La foi chrétienne hier et aujourd’hui 12

FOI CHRÉTIENNE

hier et aujourd'hui

 

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V. LA FOI: PRENDRE APPUI COMPRENDRE

 

   En opposant les relations « prendre appui/comprendre” et « savoir/faire”, je fais allusion à un verset biblique concernant la foi, pratiquement impossible à traduire. Luther a essayé de rendre le jeu de mots profond dans la formule : « Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas».

 

Plus littéralement l'on pourrait traduire: « Si vous ne tenez pas à moi, vous ne tiendrez pas” (Is 7, 9). La racine 'mn (amen) comprend à elle seule plusieurs significations, dont la parenté et les nuances font la subtile richesse de ce verset.

 

Elle peut signifier vérité, solidité, ferme appui; ou encore fidélité, se fier, se confier, prendre appui, avoir foi. Ainsi croire en Dieu, c'est adhérer à Dieu et grâce à cette adhésion, l'homme gagne un appui ferme pour sa vie. Croire, c'est prendre pied, s'appuyer avec confiance sur le fondement de la parole de Dieu.

 

Les Septante (traduction grecque de l'Ancien Testament) ont traduit ce verset, en l'infléchissant dans le sens de la pensée grecque « si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas.”

 

Selon certains exégètes, nous assisterions ici au processus d'hellénisation, déviation de la pensée biblique originelle. La foi aurait été intellectualisée. Au lieu d'exprimer l'attitude confiante qui s'appuie sur la parole indéfectible de Dieu, la foi est mise en relation avec l'intelligence, avec la raison, et placée sur un plan totalement différent et complètement inadéquat.

 

Il y a sans doute une part de vérité. Mais, à mon

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p30 « JE CROIS ‑ AMEN »

 

sens, on peut dire que par rapport à l'ensemble et dans des catégories différentes, l'essentiel est sauf. Le mot hébreu, qui exprime une prise de position du croyant, n'exclut nullement l'élément intellectuel.

 

Nous reviendrons dans un instant sur ce point. En attendant, nous pouvons reprendre le fil de nos considérations et dire: la foi se situe donc sur un plan totalement différent de celui de « l'opérationnel ».

 

Dans son essence, elle traduit la confiance en une réalité qui n'est pas et ne peut pas être l'oeuvre de nous‑mêmes, et qui pour cette raison est le fondement de notre activité. On ne saurait jamais la rencontrer ni en aucun cas la trouver sur le plan de « l'opérationnel», sur le plan du verum quia factum seu faciendum.

 

Si l'on essayait de « l'étaler sur la table » et d'en donner une preuve dans le contexte de «l'opérationnel », on ferait fausse route, on irait à l'échec. Une telle réalité échappe à ce genre de science; celui qui la trouverait sur ce terrain n'en aurait découvert qu'une contrefaçon.

 

Le “peut‑être » lancinant, par lequel la foi interpelle l'homme partout et sans relâche n'a pas trait à une incertitude dans le domaine des sciences techniques; il est la mise en question du caractère absolu de ce domaine; il est l'indication du caractère relatif de ce domaine, qui ne représente qu'un niveau de l'être humain et de l'être tout court, et qui porte la marque du non‑achevé.

 

En d'autres termes, nos réflexions nous ont amenés à constater qu'il y a deux formes fondamentales dans l'attitude humaine en face de la réalité, et qui sont irréductibles l'une à l'autre, car elles ne se situent pas sur le même plan.

 

   On peut rappeler ici une opposition faite par Martin Heidegger, qui distingue entre la pensée mathématique et la pensée méditative. Les deux sont parfaitement légitimes et même nécessaires, mais pour cette raison même, elles sont irréductibles l'une à l'autre.

 

Les deux formes doivent exister: la pensée mathématique ordonnée à « l'opérationnel» et la pensée spéculative qui réfléchit sur l'être.

 

Le philosophe fribourgeois n'a pas tout à fait tort quand il exprime son appréhension que, dans un temps où la pensée mathématique fête ses triomphes les plus éclatants, l'homme est menacé plus que jamais du manque de réflexion, en évitant de penser.

 

Uniquement préoccupé de «l'opérationnel », il risque d'oublier le retour sur lui‑même, de réfléchir sur le sens de son être. Sans doute cette tentation est‑elle de tous les temps.

 

Ainsi au XIIIe siècle, le grand théologien franciscain Bonaventure se crut obligé de repro‑

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 p31 LA FOI DANS LE MONDE D'AUJOURD'HUI

 

cher à ses collègues de la faculté de philosophie à Paris, d'avoir appris à mesurer le monde mais d'avoir désappris à se mesurer eux-mêmes.

 

Autrement dit, la foi telle que le Credo la conçoit n'est pas une forme inachevée du savoir, une opinion que l'on pourrait ou devrait transposer en termes de savoir opérationnel.

 

Par son essence, elle est plutôt une autre forme d'attitude spirituelle qui se juxtapose, avec son caractère personnel et autonome, au savoir opérationnel, auquel on ne saurait la ramener et dont elle ne dérive en aucun cas.

 

Car la foi n'est pas ordonnée au domaine de la technique et de l'histoire, bien qu'elle ait rapport aux deux. Elle est du ressort des options fondamentales de l'homme, qui demandent inévitablement une réponse.

 

Cette réponse, de par son essence, ne peut revêtir qu'une forme, que nous appelons la foi. Il est indispensable, me semble‑t‑il, d'en avoir une idée très nette: tout homme doit prendre position, d'une manière ou d'une autre, à l'égard des options fondamentales de l'existence; il ne peut le faire que sous la forme d'une foi.

 

Il y a un domaine qui n'admet pas d'autre réponse que la foi; il n'est au pouvoir de personne de l'éviter entièrement. D'une certaine manière, tout homme est obligé d'avoir une foi.

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon