Darras tome 25 p. 460
62. « Le jeune roi, parfaitement renseigné sur les machinations de l'ex-empereur, reprend Ekkéard d'Urauge, continua sa marche sur Liège. Avec une audace juvénile, sans se laisser intimider par les forces considérables réunies autour de son père, il résolut de courir la fortune avec sa petite armée. Par ses ordres, une avant-garde de trois cents cavaliers vint occuper à Wegesatz (Wcset) le pont jeté sur la Meuse en cet endroit. Tous les autres passages étaient interceptés par l'ennemi. De sa personne, le jeune roi s'était transporté à Aix-la-Chapelle, où il célébra la Cène du Seigneur (jeudi-saint 22 mars). En ce moment, le duc Henri de la Basse-Lorraine, à la tête de l'armée césarienne, vint fondre sur la petite escouade de cavaliers qui gardaient le pont de Weset, les enveloppa de la multitude de ses légions, en égorgea ou noya un grand nombre et fit le reste prisonnier. Cette poignée de catholiques
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avait pourtant accompli des prodiges de valeur et porté le carnage dans les rangs des apostats. On entendait ces nouveaux Machabées, en tombant sur le champ de bataille, recommander leur âme au Christ Jésus et se féliciter de mourir pour lui, en ce jour de bénédiction où il avait souffert pour eux. La victoire des schismatiques exalta leurs espérances jusqu'au délire, sans abattre cependant le courage des catholiques fidèles 1. » — « A Liège, dit l'annaliste d'Hildesheim, l'ex-empereur célébra avec les siens la solennité de Pâques au milieu d'une pompe et d'une allégresse triomphale 2. » Cependant le jeune roi, contraint de quitter précipitamment Aix-la-Chapelle pour ne pas tomber aux mains des vainqueurs de Weset, se replia en hâte sur Cologne, qui cette fois refusa de lui ouvrir ses portes. Il lui fallut passer tristement le dimanche de Pâques dans la petite cité de Bonn (25 mars 1106), d'où il partit le lendemain pour rentrer à Majence 3.
63. Là enfin, il put, avec le concours des princes qui renouvelèrent entre ses mains leur serment de fidélité, ouvrir cette diète pascale qu'il s'était promis de tenir à Liège. « Le duc Henri de Basse-Lorraine, continue le chroniqueur, fut déclaré criminel de lèse-majesté, ennemi de le république chrétienne, dégradé du titre et des fonctions ducales. On décréta une expédition générale de toutes les forces de l'Allemagne contre les rebelles des provinces de Lorraine, de Cologne et de Liège. La proclamation adressée à ce sujet par le jeune roi à tous les seigneurs germains nous a été conservée par l'auteur de la Vita Henrici. Elle était conçue en ces termes : «Lors même que je me serais emparé du trône par un fait d'usurpation, on ne s'étonnerait pas des efforts que je pourrais faire pour le conserver. Mais, comme en acceptant la dignité royale je n'ai fait qu'obéir à votre décision, il ne saurait être permis à personne de prendre impunément les armes contre mon autorité, qui représente celle de tout le royaume. Naguère pourtant, me
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' Ekkeard. Uraug., Chronic, Pair, lut., t. CLIV, col. 1000. 2 Annal, Ilildesheim., Pair, tat., t. CXLI, col.594.
2 Cf. Annal. Ilildesheim. — Ekkeard., Chronic, — Vita Ilenrk. IV, ap. Urstit., loc. cit.
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rendant à Liège pour y tenir la diète pascale, en arrivant sur les bords de la Meuse mon armée tomba dans une embuscade préparée par deux traîtres, l'évêque de Liège et le duc Henri, dont les protestations d'hommage et de fidélité me donnaient droit d'attendre un tout autre accueil1. Mes soldats attaqués en trahison et pris à l'improviste, furent cernés, mis en fuite ou passés au fil de l'épée. Je ne puis sans horreur rappeler ce désastre, et ne saurais sans honte en différer la vengeance. Forcé de me retirer à Cologne, cette orgueilleuse cité me ferma ses portes. Je dus passer sans honneur le saint jour de Pâques à Bonn. Est-ce ainsi qu'on traite un roi ? L'injure qui m'est faite n'atteint pas seulement ma personne : elle s'adresse à vous tous. Les rebelles mettent leurs prétentions au-dessus de vos décrets ; ils ne reconnaissent d'autres lois que leur propre volonté ; ils se croient les seuls maîtres du royaume ; ils se préparent à renverser le roi constitué par vous, afin que, de toutes les institutions émanées de votre autorité, pas une ne puisse rester debout. C'est donc à l'universalité du royaume qu'ils s'attaquent, beaucoup plus encore qu'à moi-même. Car enfin la perte d'un chef, même roi, est réparable ; tandis que celle des princes entraînerait la ruine de l'empire. Souffrirons-nous plus longtemps leurs attaques ? Laisserons-nous leur insolence monter plus haut ? Inutile de vous en dire davantage. Les braves n'ont pas besoin de longues harangues; il leur suffit de connaître la justice et la vérité. Puis donc que nos superbes ennemis nous provoquent à user contre eux de toutes nos forces, je vous prie et vous enjoins de vous trouver tous réunis en armes, pour la grande expédition fixée aux prochaines calendes de juillet (1 juillet 1106) dans la ville de Wurtzbourg 2. » — Cette proclamation du jeune roi ne nous a été conservée
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1 C'est le sens que nous parait présenter le
texte latin : De quorum fide et obsequii dcvotione mullum prêcsumebamus. Comment en effet le jeune roi
aurait-
il pu faire fond sur le concours de ces deux personnages notoirement dévoués au parti césarien, s'ils n'eussent pris eux-mêmes l'initiative de lui en donner
l'assurance, soit ostensiblement, soit par des messages secrets? On a pu
remarquer d'ailleurs dans la lettre du pseudo-empereur à son fils, que l'évêque de Liège se
disposait à offrir l'hospitalité de son palais au jeune roi, si celui-ci
voulait l'accepter durant la diète projetée en cette ville.
2 Vit. Henric. IVimperat., ap. Urstit., loc. cit.
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que par l'auteur de la Vita Henrici. On peut donc tenir pour certain, sinon que le texte en ait été intégralement respecté par l'écrivain anonyme, du moins qu'il n'en aura pas été altéré dans un sens défavorable au pseudo-empereur. Or, le langage de Henri V parlant à l'universalité des princes de Germanie démontre péremptoirement que le fait de la déposition du tyran était l'œuvre nationale et non point le résultat d'une intrigue ambitieuse, conduite personnellement par le prince son fils. Autrement mille protestations se fussent élevées de tous les points de l'Allemagne pour répondre au jeune usurpateur qu'il eût à se tirer comme il l'entendrait d'une querelle où il était seul intéressé, et dans laquelle la solidarité de la nation ne se trouvait nullement engagée. Et cependant, avant le terme fixé pour le rendez-vous général, « dès le milieu du mois de juin, dit Ekkéard d'Urauge, vingt mille hommes étaient déjà réunis sous les drapeaux de Henri V1. »
64. De son côté, le pseudo-empereur ne s'était pas tenu inactif. Aussitôt après les fêtes pascales qui avaient coïncidé à Liège avec le triomphe de Weset, il s'était transporté à Cologne, où il fut reçu par les habitants avec un enthousiasme extraordinaire. « Ils le félicitaient, dit l'auteur de la Vita Henrici, du courage avec lequel il reprenait l'exercice du pouvoir impérial, après l'abdication, radicalement nulle, que la violence et les menaces lui avaient arrachée à la diète d'Ingelheim. Ils lui juraient que leur dévouement et leurs armes ne lui feraient jamais défaut; ils l'assuraient qu'en peu de jours l'Allemagne lui fournirait de nombreux auxiliaires, indignés comme eux de l'attentat inouï dont il avait été victime. L'empereur, ajoute l'écrivain anonyme, avait longtemps résisté aux sollicitations du même genre qui lui avaient été faites à Liège. » — « Ce n'est point par les armes, répondait-il, que je pourrai recouvrer un empire que je n'ai pu conserver par la force des armes. J'y tiens d'ailleurs trop peu pour exposer à cette occasion la vie de tant de braves et fidèles serviteurs. On m'a déposé par un acte de scandaleuse injustice, mais rien ne saurait être plus heureux pour moi que de passer le reste de ma vie dans la paisible condition d'un simple particulier. »
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' Ekkeard. Uraug., toc. cit., col. 1007.
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A force d'insistance, on était parvenu à vaincre ses hésitations ; cependant avec sa prévoyance ordinaire, il s'était abstenu de donner une réponse positive, et tenant toujours la question en suspens, il laissait agir et agissait lui-même sans se prononcer d'une manière définitive1. » Ces scrupules, vrais ou faux, prêtés par l'anonyme au César son maître, ne prouvent qu'une seule chose, la réalité de l'acte d'abdication souscrit à Ingelheim. Cet acte, connu de l'Allemagne entière, créait pour le présent un obstacle aux projets de restauration césarienne, et pour l'avenir, si la tentative échouait, un danger capital. Vaincu, le tyran ne pouvait échapper à la peine des parjures. Voilà pourquoi, avec son habileté et sa prévoyance habituelles, Henri IV, sollicité de reprendre officiellement en Germanie le titre et le pouvoir impérial, ne répondit que d'une manière évasive, et suivant l'expression de son apologiste, « ne consentit ni ne refusa positivement, » nec ad integrum consensit, nec abnuit. C'était un argument justificatif, ad cautelam, réservé, en cas d'insuccès, pour une future diète nationale qui aurait encore à le juger. Pour le présent il suffisait de présenter l'acte d'abdication comme arraché par la violence et les menaces, et frapppé dès lors d'une nullité absolue. Du reste, à son arrivée à Cologne, le pseudo-empereur fit immédiatement acte d'autorité souveraine. «Il débuta, dit Ekkéard d'Urauge, par chasser l'archevêque catholique, Frédéric de Carinthie. Puis il ordonna les travaux de défense qui rendirent cette cité inexpugnable. Des fossés, des retranchements, de nouvelles tours furent établis en avant des remparts. Après quoi, il re-
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1 Voici le texte de la Vita Henrici IV: « Sed et imperatorem eonsiliis et preeibus urgebant ut et imperialem dignitatem.quarn non ratione convietus sed vi ferroque mortem intentante coaetus dinrisisset, resumeret; se sibi nec armis detore nec animis ; multos illum in brevi fautores habiturum, quia multi naul-tum abominarentur tam insolitum facinus et iuhuinanurn. Quorum importuni-tate hac ille ratione reniti ccepit : Iinpossibile esse amissum imperium armis re-pelere quod possessum armis retinere nequivisset ; illud sibi non esse tanti ut multorum exitio recipiendum existimaret ; beatius sibi et lutius fore ut priva-tus, licet indigne depositus, vivcret. Sic utrinque data redditaque ratione, cum instare non desinerent, ne benignitatem cirea se removeret a se, nec ad inte-grum consensit nec abnuit ; providusque futuri, praecipites eorum animos spe dubia suspendit, o {Vita Henrici. IV Imperat. ap. Urtiscum, loc. cil.)
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tourna avec son escorte à Liège1, » où il continuait à concentrer ses principales forces.
65.Le retour offensif du pseudo-empereur à Cologne ne laissait plus de doute sur ses véritables intentions. Il n'avait point paru, de sa personne, à la bataille de Weset, laissant toute la responsabilité de l'agression au duc Henri de la Basse-Lorraine. Cette fois il affirmait lui-même sa résolution d'annuler tous les actes de la diète de Mayenne, de revenir sur sa propre abdication, de braver la sentence de déposition prononcée à Ingelheim, de détrôner le nouveau roi. De tels actes ne se pouvaient nullement concilier avec la lettre suppliante adressée quelques semaines auparavant « à son très-doux fils » pour lui exposer sa détresse, sa ferme intention de vivre paisiblement à Liège en simple particulier, renonçant au titre d'empereur qui ne lui appartenait plus. « Voyant donc, disent les Annales d'Hildesheim, avec quelle fourberie son père reprenait les errements de sa malice invétérée et renouvelait ses anciens attentats contre la république chrétienne, le jeune roi, à la tête de toute l'armée d'Allemagne, partit de Coblenlz le lendemain de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul (29 juin 1106) et vint mettre le siège devant Cologne. Les habitants se défendirent avec une énergie telle qu'on n'en vit jamais. Ils semblaient transformés tous en chevaliers inaccessibles au découragement ou à la peur 2. Le duc Henri de Basse-Lorraine leur avait envoyé pour auxiliaires des guerriers du pays de Gueldre, genus hominum qui vocantur Gelduni, soldats d'une incomparable vaillance et d'une extraordinaire habi-
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1. Ekkeard. Uraug., Chrome , Pair, lat., tom. CLTV, col. 1008. L'auteur de la Vita Henrici IV ne parle pas du voyage du pseudo-empereur à Cologne. Il se contente de décrire les préparatifs de défense faits dans cette ville et les attribue à l'initiative des habitants. Mais les Annales d'Hildesheim attestent formellement la réalité de ce voyage et confirment le récit d'Ekkéard en ces termes : « Pater autem cum gaudio magno Leodio pascha Domini cum suis celehravit, et post sanctum paseba iterum Coloniam revertitur, eivesque illi cum jurainento urbem sibi custodire promiserunt, ac deiude, sicut docti fuerant ab eo, intus et foris se optime muuire cœperuut.» {Annal. Ilildesheim., Pair, lat., t. CXLI, col. 594.
2 « Colonienses vero ut boni milites stabant imperterriti, fortiter ei resisten-tes et streuuissime, qualiter nunquam antea est visum. » {Annal. Hildesheim., Pair, lai., t. CXLI, col. 5ti.]
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leté, qui infligèrent de grandes pertes à l'armée assiégeante. » Les catholiques restèrent durant tout le mois de juillet campés sous les murs de Cologne, sans pouvoir les entamer. S'il faut en croire l'auteur de la Vita Henrici, qui décrit fort longuement les péripéties de ce siège1, les nouvelles fortifications exécutées pour la défense de la ville ne permettaient aux assiégeants aucun accès utile à proximité des remparts. Cette donnée est confirmée par Ekkéard d'Urauge, qui s'exprime ainsi: « Un système combiné de forteresses avancées et de soldats logés ainsi en dehors de la ville rendait toute attaque sérieuse impossible. Trois ou quatre semaines se consumèrent de la sorte en escarmouches sanglantes mais inutiles s. »
66. Le pseudo-empereur avait compté sur ce résultat. Averti quotidiennement par ses espions de ce qui se passait sous les murs de Cologne , il savait que les assiégeants, souffrant à la fois de la chaleur et du manque de vivres, commençaient à désespérer du succès de l'entreprise. « Ce fut le moment qu'il choisit, reprend Ekkéard d'Urauge, pour envoyer de Liège au camp de l'armée catholique une ambassade chargée de deux lettres, adressées l'une au roi son fils, l'autre aux princes du royaume. » — «Il importe, ajoute le chroniqueur, de faire connaître le texte de ce double message, afin de mieux prouver l'incroyable fourberie avec laquelle le tyran espérait, au moyen de soumissions feintes et de mensongères promesses, échapper toute sa vie aux justes poursuites dont il était l'objet 3. » Voici la première lettre: «Henri, par la grâce de Dieu empereur auguste des Romains, à Henri son fils.—Si vous m'aviez traité avec les égards que devaient vous inspirer les sentiments naturels d'une affection filiale, j'aurais grande joie à vous ouvrir mon cœur et à vous tenir un langage paternel. Mais je n'ai pas même
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' Vita Henrici IV imperat., ap. Urstit., loc. cit.
2Annal Uildcsheim., Pair, lai., t. CXLI, col 159.
3. Ekkcard. Uraug., Pair, lat., tom. CLIV, col. 100S. — Ekkéard, après avoir ainsi annoncé la reproduction des deux lettres, ne donne que celle adressée aux princes. Mais Baronius a retrouvé et publié le texte de la première, adressée au jeune roi. Nous le traduisons intégralement. Cf. Baron. Annal, eccles., ad ann. 1106.)
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rencontré de votre part un sentiment de simple humanité; il me faut donc procéder vis-à-vis de vous avec la stricte rigueur de la vérité et de la justice. Vous savez, et le fait est maintenant de notoriété publique, par quels serments solennels, avec quelles protestations de fidélité, d'attachement, de tendresse même, vous vous étiez engagé à me conduire en sécurité à la diète de Mayence devant les princes du royaume, et à me ramener ensuite sain et sauf, en pleine liberté, au lieu qu'il nous plairait de choisir. Confiant en votre promesse, dans une assurance complète et avec la joie qu'un père éprouve en la compagnie de son fils, je remontai avec vous jusqu'à Bingen. Mais là, au mépris de la foi jurée, vous m'avez fait captif. Ni les larmes, ni le désespoir, ni les supplications d'un père qui se traînait à vos genoux et à ceux de vos compagnons, ne purent incliner votre cœur à une pensée de miséricorde. J'étais votre prisonnier, je fus remis par vous à la garde de mes plus mortels ennemis, je devins le jouet de leurs cruautés qui me réduisirent presque à l'article de la mort. Avant celle horrible captivité, vous m'aviez déjà enlevé mes évêchés, mes domaines, mes familiers et tout ce que vous aviez pu saisir dans mon royaume. Durant celte captivité, ce qui me restait encore, la lance, la croix et tous les insignes royaux, me furent extorqués par vous à l'aide de la force et sous la pression de vos menaces de mort; vous le savez bien, et la chrétienté entière en est aujourd'hui informée. Vous ne m'avez laissé que la vie, et encore à grand regret. Tout cela ne vous suffisait point ; depuis lors vous n'avez cessé de me poursuivre partout où je cherchais un asile, vous vouliez ma mort ou du moins mon expulsion du royaume. Comment expliquer une telle obstination dans votre haine, surtout quand il ne vous reste pas même contre moi le prétexte de mes différends avec le seigneur pape et avec l'Église romaine1? En effet, devant le nonce du saint-siége et représentant de l'Eglise romaine, devant les princes réunis à Ingelheim, vous présent, je me suis déclaré prêt à obéir au seigneur apostolique, à lui rendre partout et toujours la soumission et l'obédience qui lui sont dues;
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1Cum de domino papa et Romana ecdesia nulla tibi residua sit oecasio.
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p468 PONTIFICAT DU B. PASCAL II (1099-1118).
à
soumettre au conseil des princes, à l'arbitrage de mon père spirituel Hugues
de Cluny et d'autres religieux personnages le règlement des affaires qui
intéressent la situation de l'Église et l'honneur du royaume. En conséquence,
par l'autorité même du souverain pontife et de l'Église romaine 1, pour
l'honneur de l'État, au nom de votre foi et de la mienne, je vous prie de me
faire satisfaction pour tant d'injures et pour tout ce que vous m'avez arraché
par la violence. Je vous adjure de cesser contre moi et contre mes féaux une
persécution qui n'a ni motif ni prétexte, de me laisser vivre en sécurité et
paix, afin que je puisse accomplir dans toute leur teneur et avec le calme convenable les engagements pris par moi à la
diète. Faites donc enfin un retour sur vous-même;
reconnaissez la puissance du grand Dieu à qui je remets ma cause et le soin de
ma vengeance; « il est le juste juge » 2, « ses jugements
sont mystérieux 3, ils ont la profondeur de l'abîme4. » Pendant que
vous triomphez de mon affliction et de mes infortunes, pendant que vous exultez dans l'orgueil du triomphe, peut-être du haut du trône
de la majesté divine, une sentence de gratuite miséricorde a déjà prononcé
entre vous et moi un jugement tout différent de celui que vous espérez. Que si
tous les autres moyens me manquent, j'attends du moins que le jour de la
justice vienne enfin mettre un terme aux excès de votre persécution. J'en
appelle au souverain pontife et à la sainte Église catholique romaine 5. »
67. L'idée du pseudo-empereur, en articulant dans cette lettre à celui qu'il appelait quelques semaines auparavant son «très-doux fils» des griefs absolument apocryphes6, était, d'une part, de mieux les accréditer près des princes de l'Europe auxquels il les avait déjà mandés; d'autre part, de soulever contre le jeune roi l'esprit des soldats réunis sous les murs de Cologne. Sa lettre aux princes,
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1. Per auctorilalem Romani ponlificis et Romanx ecclesix. Cette prosopopée outrecuidante, qui transformait le persécuteur le plus acharné du pape et de l'Église romaine en un avocat parlant au nom de la papauté et de l'église de Rome, est un chef-d'œuvre du génie césarien. On y reconnaît l'inspiration des théologiens schismaiiques de Liège.
2 Psalm. vu, 12 — 3 Psalin. iv, 8. — 4.Psalm. xixt, 7.
5. Baron. Annal, eccles., ann. 1106. — 6. Cf. § V-VIII de ce présent chapitre.
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p469 CHAP. II. — LES HUIT DERNIERS MOIS DU PSEUDO-EMPEREUR.
rédigée avec non moins d'habileté, tendait au même but. La voici : « Henri par la grâce de Dieu empereur auguste des Romains, aux évêques, ducs, margraves, comtes et autres princes du royaume, grâce et dilection à ceux qui daigneront en recevoir le témoignage. — Nous adressons notre plainte au Seigneur Dieu tout-puissant, à Notre-Dame sainte Marie, au bienheureux Pierre prince des apôtres notre patron spécial, et à vous tous , princes de Germanie. Nous nous plaignons d'avoir été traité avec une injustice, une inhumanité , une cruauté inouïe, par ceux-mêmes qui nous avaient engagé inviolablemeut leur foi et aux mains desquels nous nous étions remis en toute confiance. En violation de tout droit divin et humain, à la honte et à l'opprobre éternel du royaume, nous avons été dépouillé de notre dignité royale, de nos domaines, de tout ce que nous possédions : rien, absolument rien ne nous fut laissé que la vie. Presque tous vous étiez présents, lorsque fut consommé cet attentat; un grand nombre d'entre vous semblaient manifester leurs sentiments de douleur et d'affliction. Mais, hélas! votre sympathie à notre égard ne put désarmer la haine implacable de nos ennemis. Sur les conseils et à la demande de mon propre fils, qui m'avait garanti sous la foi du serment la sécurité de ma personne et la sauvegarde de mon honneur, je me rendais avec empressement à la diète pour y régler en présence et d'après les conseils du légat romain et des princes réunis, non-seulement les grands intérêts de l'Église et de l'État, mais les questions particulières qui regardaient le salut de mon âme. Or, mon fils, trahissant ses serments les plus solennels, n'a pas rougi de m'arrêter en chemin, de s'emparer de ma personne, de me jeter dans un cachot, où les tortures qu'il me fit endurer me réduisirent à l'article de la mort. Échappé maintenant au pouvoir de ce parjure, rien ne saurait plus me déterminer à me confier de nouveau à sa foi mentie. Je vous prie donc et vous adjure, au nom du Dieu tout-puissant, pour l'honneur du royaume et le vôtre à tous, de m'aider à obtenir satisfaction des injures qu'on m'a faites sous le couvert de votre autorité. Je suis prêt, si j'ai jamais offensé soit mon fils, soit quelque autre personne que ce
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puisse être, à faire toutes les réparations qui seraient jugées convenables par vous-mêmes et par des arbitresreligieux et impartiaux, choisis en dehors de ceux qui m'ont voué une haine aussi injuste qu'implacable. Les déclarations faites par moi au seigneur pape en la personne de son légat et devant vous tous, à laconférence d'Ingel-heim, je les maintiens et les renouvelle. Aujourd'hui comme alors, je suis prêt à rendre au siége apostolique, d'un cœur sincère et avec une vraie dévotion, les hommages de respect et d'obédience qui lui sont dus ; de pourvoir, en ce qui me concerne, tant à la paix de l'Église qu'à l'honneur du royaume ; de me conformer à tout ce qui sera décidé sur ce point et par vous et par l'arbitrage de mon père spirituel le vénérable Hugues de Cluny, qui s'adjoindra pour cette mission de paix tous les religieux personnages qu'il lui plaira de choisir. Je vous prie donc d'intervenir près de mon fils pour que, cessant de me poursuivre, moi et mes féaux chevaliers, il me laisse en tranquillité et paix accomplir fidèlement mes promesses. S'il refuse, je vous adjure, par l'autorité de l'Église romaine à qui je confie ma cause, pour l'honneur du royaume, de ne point venir nous attaquer, moi et mes féaux, car il sera manifeste que son mobile n'est point le zèle de la loi divine ni l'amour du saint-siége, mais l'ambition de régner en détrônant son père. Si vos remontrances et votre intervention ne peuvent rien sur lui, sachez du moins que j'en appelle au pontife romain, au saint-siége, à l'Église catholique tout entière 1.