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CHAPITRE XXIV.
Quel sens faut‑il donner au souffle qui a créé le premier homme avec son âme vivante et à celui du Seigneur sur ses disciples, lorsqu'il leur dit: « Recevez le Saint‑Esprit. »
1. C'est avec aussi peu de raison que plusieurs se sont imaginés que cette parole de la sainte Écriture : « Dieu souffla contre la face d'Adam un esprit de vie, et l'homme fut créé avec une âme vivante, » (Gen. 11, 7) signifiait, non pas l'âme donnée alors au premier homme, mais celle qu'il avait déjà, vivifiée par l'Esprit-Saint. (1) Ce qui les porte à en juger ainsi, c'est que le Seigneur Jésus, après sa résurrection, souffla sur ses disciples, en disant : « Recevez le Saint‑Esprit. » (Jean, xx, 22.) Et ils concluent de là que le même acte a produit le même effet, comme si l'Évangéliste eût ajouté : Et ils furent créés avec une âme vivante. Et quand même il l'aurait dit, il faudrait entendre par ces paroles, que l'Esprit de Dieu est, d'une certaine manière, la vie des âmes, que sans lui, les âmes sont pour ainsi dire mortes, bien que les corps vivent de leur présence. Mais il n'en fuit pas ainsi à la création de l'homme, les paroles mêmes du livre sacré l'attestent suffisamment, puisqu'on y lit : « Et Dieu fit l'homme de la poussière de terre; » (Gen. 11, 7) ce que d'autres ont pensé expliquer plus clairement en disant : « Et Dieu forma l'homme du limon de la terre. » Parce qu'il est écrit dans les versets précédents : « Or, une fontaine s'élevait de terre et en arrosait toute la surface : » afin sans doute de faire comprendre que ce limon est un composé d'eau et de terre; car, l'Écriture ajoute aussitôt : « Et Dieu forma l'homme de la poussière de la terre; » d'après les exemplaires grecs sur lesquels l'Écriture a été traduite en latin (2). Mais peu importe que l'on traduise le mot grec éplasène par formavit ou finxit, cependant finxit est le terme propre, quoique, pour éviter l'équivoque, plusieurs aient péféré formavit, car, dans le latin, l'usage a prévalu de se servir du mot fingere, pour désigner les feintes du mensonge auquel les hommes ont recours. C'est donc cet homme formé de la poussière de la terre ou du limon, qui était de la poussière dé
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(1) Ce sentiment paraît avoir été adopté par Origène, (Des Princip. liv. I, chap. iii;) par Tertullien, (Lftre du Baptême, chap. v;) par saint Cyprien, Epit. à Jubaian;) par saint Cyrille, (In Joan. lib. IX, cap. XLVII,;) Par Saint Basile, (sui, le Ps. xLviii;) par saint Ambroise, (Livre du Paradis;) et par d'autres encore.
(2) On voit qu'alors les églises latines se servaient d'une traduction faite d'après les Septante. La traduction faite sur l'Hébreu par saint Jérôme ne fut adoptée que plus tard.
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trempée, cet homme, dis‑je, poussière de la terre, pour me servir de l'expression même de l'Écriture, qui devint, selon l'enseignement de l'Apôtre, corps animal, lorsqu'il reçut l'âme. Et cette homme devint une âme vivante (1. Cor. xv, 45) : c'est‑à‑dire cette poussière pétrie devint une âme vivante.
2. Mais, disent‑ils, il avait déjà une âme, autrement il ne s'appellerait pas homme ; car l'homme, ce n'est pas le corps seul, ou l'âme seule, mais l'être composé de corps et d'âme. ‑ Il est bien vrai, l'âme, quoique la partie la plus noble de l'homme, n'est pas tout l'homme; le corps n'est pas non plus tout l'homme, c'est même la moindre partie de l'homme : mais ces deux parties réunies prennent le nom d'homme que chacune d'elles conserve, même quand on parle de l'une ou de l'autre en particulier. En effet, ne disons‑nous pas tous les jours, selon le langage ordinaire, qui fait pour ainsi dire loi : Cet homme est mort, il est maintenant dans le repos et la souffrance, bien que ces paroles ne puissent convenir qu'à l'âme seule ; et encore : Cet homme est inhumé dans tel ou tel lieu, bien que cela ne puisse s'entendre que du corps seul? Dira‑t‑on que ce n'est pas là le langage ordinaire des Saintes‑Écritures ? Mais au contraire, l'Écriture vient tellement corroborer notre témoi‑nage que même les deux substances réunies dans l'homme vivant, elle se sert du mot homme pour désigner chacune d'elles, ainsi, elle appelle l'âme, l'homme intérieur, le corps, l'homme extérieur (11. Cor. iv, 16), comme s'il y avait deux hommes, tandis que l'un et l'autre ne font qu'un homme. Mais il faut comprendre en quel sens il est dit que l'homme a été fait à l'image de Dieu, et en quel sens il est appelé terre et devant retourner en terre. Il s'agit d'abord de l'âme raisonnable, telle que Dieu, par son souffle, ou si on l'aime mieux, par son inspiration, l'a créée dans l'homme, c'est‑à‑dire dans le corps de l'homme ; et en second lieu il s'agit du corps, tel que Dieu le forma de la poussière et à qui une âme fut donnée, pour en faire un corps animal, c'est-à‑dire un homme ayant une âme vivante.
3. Aussi, quant à l'acte du Seigneur, lorsqu'il souffla sur ses disciples en disant : « Recevez le Saint‑Esprit, » (Jean, xx, 9‑2) c'était pour nous apprendre que l'Esprit‑Saint n'est pas seulement l'Esprit du Père, mais aussi l’Esprit de son Fils unique, car le même Esprit est l'Esprit du Père et du Fils, au moyen duquel subsiste la Trinité, Père, Fils et Saint‑Esprit, qui n'est pas créature, mais créateur. En effet, ce souffle sorti des lèvres de la chair, n'était
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pas la substance et la nature de l'Esprit‑Saint; c'est plutôt, comme je l'ai dit déjà, un signe pour nous faire entendre que l'Esprit‑Saint est commun au Père et au Fils: car ils n'ont pas chacun un esprit, mais il n'y en a qu'un pour tous deux. Or, toujours dans les Saintes‑Écritures, cet Esprit est désigné par le mot grec pneuma; ainsi que le Seigneur le fait ici, quand par le souffle de sa bouche, il le donne à ses disciples; et je n'ai pas conscience qu'il soit désigné autrement dans n'importe quel endroit des divines Écritures. Mais dans ce verset où nous lisons : « Et Dieu forma l'homme de la poussière de terre et il souffla contre sa face, » ou bien : « il lui inspira un esprit de vie; » (Gen. 11, 7), le grec ne dit pas pneuma comme c'est l'usage pour désigner le Saint-Esprit, mais pnoène, expression employée plutôt pour désigner la créature que le créateur; de là vient que plusieurs interprètes latins ont mieux aimé rendre ce mot par souffle que par Esprit. C'est aussi le même mot grec qui se trouve dans ce passage d'Isaïe où Dieu dit : « J'ai créé tout souffle, » (Is. LVII, 16) ce qui veut dire certainement toute âme. Ce mot grec pnoè, se traduit donc en latin, tantôt par souffle, tantôt par esprit, quelquefois par inspiration ou par aspiration, même quand il s'agit de Dieu ; mais pneuma ne signifie jamais autre chose qu'esprit; soit l'esprit de l'homme dont l'apôtre dit : « Qui des hommes sait ce qui est de l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui? » (I. Cor. 11, 11.) Soit l'esprit de la brute, selon ce qui est écrit au livre de Salomon : « Qui sait si l'esprit de l'homme monte en haut dans le ciel, et si l'esprit de la brute descend en bas dans la terre? » (Eccle. 111, 21.) Soit cet esprit corporel, que l'on nomme aussi vent, comme dans le psaume : « Le feu, la grêle, la neige, la glace, l'esprit de tempête.> » (Ps. CXLViii, 8.) Soit enfin l'esprit non créé, mais créateur, selon ce que le Seigneur dit dans l'Évangile: ((Recevez le Saint‑Esprit : » (Jean, xx, 22.) lorsqu'il l'exprima par le souffle de sa bouche et quand il dit : « Allez, baptisez toutes les nations au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit : » (Matth. xxviii, 19) paroles qui expriment clairement et excellemment le dogme de la Sainte‑Trinité. Et encore: « Dieu est Esprit.» (Jean, iv, 24.) Et ainsi en beaucoup d'autres endroits de la Sainte‑Écriture. Car, en tous ces passages, les grecs ne disent pas pnoène, mais pneuma : ni les latins souffle, mais esprit. Ainsi, pour ce qui en est du verset de la Genèse où il est dit : « Dieu inspira, ou plutôt souffla contre sa face un esprit de vie; » (Gen. 11, 7) quand
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le grec dirait pneuma et non pnoène , il ne s'en suivrait pas que nous fussions obligés d'entendre par là l'Esprit créateur, qui, dans la Trinité, est proprement appelé le Saint‑Esprit, puisque, comme je l'ai déjà dit, pneuma ne désigne pas seulement le Créateur, mais aussi la créature.
4. Mais dit‑on encore, l'Écriture n'ajouterait pas au mot Esprit, celui de vie, si elle ne voulait pas faire entendre qu'il s'agit du SaintEsprit, et après avoir dit : l'homme fut créé avec une âme, elle n'ajouterait pas vivante, s'il ne s'agissait pas de la vie de l'âme, qui lui est divinement communiquée par le don de l'Esprit de Dieu. Car, poursuit‑on, puisque l'âme vit d'une vie qui lui est propre, qu'est‑il besoin d'ajouter le mot vivante, si ce n'est pour signifier cette vie qui lui est donnée par le SaintEsprit. Mais, qu'est‑ce que cela prouve? Que l'on met beaucoup d'empressement à soutenir des opinions humaines, et que l'on fait peu d'attention aux Saintes‑Écritures. Car, était‑ce une chose bien difficile, sans aller plus loin, de lire au même livre et seulement quelques versets plus haut : « Que la terre produise des âmes vivantes » (Gen. 1, 24); lorsque tous les animaux terrestres furent créés. Et encore au même livre, quelques pages plus loin, était‑il si difficile de remarquer ces paroles : « Et tout ce qui a esprit de vie et tout homme sur terre, mourut » (Ibid. vii, 22); pour nous apprendre que tout ce qui vivait sur la terre, périt dans le déluge. Si donc, nous trouvons et une âme vivante et un esprit de vie, même dans les animaux, d'après le langage habituel des divines écritures ; lorsque au même endroit où nous lisons: Tout ce qui a un esprit de vie; le grec ne se sert pas du mot pneuma, mais de celui de pnoène ; ne pourrons‑nous pas dire aussi : Pourquoi ajouter vivante, puisque l'âme ne peut être si elle ne vit? Ou pourquoi ajouter de vie, après esprit? Mais nous comprenons que ]'Écriture en disant : l'esprit de vie, l'âme vivante a parlé a son ordinaire, pour indiquer dans les animaux ou les corps animés, ce sentiment intime du corps qui leur est communiqué par l'âme. Quant à l'homme, nous oublions que l'Écriture ne s'est point du tout éloignée de sa manière de parler habituelle; elle veut nous faire comprendre que l'homme, ayant reçu une âme raisonnable produite non par la terre ou les eaux, comme chez les autres animaux, mais créée par le souffle de Dieu, (il?) est fait cependant pour vivre dans un corps animal, à cause de
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l’âme qui vit en lui, comme ces animaux dont l'Écriture dit : « Que la terre produise toutes les âmes vivantes; » et quand elle parle aussi de tout ce qui a esprit de vie, comme le grec ne dit pas non plus en cet endroit pnoène mais pneuma, il ne s'agit certainement pas de l'Esprit‑Saint, mais de l'âme des êtres créés.
5. Mais, disent‑ils enfin, le souffle de Dieu est sorti de sa bouche, et si ce souffle est l’âme, il faudra que nous croyions qu'elle est égale et d'une substance tout‑à‑fait semblable à cette Sagesse qui dit : « Je suis sortie de la bouche du Très‑Haut.» (Eccli., xxiv, 5.) Cependant la sagesse ne dit pas qu'elle est le souffle de Dieu, mais qu'elle est sortie de la bouche de Dieu. Or, comme nous pouvons nous‑mêmes former un souffle, non de notre propre nature, mais de l'air ambiant qui entre en nous et en sort par l'expiration et la respiration : ainsi le Dieu Tout‑Puissant a pu très‑bien et à plus forte raison former, non de sa nature, ni d’aucun être créé, mais du néant même, le souffle qu'il inspire au corps de l'homme, souffle incorporel venant de l'être purement spirituel, mais muable et créé parce qu'il est communiqué par l'être immuable et incréé. D'ailleurs, pour que ceux qui veulent parler de l'Écriture, sans faire attention aux locutions qu'elle emploie, sachent bien que ce n'est pas seulement ce qui est égal à Dieu et d'une nature semblable à la sienne, qui sort de la bouche de Dieu, selon l'expression des livres saints; qu'ils entendent ou qu'ils lisent ce qui est écrit au nom de Dieu même: « Parce que vous êtes tiède et que vous n'êtes ni froid, ni chaud, voici que je vais vous vomir de ma bouche. » (Apoc. 111, 16.)
6. Il n'y a donc plus aucune raison, pour résister aux paroles expresses de l'Apôtre, lorsque, distinguant le corps animal du corps spirituel, c'est‑à‑dire, celui que nous avons maintenant de celui que nous aurons un jour, il dit : « Il est mis en terre corps animal, il ressuscitera corps spirituel; car s'il y a un corps animal, il y a un corps spirituel, selon ce qui est écrit : Adam le premier homme a été créé avec une âme vivante et le second Adam a été rempli d'un esprit vivifiant. Or ce n'est pas le corps spirituel qui a été formé le premier; mais d'abord le corps animal et ensuite le spirituel. Car le premier homme est l'homme terrestre formé de la terre; et le second est l'homme céleste descendu du ciel. Comme le premier homme a été terrestre, ses enfants aussi sont terrestres, et comme le second homme est céleste, ses enfants aussi sont célestes. Comme donc nous avons porté l'image
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de l'homme terrestre, portons aussi l'image de ]'homme céleste. » (1. Cor. XV, 44 etc.) Nous avons expliqué plus haut toutes ces paroles de l'Apôtre. Ainsi le corps animal, dans lequel, selon l'Apôtre, le premier homme fut créé, avait été constitué de telle sorte, qu'absolument il pouvait mourir; mais qu'il nemourrait point, s'il ne péchait pas. Car celui qui, vivifié par l'Esprit de Dieu, deviendra sprituel et immortel, ne pourra mourir. Il en est de même de l'âme créée immortelle, bien que le péché lui donne la mort, en la privant d'une partie de sa vie, c'est‑à‑dire de l'Esprit de Dieu, qui pouvait la faire vivre dans la sagesse el le bonheur; cependant, malgré sa misère, elle ne cesse pas de vivre de sa propre vie, car elle a été créée immortelle. De même pour les anges apostats; bien qu'ils soient pour ainsi dire morts par le péché, puisqu'ils ont abandonné le principe de la vie qui est Dieu, source inépuisable d'une vie sage et heureuse; cependant ils n'ont pu mourir en cessant tout‑à‑fait de vivre et de sentir, parce qu'ils ont été créés immortels. Aussi, après le dernier jugement, précipités dans l'abime de la seconde mort, ils ne seront pas privés de la vie, mais ils conserveront le sentiment de la douleur. Or les hommes placés sous le domaine de la grâce de Dieu, concitoyens des saints anges dans la vie bienheureuse, seront tellement revêtus de la spiritualité corporelle, qu'ils seront à jamais affranchis du péché et de la mort, et leur vêtement d'immortalite, comme celui des anges, restera toujours pur, malgré la permanence de la nature corporelle, sans la corruption et la pesanteur de la chair qui ne subsisteront plus.
7. Il reste encore une question à examiner et qui doit être résolue avec l'assistance du Seigneur, Dieu de vérité. Si les mouvements de la concupiscence furent, en nos premiers parents délaissés par la grâce divine, les suites de leur péché de désobéissance; si leurs yeux furent alors ouverts sur leur nudité, si leur attention excitée les porta à se couvrir, à cause des mouvements honteux qui résistaient à la volonté ; enfin, comment aurait eu lieu la propagation de l'espèce humaine, si nos premiers parents avaient conservé l'innocence dans laquelle ils avaient été créés. Mais il faut terminer ce livre, d'ailleurs cette question demande pour être discutée une certaine étendue, il vaut donc mieux la remettre au livre suivant.
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LIVRE QUATORZIÈME (1)
Saint Augustin parle de nouveau du péché du premier homme; il établit que c'est de lui que viennent les défauts d'une vie charnelle et les attections vicieuses; mais surtout il démontre que de cette source découle le vice honteux de l'impureté comme un juste châtiment de la désobéissance. Il recherche comment si l'homme n'eût pas péché, la race humaine se fût propagée sans aucune passion charnelle.
CHAPITRE PREMIER.
Par la désobéissance du premier homme, tous les hommes devaient subir à jamais la seconde mort, si la grâce de Dieu n'en avait délivré un grand nombre.
J'ai déjà dit aux livres précédents, que Dieu a voulu que tous les hommes sortissent d'un seul homme, afin d'unir le genre humain, non-seulement par la ressemblance de la nature, mais encore par la parenté qui assure la paix et la concorde, en resserrant les liens d'une union, pour ainsi dire nécessaire. D'ailleurs, nul membre de la race humaine ne devait mourir, si nos premiers parents, dont l'un ne fût créé d'aucun autre, tandis que l'autre fut formée du premier, n'eussent encouru ce châtiment par leur désobéissance. Ils se rendirent coupables d'un si grand crime, que la nature humaine a été viciée, et que leurs descendants ont hérité et du péché et de la mort. Or, l'empire de la mort s'exerce si souverainement sur les hommes, qu'elle les précipiterait tous dans l'abime bien mérité de la seconde mort, dont la durée est éternelle, si la grâce toute gratuite de Dieu n'en délivrait plusieurs. Aussi, bien qu'il y ait dans l'univers une infinité de nations très différentes les unes des autres, par le culte, les mœurs, le langage, les armes, les costumes, il n'existe cependant que deux sociétés humaines ou deux Cités, pour employer le nom dont l’Écriture se sert. L'une est la cité des hommes selon la chair, l'autre celle des hommes selon l'esprit; ils veulent tous vivre en paix et quand les uns et les autres ont obtenu ce qu'ils désirent, ils sont en paix chacun à leur manière.
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(1) Ecrit avant l'année 420.
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CHAPITRE Il.
De la vie de la chair; elle ne consiste pas seulement dans les vices qui se rapportent aux voluptés du corps, mais aussi dans les vices de l'esprit.
Il faut d'abord examiner ce que c'est que vivre selon la chair, et ce que c'est que vivre selon l'esprit. Celui, en effet, qui n'apporterait qu’une attention superficielle à ce que j'ai dit, soit qu'il ne le médite point, ou bien qu'il soit peu habitué au langage de l'Écriture, pourrait croire, par exemple, que les Epicuriens vivent selon la chair, parce qu'ils placent le souverain bien de l'homme dans les voluptés du corps. Car ceux‑là et d'autres philosophes qui estiment par‑dessus tout le bien du corps, quel qu'il soit; en un mot, toute cette troupe vulgaire, qui n'a aucune croyance et qui ne s'arrête à aucun système philosophique, se laisse aller à ses passions et ne connaît d'autres plaisirs que ceux des sens. Quant aux stoïciens qui placent dans l'âme le souverain bien de l'homme, on pourrait s'imaginer, au contraire, qu'ils vivent selon l'esprit; car qu'est‑ce que l'âme de l'homme, sinon son esprit? Mais, d'après la Sainte Écriture, les uns et les autres vivent selon la chair. En effet, elle appelle chair, non‑seulement le corps de tout animal terrestre et mortel, comme dans ce passage: « Toute chair n’est pas la même chair; mais autre est la chair de l'homme, autre celle des bœufs, autre celle des oiseaux, autre celle des poissons. » (I. Cor. xv, 39.) Mais elle emploie ce mot en beaucoup d'autres sens et entre autres pour signifier l'homme lui‑même, c'est‑à‑dire la nature humaine, en prenant la partie pour le tout, comme en ce texte : « Nulle chair ne sera justifiée par les oeuvres de la loi. » (Rom. 111, 20.) Que veulent dire ces paroles : « Toute chair, » sinon tout l'homme? puisqu'un peu plus loin, il est dit très‑clairement : « Personne n'est justifié par la loi. » (Gal. 111, 11.) Et l'apôtre s'adressant encore aux Galates : « Vous savez, dit-il, qu'aucun homme ne sera justifié par les œuvres de la loi. » (Ibid. 11, 16.) C'est dans le même sens qu'on doit prendre ces paroles de saint Jean : « Et le Verbe s'est fait chair : » (Jean, 1, 14.) c'est‑à‑dire homme. Et plusieurs ne les interprétant pas bien, se sont imaginés que le Christ n'avait point d'âme humaine. De même que la partie est encore prise pour le
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tout, dans ces paroles de Marie ‑Madeleine que rapporte l'Évangile : « Ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais où ils l'ont mis; » (Jean, xx, 13) car elle ne parlait que de la chair du Christ, qu'elle croyait enlevée du tombeau; ainsi d'autres fois le tout est pris pour la partie, comme nous l'avons vu plus haut.
2. L'Écriture‑Sainte donne donc, au mot chair plusieurs significations, qu'il serait trop long de recueillir et d'examiner; aussi, arrivons de suite à notre sujet: Qu'est‑ce que vivre selon la chair? (ce qui est certainement un mal, quoique la nature mâme de la chair ne soit pas un mal.) Pour résoudre cette question, étudions avec soin ce passage de l'épître de saint Paul aux Galates : « Il est facile de connaître les œuvres de la chair; ce sont : l'adultère, la fornication, l'impureté, l'impudicité, la dissolution, l'idôlatrie, les empoisonnements, les inimitiés, les dissensions, les jalousies, les animosités, les querelles, les envies, les hérésies, les ivrogneries, les débauches et autres crimes semblables, au sujet desquels, comme je vous l'ai déjà dit, ceux qui les commettent ne posséderont point le royaume de Dieu. » (Gal. v, 19.) Tout ce passage de l'Apôtre, appliqué autant qu'il sera nécessaire à la question présente : Qu'est‑ce que vivre selon la chair? pourra contribuer à la résoudre. Car, parmi ces oeuvres de la chair qu'il dit faciles à reconnaître, qu'il énumère en les condamnant, nous trouvns non-seuleent celles qui se rapportent à la volupté corporelle, comme la fornication, l’impureté, l'impuidicité, l'ivrognerie, la débauche, mais nous en trouvons aussi qui indiquent les vices de l’âme, qui n'ont aucun rapport avec la volupté charnelle. En effet, qui ne comprend que le culte rendu aux idoles, les empoisonnements, les inimitiés, les querelles, les jalousies, les animosités, les dissensions, les hérésies, les envies, sont plutôt des vices de l'âme que du corps? puisqu'il peut se faire qu’on s'abstienne des voluptés de la chair, pour se livrer à l'idolatrie ou à l'hérésie ; et cependant, alors même qu'il paraît modérer et réprimer ses passions honteuses, l'homme est convaincu, par l'autorité de l'Apôtre, de vivre selon la chair; et quand il s'abstient des voluptés charnelles, on lui prouve qu'il commet les œuvres damnables de la chair. Les inimitiés ne sont‑elles pas les oeuvres de l'âme? Et qui donc s'aviserait de dire à son ennemi ou à celui qu'il suppose tel : vous avez une mauvaise chair contre moi, au lieu de dire une mauvaise volonté? Enfin, comme personne n'hésiterait à attribuer à la chair, les charnalités, si on peut parler de la sorte; ainsi personne n'hésite à attribuer à l'âme les animosités : pourquoi donc, selon la foi et la vérité, le docteur des nations appellet‑il toutes ces oeuvres et d'autres semblables,
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œuvres de la chair, si ce n'est qu'en vertu de cette figure de rhétorique où l'on exprime le tout par la partie, il veut désigner par le mot chair, l'homme tout entier.
CHAPITRE 111.
La cause du péché est dans l'âme et non dans la chair; la corruption de la chair par suite du péché, n'est pas un péché, mais le châtiment du péché.
Celui qui prétendrait que la chair est cause de tous les vices de l'immoralité, parce que l'âme subit les désordres de la chair dans laquelle elle vit, celui‑là assurément n'aurait pas réfléchi sérieusement sur toute la nature de l’homme. Il est vrai que le « corps corruptible appesantit l'âme. » (Sag. ix, 15.) C’est pour cela que l'Apôtre parlant de ce corps corruptible, dont il a dit un peu auparavant: « Quoique notre homme extérieur se corrompe,)) (II Cor. iv, 6) ajoute : « Nous savons que si cette demeure terrestre vient à se dissoudre, Dieu nous en promet une autre qui n'est point faite de main d'homme, c'est la maison éternelle des cieux. Et c'est ce qui nous fait gémir ici‑bas dans le désir d'être revêtus de la gloire de cette maison céleste ; si toutefois nous sommes trouvés vêtus et non pas nus. Car, pendant que nous sommes dans ce corps mortel, nous gémissons sous le poids, parce que nous ne voulons pas être dépouillés, mais être revêtus de nouveau, en sorte que ce qu'il y a de mortel en nous soit absorbé par la vie. » (11. Cor. V, 1 etc.) Nous sommes donc appesantis par ce corps mortel, et comme nous savons que la corruption est cause de ce poids, et non la nature et la substance du corps, nous ne voulons pas en être dépouillés, mais le voir revêtu de son immortalité. Et alors le corps sera à jamais; mais comme il ne sera plus corruptible, il ne pésera plus. C'est donc pour cela « qu'à présent le corps corruptible appesantit l'âme, et cette demeure terrestre abaisse l'esprit par la multiplicité des soins qui l'agitent. » (Sag. ix, 15.) Cependant c'est une erreur de croire que tous les maux de l'âme viennent du corps.
2. Car, bien que Virgile ait exprimé noblement l'opinion de Platon dans ces vers: « Les âmes, d'origine céleste, ont une vigueur toute divine, mais le poids du corps, mais ces membres terrestres et voués à la mort, arrêtent cette activité. » (Eneid. vi.) Et, pour faire bien courprendre que les quatre principales passions de
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l'âme, le désir, la crainte, la joie, la tristesse, qui sont comme la source d'où découlent tous les vices, viennent du corps, il ajoute : « De là, ce partage incessant des âmes entre la crainte et le désir, la douleur et la joie; elles n'osent regarder le ciel, enveloppées qu'elles sont de ténèbres et comme enfermées dans une obscure prison. » Mais l'éloquence du poëte est contredite par l'enseignement plus sûr de la foi. Car la corruption du corps qui appesantit l'âme, n'est point la cause, mais la peine du péché d'origine; ce n'est pas non plus la chair corruptible qui a rendu l'âme coupable, mais l'âme coupable qui a rendu le corps corruptible. La corruption de la chair produit sans doute un certain attrait pour le vice, et de mauvais désirs. Mais il ne faut pas attribuer à la chair tous les désordres d'une vie d'iniquité; le démon qui n'est point chair, serait justifié. On ne peut, il est vrai, l'appeler ni fornicateur, ni ivrogne, ni dire qu'il soit sujet à aucun des péchés de la chair, bien qu'il excite secrètement à ces vices, mais il est extraordinairement superbe et envieux; et c'est en raison de cette perversité qu’il a été, précipité dans les obscures prisons de l’air et destiné à des supplices éternels. Or, l'apôtre attribue à la chair, dont le démon n'est certainement pas revêtu, ces vices qui dominent en lui. Car, d'après l'Apôtre, les inimitiés, les querelles, les jalousies, les animosités, les envies, sont des œuvres de la chair (Gal. V, 20) : et le principe, l'origine de tous ces vices, c'est l'orgueil, qui, sans le secours de la chair, exerce son empire sur le démon. Qui donc est plus ennemi des saints que lui? Qui donc est plus acharné contre eux? Qui donc est plus jaloux, plus envieux de leur gloire? Et puisque sans la chair, il a tous ces vices, comment sont‑ce là les œuvres de la chair, si ce n'est parce que ce sont les œuvres de l'homme que l'apôtre désigne sous le nom de chair, comme je l'ai déjà dit? Car ce n'est pas à cause de la chair, que le démon n'a point, mais en vivant selon lui‑même, c'est‑à-dire selon l'homme, que l'homme est devenu semblable au démon; celui‑ci a voulu vivre aussi selon lui‑même, en ne restant pas dans la vérité (Jean, viii, 44); en sorte que, quand il mentait, ce n'était pas le langage de Dieu, mais son langage à lui‑même, lui qui n'est pas seulement menteur, mais même le père du mensonge. Car il a menti le premier et il est l'auteur du péché, comme l'auteur du mensonge.