute pour laquelle il a pu être justement censuré; 4° ses deux lettres sont intrinsèquement orthodoxes, quoique, d'après le langage usuel, il ait écrit comme il était habituel de le faire avant la condamnation du monothélisme, et non comme il devint nécessaire de le faire après cette condamnation. C'est commettre un anachronisme et une injustice de censurer son langage, qui était le langage usité avant cette condamnation, comme il eût été juste de le censurer après que la condamnation fut portée1. » Ainsi parle Mgr Manning. On ne saurait ni mieux penser ni mieux dire : la décision du XIXe concile œcuménique, avec l'assistance de l'Esprit-Saint, a ratifié pour jamais ces conclusions définitives.