Suppression des Jésuites 6

Darras tome 417

 

   Le second, et sans doute le principal objet du procès était l'ac­cusation d'avoir fait plusieurs démarches auprès des princes et des évêques pour conjurer une ruine imminente. Ce grief, s'il en est un, n'était du reste appuyé que sur des documents de peu d'im­portance, et dont quelques-uns, à ce qu'il paraît, avaient été fabri­qués ou dénaturés par les ennemis de la compagnie. On reprochait, entre autres choses, au général, des rapports avec le roi de Prusse, et comme pièce de conviction on apportait la lettre suivante jointe au procès, adressée au P. Ricci et signée de la main même de Frédéric. Elle était conçue en ces termes: « Monsieur le général de l'ordre des Jésuites, je ne saurais ne pas être sensible aux senti­ments que vous me témoignez par la lettre que vous m'avez adres­sée en date du 8 avril dernier, et au désir que vous m'assurez avoir de mériter ma bienveillance royale. Les talents et la vertu ont eu de tout temps le droit d'y prétendre ; à ces titres vous pou­vez compter que je ne me refuserai jamais de vous en faire éprou­ver les effets. En outre je prie Dieu, Monsieur le général de l'ordre des Jésuites, qu'il vous tienne en sa sainte et digne garde. » Signé, Frédéric.

 

   Cependant l'interrogatoire et l'enquête n'eurent   aucun résultat. Le procès fut interrompu  sous Clément  XIV.   On  le reprit sous
=========================================

 

P418 PONTIFICAT   DE   CLÉMENT   XIV   (170'J-l 774)

 

Pie VI, mais la commission se sépara sans prononcer de jugement : c'était une ordonnance de non-lieu, sans la solennité d'un acquittement. Le vieux cardinal Calini, par une motion que Crétineau rapporte, non seulement soutint, devant Pie VI, et avec son agrément, l'innocence de la Compagnie, il proposa de la réta­blir. Il est facile de deviner ses raisons que ratifiera, en 1814, la bulle Sollicitudo de Pie VII. On se contenta de mettre en liberté ceux des prisonniers qui vivaient encore. Quant au P. Ricci, mort en 1775, avant de rendre le dernier soupir, il lut la protes­tation suivante: « L'incertitude du temps auquel il plaira à Dieu de m'appeler à lui, et la certitude que ce temps approche, attendu mon âge avancé, et la multitude, la longue durée et la grandeur de mes souffrances trop supérieures à ma faiblesse, m'avertissent de remplir d'avance mes devoirs; il pourrait facilement arriver que la nature de ma dernière maladie m'empêche de les remplir à l'article de la mort. En conséquence, me considérant sur le point de paraître au tribunal de l'infaillible vérité et justice, qui est le seul tribunal de Dieu, après une longue et mûre délibération, après avoir prié humblement mon très miséricordieux Rédempteur et terrible juge qu'il ne permette pas que je me laisse conduire par la passion, spécialement dans une des dernières actions de ma vie, ni par aucune amertume de cœur, ni par aucune autre affec­tion ou fin vicieuse, mais seulement parce que je juge que c'est mon devoir de rendre témoignage à la vérité et à l'innocence, je fais les deux suivantes déclarations et protestations :

 

   « Premièrement, je déclare et proteste que la compagnie de Jésus éteinte n'a donné aucun sujet à sa suppression. Je le déclare et proteste avec la certitude que peut avoir moralement un supérieur bien informé de ce qui se passe dans son Ordre.

 

   « Secondement je déclare et proteste que je n'ai donné aucun sujet, même le plus léger, à mon emprisonnement. Je le déclare et proteste avec cette souveraine certitude et évidence que chacun a de ses propres actions. Je fais cette seconde protestation seule­ment parce qu'elle est nécessaire à la réputation de la compagnie de Jésus éteinte, dont j'étais le supérieur général.

==========================================

 

p419 CHAP.   IX.     VIE  DE  CLÉMENT  XIV  ET  SUPPRESSION,   ETC.                                                 

 

« Je ne prétends pas du reste qu'en conséquence de ces mêmes protestations, on puisse juger coupable devant Dieu aucun de ceux qui ont porté dommage à la compagnie de Jésus ou à moi, comme aussi je m'abstiens d'un semblable jugement. Les pensées de l'homme sont connues de Dieu seul ; lui seul voit les erreurs de l'entendement humain et discerne si elles sont telles qu'elles ex­cusent de péché ; lui seul pénètre les motifs qui font agir, l'esprit dans lequel on agit, les affections et les mouvements du cœur qui accompagnent l'action et puisque de tout cela dépend l'innocence ou la malice d'une action extérieure, j'en laisse tout le jugement à Celui qui interrogera les œuvres et sondera les pensées.

 

   « Et pour satisfaire au devoir chrétien, je proteste qu'avec le secours de Dieu j'ai toujours pardonné et je pardonne sincèrement à ceux qui m'ont tourmenté et lésé, premièrement par tous les maux dont on a accablé la compagnie de Jésus, et par les rigueurs dont on a usé envers les religieux qui la composaient ; ensuite par l'extinction de la même compagnie et par les circonstances qui ont accompagné cette extinction ; enfin par mon emprisonnement et par les duretés qui y ont été ajoutées, et par le préjudice que cela a porté à ma réputation : faits qui sont publics et notoires dans tout l'univers. Je prie le Seigneur de pardonner d'abord à moi par sa pure bonté et miséricorde, et par les mérites de Jésus-Christ, mes très nombreux péchés ; et ensuite de pardonner à tous les au­teurs et coopérateurs des susdits maux et torts ; et je veux mourir avec ce sentiment et cette prière dans le cœur.

 

   « Finalement, je prie et conjure quiconque verra ces miennes déclarations et protestations, de les rendre publiques dans tout l'univers autant qu'il le pourra. Je l'en prie et conjure par tous les titres d'humanité, de justice, de charité chrétienne qui peuvent persuader à chacun l'accomplissement de ce même désir et volonté. »

 

   22. Je pourrais citer beaucoup d'autres protestations ; celle du général doit suffire à la justification de la Compagnie. On ne peut pas, du reste, discuter sérieusement la culpabilité des Jésuites; ils étaient innocents ; ils ont été sacrifiés à un vain espoir de paix ; leur sacrifice n'a fait que précipiter les grandes catastrophes ; et

==========================================

 

p420  PONTIFICAT   DE   CLÉMENT   XIV   (1700-1774)

 

au moment même où on les frappait, ils montraient encore, par leurs œuvres, la très grande utilité de leurs services. La France était le triste théâtre des excès et des fureurs du philosophisme encyclopédique ; ses productions impies circulaient partout ; l'Eu­rope même en était inondée. Du haut de la chaire apostolique où il devait défendre le dépôt des vérités sacrées, Clément XIV fit en­tendre plus d'une fois sa voix avec autorité. L'un de ses décrets était contre l'Abrégé de l'histoire ecclésiastique de Fleury, attribué à l'abbé de Prades ; un autre contre les œuvres de Lamettrie ; le troisième contre Voltaire. C'est l'époque ou ce fanatique apôtre de l'incrédulité et de la corruption multipliait ses brochures encore plus déraisonnables qu'impies; les décrets n'en frappent pas moins de trente ; et si le pouvoir civil avait été aussi éclairé, aussi em­pressé que le pouvoir pontifical, Voltaire n'eut pas eu si beau jeu pour démolir. — Dans le nord de l'Europe, la Pologne se débat­tait sous les cruelles étreintes de la Russie. Bientôt, s'associant aux projets spoliateurs du cabinet de Saint-Pétersbourg, les cours de Vienne et de Berlin se partageaient les provinces de ce royaume. Le Pape stipula pour la garantie des intérêts religieux des popula­tions ; il l'obtint du moins en principe. Ailleurs de consolants spec­tacles s'offraient au regard attristé du vicaire de Jésus-Christ. En 1771, le patriarche des Arméniens renonçait aux erreurs de Nestorius, avec tout son troupeau. Six évéques, ses suffragants, abju­raient comme lui le schisme et l'hérésie. Le clergé inférieur et les fidèles, au nombre de dix mille, suivaient son exemple. Vers la même époque, «l'Église catholique, écrit le P. Theiner, faisait de nobles conquêtes en Hongrie et en Transylvanie, non seulement parmi les protestants, mais encore parmi les Grecs schismatiques. Presque tout le pays de Sickelva renonça avec les ministres aux erreurs sociniennes et se réunit à l'Église. » (1) Des auteurs con­temporains font remonter à sept mille familles le chiffre de cette population schismatique, qui rentrait alors au sein de l'unité. Mais ces progrès heureux du catholicisme dans des contrées schismati­ques, contribuaient en quelque sorte à aggraver les angoisses du

-----------------

 (1) Hist. du •pontificat de Clément X'V, t. II, p. 27-2.

=========================================

 

p421 CHAP.   IX.   — VIE   DE  CLÉMENT  XIV   ET   SUPPRESSION,   ETC.                                       

 

père commun. Les missionnaires qui, sous la main de Dieu, ser­vaient d'instruments à ces conversions, étaient des Jésuites. En d'autres contrées, en Arménie, en Syrie, parmi les sujets du Grand Turc, c'étaient encore eux qui, au dire des ambassadeurs, entrete­naient la religion et lui procuraient de nouvelles conquêtes. (1) En Italie, sous les yeux même du pontife, les ouvriers évangéliques de la compagnie de Jésus se livraient avez zèle aux fonctions du saint ministère et à la sanctification des âmes. Dans les cités les plus populeuses et dans les plus humbles bourgades, partout ils prê­chaient la parole du salut. Toutes les différentes œuvres qu'em­brasse l'institut, les missions, les exercices spirituels, les congré­gations, l'éducation de la jeunesse, l'enseignement des sciences sacrées et profanes, l'instruction des ignorants et des pauvres, étaient alors en pleine vigueur à Rome et dans la péninsule itali­que. Il en était de même à proportion dans les contrées où les disciples de Saint-Ignace pouvaient encore exercer leur zèle infati­gable.


Pour abondance de preuve, je citerai un témoin ; ce témoin est l'illustre et infatigable cardinal Migazzi, archevêque de Vienne. Dans une lettre adressée à Clément XIV, le pieux prêtre semble avoir pris à tâche de résumer, dans un tableau, les travaux ma­gnifiques des disciples de S. Ignace. Le cardinal commence par rappeler les services que les Jésuites ont rendus à la religion et aux âmes dans son diocèse, les fruits précieux qu'ils y ont produits par leurs prédications, leurs pieuses congrégations, l'explication du catéchisme, les missions, l'assistance non interrompue des malades et des mourants ; enfin par leur ardente charité et leurs travaux continuels. L'illustre prélat rappelle la multitude d'hérétiques et de schismatiques que les jésuites avaient en ces derniers temps arra­chés à leurs erreurs ! « Et pour tout dire en un mot, ajoute-t-il, ces religieux, dans leur application persévérante à exciter et entretenir la piété et la religion, se sont montrés tel que par l'éclat de leurs vertus et au prix de leurs sueurs et de leurs fatigues ils se sont attiré la vénération et la confiance de toutes les classes et de tous les

---------------------

(1) Dépêches du chevalier de Saint-Priest, dans les manuscrits de Brotier.

==========================================

 

p422  PONTIFICAT   DK  CLÉMF.NT   XIV   (1 "(ii)-l 77'l)

 

ordres de la société……. En sorte que la masse du peuple et même

les personnages les plus distingués se sont entièrement reposés sur eux du soin de leurs âmes et de la direction de leurs consciences. Ainsi la fréquentation des sacrements et le concours des fidèies dans les églises de ces pères ne laissent rien à désirer.» Passant ensuite à ce qui intéressait plus spécialement l'éducation de la jeu­nesse, le cardinal Jligazzi poursuivait : « Tout le monde sait les grands avantages que la religion et l'État ont retirés de la fonda­tion du collège Thérésien par notre auguste impératrice, et quels heureux succès a obtenus jusqu'à ce jour cet établissement. Cette sage et religieuse princesse avait reconnu que les pères de famille envoyaient leurs fils dans les universités hérétiques pour y être instruits ; c'est qu'ils pensaient que, sous le rapport de certaines sciences, ces universités l'emportaient sur nos écoles catholiques. L'impératrice, conduite par un admirable zèle pour la conservation de la foi, établit le collège Thérésien. Toutes les sciences y fleuris­sent aussi bien que la religion et la piété. Plus de trois cent jeunes gens de divers pays y sont merveilleusement formés à la vertu, comme à toutes sortes de connaissances ; aussi ce collège est-il devenu célèbre dans toute l'Europe, et il a produit en abondance d'excellents citoyens, de grands serviteurs de l'État et des minis­tres distingués des autels.»

 

   23. Les Jésuites n'étaient pas distingués seulement dans les tra­vaux du ministère et dans les missions ils excellaient encore dans l'enseignement et dans les études. Le P. Theiner leur a contesté ce mérite ; il n'y a rien de sérieux dans sa contestation. Au XVIIIe siècle, la science et l'instruction ne sont plus ce qu'elles étaient au XVIe et au XVIIe. Les continuateurs de Bolland, les collecteurs de conciles, les savants comme Muratori et Zaccaria soutiennent les traditions de la haute science ; mais l'instruction a perdu en pro­fondeur ce qu'elle paraît avoir acquis en surface. Les Jésuites n'ont plus Laynez, Bellarmin, Suarez, Petau, Bourdaloue ; ils agissent cependant avec force contre les affaiblissements du XVIIIe siècle. Il faut d'ailleurs comprendre leur situation. Rois, ministres, magistrats, philosophes, quelquefois même, hélas! frères jaloux et

==========================================

 

p423 CHAP.   IX.   — ME DE CLÉMENT  XIV ET   SUPPRESSION,   ETC. 

 

prêtres aveugles, semblaient s'être donné pour mission de les écraser. Etre ou n'être pas, telle était la question qui devait ab­sorber les ressources de leur esprit et de leur cœur. Bientôt la sentence est portée; les Jésuites sont dispersés sur tous les points du monde. Dans l’isolemement, en proie à leurs tristesses et à leurs regrets, ils n'ont plus l'élan personnel, ni les ressources de l'asso­ciation. Cependant, malgré les entraves d'un siècle impie et les luttes stériles auxquelles il les condamna, les Jésuites tiennent tou­jours, d'une main, l'épée, de l'autre, la truelle. Lalande et Montuela ont dressé le tableau des observatoires fondés ou dirigés par les Jésuites, et la nomenclature des Jésudes astronomes, mathéma­ticiens, ainsi que de leurs ouvrages. Le savant et courageux chanoine Maynard a dressé également une table sommaire des Jésuites professeurs par état ou savants de profession. Il me faudrait des pages et des pages seulement pour abréger ces irréfragables ta­bleaux ; mais comment abréger des tables ? Je n'ai pas à prouver non plus que les Jésuites possédaient l'aptitude, la science, le zèle, les bonnes méthodes, le talent d'exciter l'émulation, toutes les conditions d'un bon enseignement et d'une science solide. Les faits répondent. Quels professeurs et quels savants que les Hermann, les Manhart, les Reuter, les Gravina, les Giorgi, les Piascevich,les Kilber, les Holtzclau, les Neubaiier,les Voit, les Faure, les Bolgeni, les Iturriaga, les Gêner, les Sardagna, les Statler, les Stoppini, les Zaccariadansla théologie! que les Videnhofer, les Veith,les Nicolaï, les Tiisch, les Haseselhauer, les Weitenauer, les Franz, les Khell, les Zillich, les Giraudeau dans l'Écriture sainte et langues sacrées ! que les Schwartz, les Biner, les Zallinger, les Zech, les Stefanucci, les Antoine Schmidt, les Vogt dans le droit canonique ! que les Eximeno, les Béraud, les Scherffer, les Rivoire, les Pézenas, les Lagrange, les Viega, lesAsclepi, les Ximénées, les Hell, les Mon-teiro, les Kratz, les Riccati, les Benvenuti, les Belgardo, les Waleher, les Weis, les Wienbart, les Wùlfen, les Steppling, les Huberti, les Paulian, les Liesganig, les Secchi, les Boscovich dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles ! que les Contzen, les Storkenau, les Dutertre, les Mako, les Horvath, les Sagner, les

=========================================

 

p424      PONTIFICAT  DE  CLÉMENT   XIV  (17CIM774)

 

André, les Para du Phanjas, les Azevedo, les Denis, les Terrero3, les Colomès, les Isla, les Guénard, les Grou, les Wurs, les André, les Bettinelli, les Mazzolari, les Larraz, les Rossi, les Rubbi, les Raflei, les Santi, les Lagomarsini, les Lampillas, les Serrano, les Tirabosehi, les Goffroi, les Desbillons, les Bratier, les Féraud, les Paul, les d'Aussy, les Ambroggi, les Nogbera, les Benedetti, les Cu-nich, les Zanagna, les Morcelli, dans la philosophie et les lettres ! que les Masder, les Panel, les Schitz, les Kéri, les Daude, les Schwartz, les Hansitz, les Haïden, les Prileszki, les Kotona, les Holl, les Frœlich, les Polh, les Kapirnaï, les Naruszewicz, les Lazeri, les Eckel, dans les antiquités et les sciences historiques. (1).

 

   24. Cependant la compagnie de Jésus était détruite dans tous les Etats catholiques et même dans les missions ; mais par une admirable disposition de la Providence, elle subsistait encore, et cela contre son gré sous la domination d'un prince luthérien et d'une impératrice schismatique. Frédéric de Prusse, Catherine de Russie n'avaient pas permis qu'on publiât le bref de suppression dans leurs états ; de plus, ils avaient défendu aux religieux pros­crits de quitter leurs fonctions. Nous citons le P. Theiner : « Fré­déric II, dit-il, était si convaincu de la nécessité de conserver les Jésuites dans ses États, qu'il fit même des démarches à Rome pour le maintien de l'Ordre. Mais les Jésuites ne firent aucun usage de cette bienveillance royale. Ils étaient tombés partout en héros, c'est aussi en héros qu'ils voulaient quitter le théâtre de leurs tra­vaux en Silésie, où ils laissaient, après eux, des monuments impé­rissables, qui sont encore aujourd'hui et qui seront toujours l'ad­miration de tous les Silésiens. Ils firent au roi les représentations les plus fortes contre le maintien de la société, attendu qu'il ne pouvait point lui être permis de renverser un décret du Saint-Siège et ils le prièrent en conséquence de consentir à leur sup­pression. Etonné de leur obéissance au Saint-Siège il leur répondit : « Puisque vous ne voulez pas profiter de mes bon­tés, je ne prétends pas violenter votre conscience et je vous per­mets de vous considérer comme compris dans la suppression de

--------------------

(1) Maynard, Des éludes et de l'enseignement des Jésuites p. 2!3.

=========================================

 

p425 CHAP.   IX.      VIE  DE CLÉMENT  XIV  ET   SUPPRESSION,   ETC.                                                 

 

votre ordre que je voulais conserver » Le P. Theiner ajoute : « La société demeura à la vérité, en possession de tous les collèges et de l'université de Breslau, jusqu'aux tristes époques de 1806 et 1811 ; mais elle rentra dans la classe des prêtres et n'admit plus de novices. »


Quant aux Jésuites de Russie, au moment du partage de la Po­logne, ils possédaient quelques collèges et missions dans la Russie-Blanche. Le nonce Garampi avait fait inscrire dans le traité de partage, le libre exercice du culte catholique et la possession de tous les biens, tant ecclésiastiques que civils. Lorsqu'arriva, dans la Russie-Blanche, la nouvelle de l'extinction de la Compagnie, les Jésuites de Russie s'attendaient à se voir intimer le bref pontifical, par l'entremise de leur ordinaire, l'évéque de Vilna. Le bref n'avait pas été promulgué à Rome avec les solennités nécessaires ; la Cour de Rome avait préféré en laisser le soin aux évêques et leur avait donné pour cela ses instructions. Il était donc nécessaire que l'évéque de Vilna intimât aux Jésuites le décret pontifical. L'évêque ne le fit pas, parce que la Cour de Saint-Pétersbourg menaçait d'exil quiconque publierait ce bref. Les préceptes ecclésiastiques n'obligent pas quand l'exécution serait si onéreuse. D'ailleurs, les princes, même catholiques, pouvaient ne pas donner cours au bref, puisqu'ils y étaient simplement exhortés par Clément XIV. Les annales de l'Église nous offrent, en effet, l'exemple d'ordres légalement dissous et civilement maintenus ; tels que les Servîtes, les frères de Saint Jean de Dieu et les instituteurs de Saint Joseph Calasanz. Il y a plus. Non seulement, Ignace Massalski, évéque de Vilna, n'intima pas le bref aux Jésuites; mais il leur défendit de quitter leurs maisons ou leurs collèges, d'interrompre leurs exer­cices littéraires ou spirituels, jusqu'à ce que le bref d'abolition leur soit intimé par l'autorité supérieure. Bientôt, sur la demande de l'impératrice, les catholiques de la Russie-Blanche furent sous­traits à l'autorité spirituelle de l'évêque de Vilna et soumis à la juridiction de l'évêque in partibus de Mallo, délégué apostolique en Russie, pour tous les catholiques du rite latin. Ce prélat, vu la défense, sous peines graves, faite par l'impératrice, ne put intimer

==========================================

 

p426 PONTIFICAT   DE  CLÉMENT   XIV   (17C.I  17/'l)

 

légalement le bref aux Péres de la Compagnie. Alors les Pères de­mandèrent à Catherine, un congé d'obéissance; Catherine répon­dit : «Vous et tous les autres Jésuites, devez obéir au Pape dans les choses qui appartiennent au dogme. Dans le reste, vous devez obéir à vos souverains. Je m'aperçois que vous êtes scrupuleux. Je ferai écrire à mon ambassadeur à Varsovie, afin qu'il s'entende avec le nonce du Pape, et qu'il vous ôte ce scrupule. Je prie Dieu qu'il vous ait en sa garde. » On ne peut douter que l'impératrice n'ait fait solliciter et n'ait obtenu du Pape l'autorisation de conser­ver les Jésuites de ses États. On a pour garant l'attestation solen­nelle de l'évêque de Mohilew. Dans le préambule de sa lettre pastorale du 29 juin 1779, ce prélat dit formellement que, «pour condescendre aux désirs de la très auguste impératrice de Russie, le pape Clé­ment XIV, de très célèbre mémoire, ne l'avait pas obligée à exé­cuter dans son empire la bulle Dominus ac Redemptor. » On ignore qui fut chargé de cette négociation; mais il est hors de doute que Clément XIV et Pie VI crurent devoir user de condescendance, par ce motif qu'agir autrement eût été compromettre, dans ces con­trées, le salut d'un grand nombre de catholiques. Les Jésuites, de leur côté, obéirent réellement en ne s'exposant point par un refus importun, dans une matière d'ailleurs licite et légitime, à exciter le courroux d'une princesse impérieuse, ou tout au moins en évitant de priver, par leur retraite, plus d'un demi-million de catholiques, du plus puissant secours qu'ils eussent alors pour conserver leur foi.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon