Darras tome 16 p. 93
§ II. Exil et martyre.
9. Autant le pontife déployait de zèle pour la foi catholique, autant l'empereur de Constantinople montrait d'obstination dans la fausse route où il s'était engagé. La lutte sortit bientôt du caractère d'une discussion dogmatique pour prendre celui de la persécution. Constant ne pouvait empêcher la grande voix qui s'élevait du siège de Rome pour défendre intrépidement la vérité orthodoxe, de retentir jusqu'aux extrémités du monde. Il crut qu'en tuant le pontife il étoufferait d'un même coup la doctrine, et ce fut là le but vers lequel il dirigea sa politique. Le chambellan Olympius fut envoyé comme exarque en Italie, avec ordre précis de faire assassiner le souverain pontife. Digne ministre de la fureur impériale, Olympius prépara tout pour la réussite du complot. Le jour et le moment furent fixés. Un écuyer (spatkarius) devait profiter de l'instant où le pape se baisserait pour donner la communion aux fidèles et le tuer. Le Liber Pontificalis nous a décrit la scène émouvante qui eut lieu dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, la cécité soudaine et miraculeuse dont fut frappé le spathaire Olympius, reconnaissant l'intervention divine, ne persista pas davantage dans ses intentions criminelles; il alla se jeter aux pieds du pape, lui fit l'aveu de tout ce qui s'était passé, sollicita son pardon, l'obtint, et passa en Sicile pour combattre les musulmans qui la dévastaient.
10. L'empereur Constant ne se laissa point désarmer par la mauvaise issue d'une première tentative. Il voulait que cette fois sa vengeance fût certaine, et résolut de faire enlever le souverain pontife. Il confia cette mission à Théodore Calliopas, qu'il investit de l'exarchat d'Italie après la destitution d'Olympius. Les prétextes
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dont Constant cherchait à colorer ses violences se fondaient sur divers griefs qu'il imputait à saint Martin I. Il l'accusait d'hérésie et lui reprochait de ne pas honorer la vierge Marie comme mère de Dieu. Cette accusation de nestorianisme était constamment reproduite contre les catholiques par les monothélites et les eutychéens. Enfin il le chargeait du crime de trahison, prétendant que le pape avait fourni de l'argent aux sarrasins. Cette calomnie avait trait à un acte de libéralité du saint pontife qui, en apprenant les ravages des musulmans en Sicile, avait envoyé des sommes d'argent pour racheter les prisonniers tombés entre leurs mains. La malignité des courtisans dénatura ce fait si simple de charité apostolique : on prétendait à Constantinople que le saint pontife distribuait les trésors de l'église romaine aux sarrasins pour les aider dans la guerre désastreuse qu'ils faisaient à l'empire. Saint Martin I, en apprenant ce qui se tramait contre lui, se retira avec son clergé dans la basilique du Latran. Il y était enfermé, lorsque l'exarque Théodore Calliopas et son chambellan Péliure arrivèrent à Rome. Le pape était malade et ne put aller à leur rencontre comme cela se pratiquait alors. Il se contenta d'y envoyer quelques personnages éminents de son clergé. L'exarque usa d'abord de ruse : il craignait que le pape ne voulût se défendre. S'étant assuré du contraire par une perquisition faite dans l'intérieur du Latran, il s'y rendit avec des soldats. Le pape infirme était couché à la porte de l'église. Les soldats entrèrent tout armés, sans aucun respect pour le saint lieu. Calliopas présenta aux prêtres et aux diacres un rescrit impérial leur enjoignant de procéder à la déposition canonique de Martin, dont les doctrines hétérodoxes scandalisaient l'univers. Il devait être ensuite transféré à Constantinople et amené au prince qui statuerait sur son sort. Le clergé déclara unanimement que «la foi de Martin était la seule orthodoxe. » Calliopas, feignant de remplir à regret sa mission, protesta qu'il n'avait pas lui-même une croyance différente. « Mais, s'écria-t-il, je dois obéir aux ordres de l'empereur. » Le pape n'opposa aucune résistance malgré les conseils et les supplications des clercs, qui eussent
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voulu faire appel au peuple de Rome. «J'aimerais mieux, dit le saint pontife, mourir dix fois que de causer la mort d'une seule personne. » Il demanda pour toute grâce de pouvoir emmener avec lui quelques-uns de ses clercs. Cette requête lui fut ostensiblement accordée, mais Calliopas se réservait d'en éluder l'effet. Il fit embarquer secrètement le pape sur le Tibre pendant la nuit, et lorsque la flottille eut quitté Rome, les portes de la ville furent fermées au dévouement des fidèles serviteurs qui voulaient aller rejoindre leur maître.
11. Arrivés à l'île de Naxos, les gardiens du saint pontife y relâchèrent et le pape y resta un an. Pendant la traversée, il avait horriblement souffert, sans qu'il lui fût une seule fois permis, dans les divers ports où l'on avait fait halte, de sortir du vaisseau qui était sa prison. A Naxos, les évêques et les habitants du pays l'accueillirent avec la plus grande vénération; ils le comblèrent de présents et n'épargnèrent rien pour soulager sa détresse. La cruauté de ses gardiens rendit leurs soins inutiles. Les soldats pillaient tout ce qui lui venait de la charité des fidèles et l'accablaient d'insultes : plusieurs fois ils maltraitèrent ceux qui avaient assez de courage pour venir visiter l'auguste prisonnier. «Quiconque aime cet homme, disaient-ils, est l'ennemi de l'état ! » Enfin le pape quitta Naxos et arriva à Constantinople (17 septembre 654). Depuis quatre heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, il fut laissé dans le port, couché sur un grabat, livré aux outrages d'une populace égarée. On le traîna ensuite à la prison publique de Pandearia, où il resta enfermé trois mois. Du fond de son cachot, il écrivit deux lettres à l'exarque pour se justifier des accusations dont on le chargeait. « Je n'ai jamais, dit-il, envoyé aux sarrasins ni argent, ni lettres, ni subsides. Les secours que j'ai remis à des serviteurs de Dieu pour les malheureux siciliens, étaient destinés au rachat des captifs. Il n'est pas moins faux que j'aie refusé jamais les honneurs dus à la glorieuse vierge Marie mère de Dieu. Anathème en ce monde et en l'autre à quiconque ne lui rend pas un culte supérieur à celui de tous les saints, un culte qui ne le cède qu'à l'adoration réservée à son Fils Notre-
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Seigneur et notre Dieu 1.
» Ailleurs il fait le récit de ses propres souffrances, des cruautés exercées
sur sa personne, et il termine par ce mot d'une mansuétude admirable : « Mais
j'espère en Dieu qui voit tout. Quand il m'aura retiré de cette vie, il daignera
se souvenir de ceux qui me persécutent et les amènera à la pénitence2,
» Après trois mois de la plus rigoureuse détention, il fut transporté par les
soldats (car la maladie ne lui laissait plus la force de marcher) dans
l'appartement du sacellaire Troïlus, et interrogé par le patrice Bucoléon. Le sénat était réuni pour procéder à
l'interrogatoire du saint pontife ; on voulait encore conserver quelques
formes extérieures de régularité, dans une cause
où les droits les plus sacrés étaient indignement foulés aux pieds. Le
sacellaire ordonna au pape de se tenir debout. Martin ne le pouvant à cause de
ses infirmités, fut soutenu par deux soldats ; et dans cette attitude il subit
l'interrogatoire le plus brutal.
Premier
12. Bucoléon adressa le premier la parole à l'héroïque martyr : « Réponds, misérable, dit-il, quel mal t'a fait l'empereur? A-t-il confisqué tes biens? Peux-tu lui reprocher un seul acte de violence?» Martin ne répondit pas un mot; les faits parlaient assez éloquemment. Le sacellaire reprit alors avec colère : « Tu ne réponds rien? Tes accusateurs vont entrer. » Ils étaient au nombre de vingt, la plupart soldats, les autres appartenant à la lie du peuple. A leur vue, le pape dit en souriant : « Sont-ce là les témoins? Est-ce là votre procédure? » Puis, comme on les faisait jurer sur le livre des évangiles, il se tourna vers les magistrats en disant : « Je vous supplie, au nom de Dieu, de les dispenser d'un serment sacrilège ; qu'ils disent ce qu'ils voudront. Faites vous-mêmes ce qui vous est ordonné. Mais ne les exposez point à perdre leur âme. » Le premier des faux témoins, désignant le pape du doigt, s'écria : « S'il avait cinquante têtes, il mériterait de les perdre toutes pour avoir conspiré en Occident contre l'empereur, de concert avec Olympius, l'ancien exarque. » A cette accusation formulée d'une manière aussi
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1. S. Martin, Epist. xiv ; Pair, lai., tom. LXXXVII, col. 199. — 2 S. Martin, Episl. xv ; tom. cit., col. 202.
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énergique, Martin répondit que jamais il n'avait trahi les intérêts de l'empereur en matière politique, mais qu'il ne pouvait lui obéir quand la cause de la foi était en péril. «Ne nous parlez point de l foi, reprit le calomniateur; il n'est ici question que du crime de lèse-majesté. Nous sommes tous chrétiens et orthodoxes, les Romains et nous. — Plût à Dieu ! répondit le pape. Toutefois au jour terrible du jugement je rendrai témoignage contre vous au sujet de cette foi. — Pourquoi, lui demanda-t-on alors, quand Olympius trahissait l'empereur, ne l'en détourniez-vous pas ? — Comment, dit le pape, aurais-je pu résister à Olympius qui disposait de toutes les forces de l'Italie ? Est-ce moi qui l'ai fait exarque? Mais je vous conjure, au nom de Dieu, achevez au plus tôt la mission dont vous êtes chargés. Dieu sait que vous me procurez une belle récompense1. »
13. Après cet interrogatoire dont le procès-verbal fut rédigé séance tenante, le sacellaire revint près du pontife, et dans un accès de véritable rage, il osa porter une main sacrilège sur l'oint du Seigneur. Constant assistait à cette scène, d'un lieu où il pouvait tout voir sans être vu. Un soldat, sur l'ordre du sacellaire, déchira le manteau du pape, et le dépouilla de ses ornements pontificaux. Réduit à une nudité presque complète, Martin fut chargé de fers et traîné à travers les rues de la ville. Au milieu de ces outrages, le martyr conservait la même tranquillité qu'il eût montrée au milieu d'une assemblée de pieux fidèles. Il présentait à ses bourreaux un visage plein de majestueuse douceur et ne cessait de prier pour eux. Arrivé au prétoire, il fut jeté dans la prison de Diomède, réservée aux voleurs et aux assassins. On l'y laissa une journée entière sans nourriture. Sur ces entrefaites, le patriarche Paul étant tombé malade, l'empereur l'alla voir, et, lui raconta de quelle manière le pape avait été traité. Poussant un profond soupir, le moribond s'écria en se tournant vers la muraille : « Hélas ! c'est ce qui va mettre le sceau à ma condamnation 2. » Il expira peu après. Pyrrhus attendait impatiemment
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1 Pass. S. Martin.; Pair, lat., tom. LXXXVIRcol. 114. — 2. Pass. S. Martin.; Patrol. lat., tom. LXXXVIJ., col. 117.
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cette mort pour rentrer en possession du siège patriarcal. Sa rechute dans le monothélisme lui avait rendu les bonnes grâces de la cour. Mais le peuple byzantin, toujours hostile à la domination de cet intrigant deux fois parjure, s'agita au point de faire craindre une émeute. On répandit dans le public le texte de l'abjuration remise autrefois par Pyrrhus entre les mains du pape Théodore. Aux yeux des monothélites, c'était là une apostasie qui rendait à jamais Pyrrhus indigne de l'épiscopat. « Le très-bienheureux Paul l'a anathématisé pour ce fait, disait-on, et l'anathème subsiste encore. » Durant huit jours l'émotion fut au comble. L'empereur voulut avoir des renseignements précis sur ce qui s'était réellement passé entre Pyrrhus et le saint-siége. Par son ordre, Démosthénès, agent du sacellaire, accompagné d'un greffier, se rendit à la prison de Diomède pour obtenir à ce sujet les informations que voudrait donner le pape captif (décembre 654). « L'illustre empereur notre maître nous envoie près de vous, dit Démosthénès au pape. Comparez votre gloire passée à l'état où vous êtes réduit. Nul autre que vous n'en est responsable, c'est vous seul qui vous êtes précipité dans cet abîme. — Martin ne répondit pas à cette interpellation insultante. Levant les yeux au ciel, il s'écria : Dieu soit loué de tout ! — Démosthénès reprit : L'empereur veut savoir ce que l'ex-patriarche Pyrrhus a fait à Rome. Pourquoi s'y était-il rendu? obéissait-il à un ordre ou venait-il de son plein gré? — De son plein gré, répondit Martin. — Qui le força à signer un libellus d'abjuration? — Personne ne le contraignit. Il le fit de son propre mouvement. — De quelle manière fut-il accueilli par le saint pape Théodore votre prédécesseur? Fut-il traité par lui en évêque? — Comment, répondit Martin, aurait-il pu en être traité autrement? Le bienheureux Théodore n'avait-il pas, longtemps avant l'arrivée de Pyrrhus à Rome, protesté contre l'usurpation de Paul, qui s'était emparé ici du siège patriarcal ? Lors donc que Pyrrhus se présentait en personne au tombeau du bienheureux Pierre prince des apôtres, comment mon prédécesseur aurait-il pu se dispenser de l'accueillir et de le traiter en évêque ? — C'est vrai, fut obligé de répondre Démosthénès. Mais, ajouta-t-il, aux
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frais de qui Pyrrhus fut-il entretenu durant son séjour? — Cette question, dit le pape, porte avec elle sa réponse. Il était à Rome, il y fut entretenu aux frais du patriarcat romain. —. Démosthénès insista : Quelle sorte de pain lui fournissait-on? — Seigneurs, vous ne connaissez donc pas l'église romaine? s'écria le pape. Je vous dis, moi, que quiconque vient y demander l'hospitalité, fût-il réduit à la dernière misère, y reçoit tout ce qui est nécessaire à sa subsistance. Saint Pierre ne refuse ses largesses à aucun des pèlerins : il distribue à tous un vin pur et le pain le plus blanc. S'il en est ainsi pour les hôtes les plus obscurs, vous pouvez juger de l'accueil réservé aux vénérables évêques. — Démosthénès reprit : On nous a dit au contraire que Pyrrhus avait été contraint, le poignard sur la gorge, de signer le libellus ; que durant son séjour à Rome on l'avait tenu dans les entraves et soumis aux plus cruels traitements pour lui arracher une rétractation. — Non, répondit Martin, c'est un affreux mensonge. Du reste, si dans cette ville de Constantinople il est encore possible de trouver des hommes auxquels la terreur ne ferme pas la bouche, vous avez ici plusieurs témoins qui se trouvaient alors à Rome. Ils savent ce qui s'est passé. Pour n'en citer qu'un seul, le patrice Platon était exarque à cette époque ; ce fut lui qui envoya à Rome des agents pour négocier avec Pyrrhus. Interrogez-les, ils vous diront la vérité s'ils l'osent. Mais à quoi bon toutes ces questions? Je suis entre vos mains, faites de moi ce que vous voudrez, Dieu permet que vous en ayez la puissance. Coupez ma chair en morceaux, ainsi que vous en aviez donné l'ordre à Calliopas, je ne recevrai point l'église de Constantinople à la communion du saint-siége. Voici que surgit de nouveau au milieu de vous l'apostat Pyrrhus, tant de fois déjà frappé d'anathème et dépouillé de toute dignité ecclésiastique ! — Démosthénès ne put s'empêcher de témoigner son admiration pour le courage apostolique du vicaire de Jésus-Christ, prêt, comme son divin maître, à boire le calice de la passion. Il se retira tout ému, emportant le procès-verbal de l'interrogatoire1. »
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1. Pass. S. Martin. ; Pair, lot., tom. cit., col. 118.
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14. Pyrrhus n'en fut pas moins rétabli sur le siège de Byzance, mais il n'y resta que cinq mois et la mort vint le frapper à son tour. Constant II lui donna pour successeur un prêtre monothélite, Pierre, qui perpétua le schisme durant les douze années de son intrusion. Le 10 mars 633, les portes du cachot de la prison de Diomède s'ouvrirent une seconde fois, et saint Martin vit entrer le scribe Sagoleba, qui lui dit : « J'ai ordre de vous transférer dans ma demeure, pour y attendre les intructions que d'ici à deux jours doit me transmettre le sacellaire. —Le pape demanda où l'on voulait définitivement le conduire; mais le scribe refusa de répondre. Du moins, dit le pape, laissez-moi dans cette prison jusqu'au moment de partir pour l'exil. — Cette grâce ne lui fut point accordée. On était à l'heure du coucher du soleil. Le vénérable pontife appela ses compagnons de captivité. — Frères, dit-il, faites-moi vos adieux, car on va m'enlever d'ici. — Un calice était tenu en réserve pour cette agape du départ. Martin y but le premier, le passa aux autres captifs, puis s'adressant à l'un d'eux, celui qu'il aimait davantage : Venez, frère, dit-il, et donnez-moi le baiser de paix. — Comme autrefois les apôtres en face de la croix du Calvaire, tous les assistants fondaient en larmes. Celui que le pape avait appelé éclata en sanglots, et le bruit des lamentations retentit jusqu'au dehors de l'enceinte. Le bienheureux pontife, ému de cette démonstration , les pria de cesser leurs plaintes, et imposant ses mains vénérables sur leur tête, il dit avec un angélique sourire : Ce sont là devant Dieu les vrais biens, les faveurs célestes. Réjouissez-vous avec moi de ce que je suis trouvé digne de souffrir pour le nom de Jésus-Christ. — En ce moment, le scribe apparut avec ses satellites; il emmena le pape dans sa demeure 1. » Quelques jours après, l'auguste prisonnier était embarqué, dans le plus grand secret, sur un navire qui le transporta à Cherson, la Crimée actuelle. Il arriva au mois de mai 633. Ses souffrances qui semblaient à leur comble augmentèrent encore. « La famine et la disette, écrivait-il au clergé de Rome, sont telles en ce pays,
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1. S. Martin., Epist. xvn; Pair, lai., tom. cit., col. 119.
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qu'on parle de pain mais sans en voir 1. » Il avait quelque droit d'attendre que l'Église romaine, dont il avait dispensé lui-même les aumônes avec tant de libéralité, n'oublierait pas la détresse du pontife exilé. Mais les cruelles précautions de Constant empêchaient tous les secours d'arriver jusqu'à lui. Les plaintes du pape sur son délaissement et sa misère, mêlées au sentiment de la plus ardente charité, méritent d'être citées. « Nous sommes, disait-il dans la même lettre, non-seulement séparé du reste du monde mais comme enseveli tout vivant au milieu d'un peuple presqu'entièrement païen, chez lequel on ne trouve aucun sentiment d'humanité, pas même la compassion naturelle qu'on rencontre chez les barbares. Il ne nous vient quelques vivres que du dehors, je n'ai pu me procurer autre chose qu'une mesure de blé pour quatre solidi d'or. Qu'il ne me parvienne aucun secours, c'est chose aussi étonnante que certaine ; mais j'en bénis le Seigneur qui règle nos souffrances comme il lui plaît. Je le prie, par l'intercession de saint Pierre, de vous conserver tous inébranlables dans la foi orthodoxe, principalement le pasteur qui vous gouverne maintenant. Pour ce misérable corps, le Seigneur en aura soin ; il est proche. De quoi suis-je en peine? J'espère en sa miséricorde, elle ne tardera pas à terminer ma carrière. »
15. Le pasteur auquel faisait allusion saint Martin était Eugène I, qui lui succéda immédiatement et que les fidèles de Rome, dans la crainte d'être abandonnés aux mains d'un pape monothélite, avaient élu pour les gouverner pendant la captivité de saint Martin. Les paroles de l'auguste exilé sembleraient faire entendre qu'Eugène I était dès lors souverain pontife, ce qui n'aurait pu avoir lieu que du consentement et après la démission volontaire du légitime pasteur. Quelques historiens cependant, Baronius entre autres, pensent qu'Eugène, pendant la vie de Martin, fut seulement vicaire du saint-siége. Il ne serait devenu réellement souverain pontife qu'après la mort de saint Martin. Les ennemis de l'Église ont prétendu arguer de ce fait contre l'autorité
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1 Idem, ibid., col. 203.
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toujours visible qui doit présider à ses destinées. Mais il est certain, comme nous venons de l'entendre, que saint Martin ne réclama point contre l'autorité exercée par Eugène soit que cette juridiction fût déléguée, soit qu'elle fût celle d'un pape titulaire. En effet saint Martin, au lieu d'appeler Eugène « le pasteur de l'église romaine, » ne l'eût traité que d'usurpateur si réellement Eugène n'avait pas été légitimement investi du pouvoir spirituel. Il est donc incontestable que l'autorité du pontife romain n'avait pas cessé d'être visible dans l'Église ; que cette lumière «placée sur la montagne » continuait, au milieu des circonstances les plus difficiles, à éclairer toutes les nations. Dès lors il importe assez peu de savoir si le pontificat d'Eugène commença du vivant même de Martin; ce n'est plus là qu'un point historique sur lequel manquent les documents décisifs. La captivité de saint Martin n'explique que trop la disparition des pièces écrites qui auraient pu l'éclaircir. Le pontife exilé mourut le 46 septembre 655, martyr de la foi qu'il avait si courageusement défendue. En écrivant son histoire, il nous est bien souvent venu à la pensée des rapprochements avec de grandes infortunes, que nous aurons aussi à raconter à une époque plus voisine de nous. Dans l'une et l'autre circonstance, la force brutale s'est trouvée aux prises avec l'autorité spirituelle ; dans l'une et l'autre circonstance, brusquement arraché de la ville pontificale, jeté violemment en exil, le vicaire de Jésus-Christ se montra digne de souffrir pour le nom de son Maître ; dans l'une et l'autre circonstance, la victoire définitive resta à la vérité ; l'oppression puissante fut vaincue, la faiblesse opprimée demeura triomphante