Lamennais et le Catholicisme libéral 5

Darras tome 40 p. 598

 

L'effet du journal fut incomparable. Cinq articles de Lamennais, deux de Gerbet, sept de Lacordaire produisirent, dans les seize pre­miers numéros, un retentissement prodigieux. Les prêtres lisaient partout l'Avenir et partout le colportaient, disant tout haut qu'il faudrait l'imprimer en lettres d'or. Chaque matin, sous l'in­fluence de ce principe que la liberté ne se donne pas, mais se prend, on sonnait la charge, on enregistrait les faits d'armes de la veille et on lisait l'ordre de la journée. On parlait au clergé comme à une armée rangée en bataille ; on lançait en éclaireurs les plus ardents ; on stimulait le zèle des retardataires, on attachait au pilori les déserteurs. Les chefs étaient harangués, les plans de campagne indiqués d'avance, sans rien craindre des espions, car l'ennemi était loyalement prévenu, mais en même temps signalé et poursuivi à outrance. Comme autrefois Balaam bénissant malgré lui le peuple élu, les ennemis passaient devant les champions de l'Église, et, forcés d'admirer, inclinaient leur drapeau et saluaient de l'épée. Et pourtant on ne songeait guère à les ménager. Philo­sophes, briseurs de croix, ministres, ombres de proconsuls, doc­trinaires, bourgeois, gallicans, tous étaient attaqués à la fois. Les résistances irritaient la fougue des combattants ; il semblait que le soleil se coucherait toujours trop tôt sur leur belliqueuse ardeur. La patience et les ménagements étaient peu en faveur dans cette stratégie. On voulait, non pas demain, mais tout de suite, on arra­cherait de vive force et à la pointe de l'épée ce qu'on refuserait d'accorder de bonne grâce (1).

 

A la plume, les rédacteurs de l'Avenir joignirent l'action. Un journal ne paraît pas avec ces allures militantes et un programme qui soulève le monde sans provoquer une multitude de lettres.

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(1) Ricard, Lamennais, p. 234 et passim.

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   Pour la correspondance, Lacordaire eut le Nord et l'Est, plus la Suisse et l'Italie; Montalembert le Midi, l'Angleterre et l'Irlande; Charles de Coux, l'Ouest, le Centre et la Belgique. De plus, on fonda une Agence générale pour la défense de la liberté religieuse : c'était une association mutuelle, à cotisation annuelle de dix francs, pour faire respecter les droits des faibles, soutenir les vaincus, entamer des procès, intimider les forts, qui, sans le frein salutaire d'une publicité retentissante, se seraient laissés entraîner aux excès. De fait, l’Agence rendit de vrais services, surtout en formant les catho­liques en corps compact, en les organisant pour la résistance, en leur donnant le sentiment de la solidarité et la conviction de leur force. Un de ses premiers actes fut de dénoncer au préfet de police tous les journaux qui diffamaient les prêtres ; on deman­dait ou la punition des prêtres, s'ils étaient coupables, ou la puni­tion des journaux, s'ils étaient diffamateurs. L'Agence défendit aussi les capucins d'Aix et les trappistes de la Meilleraye ; surtout elle organisa les pétitions pour la défense de la liberté d'enseignement.

 

Ainsi l'Avenir et l'Agence créaient partout des forces de résis­tance, donnaient à la presse de province une forte impulsion, contenaient même le gouvernement dans le choix des évêques. Et cela, non point en se cachant, mais ouvertement et au grand jour.

 

Ce furent, a dit Lacordaire, « des jours heureux et tristes, jours dévorés par le travail et l'enthousiasme, jours comme on n'en voit qu'une fois dans la vie. » Il en sortit un mouvement de renais­sance catholique-romaine qui a transformé, en France, la théolo­gie, la liturgie, l'histoire, le droit et créé une multitude d'œuvres. En un certain sens, Lamennais a été, par la vigueur de son impul­sion et la pureté de ses élans, le démiurge du réveil chrétien et de la rénovation catholique. La jeunesse y prenait le goût des nobles choses ; le jeune clergé s'y imprégna d'un nouvel esprit. Pour sarvoir ce qui éclata alors d'enthousiasme pur et désintéressé dans les presbytères, il faut avoir vécu dans ces temps, lu dans ces yeux, écouté ces confidences, serré ces mains frémissantes, senti battre ces cœurs, comme on le voit dans les souvenirs de cette génération sacerdotale.

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Tout cependant ne fut pas également louable. Les temps agités ne sont pas favorables à la réflexion ; ils prêtent plus aux entraî­nements et aux effets d'imagination qu'aux pensées mûries et aux résolutions froides. La polémique de l'Avenir, louable dans son but, exacte dans ses principes généraux et fort précieuse par ses résul­tats, eut cependant deux malheurs : le premier, c'est qu'elle s'effec­tuait, non seulement contre la monarchie parlementaire, mais encore contre l'épiscopat ; le second, c'est qu'elle se permit des écarts. Parmi ces écarts, nous ne rangeons pas ces coups mal portés ou assénés avec trop de force ; ce sont les inconvénients nécessaires de la polémique ; mais nous comptons la séparation de l'Église et de l'État, le refus du budget des cultes et la nomina­tion des évêques. Certainement, il était permis de surveiller et même de critiquer les présentations faites par les briseurs de croix ; certainement, refuser le budget des cultes dans sa forme d'indem­nité payable en argent, ce n'était pas méconnaître la dette de l'État envers l'Église ; certainement la séparation de l'Église et de l'État, en ce sens qu'on voulait soustraire l'Église aux tyrannies du gallicanisme et du libéralisme, ce n'était pas la séparation absolue et impossible rêvée par les théoriciens du césarisme. Mais enfin ces questions étaient scabreuses ; elles prêtaient à une mauvaise inter­prétation; elles offraient une mauvaise pente sur laquelle on pouvait glisser, et exposaient trop aux coups des adversaires. Les adver­saires, ils étaient nombreux, ardents, obstinés et je ne sais quoi leur faisait espérer de vaincre le Titan de la réforme ultramontaine. Cet espoir animait leurs colères.

 

Le gouvernement tenait la tête. S'il eût été logique, le gouverne­ment de juillet eût dû se réjouir de voir les catholiques s'aguerrir aux mœurs militantes des pays libres ; il eût dû favoriser loyale­ment cette adhésion des catholiques aux principes sur lesquels on avait assis le trône de Louis-Philippe. Mais la théorie libérale n'est que l'étiquette hypocrite de la tyrannie. Pour complaire à la frac­tion gallicane du haut clergé et marcher à ses desseins sous couleur de protéger les évêques, le gouvernement fit, à l'école ménésienne, deux procès. L'un fut ce procès de l'école libre qui fit définitive-

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ment, de la liberté d'enseignement une question de politique et une matière à longue controverse ; l'autre eut lieu sur la question de savoir si les aumôniers étaient des fonctionnaires publics. Au cours de ce dernier procès, l'avocat du roi avait reproché aux prévenus de servir un prince étranger. « Non, Monsieur, s'écria Lacordaire, d'une voix éteincelante ; ce n'est pas cela. Nous sommes les ministres de quelqu'un qui n'est étranger nulle part, de Dieu ».

 

Montalembert a dit ailleurs : « A des idées pratiques, neuves, justes et honnêtes en elles-mêmes et qui sont devenues pendant vingt ans le pain quotidien de l'apologétique, nous avions eu le tort d'ajouter des théories excessives et téméraires, puis de les soutenir les unes et les autres avec cette logique absolue qui perd toutes les causes qu'elle ne déshonore pas. » Au trois thèses men­tionnées plus haut s'était ajouté autre chose dont Montalenbert ne parle pas, ce sont les Aphorismata : c'était un opuscule en latin qu'on propageait dans les séminaires ; sous une forme brève et concise, ces aphorismes tombaient, comme autant de coups de massue, sur les vieux préjugés du gallicanisme. Vous jugez du scan­dale ; les vieilles outres crevaient au milieu des éclats de rire de la jeunesse cléricale ; et les vieilles perruques, choses fort respecta­bles, en concevaient des colères non moins éclatantes que des rires. Plusieurs évêques, trop gallicans, il est vrai, mais excusa­bles, n'avaient pas trouvé chez les rédacteurs de l'Avenir, ce res­pect mêlé d'amour qui a pris, dans la langue chrétienne, le nom expressif de vénération.

 

Aussi ne saurait-on dire quel soulèvement se produisit contre le journal, dans la plupart des évêchés et des séminaires. En plusieurs diocèses, la lecture de l'Avenir fut défendue. On éloigna des saints ordres des jeunes gens qui penchaient pour les nouvelles doctrines. L'entrée du séminaire fut même interdite à plusieurs. Des profes­seurs de théologie furent privés de leurs chaires, des curés furent destitués, parce qu'ils partageaient et propageaient avec autant d'enthousiasme que de conviction les nouveautés du retour à Rome.

 

   D'autre part le système philosophique de la certitude, base, disait-

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on, de la théologie, et de la politique de Lamennais, excitait les défiances. C'est même sur ce point que s'engagea théologiquement la bataille. Treize évéques du Midi, sous l'inspiration de l'archevê­que de Toulouse, Mgr d'Astros, dressèrent la censure de cinquante-cinq propositions extraites des œuvres de Lamennais et de Gerbet; ils les marquèrent de notes improbatives, puis l'adressèrent au Pape, non sans que les trompettes de la renommée et les copies moins poétiques que ces trompettes eussent divulgué le secret de ces censures. Ecclésiastiquement, cette censure était certainement une manifestation fâcheuse pour l'Avenir ; mais théologiquement elle n'était pas toujours exacte, et canoniquement elle n'était pas dans les formes. Cependant les nuages s'amoncelaient. Si l'Avenir  comp­tait de zélés partisans, il avait des ennemis un peu partout, dans les journaux de l'opposition démocratique qui se refusaient de croire à la sincérité de son libéralisme, comme dans la presse ministérielle et dans les feuilles légitimistes, où le clergé gallican battait en brèche, avec une aveugle passion, les principes ultra-montains de Lamennais.

 

Lamennais et ses disciples n'étaient pas hommes à s'effrayer ; l'orage ne leur faisait pas peur. Mais, et c'est leur meilleure défense, la foi et la loyauté de ces braves soldats s'accommodaient mal des soupçons qui planaient sur leur orthodoxie. Le 15 novembre 1831, ils suspendirent leur publication et en appelèrent au Pape.

 

« Les catholiques ont commencé, dit Lamennais, depuis un an, un grand combat, qui finira, s'ils persévèrent, par le plus beau triomphe qui ait jamais été accordé à des efforts humains. Le monde leur devra la liberté, non pas cette liberté menteuse et des­tructive qu'on suit à la trace du sang, et qui, après d'horribles dévastations, aboutit à planter un sabre sur des ruines ; mais une liberté réelle, fondée sur le respect des droits, inséparable de l'or­dre, pure comme le ciel où elle recevra son dernier développement, sainte comme Dieu, qui en a gravé l'ineffaçable désir dans le cœur de l'homme. Alors, et alors seulement, le christianisme, dégagé de nuages qui voilent, apparaîtra de nouveau à l'horizon de la société comme l'astre qui l'éclaire, l'échauffé, la vivifie, et les peuples,

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tournant vers lui leurs regards, accompagneront sa course magni­fique de leurs chants de joie et des hymnes sans cesse renaissantes de leur amour... Nous qui disons ceci, nous qui appelons nos frères à la défense de ce qui leur est, comme à nous, plus cher que mille vies, est-ce donc que nous délaisserions cette cause sacrée ? Que Dieu nous préserve d'une telle honte ! Si nous nous retirons un moment, ce n'est point par lassitude, encore moins par découra­gement, c'est pour aller, comme autrefois les soldats d'Israël, consulter le Seigneur en Silo. On a mis en doute notre foi et nos intentions mêmes, car, en ce temps-ci que n'attaque-t-on pas? Nous quittons un instant le champ de bataille, pour remplir un autre devoir également pressant. Le bâton de voyageur à la main, nous nous acheminerons vers la Chaire éternelle, et là, prosternés aux pieds du Pontife que Jésus-Christ a proposé pour guide et pour maître à ses disciples, nous lui dirons : « 0 Père, daignez abaisser vos regards sur quelques-uns d'entre les derniers de vos enfants, qu'on accuse d'être rebelles à votre infaillible et douce autorité : les voilà devant vous ; lisez dans leur âme, il ne s'y trouve rien qu'ils veuillent cacher ; si une de leurs pensées, une seule, s'éloi­gne des vôtres, ils la désavouent, ils l'abjurent. Vous êtes la règle de leurs doctrines; jamais, non jamais ils n'en connurent d'autre. 0 Père, prononcez sur eux la parole qui donne la vie, parce qu'elle donne la lumière, et que votre main s'étende pour bénir leur obéis­sance et leur amour. »

 

IX. Lamennais, Lacordaire et Montalembert, « les trois pèlerins de Dieu et de la liberté, » prirent le chemin de Rome. L'appel au Pape était un acte de vertu, un grand et fécond exemple; le voyage de Rome était une maladresse. Au milieu des invectives des galli­cans, des libérâtres et des laquais, il fallait lâcher les thèses ris­quées, préciser d'une manière irréfragable ses principes et porter la flamme dans le camp ennemi. On pouvait même , comme O'ConnelI, agiter l'opinion et pousser ses affaires au milieu des tem­pêtes. C'était la guerre, mais vaut mieux une guerre sainte qu'une paix compromettante. Forcer Rome à s'expliquer sur des questions qu'elle laissait librement débattre depuis un an, c'était au moins

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une prétention singulière. Ne pas lui savoir un gré infini de son silence, c'était méconnaître à la fois toutes les exigences et tous les avantages de la situation. Il fallait laisser au temps le soin de tirer les choses au clair; il ne fallait pas, d'une façon si ostensible, mettre le Pape en demeure, surtout quand la révolution de 1830, déchainée par toute l'Europe, mettait l'Italie en feu et Rome en péril, avec les brandons du libéralisme. Jamais l'esprit inquiet qui nous est propre n'a mis la sage cour de Rome plus mal à son aise.

 

L'odyssée des trois voyageurs fut une longue acclamation, à tra­vers la France qu'ils traversèrent pour venir s'embarquer à Mar­seille. Après vingt-cinq jours de voyage, ils étaient à Rome. A Rome, l'accueil fut poli, mais froid et sans aucune ouverture sur les questions agitées par l'Avenir. Les trois voyageurs avaient fait parvenir, au Pape, un mémoire justificatif de leurs principes et de leurs actes ; des notes diplomatiques, en sens contraires, avaient été adressées à Rome pour faire condamner ces trois révolutionnaires. C'était l'honneur de Lamennais que ses idées ses livres, son journal fussent devenus une affaire européenne. A Rome, comme partout, les hommes sont hommes ; une affaire n'agite pas l'Europe sans qu'elle ait, à Rome, ses contre-coups et des représentants passionnés en sens contraire, les uns par convic­tion, d'autres par intérêt, quelques-uns par malice on par faiblesse. Les Romains, pas plus que les autres enfants d'Adam, ne sont des anges. Mais, à Rome, il y a un gouvernement comme il ne s'en voit nulle part, un gouvernement spirituel, assisté de Dieu, héritier des plus fortes traditions, fait pour commander à l'humanité jusqu'à son dernier jour. Dans le milieu mondain et dans la clientèle des ambassades, il y eut donc, à Rome, du pour et du contre ; mais au Vatican, sur le sommet de la montagne où le Voyant de l'Église rend ses oracles, on ne laissa pas approcher les passions des hom­mes. Le cardinal-secrétaire d'État avait accepté une visite de Lamennais, il ne put le recevoir au jour dit ; mais le Pape le reçut amicalement, sans lui parler des affaires de l'Avenir ; il ne paraît même pas que le Mémoire justificatif des rédacteurs ait été remis à l'examen ni d'une congrégation ni d'une commission. Ces procé-

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dés n'avaient rien d'encourageant ; ils n'avaient, non plus, rien d'improbatif. On était censé dire à Lamennais que c'était à lui à voir, à se corriger sans l'intervention du pouvoir pontifical. Le fier Breton ne sut comprendre ni le côté fâcheux de ses démarches ni le côté favorable des réticences du Saint-Siège. « Je me suis sou­vent étonné, dit-il, que le Pape, au lieu de déployer envers nous cette sévérité silencieuse (remarquer ces deux mots) dont il ne résul­tait qu'une vague et pénible incertitude, ne nous eût pas dit sim­plement : Vous avez cru bien faire, vous vous êtes trompés. Placé à la tête de l'Église, j'en connais mieux que vous les intérêts, les besoins, et seul j'en suis juge. En désapprouvant la direction que vous avez donnée à vos efforts, je rends justice à vos intentions. Allez, et désormais, avant d'intervenir en des affaires aussi délica­tes, prenez conseil de ceux dont l'autorité doit être votre guide. » Ce peu de paroles aurait tout fini. Jamais aucun de nous n'aurait songé à continuer l'action déjà suspendue. Pourquoi, au contraire, s'obstina-t-on à nous refuser même un seul mot ? Je ne m'explique ce fait que par les intrigues qui environnaient Grégoire XVI, par les secrètes calomnies dont la haine de nos adversaires nous noircissait dans son esprit, et aussi par cette espèce d'impuissance, qui semble inhérente à tous les pouvoirs, de croire au désintéressement, à la sincérité et à la droiture. »

 

Lacordaire rentra en France, Montalembert s'en alla voyager dans le midi de l'Italie, Lamennais resta à Rome, sous le toit hos­pitalier du P. Ventura, dans l'attente de ce mot qui ne vint pas. Ne voyant et n'espérant aucune solution à son affaire, Lamennais partit à son tour, disant qu'il allait reprendre son journal. Les trois pèlerins de Dieu et de la liberté, séparés un instant, se rencontrè­rent à Munich. C'est là que les atteignit l'encyclique Mirari vos, du 15 août 1832. Par cette encyclique, le pape Grégoire XVI condam­nait ce libéralisme si souvent réprouvé par Lamennais ; il le frap­pait dans son principe et dans ses formes ; il réprouvait spéciale­ment les libertés de conscience, de presse et de culte, entendues à la façon des libres-penseurs, sans distinguer entre le bon et le mau­vais libéralisme, entre le libéralisme ancien et le nouveau. Autre-

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ment, le Pontife ne parlait ni de Lamennais ni de l'Avenir ; si certaines de ses opinions se trouvaient condamnées dans leur principe premier, d'autres étaient nommément glorifiées, et l’Essai sur l'in­différence, entre autres, recevait, dans l'Encyclique, sa glorieuse consécration. Le Pape n'avait même pas parlé de la séparation de l'Église et de l'État, du budget des cultes et de la nomination des évêques, questions manifestement réservées au Saint-Siège et sur lesquelles il eût pu parler explicitement : il fut fait là-dessus seu­lement quelques observations confidentielles. Lamennais, ce révolté orgueilleux, qu'on disait avoir perdu la foi, lut l'Encyclique, et bien qu'il n'y fut pas nommément condamné, bien qu'il eût pu continuer ses travaux, simplement en jetant par-dessus bord le libéralisme, s'empressa de se soumettre. Montalembert et Lacordaire étaient là ; Lamennais s'assit à l'humble bureau de l'hôtelle­rie qui devait être témoin de ce grand acte, sans hésiter, laissant courir sa plume, sans parler, ne regardant que dans sa conscience, écrivit :

 

« Les soussignés rédacteurs de l’ Avenir, membres du conseil de l’Agence pour la défense religieuse :

« Considérant, d'après la lettre encyclique du souverain pon­tife Grégoire XVI, en date du 19 août 1832, qu'ils ne pourraient continuer leurs travaux sans se mettre en opposition avec la volonté formelle de celui que Dieu a chargé de gouverner l'Église, « Croient de leur devoir, comme catholiques, de déclarer que, respectueusement soumis à l'autorité suprême du Vicaire de Jésus-Christ, ils sortent de la lice où ils ont loyalement combattu pen­dant deux années. Ils engagent instamment leurs amis à donner le même exemple de soumission chrétienne. « En conséquence:

1° L’Avenir, provisoirement suspendu depuis le 13 novembre 1831, ne reparaîtra plus ;

2° L’Agence générale pour la défense de la liberté religieuse est dissoute à dater de ce jour. Toutes les affaires entamées seront terminées et les comptes liquidés dans le plus bref délai possible. » .  Cet acte de soumission est exemplaire, mais il est excessif. Il

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fallait réprouver absolument les erreurs proscrites par le Saint-Siège ; il fallait considérer l'Encyclique comme le directoire de la presse et la charte de la renaissance catholique ; il ne fallait pas, pour cela, cesser d'agir. L'Agence générale pouvait maintenir compact son groupe de catholiques militants ; l'Avenir devait con­tinuer, d'après les principes de l'orthodoxie, sa croisade contre les jansénistes, les gallicans, les libéraux, les libres-penseurs, tous ceux qui, par la parole et par l'action, faisaient échec à la sainte Église. Lamennais avait soulevé l'apathie traditionnelle des catholiques de France, il les tenait attentifs à sa voix et sympathiques à ses exhortations : il fallait les garder en armée de bataille. C'eût été, pour les catholiques, une grande grâce, et, probable­ment pour Lamennais, le salut. A cet homme, il fallait le combat ; malheureusement il alla trop devant lui, sans regarder ni à droite ni à gauche, dépourvu de toute souplesse dans ses mouvements, soucieux seulement d'une soumission qu'il devait bientôt regretter parce qu'elle le condamnait à l'inertie.

 

Tout ce qu'avaient promis les rédacteurs de l'Avenir, ils le tin­rent. Les affaires du journal et de l'Agence furent liquidées. A Paris et en province, les amis montrèrent sans hésiter la même soumission. Le Pape en conçut une joie paternelle. Tout l'univers catholique applaudissait. Depuis Fénelon, rien de plus beau n'a­vait réjoui les âmes croyantes.

 

Cette paix ne devait pas être de longue durée. Certaines âmes cèdent à des animosités que rien ne calme, à des haines honteu­ses d'elles-mêmes, qui éclatent dès qu'elles peuvent se couvrir d'un prétexte de zèle. La soumission si complète de Lamennais fut accu­sée d'imiter le silence respectueux des jansénistes. Des intrigues s'ourdirent, on sema secrètement la calomnie. Puis vinrent les provocations directes, les insultes, les outrages publics. On espérait engager par là des discussions aussi délicates que dangereuses. Le piège fut évité. La colère redoubla : on n'avait pas espéré tant de modération.

 

Lacordaire et Gerbet reconduisirent Lamennais à la Chesnaye. Quelques disciples vinrent les rejoindre ; la maison reprit son carac-

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tère accoutumé, à la fois solitude et école. Mais si le ciel n'était pas changé, il n'en était pas de même du cœur de Lamennais. La bles­sure y était vivante et le glaive s'y retournait chaque jour, par la main même de celui qui aurait dû l'en arracher et mettre à la place le baume de Dieu. La censure de Toulouse fut censurée à Rome. Lamennais fut peu sensible à cette leçon que recevaient ses ennemis et à l'encouragement qui devait en résulter pour lui-même. En son privé, il parlait mal du Pape et de l'Église. Grégoire XVI, en réponse à une lettre où Lamennais le priait de lui dicter les termes dans lesquels il devait se soumettre à l'Encyclique pour faire taire tous ses ennemis, lui demanda de ne rien écrire ou approuver qui n'y fut conforme. Lamennais biaisa ; l'évêque de Rennes, vieux légitimiste, le frappa d'interdit. L'archevêque de Paris intervint et Lamennais déposa entre ses mains la déclaration suivante :

 

« Je soussigné, déclare, dans les termes mêmes de la formule contenue dans le bref du souverain pontife Grégoire XVI du 5 octobre 1833, suivre uniquement et absolument la doctrine expo­sée dans l'Encyclique du même Pape et je m'engage à ne rien écrire ou approuver qui ne soit conforme à cette doctrine.,

« Paris 12 décembre 1833.

« F. de Lamennais. »

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