Grégoire VII 9

Darras tome 21 p. 442

 

   45. L'unité catholique miraculeusement rétablie à Florence venait d'être de nouveau tragiquement déchirée à Milan. L'archevêque Wido n'avait pas tardé à violer les promesses faites au concile de Mantoue. «Pareil au chien qui retourne à son vomissement, » dit l'hagiographe, il s'était rejeté avec plus d'ardeur que jamais dans le parti du schismatique Cadaloüs. Sa nièce Oliva, que les chroni­ques contemporaines désignent comme « une nouvelle Hérodiade, » « une seconde Jézabel, » avait sur son esprit un tel empire qu'elle gouvernait réellement de concert avec lui. Tous les prêtres mariés furent rétablis dans leurs fonctions, pendant qn'on chassait impi­toyablement les clercs fidèles à leur devoir. Herlembald se rendit à Rome pour informer Alexandre II de cette triste situation. Profi­tant de son absence Wido redoubla de cruauté. Deux prêtres de Modoitia (Monza)convertis par saint Ariald venaient de chasser leurs prétendues épouses, pour vivre sous la loi ecclésiastique du célibat. L'archevêque les fit appréhender par ses appariteurs et jeter dans

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en soit, l'église de Rome, amie des faits miraculeux, approuva cette lé­gende. »— On ne saurait accumuler plus de contradictions et d'impossibilités en moins de mots. Si les ennemis de l'évêque ont imaginé un « prodige ab­surde, » pourquoi l’évêque fut-il le premier à en reconnaître la valeur? S'il « est certain que les bourgeois de Florence écrivirent au pape une longue lettre pour lui raconter tout cet absurde prodige, » comment affirmer que «la lettre fut rédigée par quelques moines fanatiques? » Si « tout un parti peut mentir ou se tromper dans un temps d'ignorance et de passion, » com­ment le parti adverse serait-il disposé à accueillir l'illusion et le mensonge? Or, tout le parti simoniaque abjura son erreur à la suite du miracle de Flo­rence. Admettre que tous les habitants d'une grande cité, croyant voir ce qu'ils n'ont pas vu, se sont subitement convertis à l'unité catholique, serait admettre un prodige mille fois plus incroyable que celui dont saint Pierre Igné fut le héros.

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un cachot. Les fidèles de Monza essayèrent de les délivrer, mais l'archevêque en personne, à la tête d'une nombreuse cavalerie, se présenta sous les murs de la ville, déterminé à passer les habitants au fil de l'épée. Le succès ne répondit point à ses criminelles espé­rances. Le vénérable Ariald saisissant l'étendard de saint Pierre, rassembla tout le peuple et se porta intrépidement à la rencontre de l'ennemi. Une panique inexplicable se mit dans les rangs des chevaliers, qui s'enfuirent à toute bride, entraînant l'archevêque dans leur déroute. Les habitants de Monza vainqueurs sans coup férir rentrèrent au chant du Te Deum dans la ville délivrée; la frayeur qu'ils avaient inspirée fut telle que deux jours après on leur renvoya en liberté les deux prêtres fidèles. Cependant Herlembald revint de Rome porteur d'une sentence apostolique d'excommuni­cation contre Wido. Dès que celui-ci en eut pris connaissance, il fit publier dans toutes les rues de Milan la proclamation suivante : «Quiconque veut assister à un curieux spectacle n'aura qu'à se rendre demain, fête de la Pentccôte (4 juin 10GG), au point du jour à la basilique de saint Ambroise. » — En piquant ainsi la curiosité publique, continue l'hagiographe, Wido était sûr d'avoir à sa dis­position une multitude qu'il pourrait facilement ameuter contre les deux chefs de la Pataria, Herlembald et Ariald. A l'heure indiquée le concours fut immense. Herlembald et Ariald agenouillés devant la grille du sanctuaire priaient le Seignenr. Soudain l'archevêque dans toute la pompe de ses ornements pontificaux monta à I'ambon, tenant en main la bulle d'excommunication lancée contre lui. «Voilà, dit-il, comment Herlembald et Ariald ces deux tisons d'en­fer me calomnient dans le monde entier. Fidèles de Milan, vous êtes les enfants de saint Ambroise; c'est pourquoi votre église à tou­jours été indépendante de celle de Rome. Exterminons en ce jour les traîtres qui conspirent contre nos privilèges et nos antiques li­bertés. » — A ces mots, la foule éclata en cris de mort. « Qu'on les tue ! Qu'on les tue! » vociférait le peuple en délire. Wido descen­dant de I'ambon essaya avec la cohorte de ses clercs d'atteindre les deux confesseurs de la foi pour les faire égorger sous ses yeux. Mais il ne put fendre les flots pressés de la multitude, en sorte que

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remontant à la tribune il dit : « Que tous ceux qui aiment saint Ambroise et veulent soutenir sa cause sortent à l'instant de la ba­silique, pour nous laisser faire justice des traîtres. » Cet ordre fut exécuté en un clin d'œil, et de sept mille hommes environ qui rem­plissaient l'église, à peine dix ou douze seulement restèrent autour des deux confesseurs. L'escorte de l'archevêque se précipita sur ce groupe voué d'avance à la mort. Les laïques s'acharnaient contre Herlembald qui avait arboré au-dessus de sa tête l'étendard de saint Pierre ; mais le chevalier chrétien repoussa toutes les attaques et tint en respect les meurtriers. Les clercs s'étaient jetés sur le diacre saint Ariald qui se laissa frapper sans résistance et tomba baigné dans son sang. On le crut mort ; déjà les clercs homicides en­tonnaient un chaut de victoire, lorsque les fidèles de la Pataria in­formés du danger de leurs chefs accoururent pour les défendre. Ne pouvant se faire jour sur la place obstruée par les soldats de la faction simoniaque, ils pénétrèrent dans les bâtiments contigus du palais archiépiscopal et arrivèrent ainsi jusqu'à l'intérieur de la ba­silique. A leur approche Wido s'enfuit par une porte dérobée, non sans avoir reçu des coups de plat de sabre qui lui furent largement prodigués. Il fut néanmoins assez heureux pour échapper sain et sauf. Ariald relevé tout sanglant vivait encore; on le transporta dans sa demeure; ses défenseurs fidèles voulant achever leur victoire se préparaient à engager le combat avec les troupes schismatiques. Mais le serviteur de Dieu les arrêta. « Ne souillez point, dit-il, par un carnage impie la solennité de ce jour. Le Christ qui nous a protégés saura bien nous défendre encore. Sou­venons-nous du précepte qu'il donnait à ses apôtres : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent 1. » Ayant ainsi parlé le bienheureux malgré ses plaies saignantes se fit reporter à la basilique de saint Ambroise, où les offices de la Pentecôte furent célébrés avec une ferveur et une piété extraordi­naires2

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1. Luc. vi, 27.

2. S. Ariald. Âcta; Patt. Lat. Tom. CXLIII, col. 1468-1471.

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   46. «La nuit  suivante, reprend l'hagiographe, les capitanei et les vavasseurs milanais réunis eu conciliabule dans la maison où l'archevêque s'était réfugié arrêtèrent un nouveau plan de con­duite. « Tant qu'Ariald sera vivant, dirent-ils, nous ne serons pas les maîtres. A tout prix il faut nous en débarrasser. L'argent ne nous manque pas; en le semant adroitement parmi le peuple nous augmenterons le nombre de nos partisans jusqu'à ce qu'une occasion se présente de mettre à mort l'ennemi commun. » Sur l'heure même, d'habiles émissaires se mirent en campagne distri­buant l'or à pleines mains. Douze jours après, le peuple était divisé en deux factions à peu près égales : les simoniaques s'étaient re­mis en possession de la curie archiépiscopale et de la basilique de saint Ambroise; les fidèles n'avaient plus à leur disposition que l'église de Rozzoni : le nombre de ces derniers allait chaque jour di­minuant, grâce à l'or qui multipliait les apostasies. Un jour vint où l'archevêque trouva ses forces tellement accrues qu'il fit promul­guer dans toutes les rues de la ville un décret ainsi conçu : « Tant qu'Ariald sera à Milan, la célébration des saints mystères y sera in­terdite. On ne sonnera plus les cloches dans les églises. Tout prêtre, clerc, ou laïque qui contreviendrait à cet ordre, sera immédiate­ment passé par les armes. » Un chevalier entouré de soldats vint donner lecture de ce cruel édit dans l'église même où le vénérable Ariald se tenait renfermé avec quelques chrétiens fidèles. L'homme de Dieu prit aussitôt la résolution de quitter Milan et l'exécuta la nuit suivante. Herlembald avec quelques soldats restés fidèles à la cause catholique fit de même, et les deux saints se rejoignirent à Pavie. Leur intention était de se rendre à Rome près du pape Alexandre II, pour implorer de nouveau son assistance. Ils s'embar­quèrent donc sur un navire qui descendait le cours du Pô. Mais en arrivant sous les murs du castrum de Saint-Jean, leur barque fut arrêtée par ordre du gouverneur de la forteresse. L'équipage et les passagers soigneusement inspectés reçurent l'ordre de virer de bord et de retourner à Pavie. Seul le bienheureux Ariald séparé de ses compagnons qui fondaient en larmes, fut retenu captif et conduit dans la prison du château. L'homme de Dieu y passa plusieurs jours

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en prière. Témoin de sa constance et touché de ses vertus, le gou­verneur finit par lui dire : «L'archevêque de Milan m'a promis une somme considérable si je vous livrais entre ses mains. Il prétend que vous êtes un hérétique. Moi je trouve que vous êtes un saint. Dès ce moment vous êtes libre et je vais vous faire escorter à Pavie où vous retrouverez vos compagnons de voyage. » — La joie d'Herlembald fut grande en revoyant son vénérable ami. Cepen­dant les quelques soldats restés jusque-là fidèles à leur cause s'étaient découragés. Demeurés seuls, les deux héroïques confes­seurs cherchèrent quelque obscure retraite où ils pussent attendre ensemble des temps meilleurs. Or, il se trouvait dans le voisinage de Legnano un prêtre qui revenait d'un pèlerinage à Jérusalem. « J'ai, dit-il, près de mon église un souterrain tellement sur qu'on pourrait y demeurer des années sans être découvert. Mais il ne peut donner asile qu'à une seule personne, car le moindre bruit de voix serait entendu de l'extérieur. » Il fut convenu qu'Ariald profiterait de cet abri. La nuit suivante, Herlembald l'y amena. Le prêtre se jeta aux pieds du serviteur de Dieu, les couvrit de baisers et de larmes, puis ouvrit la porte du souterrain, et les deux amis se sé­parèrent. En s'éloignant, Herlembald remercia le charitable prêtre et lui promit de le récompenser un jour de son dévouement. Hélas ! ce prêtre était un Judas. Dès le lendemain il courut à Milan et dit à Wido : « Que me donnerez-vous, si je livre Ariald entre vos mains? » L'archevêque au comble de la joie lui promit des mon­ceaux d'or, et le traître revint tout disposer pour accomplir son for­fait. Des soldats furent apostés autour du souterrain. Au milieu de la nuit, le prêtre vint trouver Ariald: « Seigneur, lui dit-il, ou nous a dénoncés : il vous faut changer de retraite avant que les en­voyés de l'archevêque n'arrivent. Je vais vous conduire à un castrum voisin, où Herlembald est lui-même réfugié. » L'homme de Dieu sortit sans défiance et suivit ce guide parjure. Il avait à peine fait quelque pas hors du souterrain, que les soldats le garottaient, et le faisant monter sur un cheval l'entraînaient dans la direction du Lac majeur. Au lever du soleil ils arrivèrent sur les bords du lac, au castrum de Stationa, appartenant à l'archevêque de Milan. La

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cruelle Oliva y avait envoyé des sicaires aux mains desquels Ariaid fut livré. Depuis son arrestation, l'homme de Dieu n'avait cessé de psalmodier à haute voix, comme s'il eût chanté les matines de son martyre. Les meurtriers le conduisirent sur un rocher qui domi­nait le lac. Émus de la constance, du courage et de la piété de leur victime, ils lui dirent : « Seigneur Ariaid, pourquoi refusez-vous de reconnaître Wido pour légitime archevêque de Milan? Faites nous cette déclaration et peut-être vous obtiendrez votre grâce. — A. Dieu ne plaise, répondit le martyr, que je perde par un mensonge la couronne du ciel. Vous me conduisez à la mort, mais sachez que cette mort ne profitera à votre maître ni en ce monde ni en l'autre. — Vous voyez cette montagne, reprirent-ils : quand vous nous donneriez son pesant d'or, nous ne pourrions vous sauver la vie, à moins que vous ne consentiez à ce qu'on demande de vous. » — En ce moment une barque légère sillonnait le lac et s'appro­chait dans leur direction. Elle amenait deux clercs envoyés par la Jézabel ou plutôt l'Hérodiade milanaise pour présider au supplice du serviteur de Dieu. « Où est Ariald?» demandèrent-ils. On leur montra la victime étendue sur le dos, les mains enchaînées. Tirant alors leurs glaives, l'un lui prit l'oreille droite, l'aulre la gauche en criant : « Dis-nous, scélérat, si Wido notre maître est un arche­vêque légitime. » — « Non, répondit Ariaid, il ne l'est point, ses œuvres ne sont pas celles d'un pasteur selon le cœur de Dieu. » — A ces mots, les clercs lui coupèrent les deux oreilles. « Je vous rends grâces, seigneur Jésus, de m'avoir en ce jour associé à la gloire des martyrs, » dit Ariald. — Une seconde fois, les deux clercs répétèrent leur interrogation : « Wido est-il vraiment ar­chevêque? » — «Non,» répondit encore le serviteur de Dieu et ils lui coupèrent le nez et la lèvre supérieure. Puis s'acharnant avec rage à leur rôle de bourreau, ils lui crevèrent les yeux. D'un coup de sabre ils lui tranchèrent la main droite en disant : « Elle n'écrira plus des lettres de dénonciation à Rome! » Procédant en­suite à une mutilation ignominieuse : « Prédicateur du célibat ec­clésiastique, dirent-ils, voilà qui te garantira de tout danger!» Puis ils lui arrachèrent la langue en disant : « Elle ne troublera

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plus le ménage des prêtres? » Un flot de sang échappé de la gorge de la victime couvrit les meurtriers, et l'âme du martyr s'envola vers les cieux (27 juin 1060). Ses restes mutilés furent jetés dans le lac, qui avait en cet endroit cent coudées de profondeur 1. »     

 

   47. Le meurtre d'Ariald accompli avec une telle férocité donne au lecteur l'idée de ce que fut au vrai la lutte engagée alors entre le siège apostolique et le pouvoir civil. Les historiens modernes, Fleury et tous ses adeptes gallicans ou césariens, se sont bien gardés de faire ressortir la signification réelle de ces faits épouvantables. Sous leur plume, la mort du saint diacre, au lieu d'être la revendication par le sang de la loi du célibat ecclésiastique et de l'indépendance spirituelle de l'Eglise, se réduit aux proportions d'une vengeance particulière, d'une sorte de vendetta plus ou moins justifiée 2. Grâce aux atténuations des uns, aux réticences des autres, on en est venu de nos jours à croire que ce qui s'appela au moyen-âge « la que­relle des Investitures » était une simple controverse théologique, une question de mots sans importance pratique. Des moines fana­tisés, des papes factieux, avaient envenimé à plaisir une discussion spéculative, transformé une thèse scolastique en casus belli. Voilà ce qui se répète officiellement depuis trois siècles. Il est temps de ré­tablir enfin la vérité si indignement outragée. Qu'était-ce que Wido, l'archevêque simoniaque de Milan? Un chevalier dont l'empereur d'Allemagne avait récompensé les services par un siège métropoli­tain. Quel était son titre à la vocation ecclésiastique? Il n'en avait pas d'autre qu'un brevet de chancellerie payé à prix d'or. Ce di­plôme lui avait conféré l'opulent bénéfice de l'église de saint Am-

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1. S. Ariald. Acta. loc. cil., col. 1478.

2. Cf. Fleury. Hist. Ecoles. Livr. XLI, ch. xxv. Rohrbacher se borne, selon son habitude, à copier mot à mot la narration de Fleury (Cf. Hist, univ. de l'Egl. cath. L. LX1V). Plus incomplet encore et non moins étranger aux sources se montre le continuateur du Cours complet d'hist. ecclés. par 11. Henrion. (Tom. XIX, col. 219.) Quant aux écrivains de l'école rationaliste aucun d'eux ne prend le souci de nommer même saint Ariald. M. Villemain consacre un chapitre entier à prouver que le miracle de saiut Pierre Igné fut un « prodige absurde» et que l'évêque intrus de Florence était le meilleur des évêques. Mais il nt dit pas un mot du martyre de saint Ariald.

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broise. Qu'importaient à Wido la foi dogmatique, la discipline clé­ricale, l'autorité du saint-siége, et la tradition des pères? II ne connaissait d'autre loi que celle de son épée, d'autre règle que son caprice, d'autre chef que l'empereur. Les prêtres lui achetaient le sacerdoce, comme il avait lui-même acheté son évêché : il trouvait cela fort lucratif. Les prêtres en payant se croyaient parfaitement libres de se marier à leur guise. Wido trouvait cela fort naturel. Certains esprits scrupuleux, les cléricaux du temps, prétendaient, il est vrai, que César n'avait pas reçu de Jésus-Christ l'investiture du pouvoir des clefs, que cette divine investiture avait été exclusi­vement faite à un pêcheur Galiléen nommé Pierre, dont les pon­tifes de Rome étaient les successeurs. Ceux qui tenaient ce langage ne reconnaissaient point l'autorité des évêques créés par César, do­tés par César de la crosse et de l'anneau; ils ne voulaient ni de leur communion ni de celle des prêtres mariés; ils entendaient relever au spirituel du successeur de saint Pierre, centre de l'apostolat, source de toute autorité ecclésiastique. Telle était leur doctrine; c'est encore la nôtre, ce sera jusqu'à la fin des temps celle du ca­tholicisme. Néanmoins on les tuait sans pitié comme des rebelles et des scélérats. Voilà ce que fut la querelle des investitures. Si l'on songe que l'Allemagne, la France, toute l'Italie septentrionale comptaient dans leur sein un grand nombre d'évêques plus ou moins pareils au milanais Wido, on pourra se faire une idée juste du véritable état de la société au XIe siècle; on bannira de tout ou­vrage sérieux l'inepte accusation tant de fois dirigée contre les papes, d'empiétement sur le pouvoir des souverains temporels. Ce furent au contraire les souverains laïques qui voulurent au XIe siècle se faire papes. Il serait au moins convenable à nos modernes histo­riens d'avoir l'air de s'en douter; cela siérait bien à leurs allures démocratiques.

 

   48. La disparition d'Ariald et sa mort tragique furent tenues secrêtes. « Le peuple fidèle, dit l'hagiographe, cherchait vainement à de saint éclaircir ce mystère. Les uns disaient que le saint diacre avait été jeté dans un cachot, d'autres connaissant mieux le caractère vindicatif de l'archevêque soupçonnaient un crime. Enfin tous firent ser-
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ment de rechercher Ariald et de le retrouver mort ou vif. L'armée catholique se reforma autour d'Herlembald, jurant d'expulser l'ar­chevêque simoniaque et de délivrer l'église de Milan. Wido épou­vanté s'enfuit avec ses hommes d'armes et se retira dans la forte­resse de Castiglione, à cinq milles de Varèse. On était au mois de mai de l'an 1067, lorsqu'un chrétien fidèle nommé Algise arriva à Milan et dit à Herlembald : « Je me trouvais sur les bords du Lac Majeur le soir de l'invention de la sainte Croix (3 mai), quand des bergers virent un aigle planer en un point du rivage d'où il écar­tait une quantité d'oiseaux de proie qui cherchaient à s'en appro­cher. Les bergers et moi nous courûmes à ce spectacle extraordi­naire. Quelle ne fût pas ma douleur en reconnaissant le corps du bienheureux Ariald ! Sauf les affreuses mutilations que lui ont in­fligées des bourreaux inconnus, il était merveilleusement conservé. Après l'avoir baisé en pleurant, je dis aux bergers : Voilà donc ce qu'on a fait du grand serviteur de Dieu que le peuple fidèle cherche depuis un an sans pouvoir le retrouver ! Nous nous disposions à transférer dans quelque église notre pieux trésor, mais on nous avait aperçus du haut de la citadelle d'Arona. Des cavaliers survin­rent à toute bride et nous forcèrent à prendre la fuite. De loin nous pûmes les voir descendre de cheval, jeter le corps dans une fosse qu'ils recouvrirent de sable et retourner à la forteresse. De mon côté, je suis venu en toute hâte vous apporter cette nouvelle.» J'étais présent ajoute le chroniqueur1, quand ce récit fut fait au vénérable Herlembald. Sur-le-champ je m'offris pour accompagner Algise au Lac Majeur et constater la vérité de sa précieuse décou­verte. Nous retrouvâmes les bergers qui me dirent: «Le lende­main de la fête de sainte Croix nous sommes revenus à l'endroit où les cavaliers, la veille au soir, avaient déposé le corps du bien­heureux Ariald, mais hélas! la fosse était vide.» Ils me la mon­trèrent en effet portant les traces d'une exhumation récente. Du­rant la nuit on était venu de la citadelle pour emporter ces restes sacrés. Telle fut du moins la conjecture qui me parut vraisembla-

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1 Le prêtre Luitprand, disciple et ami du saint diacre.

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ble et je retournai la communiquer à Herlembald. Celui-ci con­voqua aussitôt les citoyens de Milan, leur fit connaître ce qui se pas­sait et choisit parmi eux une députation chargée d'aller à Arona réclamer le corps du martyr. Deux jours après elle revint sans avoir réussi dans sa mission. Le gouverneur de la citadelle avait répondu que ses soldats et lui mourraient plutôt que de rendre au peuple milanais le corps d'un scélérat dont on voulait faire un martyr. Leur intention était en effet de faire disparaître ces restes vénérés en les brûlant dans un four, mais ils n'en eurent pas le temps. Une immense multitude s'était portée à Arona, prête à ren­verser la forteresse et à n'y pas laisser pierre sur pierre. Le gou­verneur épouvanté capitula. Le corps de saint Ariald fut placé sur une barque qui remonta le Pô, accompagnée sur l'une et l'autre rive par le clergé et les fidèles de toute la contrée portant les croix processionnelles, les cierges allumés, au son des cloches, au chant de l'office des martyrs. Toute la ville de Milan, nobles et pauvres, vieillards, femmes et enfants, vint à la rencontre du cortège. Ce fut le jour de l'Ascension (17 mai 1067) que le précieux trésor fut enfin rapporté dans la basilique de Saint-Ambroise. Il y demeura exposé à la vénération publique jusqu'à la fête de la prochaine Pentecôte (27 mai), où on lui donna la sépulture entre les saints Nazaire et Celse3.» La lutte dont saint Ariald avait été le martyr continua après ses glorieuses funérailles. Pour la faction simoniaque ses restes étaient ceux d'un hérétiqne, d'un impie. Le pape Alexandre II confirma par une bulle de canonisation le culte dont la piété populaire ho­norait le diacre de Milan. Les miracles opérés sur la tombe de l'il­lustre serviteur de Dieu y attiraient un concours immense de peuple. Chargé du sang innocent, l'archevêque Wido ne tarda point à suc­comber sous les coups de la vengeance divine. Il mourut impéni­tent en 1071, après avoir vendu son siège métropolitain à l'un de ses clercs nommé Gothfred. Ce dernier se fit donner l'investiture par le jeune roi Henri IV, qui lui remit la crosse et l'anneau. Mais les fidèles milanais toujours dirigés par Herlembald ne lui permi-

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1. S. Ariald. Act; Patr. Lat. Tom. CXLI1I, col. 1462.

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rent point de prendre possession de la ville, et le pape Alexandre II l'excommunia.

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