Darras tome 16 p. 603
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29. Comme la plupart des ignorants, Léon l'Isaurien était superstitieux. Il partagea la terreur de ses sujets, entendant le fracas lointain du volcan maritime, voyant passer sur leurs têtes les nuages de flammes et de cendres qui couvraient tout l'archipel. Il eut peur, et dans son effroi il crut avoir découvert un excellent moyen de désarmer la colère du ciel. Parmi les souvenirs de son enfance, un trait surtout l'avait frappé et ne s'était jamais effacé de sa mémoire. Agé de douze ans à peine, voyageant avec son père en Isaurie, il avait rencontré quelques juifs syriens qui déclamaient contre le culte des saintes images. Ce sujet de controverse, on le sait, est familier aux Hébreux. Pour détruire dans la dure cervelle de leurs ancêtres un penchant invétéré à l'idolâtrie, Moïse, par ordre de Dieu, inscrivit au premier article du décalogue cette parole : « Tu n'adoreras point les dieux étrangers. Tu ne feras ni statues ni images à la ressemblance des objets qui sont au ciel, sur la terre ou dans les eaux, pour leur rendre tes adorations ou ton culte 1. » Au lieu de voir dans ce texte ce qui y est réellement, c'est-à-dire la défense d’adorer les images, de leur rendre comme à Dieu lui-même le culte de latrie, le pharisaïsme juif persiste à croire que Moïse entendait proscrire avec une barbarie impitoyable les arts du statuaire, du sculpteur et du peintre. Cependant pour prévenir cette interprétation absurde, le grand législateur d'Israël avait fait placer sur l'arche d'alliance deux chérubins d'or qui la couvraient de leurs ailes déployées. Les juifs que Léon l'Isaurien rencontra sur sa route disaient donc, à ce sujet, ce que leurs descendants répètent encore; ils blasphémaient contre la prétendue idolâtrie des chrétiens. L'un d'eux dit à l'enfant : « Est-ce que, si tu étais empereur, tu ne brûlerais pas toutes ces images impies?» — Plaisanterie ou prédiction, l'enfant accepta l'augure ; il jura de n'en laisser subsister aucune. De longues années s'écoulèrent avant qu'il pût accomplir ce serment. Dans l'intervalle les fils d'Israël continuèrent à recruter des alliés dans la guerre qu'ils avaient déclarée aux saintes images. Sous le règne de Yézid I (680-683), un juif de Tibériade, fameux imposteur qu'une taille
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gigantesque désignait à la sympathie de ses coreligionnaires et que l'on avait surnommé Tessaraconpantèkus (quarante coudées), se donna comme un thaumaturge et un prophète. Il se fit écouter du calife, auquel il promit trente années de vie et de jouissances sensuelles, à condition qu'il détruirait dans son empire les images idolâtriques des chrétiens. Fort différent de ce que devait être plus tard Omar II, Yézid ne vivait que pour la débauche; il accueillit la proposition avec enthousiasme, et la convertit en décret. La persécution contre les images commença dès lors, mais elle dura peu, car Yézid malgré la prédiction de l'imposteur mourut quatre ans après. Son fils Walid I (703-715) fit décapiter le faux prophète, qui avait osé se jouer de la crédulité d'un prince des croyants. Les successeurs du calife iconoclaste abandonnèrent donc la tentative malencontreuse d'Yézid. Léon l'Isaurien la reprit en 726, sous l'impression de terreur que lui causaient le bouleversement sous-marin de l'archipel et les derniers désastres de l'empire. Il se persuadait qu'une abominable idolâtrie souillait l'intégrité de la foi, et que depuis des siècles l'Église catholique avait dévié de la sainteté de sa mission. Il se faisait raconter les châtiments infligés par le Dieu d'Israël à son peuple, durant la période du Testament ancien, chaque fois que ce peuple indocile s'était rendu coupable d'idolâtrie. Puis comparant les calamités du monde chrétien à celles des anciens Hébreux, il leur attribuait aux unes et aux autres la même cause. «Les chrétiens, disait-il, adorent les images, comme autrefois les fils de Jacob adoraient le veau d'or ou les statues de Bel et de Dagon. » Ainsi raisonnait, dans son ignorance profonde et en l'absence complète des plus simples notions du catéchisme élémentaire, cet ancien marchand de moutons devenu empereur, et à ce dernier titre investi par le servilisme de Byzance d'un sacerdoce césarien selon l'ordre de Melchisédech. S'il fût resté simple vendeur de bestiaux en Isaurie ou en Thrace, ses rêves de réformation n'auraient guère troublé le monde, mais un théologien couronné ne manque jamais de prosélytes. Léon l'Isaurien en trouva deux qui le poussèrent dans la voie des persécutions ouvertes. Ce fut d'abord un renégat syrien, Baéser, né dans la
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religion chrétienne. Emmené captif par les Sarrasins dans une de leurs expéditions en Syrie, il recouvra la liberté en se faisant musulman, et vint chercher fortune à Constantinople, où il reprit le christianisme avec autant d'indifférence qu'il l'avait précédemment quitté. La souplesse de son caractère, son génie fertile en intrigues, débarrassé de tous les scrupules qui arrêtent d'ordinaire les honnêtes gens, lui ouvrirent le chemin des honneurs. Favori et confident de Léon l'Isaurien, il l'encouragea vivement à entreprendre la lutte, se promettant d'être au temps voulu le principal agent de la persécution et le ministre des cruautés qui devaient ensanglanter l'Orient. Un autre personnage plus coupable et plus pervers, Constantin, évêque de Nacolée en Phrygie, l'un des adversaires les plus ardents en paroles et en œuvres du célibat ecclésiastique, mit l'autorité de son caractère et les ressources de son érudition au service de l'empereur. Comme érudition, il s'agissait de trouver dans l'histoire ecclésiastique des ancêtres aux futurs briseurs d'images. La chose n'était pas facile. En Orient, la tradition confirmée par le témoignage explicite de Moïse de Chorène 1, d'Eusèbe de Césarée 2, conservait le souvenir de statues et d'images de notre divin Sauveur exécutées de son vivant même. Les images miraculeuses de Jésus et de Marie, dites axeiropioètai, remontaient jusqu'au siècle apostolique3; d'autres étaient attribuées au pinceau de l'évangéliste saint Luc 4. En Occident, Rome montrait ses catacombes où, sous les yeux de saint Pierre et de saint Paul, les images de Marie avaient été peintes par les premiers chrétiens 5. A force de fouiller dans les recoins les plus obscurs des chroniques locales, Constantin finit par découvrir que sous le règne de l'empereur Zenon (474-491) 6, un manichéen persan, esclave fugitif, nommé Xénaias, avait
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été mis par le schismatique Pierre le Foulon en possession du siège épiscopal d'Héliopolis en Syrie. Ce Xénaias avait ensuite proscrit dans son église usurpée le culte des saintes images. Il est vrai qu'il n'eut point à s'applaudir de sa conduite, car les habitants indignés le lapidèrent. Quelle que fut la valeur théologique du manichéen Xénaias, sa tentative créait un précédent. Au besoin, on pouvait affubler ce briseur d'images d'un titre posthume de martyr. Un autre épisode plus connu servit mieux les desseins iconoclastes de Léon l'Isaurien et du prélat courtisan de Nacolée. On se souvient qu'en 394 l'illustre évêque de Salamine, saint Epiphane, l'un des docteurs de l'église grecque, traversant la bourgade biblique d'Anablatha, avait déchiré une image pieuse, exposée à la porte extérieure d'un oratoire chrétien. Epiphane avait lui-même expliqué le motif qui le fit agir en cette circonstance. Il voulait ménager le préjugé national des juifs, dans un pays trop souvent ensanglanté par la fureur de ces ennemis du nom chrétien1. Dégagé de son explication naturelle et du milieu historique dans lequel il s'était produit, l'acte de saint Epiphane pouvait passer pour un précédent iconoclaste. C'est tout ce que désirait l'évêque de Nacolée. Sans même attendre l'édit que Léon l'Isaurien songeait à promulguer, il se hâta de faire proscrire dans un synode provincial le culte des images.
22.L'empereur ne tarda pas à le suivre dans cette voie. Le sénat fut convoqué en assemblée extraordinaire, et là, au milieu d’un profond silence et d'une consternation générale, Léon donna lui-même lecture de l'édit qui interdisait sous peine de mort à tous les chrétiens de conserver une seule image pieuse dans les églises, les oratoires, les cités, les campagnes, et les maisons particulières. Le césar pontife débutait par rappeler les grâces et les faveurs dont la Providence divine l'avait comblé depuis son avènement à l'empire. « Je veux, disait-il, prouver ma reconnaissance pour tant de bienfaits, en extirpant du sein de l'Église l'idolâtrie qui s'y est introduite, et qui attire depuis quelques années
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1.Cf. tom. XI de cette Histoire, pag. 227-231.
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tant de désastres sur le monde chrétien. Les images de Jésus-Christ, de la vierge Marie et des saints, partout répandues et partout adorées, sont de véritables idoles : les populations fanatisées leur rendent un culte dont Dieu est jaloux. En ma qualité d'empereur, je suis le chef de la religion aussi bien que de l'État. Il m'appartient de mettre un terme à des abus exécrables. En conséquence toutes les images et statues idolâtriques seront enlevées des églises, oratoires et maisons particulières, pour être lacérées et brûlées en l'honneur du Dieu tout-puissant, protecteur de notre saint empire. » L'auditoire écouta avec stupeur cette barbare profession de foi. Les sénateurs savaient parfaitement que les chrétiens n'adorent ni les saints ni leurs images ; le césar pontife confondait l'adoration due à Dieu seul avec la vénération très-légitime pour les saints et leurs images. Cependant nul n'osa faire la moindre observation. Contrairement à l'usage, l'édit ne fut point soumis à la délibération ni au vote. Séante tenante l'empereur le déclara obligatoire, et des exemplaires préparés à l'avance en furent affichés par toute la ville. Le sénat et les courtisans n'avaient rien dit, mais le peuple qui n'avait pas le même intérêt à se taire se souleva en masse. Une véritable émeute succéda à la séance impériale. On voulait défendre à main armée les images saintes qui avaient plus d'une fois miraculeusement protégé Constantinbple. On racontait les souvenirs encore récents de la croisade d'Héraclius, de l'image du Sauveur guidant les soldats chrétiens à travers l'Asie, sur une route semée de victoires 1. Léon l'Isaurien recula épouvanté devant la manifestation populaire. De nouvelles affiches remplacèrent les précédentes. L'empereur se plaignait qu'on eût mal compris sa pensée. « Il n'avait nullement l'intention, disait-il, de faire détruire les images, d'anéantir tant d'objets d'art qui décoraient sa capitale bénie de Dieu. Il voulait seulement faire placer plus haut dans les églises les images saintes, afin de les mettre hors de la portée des mains et des lèvres, pour éviter la profanation qui pouvait en
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résulter. » Ce lâche et hypocrite commentaire suffit à calmer l'effervescence, et l'année 726 s'acheva sans nouvel incident.
31. Léon I'Isaurien était loin cependant de renoncer à ses projets. Il mettait au contraire le temps à profit pour recruter des prosélytes, et affaiblir dans l'esprit du peuple l'attachement aux saintes images. Constantin, l'indigne titulaire de Nacolée, finit par entraîner dans son apostasie le métropolitain Jean de Synnade et l'évêque Thomas de Glaudiopolis. Le patriarche saint Germain de Constantinople, dans des lettres que nous avons encore, prenait la peine de leur rappeler que les chrétiens réservent le culte de latrie à Dieu seul. Il ajoutait que toujours l'Église catholique a vénéré la sainte Vierge comme la plus éminente des créatures; les anges, les martyrs, les confesseurs, les saints comme nos intercesseurs près de Jésus-Christ. «Leurs images elles-mêmes, dit-il, sont vénérables, nous les honorons donc en souvenir de ceux qu'elles représentent. » Enfin par un argument ad hominem qui aurait dû toucher ces prélats courtisans, le patriarche faisait allusion à l'étiquette byzantine qui forçait tous les sujets de l'empereur à se prosterner devant lui, quand ils étaient admis à son audience. Il demandait si jamais personne avait confondu cette prostration avec l'adoration latreutique que nous rendons à Dieu 1. Les raisons, les preuves, les textes du saint patriarche étaient irréfutables, et nous ne doutons pas que les trois évêques auxquels il les adressait n'en fussent comme lui persuadés. Mais l'empereur voulait le contraire. Est-ce que l'épiscopat d'Orient n'était pas façonné, par quatre siècles de servilisme, à n'avoir d'autre théologie que celle de l'empereur? On vit bientôt l'archevêque d'Ephèse, Théodose, un fils de Tibère Absimar, embrasser la nouvelle erreur et se déclarer iconoclaste 2. Jusque-là toutes les hérésies, par quelque côté du moins, avaient une apparence théologique : Arius, Nestorius, Eutychès, Sergius déraisonnaient, mais ils déraisonnaient en théologiens.
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Cette fois le prétexte, le substratum théologique, comme on pourrait dire en terme d'école, manquait absolument. Les chrétiens du VIIIee siècle n'adoraient pas plus les images ni les saints que ne les adorent les catholiques du XIXe. Les textes du décalogue et de la loi mosaïque, invoqués par l'ignorance de Léon l'Isaurien, ne pouvaient faire illusion qu'au pharisaïsme posthume des juifs dispersés, puisque l'arche d'alliance et le tabernacle de Moïse, le temple de Jérusalem bâti par Salomon, rebâti par Esdras, restauré par Hérode, étaient remplis de sculptures de tout genre, de chérubins aux ailes déployées, de lions et d'animaux allégoriques. On savait tout cela au VIIIe siècle, comme nous le savons aujourd'hui. Si du moins l'empereur se fût placé à un point de vue moins vulgaire, s'il eût dit que le culte des saints, la vénération pour leurs images faisaient obstacle à l'élévation de l'intelligence, emprisonnant dans des représentations sensibles un culte qui doit être exclusivement en esprit, il aurait parlé comme les déistes et les protestants de nos jours. L'énormité de son erreur n'eût pas été moindre, car l'homme au temps de Léon l'Isaurien comme au nôtre étant composé d'un corps et d'une âme, ce n'est pas trop pour l'élévation surnaturelle de celle-ci, que le secours des objets matériels perçus par les sens de celui-là. Tant qu'on n'aura pas inventé l'homme incorporel, on ne réalisera jamais l'idéal d'un culte sans aucun signe sensible. Toutefois si l'iconoclaste Léon eût placé la discussion sur ce terrain, elle aurait pu prêter à quelques développements philosophiques et théologiques. Mais inventer une idolâtrie iconographique qui n'exista jamais, brûler les images des martyrs et des saints pendant qu'on forçait à vénérer les statues de l'empereur, massacrer impitoyablement quiconque refusait de se prêter à un tel caprice, voilà le comble de l'aberration et de la démence humaine. Il fallait le bas-empire pour que pareil spectacle fût donné au monde. Heureux du moins si de telles expériences avaient pu dégoûter à jamais l'humanité de la théorie sacrilège des césars pontifes !
32. Léon l'Isaurien se fit prédicant. Durant six mois, dans des
conférences publiques, il parla au peuple de Byzance pour lui inculquer ses
propres terreurs et lui faire comprendre que Dieu,
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jaloux des hommages rendus aux saints, multipliait les fléaux sur l'empire. Les reliques, cet autel primitif des chrétiens et cette semence de martyrs, n'étaient pas plus épargnées que les images, par l'exclusivisme étroit de l'ancien marchand de moutons. D'autres missionnaires à ses gages prêchaient à toute heure la même doctrine dans les carrefours et sur les places de Constantinople. Le théologien couronné mettait au service de sa propagande le zèle d'un hérésiarque et les ressources du trésor impérial. Un seul homme résistait encore ; c'était le patriarche Germain. Lui aussi chaque jour, dans la basilique de Sainte-Sophie, il prenait la parole pour flétrir au nom du bon sens, qui est toujours l'allié de la saine théologie, les manœuvres de la secte nouvelle. « Sans craindre la colère du prince, dit l'historien Lebeau, il instruisait son troupeau fidèle. Il montrait le culte des images reçu de tout temps dans l'Église, il en établissait le principe, en déterminait la nature, et signalait la différence profonde qui le séparait de l'adoration proprement dite, laquelle n'est due qu'à Dieu 1. » Nous avons encore quelques-unes des homélies prononcées en cette circonstance par le nouveau Chrysostome. C'était surtout le culte de Marie et de ses images que Germain recommandait à son peuple, parce que l'empereur iconoclaste attaquait de préférence la piété traditionnelle des byzantins pour la mère de Dieu. Ses discours sur la Présentation, l'Annonciation, la Dormition (Assomption) de Marie, sur la ceinture de la Vierge (in sanctœ Mariœ zonam) et les langes de la Crèche (eis ta agiaspargana toû Kuriou), précieuses reliques dont la cité de Constantin et de sainte Hélène se montrait justement fière, sont autant de chefs-d'œuvre2. Au risque d'attirer sur sa tête vénérable la foudre que l'Isaurien tenait déjà suspendue, il se ménageait de fréquentes audiences avec l'empereur. Un jour qu'il montait les degrés du palais, suivi de son archidiacre Anastase, celui-ci, hâtant le pas, marcha sur la robe du patriarche nonagénaire. Germain se retourna, et du ton
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majestueux d'un prophète : « Ne vous pressez pas tant, lui dit-il, vous n'arriverez que trop tôt à l'hippodrome. » La prédiction devait s'accomplir. L'ambitieux archidiacre allait au palais pour y briguer les sourires de l'empereur iconoclaste. Germain, qui avait sacré de ses mains le parvenu couronné, allait lui rappeler le serment prêté en face de Dieu et des hommes en ce jour solennel. Léon l'Isaurien avait juré de maintenir dans leur intégrité les traditions et la foi des apôtres. Or, il trahissait odieusement ses promesses. Vainement il essayait de se justifier devant saint Germain en reproduisant les arguments qu'il débitait à la populace, et que lui fournissait l'érudition du renégat Baéser et de l'indigne évêque de Nacolée. L'archidiacre Anastase approuvait du geste ces sophismes ridicules, mais le patriarche les réfutait avec une logique inflexible. Enfin quand l'empereur se crut suffisamment assuré de l'opinion publique (727), il rompit les entretiens et présenta brutalement à Germain l'édit déjà promulgué sans succès contre les images. Il exigeait que le patriarche le revêtit de sa signature. « Les chrétiens n'adorent pas les images, répondit Germain, ils les honorent. C'est leur devoir, et nul ne saurait leur en ôter le droit. Elles leur rappellent le souvenir des saints et de leurs vertus. La peinture est une histoire abrégée de la religion ; ce n'est point une idolâtrie. Il ne faut pas confondre un culte absolu avec un culte relatif. » Léon III feignit de ne rien comprendre à des observations si simples et si claires. Il enjoignit de nouveau à saint Germain d'adopter son édit, le menaçant de l'exil, de la mort même s'il prolongeait sa résistance. «Souvenez-vous, lui dit le patriarche, que vous avez juré à votre couronnement de ne rien changer à la tradition de l'Église ! » L'empereur lui donna un soufflet en plein visage, et le fit déposer par le sénat. Germain se dépouillant alors du pallium dit au tyran : « Ma personne est sous la puissance du prince, mais ma foi ne cède qu'aux décisions d'un concile. » L'intrépide athlète de Jésus-Christ était alors âgé de quatre-vingt-douze ans. L'empereur l'exila, et récompensant les services du traître Anastase, fit asseoir cet intrus sur le siège patriarcal. L'archidiacre se souvint-il alors de la prophétie
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qui lui avait annoncé une ascension à l'hippodrome, où le moindre supplice était d'avoir les yeux crevés? Vraisemblablement il oublia ce détail dans la joie de sa promotion soudaine. Mais Dieu n'oublie rien, sinon les fautes expiées par le repentir. En ce moment commença la destruction des images avec un fanatisme inouï. Les soldats de l'Isaurien se ruaient dans les églises et les maisons particulières, détruisant les statues et les peintures religieuses, massacrant les fidèles qui persistaient dans un culte aussi légitime aux yeux de l'Eglise qu'inoffensif pour les intérêts de l'État. L'empereur confisqua à son profit les statues d'or et d'argent, les vases précieux servant aux saints mystères, les pierreries ornant les images de Marie si vénérées dans l'empire. Il fit mettre en pièces un grand crucifix de bronze doré, placé par Constantin le Grand sous un des portiques du palais. Les habitants de Constantinople avaient une vénération particulière pour un monument aussi cher à la foi chrétienne qu'au patriotisme national. Des femmes du peuple renversèrent l'échafaudage dressé pour accomplir cet acte de vandalisme. Ce fut le signal d'une affreuse boucherie; ces femmes furent mises à mort avec une foule de catholiques. On faisait enduire de poix le corps des martyrs, on entassait sur leur tête des monceaux d'images auxquelles on mettait le feu, puis on jetait aux chiens les cadavres calcinés. La célèbre bibliothèque de Constantinople était renfermée dans un édifice situé entre le palais impérial et l'église Sainte-Sophie. On l'avait surnommé l'Octogone, à cause de huit superbes portiques par lesquels on pénétrait dans son enceinte; il servait de résidence à des professeurs de belles-lettres et de théologie payés par l'État. L'empereur voulut leur faire souscrire son édit contre les images. Ils s'y refusèrent et combattirent, avec une courageuse fermeté, l'opinion du prince. Ne pouvant les convaincre, Léon III prit le parti de les exterminer. Plus cruel que le calife Omar, il fit brûler les livres, l'édifice et les professeurs.