Darras tome 42 p. 545
LIVRE IX
LES DERNIERS COMBATS DE PIE IX CONTRE LA RÉVOLUTION ET LE LIBÉRALISME. L’NVASION DE ROME PAR LES PlÉ.MONTAIS, PERSÉCUTION EN ALLEMAGNE, PERSÉCUTION EN SUISSE, PERSÉCUTION EN AMÉRIQUE.
§ I. INVASION DE ROME PAR LES PIÉMONTAÏS.
1. L'infaillibilité pontificale fut
proclamée le 18 juillet 1870 ; le 19 juillet fut déclarée la guerre entre la
France et la Prusse. Cette guerre était, depuis longtemps, l'objet de toutes
les prévisions. Un instant après Solférino, l'Allemagne avait failli passer le
Rhin : la paix forcée de Villafranca fit ajourner cette résolution militaire.
La fausse politique de Napoléon III en Italie, pour aboutir à la spoliation de
l'Église, opéra même, entre Berlin et Paris, un rapprochement. L'habile et trop
peu consciencieux ministre de la Prusse, le comte de Bismarck, pour arriver,
lui aussi, aux fins préméditées de son ambition, profita de ce rapprochement, pour
porter ailleurs ses coups. Pendant que
la France désorientée s'engageait dans la dispendieuse et stérile expédition
du Mexique, l'Autriche et la Prusse déclaraient la guerre au Dane-marck, et,
malgré la convention de Londres, le Danemarck fut abandonné au bon plaisir de
l'Allemagne. Le butin à partager entre les deux larrons qui s'étaient
approprié le Schleswig-Holstein, devait amener bientôt, entre l'Autriche et la Prusse, une nouvelle guerre.
Cette guerre eut fourni, à Napoléon, s'il eut été sage, une belle occasion de
réparer les fautes des précédentes années et même de porter très haut la
fortune de la France. « C'est bien un empereur, disait de lui le maréchal de
Moltke, ce n'est pas un roi. » Ce n'était ni un roi, ni un empereur, c'était
un rêveur et un sectaire, et c'est ce
qui le perdit dans son jeu au plus fin avec Bismarck. Le Prussien savait par-
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faitement qu'il ne pouvait écraser l'Autriche et escamoter l'Allemagne qu'avec la permission du prince français. On dit que, pour obtenir un laisser-passer, il fit des promesses, qu'il eut été habile de remplacer par des gages effectifs ; il offrait, suivant son usage, ce qui ne lui appartenait pas, le Luxembourg, par exemple, ou la Belgique. L'aveugle fanatisme ou la maladroite probité de Napoléon III l'inclinèrent à se fier à l'invisible probité de Bismarck et à négliger les plus vulgaires précautions. Dans les affaires d'Italie, au profit d'une unité voulue par la révolution et effectuée par le libéralisme, il avait sacrifié tous les intérêts de la religion, de l'Eglise et du Saint-Siège ; pour maintenir cette unité funeste et mater les catholiques de l'Occident, il sacrifia à l'Italie, l'Autriche d'abord, puis la France. Avec la permission de ce triste souverain, la Prusse se rua sur l'Autriche et l'écrasa à Sadowa en 1866. Victorieuse, la Prusse prit le Hanovre, la Hesse et quelques rognures de principautés qu'elle s'annexa ; elle exclut l'Autriche de la confédération germanique et constitua immédiatement ce grand empire, militaire et protestant, du Nord, qui devait, suivant les imbéciles visées du César français, tenir en échec les races latines et la fortune du Catholicisme.
Le subit agrandissement de la Prusse devait avoir, pour résultat premier, la ruine de Napoléon. Si le souverain de la France n'en eut pas l'instinct, les avertissements ne lui manquèrent pas; ils ressortaient simultanément des faits et des consciences. Napoléon Ier avait dit: « La garde meurt et ne se rend pas.» Napoléon III reculait toujours, pour ne pas mourir; il reculait devant Bismarck, devant Juarez, devant Bicasoli; il reculait au Mexique, en Allemagne, à Rome, partout, et, à force de reculer, il devait chavirer. Provisoirement, il s'appliquait à faire bonne contenance. Par ses familiers, Rouher et Lavalette il soutenait la stupéfiante théorie des trois tronçons allemands, qui lui paraissaient des gages de paix et de stabilité. L'antique sagesse avait donné le conseil de ne pas se créer des voisins très puissants; la sagesse impériale, au contraire, se créait des voisins
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puissants en Italie et en Allemagne, voisins qui devaient bientôt l'un trahir, l'autre étrangler Napoléon III. Malgré ces feintes, Napoléon était blessé au cœur; il se sentait devenu la risée de l'Europe; il ne pouvait ignorer que le peuple français, plus clairvoyant que son chef, mesurait parfaitement l'importance de sa faute et la gravité de sa déconvenue. Dans ses angoisses, Napoléon cherchait un motif de rupture avec la Prusse, rupture que la Prusse s'appliquait d'ailleurs à provoquer. En attendant, il se préparait ou croyait se préparer à la guerre. Un instant la question du Luxembourg parut devoir faire sonner l'heure des batailles; elle se résolut à la satisfaction apparente des parties. De temps à autre, quelque bruit funeste traversait l'atmosphère politique ; il semblait toutefois que Dieu tenait la foudre suspendue sur l'Europe, tant que l'Église aurait à délibérer. Quand le concile eut accompli sa tâche, éclata la tempête que tenait en réserve la Providence.
2. La guerre avait été quasi déclarée lorsqu'on avait appris l'appel d'un Hohenzollem au trône d'Espagne, affaire malheureuse où il eut mieux valu laisser Bismarck s'engager; elle éclata à propos d'une soi-disant injure faite, à notre ambassadeur, par le roi de Prusse. C'était un premier malheur de la France, de la déclarer elle-même, quand elle eut dû se la faire déclarer. La France d'ailleurs n'était pas, comme on l'a dit, prête jusqu'à un bouton de guêtre, elle manquait de tout, de matériel, de personnel, de soldats et de chefs. La Prusse en avait eu la preuve lorsque l'armée votait au plébiscite, pour l'établissement de l'empire libéral; le vote des troupiers n'avait révélé, sous les drapeaux, qu'un chiffre numériquement dérisoire de soldats. Dès lors, le ministre prussien, qui se préparait depuis quatre ans et qui comptait, sous ses ordres, une armée double ou triple de celle de la France, armée bien exercée, bien équipée, bien commandée, précipita les événements et réussit à se faire attribuer le beau rôle, la défensive. La mise en campagne révéla, d'un côté, une promptitude merveilleuse de mobilisation et une concentration merveilleuse de forces militaires ;
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de l'autre, des lenteurs, des tiraillements, des embarras sans mesure et sans fin. A l'Allemagne qui s'avançait contre lui, par trois corps, Napoléon, pour ménager les amours-propres, n'opposait donc qu'une petite armée, qu'il morcela encore malheureusement en sept ou huit corps. Aussi la campagne fut moins une guerre qu'une déroute. Le précepteur du prince impérial, Frossard, afin de donner à son élève le baptême du feu, remporta, le 2 août, un petit avantage à Saarbruck. Le 4, Abel Douay, avancé sur Vissembourg sans être appuyé, se fit battre et fut tué. Le 6, Mac-Mahon, non appuyé par le général de Failly qu'il appelait à son secours, fut battu et mis en déroute à Woerth. Le corps de Mac-Mahon, au lieu de s'appuyer sur les défilés des Vosges, se débanda et vint par un long détour, se reformer à Chalons; sa disparition livrait, à l'ennemi, l'Alsace et la Lorraine. Pendant que nous perdions un corps d'armée devant Wœrth, Frossard faisait écraser le sien à Forback et, par sa déroute, ouvrait, aux Prussiens, la vallée de la Moselle. Quatre corps d'armée se trouvaient en pleine désorganisation. Bazaine, commandant en chef des autres corps, bat en retraite sur Metz et Verdun, pour dégager Chalons. Un engagement d'arrière-garde le force à revenir sur ses pas ; il se bat comme un lion, le 14, le 16 et le 18 août devant Metz; il inflige aux Prussiens d'énormes pertes, mais il doit renoncer à rejoindre Mac-Mahon et s'enferme dans Metz. A Metz, Bazaine ne fit pas tout ce que réclamait la défense; après trois batailles, inutiles pour la levée du siège, il devait capituler en Octobre. Cependant Mac-Mahon, partait de Chalons, négligeait de s'appuyer sur les défilés des Ardennes, comme il avait négligé les défilés des Vosges et se faisait battre à Beaumont le 30 Août. Le lendemain, Wimpfen perdait la bataille de Sedan : l'armée française et l'empereur étaient prisonniers. C'était la fin de l'empire.
Le 4 septembre, la révolution éclatait à Paris; la république était proclamée par les députés de l'opposition, s'intitulant Gouvernement de la défense nationale. Le 15 septembre, Paris était investi et devait capituler au mois de janvier 1871. Une
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fraction du gouvernement, transportée en province, essayait de renouveler la légende de 1792; elle réunit des soldats, mais ne remporta que des défaites. A la paix la France perdait deux provinces et devait payer une indemnité de cinq milliards. Napoléon III, un instant prisonnier dans un petit château de la liesse, mourait bientôt en Angleterre.
3. « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, est aussi, dit Bossuet, le seul qui se plaise à faire la loi aux rois et à leur donner, quand il lui plait, de grandes et terribles leçons. » Ces leçons éclatent dans les malheurs de la France. D'abord, ils avaient été prédits : le colonel Stoffel, de Berlin; le général Ducrot, de Strasbourg; le général Trochu, dès 1867, dans un livre sur l'armée française, avaient dénoncé l'insuffisance de notre armée. Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre; l'Empire se moqua de ces prophètes de malheur. Ensuite, quand la guerre fut déclarée, ni la vaillance, ni la sagesse, rien ne put remédier à l'infériorité du nombre. Les meilleures combinaisons furent déjouées; les plus sérieuses ressources furent inutiles. Un ingénieur, qui fut l'organisateur d'une série de défaîtes, se plaint d'une sorte de fatalité; il oublie que quand Dieu veut agir, il met à néant tous les efforts et toules les résolutions des hommes. Mais il y a un point qui excite davantage notre pieuse curiosité : c'est la solidarité, en quelque sorte mathématique, qui rattache les revers de la France très chrétienne avec les revers de la Rome pontificale. « Rome, dit Veuillot, souffre par la faute de la France, concentrée à Paris, et Paris et la France, paient en or, en funérailles, en affronts, les souffrances de Rome. Tous les pas que la conspiration italienne fait contre Rome et dans Rome, sont aussitôt marqués chez nous par une défaite. » Le jour où nos troupes sortaient de Rome, nous éprouvions, à Wissembourg, notre première défaîte et nous perdions dans cette rencontre le même nombre d'hommes que le chiffre d'hommes sortant de la ville éternelle. Le jour où le dernier soldat français quittait l'Italie, nous perdions notre première bataille, Reichshoffen. Le 4 sep-
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lembre, jour où croula l'empire, était le dixième anniversaire du 4 septembre 1800, jour où Napoléon, craignant moins Dieu que les bombes d'Orsini, complotait, avec Cavour, l'unité italienne et la perte de la papauté. Le jour où les Italiens paraissaient devant Rome, les Prussiens paraissaient devant Paris et l'investissement des deux villes se complotait le même jour. À mesure que l'Italie s'installe dans la ville du Christ, la Prusse serre davantage Paris et accable de revers plus lourds et plus décisifs les vains efforts tentés pour le secourir, et enfin, lorsque le roi excommunié entre dans Rome, l'empereur protestant reçoit les clefs de Paris. On pourrait appuyer davantage sur ce parallèle et citer vingt traits de coïncidences providentielles. Prions Dieu de hâter le moment, où la France, délivrée du joug de son impiété, délivrera Rome de l'oppression italienne et rendra, au genre humain, un bienfait de Dieu dont elle ne peut abandonner la garde sans périr.
2. Le gouvernement piémontais n'avait jamais eu, dans la question romaine, d’autre objectif, que la destruction du pouvoir temporel. Sa politique à cet égard était tellement transparente, qu'il fallait être aveugle pour en être dupe. Les préliminaires de Villafranca, le traité de Zurich, Victor-Emmanuel ne les avait signés qu'avec la résolution de manquer à sa signature. La convention du 15 septembre, dont il avait provoqué les arrangements, n'avait été, non plus, dans sa pensée, qu'une étape de l'itinéraire de Turin à Rome. Lorsque le 19 juillet, la guerre éclatait, Victor-Emmanuel dépêcha près de Napoléon, alors à Metz, le comte Vimercati, pour lui offrir cent mille hommes, à condition qu'il permettrait le sacrilège envahissement de la ville éternelle. En réponse, Napoléon, il faut le dire à sa louange, rappela brièvement tout ce qu'il avait fait pour l'Italie, s'étonna de se voir marchander un secours qu'il avait droit d'attendre sans condition et s'indigna surtout du prix qu'offrait l'Italie, pour l'accomplissement d'un devoir et la violation d'un traité.
L'Italie ne vint pas au secours de la France. Après le 4 septembre, sous le gouvernement de la défaite nationale, tandis
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que Napoléon s'acheminait vers sa prison hessoise, les braves italiens crurent le moment propice à l'enlèvement de Rome. C'était l'heure des ténèbres : ce devait être l'heure de Victor-Emmanuel. Il y avait donc, au centre de l'Italie, une principauté dont l'achèvement remontait à Charlemagne. Le chef de cette principauté catholique s'appelait Pie IX, l'homme de toutes les grandeurs, le représentant de tous les droits. Cet auguste Pontife qui avait été, en 1849, renversé par Mazzini, il était juste qu'il fut renversé, en 1870, par Victor-Emmanuel : l'œuvre criminelle, attentatoire à la paix du monde et à la dignité du genre humain, cette œuvre, inaugurée par un tel sicaire, il était juste qu'elle fut achevée par un tel roi. Leurs actes se ressemblent et, par le rapprochement, se caractérisent.
4 bis. Que devenait le pape, pendant que la conspiration piémontaise touchait à son terme? Le 8 septembre, Pie IX avait assisté à l'office dans Sainte-Marie du peuple; le vrai peuple romain l'avait acclamé. Le 10 septembre, à l'inauguration de l'acqua Pia, il avait été encore salué de vivats enthousiastes. Pour conjurer le danger qui le menaçait, le Pape ordonna des prières publiques; les prières des quarante heures furent célébrées au milieu d'un grand concours de peuple, dans la basilique Vaticane : c'était la suprême protestation de la piété, contre l'acte de violence qui allait s'accomplir. Le 19, veille de l'attaque des Piémontais, Pie IX se rendit à saint Jean de Latran, gravit à genoux la Scala santa, les vingt-huit marches du prétoire de Pilate, que Notre-Seigneur monta quatre fois le jour de sa passion. Tandis que le pontife était absorbé dans la contemplation de l’Ecce Homo, les acclamations de la foule le saluèrent encore. Ce fut la dernière sortie du Pape : il rentra, pour n'en plus sortir, au palais du Vatican.
Mais encore, un roi, fut-il un Victor-Emmanuel, ne se jette pas sur un pape, comme le loup sur un agneau. Victor-Emmanuel avait signé la convention du 15 septembre par quoi il s'engageait devant Dieu et devant les hommes, à respecter la frontière pontificale; violer cette frontière, à si bref délai, par suite
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des malheurs de la France, c'était montrer, devant Dieu et devant les hommes, qu'il était sans conscience, c'est-à-dire, comme souverain, un misérable. Les ministres de Victor-Emmanuel et en dernier lieu Visconti-Vénosta, avaient protesté devant l'Europe qu'ils voulaient observer la convention de septembre et n'attendre, que de l'emploi des moyens moraux, l'achèvement de l'unité italienne. Pendant le mois d'août, ce même Visconti faisait encore la police, pour se donner le droit de faire du brigandage au mois de septembre. Par ses ordres, Mazzini et Garibaldi étaient conduits, le premier à Gaète; le second, à Capréra. La révolution bridée, le chef de l'armée pontificale, avec ses douze mille hommes, suffisait parfaitement au maintien de l'ordre intérieur. La réduction de l'État Romain au Patrimoine de Saint Pierre mettait d'ailleurs Pie IX à la discrétion du Piémont; par les lois douanières et par le drainage des capitaux il pouvait se promettre de mettre, sur le pape, la griffe d'un huissier et de faire prononcer, contre la papauté, une déclaration de faillite. Mais l'iniquité ment contre elle-même et tout ce ramas de politiciens piémontistes, après avoir ôté tout prétexte à l'agression, allait la perpétrer : envahisseurs maladroits qui établissent, contre leur improbité, le flagrant délit d'imposture.
Suivant l'usage, ces rusés et malhonnêtes gens travaillaient en souterrain. On voulait faire naître une révolution à Viterbe; les éléments étaient préparés et alors les troupes italiennes passeraient la frontière. Quant à Rome, ou elle se soulèverait, et alors on ferait marcher les troupes royales; ou elle resterait tranquille, et il ne faudrait qu'une députation de notables pour motiver l'occupation de Rome par les Italiens. Le gouvernement de Victor Emmanuel consacrait 600,000 francs à l'achat d'armes, pour les citoyens romains, ou soi-disant tels, qui voudraient s'insurger contre le gouvernement du pape. Avances inutiles, Viterbe ne bougea pas, il ne se trouva pas de Romains pour accepter des armes, et il ne vint pas ombre de députation. Les victoires de la Prusse en France apportèrent du dehors ce que l'intérieur refusait d'offrir. Trait caractéristique et
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qui éclairera qui veut l'être : la Prusse victorieuse reprit aussitôt, pour son compte, la politique de Napoléon en Italie, preuve que cette politique n'était pas française. « La Prusse, disait l'ambassadeur de Bismarck à Florence, défendra l'Italie contre toute puissance qui voudrait lui disputer Rome. Une défaite française encore et l'Italie marchera sur Rome. La Prusse victorieuse, qui dictera la paix, aura soin que la France ne moleste pas l'Italie à cause de Rome. L'Italie devra la possession de Rome aux victoires allemandes. » Dès que la nouvelle de la catastrophe de Sedan parvint en Italie, les sectaires du Parlement s'agitèrent; le gouvernement resta encore incertain quelque jour. Bismarck, qui aime à créer partout le désordre, parce qu'il excelle à pêcher en eau trouble, poussa l'Italie sur Rome : « Maintenant, dit-il, ou jamais. » Bismarck ce jour-là, donna sa mesure : en prenant, à la France, l'Alsace et la Lorraine, il avait perdu son caractère d'homme politique; en jetant l'Italie sur Rome, il ne lassa plus voir en lui qu'un successeur de Tamerlan, je veux dire un ennemi du genre humain, ou tout au moins un ennemi de l'Europe, qui, pour avoir la paix, doit l'écraser.
5. Le 29 août, le cabinet de Florence publiait un Mémorandum et dénonçait aux puissances, le Pape comme un malfaiteur public. Visconti-Vénosta l'accusait d'avoir pris l’attitude d'un gouvernement ennemi au centre de la péninsule, cherchant dans les complications européennes la possibilité d'amener de nouvelles interventions militaires, enrôlant des forces étrangères et leur donnant, contrairement à l'esprit de la convention, non pas la simple mission de la conservation de l'ordre intérieur, mais le caractère d'une armée de réaction, d'un noyau pour une prétendue croisade. » Le ministre extravaguait avec impudence. La convention, ignorée du Pape, ne l'obligeait ni dans sa lettre ni dans son esprit; il était souverain et usait de son droit pour sa défense. Si son armée avait été insuffisante pour le protéger, on en eut pris prétexte pour l'envahir; du moment qu'elle était suffisante, c'était un cas de guerre. Mais, pour s'y
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autoriser, alléguer une attitude, une possibilité, ce n'est plus du raisonnement, c'est l'opprobre de la déraison, servant de préface au crime. Le ministre continuait : « Le sentiment national froissé, notre politique conciliante en Europe en butte aux soupçons, notre action au debors paralysée ou sollicitée par des pressions factices, l'ordre dans la péninsule rendu précaire, tels sont les effets d'une situation pareille. » Un froissement et des soupçons ne licitent pas l'expropriation d'un souverain et la mise en échec de la papauté; quant à leur action politique, qu'ont-ils fait, ces Piemontais, depuis qu'ils ont pris Rome ? ils ont ajouté quelques sottises à leur histoire, quelques vides à leur budget et conspiré sans cesse contre la paix de l'Europe, surtout contre la France. Le ministre concluait : « Nous croyons donc que c'est faire acte de prévoyance et de sagesse que d'écarter les considérations transitoires qui ont fait suspendre jusqu'ici une solution et d'aborder pratiquement, dans ses conditions essentielles, un problème qui touche aux destinées d'un peuple et à la grandeur du catholicisme. Nous n'apportons aucune vue arbitraire dans le choix des moyens d'assurer à la papauté une situation indépendante, sûre et digne. Depuis dix ans, les bases possibles d'une solution définitive de la question romaine, ont été confidentiellement reconnues en principe et subordonnées seulement à des considérations d'opportunité et de convenance politique. Lorsque cette solution sera réalisée, les heureux effets s'en étendront bien au delà de nos frontières. » Il y a dix-huit ans que ces promesses ont été mises sur le papier : en quoi leur accomplissement a-t-il profité à la liberté et à l'ordre du monde? Des bienfaits, même chimériques, ne permettent pas, au reste, de déroger au droit. Prendre une couronne à son voisin, parce que cela vous profite, n'est pas plus légitime que de lui prendre sa montre pour savoir l'heure et le dispenser du remontage.