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1) L'individu et le tout
Pour nous, hommes d'aujourd'hui, le scandale fondamental du christianisme consiste tout d'abord simplement dans l'extériorité dont la réalité religieuse paraît affectée.
C'est pour nous un scandale que Dieu doive être communiqué par tout un appareil extérieur : l'Église, les sacrements, le dogme, ou même simplement la prédication (kérygme), dans laquelle on se réfugie volontiers pour atténuer le scandale, et qui cependant est aussi quelque chose d'extérieur.
Face à tout cela se pose la question: Dieu habite‑t‑il donc dans des institutions, des événements ou des paroles ? Est‑ce que l'Éternel n'atteint pas chacun de nous de l'intérieur?
A cela, il faut d'abord répondre simplement par l'affirmative, en ajoutant: s'il n'y avait que Dieu et une somme d'individus, on n'aurait que faire du christianisme. Le salut de l'individu, en tant qu'individu, peut et pourrait être opéré par Dieu directement et immédiatement, et c'est bien ce qui arrive sans cesse.
Dieu n'a pas besoin d'intermédiaire pour pénétrer dans l'âme de l'individu, auquel il est plus intime que celui‑ci ne l'est à lui‑même; rien ne saurait pénétrer plus profondément dans l'homme que lui, qui atteint cette créature au plus intime de son intériorité.
Pour ne sauver qu'un individu, on n'aurait besoin ni d'une Église, ni d'une histoire du salut, ni d'une incarnation, ni d'une passion de Dieu dans le monde.
Mais c'est ici précisément qu'il faut ajouter l'affirmation ultérieure : la foi chré-
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tienne ne part pas de l'individu atomisé, elle procède de la constatation que l'individu pur et simple n'existe pas, que l'homme ne devient lui‑même que par son insertion dans le tout: dans l'humanité, dans l'histoire, dans le cosmos, comme il convient et comme il est essentiel à un « esprit dans un corps ».
Le principe « corps » et « corporalité » qui régit la condition humaine signifie deux choses: d'une part, le corps sépare les hommes les uns des autres, les rend impénétrables les uns aux autres.
Le corps, en tant que forme remplissant un espace et posant des limites, empêche que l'un soit entièrement dans l'autre; il dresse une ligne de séparation, qui signifie distance et limite, il nous condamne à vivre séparés les uns des autres et de ce point de vue, il est un principe de dissociation.
Mais en même temps, être dans la corporalité implique nécessairement aussi histoire et communauté; car si le pur esprit peut, à la rigueur, être conçu comme étant pour soi, la corporalité, elle, implique l'origine à partir d'un autre : les hommes vivent, dans un sens très réel et en même temps très complexe, les uns des autres.
Car si la dépendance mutuelle est entendue tout d'abord au sens physique (depuis la naissance jusqu'aux multiples réseaux de l'assistance matérielle réciproque), elle signifie, pour celui qui est esprit incarné, que l'esprit lui aussi ‑ donc tout l'homme- est marqué très profondément par son appartenance à l'ensemble de l'humanité, de l'unique « Adam ».
Ainsi l'homme apparaît comme un être qui ne peut exister qu'en dépendance d'un autre; ou pour reprendre un mot du grand théologien Môhler de Tubingen: “L'homme, en tant qu'être totalement relationnel, ne se réalise pas par lui‑même, quoique non plus sans lui‑même . »
Franz von Baader, contemporain de Mohler, a exprimé la même chose d'une manière encore plus nette, en disant qu'il était aussi insensé «de déduire la connaissance de Dieu, et de tous les êtres doués ou non d'intelligence, à partir de la connaissance de soi (de la conscience de soi), que de vouloir déduire tout amour de l'amour de soi 36 ».
Ici est repoussé catégoriquement le principe de Descartes qui, en fondant la philosophie sur la conscience (cogito, ergo sum; je pense, donc je suis), a déterminé le
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destin de la pensée moderne jusque dans les formes actuelles de la philosophie transcendentale.
De même que l'amour de soi n'est pas la forme originelle de l'amour, mais tout au plus une forme dérivée, de même que l'on ne peut arriver à saisir le propre de l'amour qu'en le concevant comme relation, c'est‑à‑dire à partir de l'autre, de même la connaissance humaine n'est réalité que dans le sens de “être connu », « être amené à connaître », c'est‑à‑dire là aussi « à partir de l'autre ».
L'homme véritable n'entre même pas dans mon champ de vision, si je ne fais que sonder la solitude du Moi, de la perception que j'ai de moi, car alors j'élimine d'emblée le point de départ de la possibilité de devenir moi‑même, et par le fait même sa caractéristique essentielle.
C'est pourquoi Baader a délibérément transformé, et sans doute avec raison, le «cogito, ergo sum » de Descartes en un «cogiter, ergo sum », non pas “Je pense, donc je suis, » mais, « Je suis pensé, c'est pourquoi je suis ».
Connaître, pour l'homme, c'est d'abord être connu; c'est de là qu'il faut nécessairement partir si l'on veut comprendre sa connaissance et le comprendre lui‑même.