§ II. Révolutions à Constantinople.
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20. Le voyage forcé du pape Constantin en Orient, raconté avec des détails si précis par le Liber Pontificalis, est un des événements les plus curieux et les moins expliqués de l'histoire des vicaires de Jésus-Christ. Nous ne savons exactement rien du motif vrai qui détermina Justinien II à l'exiger. La notice ne fournit sur ce point aucun renseignement. Les autres historiens ne sont pas plus explicites. Un seul rayon de lumière se projette sur ce mystérieux voyage, et c'est encore au Liber Pontificalis que nous le devons. Dans l'escorte qui accompagna le pape Constantin sur les rives du Bosphore, se trouvait le diacre Grégoire, lequel monta quelques années après sur le siège de saint Pierre. Or, la notice qui lui est consacrée par le Liber Pontificalis dit de Grégoire II : « A l'époque où il n'était encore que diacre, il suivit le saint pontife Constantin à la ville impériale de Byzance. Le prince Justinien eut avec lui des conférences sur certains sujets. Grégoire fournit à toutes les difficultés des solutions complètes2. » La réserve évidemment calculée de ces deux dernières phrases est encore ici une nouvelle preuve d'authenticité en faveur du Liber Pontificalis. La fréquence des révolutions byzantines imposait aux clercs romains la plus grande prudence. Ils ne voulaient pas trahir le secret de négociations qui pouvaient, un jour ou l'autre, provoquer des vengeances, et faire répandre des flots de sang. Ce que les rédacteurs du Liber Pontificalis ne disent pas, nous pouvons cependant le conjecturer. Les conférences de Justinien II avec Grégoire, « sur certains sujets, de quibusdam capitulis, » ces entretiens dans lesquels l'archidiacre fut
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assez heureux pour « fournir à chaque difficulté une excellente réponse, optima responsione unamquamque solvit quaestionem, » durent être relatifs aux fameux canons du conciliabule quinisexte, dont Rhinotmète, on ne l'a point oublié, s'était constitué le principal fauteur. Muratori et avant lui Baronius ont admis cette hypothèse, qui est aussi la nôtre. Selon cette donnée, il y a lieu de croire que Justinien II, dans un de ces caprices tyranniques qui ne souffraient pas de résistance, eut l'idée de faire venir le pape à Constantinople, afin d'en obtenir de gré ou de force la sanction de son conciliabule. L'ordre de départ expédié à Rome fut exécuté immédiatement. On a déjà pu remarquer que le Liber Pontificalis, moins sévère pour Constantin que pour son prédécesseur Jean VII, ne blâme nullement le nouveau pontife de s'être prêté si facilement au désir de Rhinotmète. C'est que, durant l'intervalle, on avait su à Rome et dans toute l'Italie à quels horribles excès le tyran au nez rasé portait ses vengeances. Le malheureux archevêque de Ravenne, Félix, venait d'être soumis à une torture dont le raffinement égalait la cruauté. L'empereur, ou plutôt le monstre qui déshonorait alors la pourpre, le fit amener chargé de chaînes de Ravenne à Byzance. Il le reçut, assis sur son trône, au milieu de tous les grands officiers du palais. «Traître, lui dit-il, j'étais résolu à te faire décapiter. Mais je suis clément, et je te laisserai la vie. » On apporta alors un bassin d'argent chauffé jusqu'au rouge ; on y jeta du vinaigre ; deux bourreaux tinrent le visage de l'évêque sur cette vapeur acre et brûlante, jusqu'à ce que la prunelle des yeux fut entièrement desséchée. Telle était la clémence de Justinien II. Au point de vue politique, Félix, comme les opulents citoyens de Ravenne traînés avec lui en exil, n'avait commis aucun crime. Mais il était détenteur de riches domaines, dont la possession tentait la cupidité impériale. Sous le rapport religieux, Félix avait à se reprocher sa révolte contre le saint-siége. Vraisemblablement il ne s'était porté à cet acte de rébellion que dans le but de conquérir les bonnes grâces de l'empereur. En outrageant le pape, il comptait faire sa cour à un prince hostile au pape. La justice de Dieu, déjouant ses ambitieux et sacrilèges calculs, permit que le
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tyran dont il avait lâchement flatté les cruels instincts, lui infligeât à lui-même le barbare supplice dont nous venons de donner la description. Des faits de ce genre étaient de nature à jeter l'épouvante en Italie. On conçoit que le pape et ses conseillers n'aient pas hésité un instant à obéir aux ordres de Rhinotmète. Le voyage eut un résultat beaucoup plus heureux qu'on ne pouvait l'espérer. L'éloquence de l'archidiacre Grégoire triompha de l'entêtement impérial ; Justinien n'insista plus pour obtenir la ratification du conciliabule quinisexte. Le pontife put rentrer sain et sauf dans sa ville de Rome. Les acclamations enthousiastes dont son retour fut l'objet, laissent deviner les précédentes angoisses d'un peuple qui avait longtemps craint de ne revoir jamais son pasteur et son père.
21. Si courte qu'eût été l'entrevue du pape et de Rhinotmète, elle ne laissa pas d'avoir sur l'humeur farouche de ce dernier une salutaire influence. Justinien II songeait alors à un nouveau crime qui devait consterner tout l'Orient. Le souvenir de son exil à Cherson, l'injure qu'il y avait reçue de la part des habitants 1, soulevaient dans cette âme vindicative des flots de rage. Il méditait l'extermination du peuple entier de la Chersonèse. Une flotte immense fut équipée ; l'historien grec Theophane fait monter à cent mille le chiffre des soldats qui y furent entassés. Cet armement gigantesque aurait suffi peut-être à reconquérir l'Afrique : on ne l'ordonnait que pour passer au fil de l'épée une nation chrétienne et inoffensive. Une contribution forcée, à laquelle tous les sujets de l'empire depuis les sénateurs jusqu'aux mendiants durent prendre part, fournit aux frais de l'expédition. Le pape Constantin supplia Rhinotmète d'abandonner ce féroce projet. Il eut vainement recours aux prières et aux larmes. Passant alors aux menaces, il tint au César forcené un langage terrible. Au nom de son divin maître, il lui rappela que les larmes et le sang des victimes innocentes attirent la foudre sur la tête du bourreau. Justinien II était aussi lâche que cruel; un instant il eut peur, et promit au pape de ne point poursuivre sa vengeance. La joie
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fut grande à cette nouvelle, et l'on crut que le règne de la terreur était fini. Mais après le départ du pieux pontife, Rhinotmète, oubliant ses précédentes terreurs, reprit son projet avec un nouvel acharnement. La flotte d'extermination partit sous la conduite du patrice Etienne, un guerrier qui passait pour impitoyable et que l'armée avait surnommé « le Farouche. » Rhinotmète lui ordonna d'égorger tous les habitants de la Chersonèse sans exception d'âge ni de sexe, d'amis ou d'ennemis (711). Pour l'honneur de l'humanité, Etienne ne chercha point à justifier son surnom. Il manœuvra de telle sorte que les insulaires purent en grande partie prendre la fuite. Une quarantaine de familles furent cependant envoyées à Justinien, qui les fit toutes massacrer. Etienne avertissait en même temps l'empereur qu'il restait un certain nombre de jeunes gens dont on pourrait faire plus tard d'excellents esclaves. Cette nouvelle exaspéra le tyran. Il expédia aussitôt l'ordre d'embarquer armée et captifs, et de ramener la flotte à Constantinople. Son dessein était de commander lui-même l'égorgement dont le patrice Etienne n'avait pas voulu se souiller, et de faire expirer dans les tortures ce général coupable d'humanité. La flotte mit à la voile au mois d'octobre, mais elle ne reparut jamais dans les eaux de la Corne-d'Or. Une effroyable tempête la submergea tout entière. Etienne, englouti dans le naufrage, échappa ainsi à la main du bourreau. Les cadavres, ballottés par les flots et les vents, couvrirent les rivages de l'Asie depuis Amastris jusqu'à Héraclée. En apprenant ce désastre, Justinien II s'écria : «La mer a devancé ma justice, elle m'épargne les frais du châtiment. »
22. Une seconde expédition contre la Chersonèse fut résolue. Mais Bardanès, que Justinien avait fait déporter dans cette presqu'île avec l'intention de l'envelopper dans le massacre général, leva l'étendard de la révolte, poignarda les commissaires impériaux, et se fit proclamer empereur sous le nom de Philippicus. Rhinotmète se hâta de faire partir pour Gherson une nouvelle flotte sous la conduite du patrice Maurus. Il ne doutait pas qu'une armée régulière n'eût facilement raison d'une poignée de rebelles. Maurus avait pour consigne de raser la ville et de faire passer
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la charrue sur ses ruines. L'ordre était plus facile à recevoir qu'à exécuter. Dans l'intervalle, Philippicus avait conclu un traité d'alliance avec le khan des Khazars, dont l'armée vint joindre la sienne. La flotte, en abordant à Cherson, loin d'engager la lutte, s'associa au mouvement insurrectionnel et fit acte de soumission au nouvel empereur. Cependant, à Constantinople où il était resté, Justinien attendait avec impatience des nouvelles de l'expédition. Inquiet de n'en recevoir aucune, il se mit à la tête des quelques soldats qui lui restaient, engagea trois mille Bulgares comme auxiliaires, et longeant les côtes du Pont-Euxin, alla camper entre Chalcédoine et Nicomédie, dans le dessein d'observer les mouvements de l'armée de Cherson. Philippicus profita habilement de cette fausse manœuvre. La flotte le ramena triomphant à la Corne-d'Or ; il fut accueilli par des transports unanimes et un vrai délire d'allégresse. Le peuple de Byzance reproduisait régulièrement ces scènes d'enthousiasme à chaque changement de règne. Cette fois, l'horreur soulevée par les cruautés de Rhinotmète justifiait le sentiment populaire. Mais la conduite du nouvel empereur n'était pas faite pour rassurer beaucoup les esprits. Le premier acte de Bardanès-Philippicus fut de faire égorger le jeune Tibère, fils de Justinien, au moment où cet enfant, âgé de six ans à peine, tenait étroitement embrassées les colonnes de l'autel de Sainte-Marie aux Blakhernes. Dans ses deux mains crispées, l'enfant serrait une relique de la vraie croix : on lui avait suspendu au cou un médaillon plein d'autres reliques. Son aïeule Anastasie, veuve de Pogonat, se tenait à l'entrée de la basilique pour protéger le malheureux enfant qui n'avait plus de mère. Les deux patrices Maurus et Jean, ce dernier surnommé le «Passereau, » arrivèrent l'épée nue à la main. L'ex-impératrice se prosterna devant ces hommes qui jadis enviaient l'honneur d'un de ses regards. Elle les suppliait, d'une voix entrecoupée de sanglots, et demandait grâce pour un enfant dont l'âge attestait l'innocence. Les deux patrices, sans l'entendre, arrachèrent le jeune prince à son asile, déposèrent sur l'autel les reliques dont l'orphelin impérial avait été muni comme d'une protection sacrée, et le traînant à la porte de l'église, ils l'égorgèrent.
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Quelques jours après, le patrice Élie, à la tête de l'armée de Philippicus, arrivait à Amastris, où les troupes de Justinien étaient campées. « Soldats, dit-il, je ne vous apporte point la guerre, mais la liberté. L'empire a un nouveau maître en la personne de Bardanès. Le règne du tyran est fini.» A ces mots, les deux armées joignirent leurs étendards et leurs acclamations. Justinien se vit en un clin d'œil abandonné de tous ses soldats. Il allait monter achevai pour s'enfuir, lorsqu'Élie le saisit par les cheveux, et d'un coup de sabre lui trancha la tête. Cette tête sanglante, envoyée d'abord à Constantinople où Philippicus eut l'attention de la faire promener dans le cirque, fut transmise à Rome et peut-être en dernier lieu mêlée aux ossements de Néron. Justinien Rhinotmète, âgé de quarante et un ans, en avait régné six depuis sa restauration. Avec lui finissait la dynastie d'Héraclius ; la gloire s'éteignait dans le sang.
23. Philippicus-Bardanès, jeté par aventure sur le trône, et frappé surtout de la prédiction du reclus monothélite qui lui avait jadis annoncé un si brillant avenir, ne sembla préoccupé que d'une seule chose, le triomphe du monothélisme. Il ne voulut point entrer au palais avant qu'on eût effacé dans le vestibule intérieur la peinture à fresque représentant la session finale du VIe concile œcuménique. Le patriarche Cyrus fut relégué dans un monastère et remplacé par le diacre Jean. Celui-ci ne rougit pas de trahir sa foi pour obtenir la dignité patriarcale ; il abjura l'orthodoxie, et promit de rétablir à Byzance la doctrine monothélite. La guerre fut ouvertement déclarée au catholicisme. Les actes du VIe concile général, ces fameux actes dont l'étude nous a si longuement occupés, devinrent l'objet des poursuites de Bardanès. Il résolut de les anéantir. L'incident, très-curieux, nous a été raconté par le diacre Agathon, l'un de ceux qui avaient été employés comme lecteurs et notant dans les dernières sessions du concile 1. Agathon survécut à Bardanès. Voici comment il s'exprime : « Moi pécheur et le der-
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nier de tous, Agathon, diacre indigne et bibliothécaire de cette grande église de Constantinople, protonotaire et sous-chancelier du vénérable patriarcat, j'étais âgé d'environ trente-deux ans et inscrit au rang des lecteurs, lorsque je fus choisi pour l'un des notaires du saint et oecuménique concile VIe. Je rédigeai très-exactement tout ce qui s'y fit. Le secrétaire impérial Paul, qui était encore laïque, mais qui devint plus tard archevêque et patriarche de cette ville1 m'aidait avec plusieurs autres dans ce travail; puis je transcrivis de ma propre main tous les volumes des actes en lettres ecclésiastiques d'une écriture claire et nette. Ils furent ensuite scellés, et déposés dans le palais impérial. J'écrivis également, par ordre de l'empereur Constantin de pieuse mémoire, les cinq copies du décret de foi destinées à chacune des églises patriarcales, afin d'y garantir contre les tentatives hérétiques la pureté et la sincérité de l'orthodoxie. Maintenant que, dans sa bénignité miséricordieuse, le Seigneur prenant pitié de moi, humble et inutile, a prolongé ma vie jusqu'à ce jour, j'ai résolu d'exécuter encore de ma main cette présente copie des actes. Les événements ont nécessité ce dernier travail. Voici pourquoi. La paix rendue par le concile aux saintes églises de Dieu, la concorde universelle et le repos du monde qui en furent la suite, irritaient la malice infernale. Elle se déchaîna de nouveau et troubla tout l'univers. Nos péchés multiplièrent les révolutions; les émeutes ne cessèrent d'affliger la république chrétienne; elles ont plongé la dignité impériale dans l'abîme de l'impuissance et du mépris public. Après la mort de Constantin Pogonat, Justinien son fils se livra à de tels excès de perversité et de scélératesse, qu'il fut une première fois renversé du trône, où montèrent successivement Léonce et Tibère-Absimar. Une seconde fois maître du pouvoir, Justinien reprit avec une cruauté nouvelle ses anciens errements. Il envoyait des armées et des flottes pour égorger tous les habitants d'une province. A Constantinople même, il
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faisait un massacre perpétuel de citoyens des divers ordres. Enfin, il eut la tête tranchée dans son camp d'Amastris en Bithynie, On proclama empereur Bardanès, surnommé Philippicus, fils de Nicéphore de Pergame. La flotte et l'armée qui venaient de lui donner la pourpre l'amenèrent triomphalement à Constantinople, où il fut accueilli avec acclamation par les habitants. Or, ce Bardanès était un ardent défenseur du monothélisme. Non-seulement, comme il aimait à le redire, il avait sucé cette hérésie avec le lait maternel, mais il avait été élevé dans sa jeunesse par l'archimandrite Etienne, disciple de Macaire. Ce fut là surtout qu'il puisa le poison de l'erreur; on comprend dès lors sa haine contre le saint et œcuménique concile VIe. En débarquant à Constantinople avec le pouvoir et les insignes impériaux, il déclara qu'il ne mettrait pas le pied au palais tant qu'on n'aurait pas enlevé le grand tableau commémoratif de l'auguste assemblée. Ce tableau était placé dans le vestibule, entre la IVe et la VIe schola. L'ordre de Bardanès fut exécuté. Un décret impérial rétablit sur les diptyques les noms de Sergius et d'Honorius, anathématisés par le saint et œcuménique concile; leurs images furent replacées dans toutes les églises. Bardanès ne tarda pas à découvrir dans le palais les volumes des actes, écrits de ma main, et déposés aux archives. Il s'en saisit, et les fit publiquement jeter aux flammes. En même temps, il persécutait les évêques orthodoxes, chassant de leurs sièges et exilant tous ceux qui refusaient d'anathématiser la mémoire du VIe concile œcuménique et de souscrire un nouveau tomus fîdei, rédigé et promulgué par son ordre en faveur du monothélisme. Durant deux ans, ses violences et celles de ses ministres se prolongèrent; mais enfin la justice divine l'atteignit. Un dernier attentat qu'il venait de commettre, avec ses infâmes confidents, au milieu d'un monastère de vierges consacrées au Seigneur, mit le comble à l'indignation publique, déjà surexcitée par ses folles débauches et ses dilapidations. Dans la soirée du samedi, veille de la solennité sainte de la Pentecôte, indiction XIe (3 juin 713), une insurrection soudaine éclata dans les rangs de l'armée que Bardanès réunissait pour aller combattre en Thrace une inva-
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sion de Hungari et de Bulgares. Cette invasion, qui coûta la vie à des milliers de chrétiens, fut provoquée par la mauvaise foi de Bardanès, lequel avait violé les conventions antérieurement passées avec ces peuplades farouches. La sédition militaire triompha sans résistance ; le barbare tyran fut saisi au fond du palais, on lui creva les yeux et on l'abandonna ainsi à la double cécité du corps et de l'âme pour le reste de sa vie. Le lendemain, fête de la Pentecôte, par l'inspiration de l'Esprit saint et vivifiant, le pieux et orthodoxe Philartemius, précédemment secrétaire d'État, fut proclamé césar et prit le nom d'Anastase. Le sacro-saint sénat, tout l'ordre sacerdotal, les armées réunies à Constantinople, le peuple entier lui donnèrent leurs suffrages dans la basilique constantinienne. Il fut couronné au saint autel par le pontife et patriarche Jean. En même temps que toutes les voix saluaient le nouvel empereur, les pontifes, le clergé, les fidèles acclamaient la mémoire du saint et œcuménique concile VIe. Anastase voulait la paix et la concorde entre les églises d'Orient et d'Occident. Pour se conformer à ses intentions, le patriarche adressa sous forme de synodique une lettre d'obédience au très-saint et très-bienheureux Constantin, pape de l'ancienne Rome. Il lui rendait compte des événements, et le suppliait d'user d'indulgence à son égard. Or, à la place du tableau consacré sous la colonnade de Mélion au souvenir du VIe concile œcuménique, Bardanès avait placé son portrait en pied et celui de Sergius. Ces deux images furent détruites. Anastase fit peindre à fresque sur le portique toute la série des conciles généraux, depuis celui de Nicée jusqu'au VIe tenu sous la présidence de Pogonat. Ces mesures réparatrices comblèrent de joie les âmes fidèles. Et maintenant, ajoute Agathon, pour confirmer l'exactitude de mon récit et l'authenticité des actes transcrits par moi, je reproduis intégralement la lettre du patriarche Jean au très-saint pape de Rome. Le lecteur y trouvera des détails précis. Je le supplie, quel qu'il soit, de prier le Dieu très-clément et très-miséricordieux de maintenir à jamais fermes et inviolables la paix et la concorde des églises. Enfin, j'invoque pour moi-même, pécheur et misérable, les prières
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des pieux lecteurs, afin que le Seigneur me soit propice au jour terrible de son second avènement, quand Jésus-Christ, le Fils de Dieu, paraîtra dans sa gloire pour juger tous les mortels et rendre à chacun la juste rétribution de ses oeuvres 1. » ….............
………….puisque les volumes originaux des actes furent brûlés par Philippicus, comment Agathon put-il en faire une nouvelle copie après la chute du César monothélite? La collaboration du secrétaire impérial Paul résoudra cette difficulté, et la lettre du patriarche Jean au pape Constantin l'expliquera complètement. Cette lettre du patriarche n'était pas elle-même très-facile à rédiger. On se rappelle que Jean était la créature de Bardanès. Il devait sa promotion à cet aventurier monothélite ; il avait été imposé par lui sur le siège patriarcal. Ce fait seul autorisait les soupçons les plus légitimes sur l'orthodoxie d'un pontife choisi entre tous par le césar hérétique. Expliquer cette origine équivoque, se justifier d'une promotion si suspecte, démontrer que sa foi n'avait jamais souffert la moindre éclipse malgré les faveurs dont il avait été comblé jusqu'au dernier moment par Philippicus, telle était la tâche, à notre avis, fort lourde qu'entreprenait le patriarche Jean. S'il fut sincère, nous ne le savons, mais sa lettre est un chef-d'œuvre d'habileté, digne du génie grec le plus délié et le plus fin. En voici les principaux passages.