Hagiographie des Gaules 14

Darras tome 16 p. 69    

 

   34. Audoenus à Rouen trouvait sur les côtes de la Neustrie,  comme Eloi dans la Flandre, des races encore idolâtres à évangéliser. Il le faisait avec le même zèle, le même dévouement, le même succès; au point que l'évêque Chrodebert de Paris, auquel il envoyait plus tard un exemplaire de sa biographie de saint Éloi, lui répondait : « Sous les traits de l'évêque de Noyon, c'est votre propre sainteté que vous avez retracée 1. » Ces grands évêques convertisseurs, les véritables pères de la civilisation en France, multipliaient partout les monastères comme des rem­parts contre les barbares, des centres de travail, de vertu, de pacification et de science. Philibert, le condisciple de saint Ouen à l'école palatine, fondait dans une presqu'île formée par les sinuo­sités de la Seine l'abbaye de Jumièges, sur le site d'un ancien castrum gallo-romain qui changeait de nom et s'appelait dès lors, dans la langue des contemporains, « le noble château de Dieu. » Là, les moines furent à la fois laboureurs et marins, commerçants et pêcheurs. « On voyait aborder, dit M. de Montalembert, les mariniers bretons et irlandais qui apportaient aux religieux de quoi fournir à leurs vêtements et à leurs chaussures. Philibert exigeait que dans tous les échanges avec les voisins ou les étrangers, on fît toujours à ceux-ci des conditions plus profitables que n'avaient coutume de le faire les laïques. Les moines se livraient à la pêche des cétacés qui remontaient la Seine, et dont ils tiraient de l'huile pour éclairer leurs veilles. Ils équipaient aussi des navires sur lesquels ils s'embarquaient pour aller au loin racheter les captifs et les esclaves. Une partie sans doute de ces captifs con­tribuait à grossir le nombre des moines de Jumièges, qui s'élevait à neuf cents, sans compter les quinze cents servants qui y rem­plissaient l'office de frères convers 1. » Une étroite amitié unissait les fondateurs de Fontenelle et de Jumièges, Wandregisile et Philibert, avec l'ancien référendaire du palais Audoenus, devenu leur archevêque. Dans une des chapelles de l'abbaye de Saint-

-------------------

1 Rodobert. ad Audoen.; Pat. lat., tom. LXXXVII, col. 593.

2. MoDtalembert, Les Moines d'Occident, tom.  II,   pag.   583.

=========================================

 

p70   PONTIFICAT  DE  THÉODORE  I  (642-64'J).

 

Vandrille, on montrait plus tard aux voyageurs les sièges grossiers qui servaient aux trois leudes convertis, lorsque dans l'épanchement de leurs douces conférences, ils s'entretenaient des charmes de la vie future, de l'avenir de leur patrie terrestre au sein de laquelle ils avaient tant à cœur de faire triompher la justice et la paix.

 

33. Sorti comme eux du palais mérovingien, le noble Faro (saint Paron), « qui n'a gardé pour la postérité, suivant l'expres­sion de M. de Montalembert1, que le nom de son rang, » avait échangé la francisque du guerrier pour le bâton pastoral des évêques. Avant de s'asseoir sur le siège de Meaux, il s'était illus­tré à côté de Clotaire II sur les champs de bataille. Au retour d'une expédition victorieuse contre les Saxons, les chants popu­laires exaltaient la gloire de Faro au-dessus même de celle du roi. La mansuétude chrétienne de son âme s'était révélée non moins que sa bravoure. Dans l'enivrement du triomphe, Clotaire, avec une féroce cruauté, ordonna de massacrer tous les captifs dont la taille dépasserait la hauteur de son épée. Faron put en dérober un certain nombre à la mort en les faisant baptiser. II dit ensuite au roi : « Ce ne sont plus des Saxons, mais des chrétiens2. » Le chevalier de Dieu, c'est ainsi qu'on l'appelait dès lors, ne manquait pas une occasion de rappeler à la douceur et à la charité le tempérament fougueux de Clotaire. Un jour, durant une de ces grandes chasses telles que les aimaient les princes mérovingiens avides d'émotions, de mouvement et de dangers, une pauvre femme, sortie d'un fourré, poursuivait le roi de ses plaintes et le suppliait de secourir sa détresse. Clotaire lança son cheval au galop, sans vouloir rien entendre. « Croyez-vous, lui dit Faro, que Dieu voudra vous écouter vous-même, si vous détournez l'oreille de ses pauvres petites créatures qu'il a confiées à votre protection et à votre garde? — Laissez-moi, répondit Clotaire. Dans tous les recoins je suis pourchassé par des cris pareils. J'en suis excédé. » Et il se mit à sonner du cor pour animer la meute,

--------------------

1 .Montalembert, Les Moines d'Occident, tom. II, pag. 596.

2.  Hildegar. Meld. episcop., Vit. S. Faron., cap. lxxii-lxxviii.

===========================================


p71  CHAP.   I.  — HAGIOGRAPHIE   DES  GAULES.      

 

lorsque son cheval s'abattit sous lui et le blessa grièvement au pied. II reconnut sa faute, remercia le chevalier de Dieu et fit secourir la pauvre mendiante 1. Depuis longtemps Faron aspirait au bonheur de renoncer au monde pour vivre dans la solitude du cloître. Sa femme Blidehilde, non moins pieuse que lui, partageait ses désirs et ses espérances. Burgondofora, l'abbesse d'Evoriacum, sœur du vaillant guerrier, qui luttait elle-même avec tant de ma­gnanimité dans les combats spirituels 2, pressait de tous ses vœux le moment où le chevalier de Dieu en deviendrait le prêtre. Mais il fallait, comme nous l'avons vu plus haut, la permission du roi. Peut-être l'aventure de la mendiante n'y fut-elle pas inutile. Les deux époux quittèrent la cour, Blidehilde prit le voile et fit couper ses cheveux 3. Faro prit rang parmi les clercs de la ville de Meaux dont il était comte, il devint bientôt le modèle de tous par son zèle, sa mortification, sa charité. A la mort de l'évêque Gondoald, il fut élu pour lui succéder. Ses richesses territoriales qui étaient immenses furent toutes consacrées an service de l'Église, des mo­nastères et des pauvres. L'abbaye de Faremoutiers en reçut un tiers. La cathédrale de Meaux fut rebâtie sur des proportions qui rappelaient la magnificence de Saint-Denys. Aux portes de la ville épiscopale s'éleva le monastère de Sainte-Croix, où Faro choisit sa sépulture, et qui plus tard prit le nom de son illustre fondateur.

----------------

 

1 Hildegar., ibid., cap. lxxxi-lxxxh ; apud Ad. SS. Ordin. Benedid., tom. II, p. 591.

2. Cf. tom. XV de cette Histoire, pag. 348-351. En parlant du testament de Burgondofara, rédigé le 26 octobre 632, nous avons dit qu'à cette époque ses deux frères Faron et Cagnoald ne devaient pas encore être évêques. La pieuse testatrice en effet ne leur en donne point le titre, ce qu'elle n'eût pas manqué de faire si déjà ils avaient été investis de la dignité épiscopale. Elle les désigne simplement par leur nom, accompagné de ce terme d'amitié, dulcssimis germanis. Nous croyons donc que Toussaint Duplessis, dans son Histoire de l'Église de Meaux, s'est trompé en fixant la date de 626 pour le commencement de l'épiscopat de saint Faron, et nous sommes contre lui de l'avis de Mabillon qu'il s'efforçait de combattre.

3. Duplessis croit que Blidehilde passa le reste de sa vie dans la maison paternelle de Faro, l'ancienne demeure d'Agnéric, Pipimisium (Champiguy). Le Ménologe bénédictin fait mémoire de Blidehilde le 15 février.

============================================

 

p72            PONTIFICAT  DE   THÉODORE  I  (642-649).

Rebais.

 

   Là étaient accueillis avec une infatigable hospitalité les pauvres, les pèlerins, les étrangers. A cette époque, les Anglo-Saxons récemment convertis à la foi chrétienne et trop souvent persécutés dans leur patrie par les tribus idolâtres, affluaient chez les Francs. C'est ce qui explique le nombre considérable de religieuses d'ori­gine irlandaise et anglaise, dont nous avons signalé la présence à Faremoutiers 1. Parmi les hibernois recueillis au nouveau monastère de Faro, se distinguait par sa ferveur le j'eune Faïfac (saint Fiacre). Sous les misérables vêtements avec lesquels il se présenta pour la première fois devant l'évêque, nul n'aurait soupçonné sa royale ori­gine, dont il ne parla jamais lui-même ; mais elle fut révélée plus tard par ceux de ses compatriotes, saint Kilien entre autres, qui vinrent le visiter dans sa solitude. Épris des charmes de la vie mo­nastique, Fiacre obtint la permission de se retirer dans une forêt voisine et d'y défricher l'espace de terrain qu'il pourrait entourer d'un fossé en une journée de travail, afin d'en faire un jardin et d'y cultiver des légumes pour les pauvres voyageurs. Un oratoire dédié à la sainte Vierge et une petite cellule, tous deux construits par ses mains, formaient, avec le jardin qu'il cultivait merveilleusement, le domaine terrestre de ce fils des rois scots. Dans cette thébaïde boisée, se renouvelaient les prodiges de sainteté des brûlantes thébaïdes de Nitrie ; et jusqu'en 672 1, c'est-à-dire pendant une période de plus de trente années, les multitudes ne cessèrent d'ac­courir près du solitaire pour y trouver la guérison de leurs mala­dies, l'apaisement des consciences, la consolation de toutes les douleurs et de toutes les misères.

 

     36. Sur les rives de la Marne qui virent alors s'épanouir tant de fleurs de sainteté, chaque site est marqué par une création monas­tique du VIIe siècle. La bénédiction de Colomban donnée, on se le rappelle, aux familles des leudes Agnéric et Autharis 3, comme jadis chez les patriarches bibliques, produisit des générations sans nombre d'enfants du Seigneur. Pendant que les fils d'Agnéric,

-----------

1 Cf. tom. XV de cette Histoire, pag. 349. — 2. S. Fiacre mourut le 30 août 612. — 3. Cf. tom. XV de cette Histoire, pag. 303.

===========================================

 

p73   CHAP. I. — HAGIOGRAPHIE DES GAULES.     

 

l'évêque saint Faron et sa sœur Burgondofara édifiaient les nou­veaux monastères de Sainte-Croix et de Faremoutiers, les trois enfants d'Autharis entraient dans la même voie. L'aîné, Adon, celui que saint Éloi à la cour de Dagobert chérissait comme son âme, avait le premier rompu avec les dignités et les plaisirs du monde. Suivi d'Aghilbert plus tard évêque de Paris, d'Ébrégisile depuis évêque de Meaux, d'Aghilberte, de Balda, de Moda1, toute sa famille détachée à son exemple des choses de la terre, il fonda sur le sol de son patrimoine au plateau de Jotrum (Jouarre) deux monastères, l'un d'hommes, l'autre de femmes, sous la règle de saint Colomban. Séparées pour la vie commune mais réunies pour la prière, ces deux communautés rivalisaient de ferveur et de mortification. Burgondofara détacha de Faremoutiers l'une de ses religieuses, Theodechilde (sainte Telchide), qui devint la première abbesse de Jouarre. A son tour Theodechilde fournit à Notre-Dame de Soissons et à Notre-Dame de Chelles leurs premières abbesses, sainte Éthérie et sainte Berthile2. Le double monastère subsista à Jouarre jusque vers le milieu du VIIIe siècle. A cette époque, le nombre des religieuses s'étant accru dans des propor­tions considérables, les moines se retirèrent leur laissant la place,

---------------------

1 L'église de Jouarre possède encore les reliques de toute cette colonie de saints. Chaque année, le mardi de la Pentecôte, un pèlerinage très-fréquenté y réunit la population circonvoisine. La crypte de Saint-Paul, l'un des monu­ments les plus curieux de l'époque romane, conserve encore les vieux tom­beaux mérovingiens des fondateurs de l'abhaye. Celui de sainte Theodechilde (Thelchide) porte l'inscription suivante: Hoc membra post ultima teguntur fata sepulcro beatce Theodiecheldis intemeratœ virginis génère nobilis meritis fulgens strenua moribus flagrans in dogmate almo. Cœnobii hujus mater sacratas Deo virgines sumentes oleum cum lampadibus prudentes invitât sponso filias occurrere Christo; exultât paradisi in gloria. Parmi les religieuses qui vivaient sous la direction de Theodechilde, une irlandaise de royale origine, sainte Ozanne, venue comme saint Fiacre du pays des Scots, a laissé, dans la tradition du pays qui lui donne le titre de reine d'Ecosse, le souvenir toujours vivant de ses vertus. Sa statue se voit encore dans la crypte de Jouarre, couchée sur un tombeau qui paraît cependant d'une facture plus récente que les autres tombes mérovingiennes.

2. Sainte Berthile de Chelles est honorée le 5 novembre; saint Adon le 16 décembre; saint Faron le 28 octobre.

===========================================

 

p74   PONTIFICAT DE  THÉODORE  I  (642-649).

 

et l'abbaye continua de prospérer jusqu'à la première révolution française, pour reprendre de nos jours, avec la ferveur des siècles passés, l'espérance d'un long et saint avenir. — Radon, le second fils d'Autharis et son successeur dans la charge de trésorier de Dagobert, imita son frère aîné et consacra sa part de l'héritage paternel à la fondation d'un autre monastère également situé sur la Marne, qui s'appela du nom de son fondateur Radolium (Reuil). — Enfin le troisième et le plus jeune était Dado ou Audoenus, le biographe de saint Éloi, l'archevêque de Rouen, dont la sainteté nous est déjà connue. Du vivant de Dagobert, il n'avait pu obtenir l'autorisation de quitter la cour. Pour s'en consoler, il vint choisir dans les forêts qui couvraient alors le pagus Briegius (la Brie actuelle), au milieu de ses domaines héré­ditaires, l'emplacement d'une fondation monastique que dans sa pensée il voulait décorer du nom de Jérusalem, et où il se proposait d'abriter un jour sa vieillesse dans la paix du Seigneur. Au fond d'une clairière, sur les bords d'une chute d'eau, durant trois nuits une croix lumineuse lui apparut. Ce fut là, à Resbacum (Rebais), qu'il établit un nouveau cloître que Dagobert tint à enrichir de donations royales. Saint Faron en fit la dédicace ; saint Agile, un moine de Luxeuil, en fut le premier abbé.

 

37. L'histoire de toutes ces colonies monastiques, filles de Luxeuil, appartient au domaine de l'hagiographie proprement dite, et nous ne saurions en décrire plus en détail la naissance et le développe­ment. Qu'il suffise de citer seulement des noms célèbres à divers titres : Moutier-la-Celle, érigé dans une île marécageuse, aux portes de la ville de Troyes, par un autre disciple de Colomban, Frodobertus (saint Frobert1); Hautvilliers et Moutier-en-Der, nés l'un et l'autre de la vigoureuse initiative de Bercharius (saint Berchaire), noble aquitain, élève lui aussi de Luxeuil, et qui devait mourir assassiné par un moine son filleul, dont il avait inutilement voulu réprimer l'indiscipline ; à Laon, sur la hauteur qui domine la cité,

---------------------

1 Saint Frobert est honoré le 1 et le 8 janvier ; saint Berchaire le 26 mars et le 16 octobre; sainte Salaberge le 22 septembre.

 

===========================================


p75  CHAP. I. — HAGIOGRAPHIE DES GAULES.     

 

le monastère de Saint-Jean élevé par une illustre veuve Salaberge, longtemps aussi retenue à la cour mérovingienne par Dagobert, et qui passa les dix dernières années de sa vie à diriger les trois cents servantes du Seigneur réunies sous son aile ; à l'embouchure de la Somme, en un lieu nommé Leuconaüs, un pâtre de l'Auvergne, Walaric, plus tard jardinier à Luxeuil, puis missionnaire dans les campagnes d'Amiens, éleva le monastère qui donna naissance à la cité de Saint-Valery. Tel nous apparaît dans les annales de la Gaule, avec sa merveilleuse et sainte fécondité, le siècle de Dago­bert, l'un des plus grands devant Dieu et des plus méritants devant les hommes, préparant dans sa vitalité monastique les germes de gloire et de splendeur du siècle de Charlemagne.

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon