Grégoire VII 58

Darras tome 22 p. 336

 

   60.  Les premières sessions furent consacrées à l'examen dogmatique de la cause de Bérenger. L'hérésiarque se trouva en présence de trois théologiens d'une science et d'une vertu éprouvées, Bruno moine d'Asti qui devait bientôt illustrer le siège épiscopal de cette ville, Guitmond de Saint-Leufroy échappé ainsi que le cardinal Bernard des prisons de Lintzbourg , et un religieux allemand le bienheureux Wolphelm abbé du monastère bénédictin de Braunveiler près Cologne 2. Ils unirent leurs efforts pour défendre le dogme catholique de la transsubstantiation contre les arguments du sectaire. Nous n'avons plus ni les actes du concile ni aucun résumé officiel de la discussion engagée devant les pères. La perte de ces documents authentiques rend plus précieuse l'analyse que le Codex regius nous en a conservée en ces termes : « Quand tous les pères eurent pris séance, la discussion s'ouvrit sur la controverse élevée à propos du sacrement eucharistique du corps et du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. La grande majorité de l'assemblée professait qu'en vertu des paroles sacramentelles et de la consécration faite par le prêtre, l'Esprit-Saint opérant invisiblement, le pain et le vin sont subtantiellement changés au corps et au sang du Seigneur; corps véritable, le même qui est né de la vierge Marie et qui fut attaché à la croix ; sang véritable, le même qui coula de la plaie du cœur sous la lance du soldat. Les défenseurs de ce dogme catholique le prouvaient par l'autorité des docteurs et des pères orthodoxes, grecs et latins. Mais une minorité faible par le nombre quoique redoutable par l'aveuglement et l'obstination, se trompant elle-même et voulant envelopper les autres dans les filets de l'erreur, soutenait que le pain et le vin eucharistiques sont seulement la figure du corps et du sang de Jésus-Christ. La discussion dura trois jours après lesquels les opposants cessèrent de combattre la

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1. Guitmund. De corpor. et sang. Domini veritate in Eucharistia; Pair. Int., tom. CXLIX, col. 1426.

2. B. Wolphelm. Ep. ad Meginhard. confr. Bercngar. Patr. Lat., tom. CLIV, col. 412. Nous ne saurions trop recommander au point de vue de la controverse avec les protestants les ouvrages écrits par les docteurs catholiques du onzième siècle et en particulier par Guitmond contre Bérenger.

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vérité. La flamme de l'Esprit-Saint avait dévoré comme une paille légère les objections et les arguties, et remplacé par l'éclat d'une divine lumière les nuages et les ténèbres du mensonge. L'hérésiarque Bérenger abjurant enfin son impiété reconnut son erreur, en fit confession publique devant le synode, demandant grâce et absolution. Il obtint l'une et l'autre de la clémence apostolique, après avoir signé une rétractation ainsi conçue : « Moi Bérenger je crois de cœur et confesse de bouche que le pain et le vin offerts à l'autel sont changés substantiellement, par le mystère de l'oraison sacramentelle et la vertu des paroles du Rédempteur, en la chair véritable, propre et vivifiante, et au sang de Notre Seigneur Jésus Christ; et qu'après la consécration c'est son véritable corps né de la vierge Marie, offert sur la croix pour le salut du monde et assis aujourd'hui à la droite du Père, c'est son véritable sang qui a coulé de sa plaie ouverte, non point en figure ni dans un symbole sacramentel, mais en propriété de nature et en réalité de substance. Telle est ma foi, contenue en cette courte formule que je lis devant vous et dont vous avez tous entendu l'énoncé. Je crois ainsi et n'enseignerai désormais rien de contraire à cette foi. Ainsi Dieu me soit en aide et ses saints évangiles. » Alors le seigneur pape s'adressant à Bérenger lui défendit par l'autorité du Dieu tout-puissant et des saints apôtres Pierre et Paul de ne plus renouveler avec personne ses controverses sur le dogme eucharistique et de ne plus traiter publiquement de cette matière à moins que ce ne fût pour ramener à la foi de l'Eglise ceux qu'il en avait détournés par ses prédications antérieures1. »

 

61. La rétractation de Bérenger parut sincère, elle fut accueillie au concile comme une victoire de la grâce et un triomphe de l'Esprit- Saint. Grégoire VII accorda à l'octogénaire repentant un sauf-conduit que nous avons encore et dont les termes prouvent à quel

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1. Codex Rcgius, fol. 131 et 132. Cf. Watterich, tom. I, p. 300. Nous avons déjà dit que la notice consacrée par le Codex Regius au pontificat de Grégoire VII est la même que celle du catalogue pontifical publié par Muratori et connu sous le nom de Pandolphe de Pise.

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point le grand pape comptait sur la sincérité de cette conversion. Voici cette pièce: «Grégoire évêque serviteur des serviteurs de Dieu  à tous les fidèles dévoués au bienheureux Pierre, salut et bénédiction apostolique. — Nous vous faisons savoir à tous que par l'autoritée du Dieu tout-puissant Père, Fils et Saint-Esprit et celle des bienheureux apôtres Pierre et Paul nous frappons d'anathème quiconque ferait quelque tort ou violence à Bérenger, fils de la sainte église romaine, dans sa personne ou dans ses biens, quiconque oserait l'injurier en le traitant d'hérétique. Après un long séjour qu'il vient de faire près de nous, en se conformant à nos ordres, nous le renvoyons absous dans sa patrie et le faisons accompagner par un de nos fidèles nommé Fulco 1. » Bérenger n'était pas digne de ces témoignages d'estime et de confiance. A peine de retour dans les Gaules, il rétracta sa rétractation et publia une lettre pleine d'outrages pour le grand pape son bienfaiteur. Il se plaignait que d'un concile à l'autre, depuis la Toussaint de l'an 1078 jusqu'au commencement du carême 1079, la foi de Grégoire VII eût tellement changé qu'une première formule agréée d'abord fût devenue insuffisante. Il accusait les deux évêques Udalric de Padoue et Landulf de Pise de l'avoir circonvenu lui-même par la séduction et la menace pour lui arracher une profession de foi qui répugnait à sa conscience et contre laquelle il protestait maintenant de toutes les forces de son âme. Le scandale de cette sénile apostasie causa un douloureux étonnement. L'un des témoins de son abjuration au concile romain écrivait alors: « Quelles misérables niaiseries, sin-gulares nœnias, nous avait développées le vieil hérésiarque 2 ! II serait inutile de les reproduire ; les écrits de Lanfranc et de Christian Guitmond en ont d'ailleurs fait bonne justice. Mais comment ose-t-il revenir maintenant sur le serment le plus solennel qui fut jamais ? Nous étions là, nous l'avons vu de nos yeux, entendu

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1. Labbe. Concil., tom. X, p. 410.

2. L'auteur anonyme fait ici allusion aux objections que Bérenger tirait d’un ordre de considérations vraiment ignoble et qu'on a désigné sous le nom de stercoranisme.

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de nos oreilles, lorsque dans la salle synodale, en présence de toute rassemblée, il étendit la main sur les évangiles et prononça son abjuration. Le seigneur pape Grégoire était là avec le patriarche d'Aquilée, et les révérendissimes évêques au nombre de cent cinquante, et une multitude innombrable d'abbés, de prêtres et de clercs1. » L'hérésiarque ne persévéra pas longtemps dans cette voie déplorable. L'année suivante (1080) il se présenta au concile de Bordeaux présidé par le légat apostolique Hugues de Die et fit enfin une sincère rétractation sur laquelle il ne revint plus. Dieu lui accorda encore huit années qu'il passa dans la solitude et la pénitence à l'île Saint-Côme, près de Tours, où il termina en 1088 par une mort édifiante une vie si pleine d'agitations, de luttes et d'erreurs2.

 

62. Ses contemporains accolèrent son nom à celui des plus fameux hérésiarques des âges précédents. « Bérenger fut condamné par le concile romain, disaient-ils, comme Arius le fut à Nicée, Macédonius à Constantinople, Nestorius à Ephêse, Eutychès à Chalcédoine3. » Ces rapprochements nous donnent l'idée de l'importance et du crédit que le dogmatisant du onzième siècle avait donné au système d'impanation que le protestantisme lui a depuis emprunté. Le langage des apologistes catholiques contre le prédicant de Tours l'atteste non moins énergiquement. C'est ainsi que Guitmond devenu archevêque d'Aversa opposait aux disciples de Bérenger le grand argument des variations que Bossuet devait employer si éloquemment plus tard contre les disciples de Luther. « Ils sont divisés entre eux, disait Guitmond, donc ils auront le sort prédit par l'Évangile : « Tout royaume divisé contre lui-même périra. » A moins peut-être qu'on ne dise que les adeptes de Bérenger ne sont point encore en assez grand nombre pour former un royaume. En ce cas, voici quelle serait ma réponse : s'ils ne sont pas  un royaume, ils ne peuvent être l'Église du Christ. L'Église en effet

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1. Anonyme. De Berengar. damnât., col. 1457.

2.Cf. Natal. Alexander., Histor. ecclesiasHc, tom. XV, p. W.

1.         Anon., loc. cit.

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est le royaume de Dieu au sein de laquelle règne le Christ qui est Dieu 1. » L'examen de la question dogmatique soulevée par Bérenger et la définition solennelle de la foi de l'Église au mystère sacramentel de la transsubstantiation constituèrent donc un des événements les plus considérables du pontificat de Grégoire VII. Le saint pape eut en cette occasion recours aux prières, aux jeûnes et à toutes les œuvres de piété et de miséricorde pour implorer les lumières et l'assistance de l'Esprit-Saint. Les schismatiques lombards trouvèrent moyen de lui en faire un crime. Voici à ce sujet les récriminations du pamphlétaire Benno. «L'imposteur Hildebrand eut l'audace de prescrire aux cardinaux un jeûne pour que Dieu fît connaître quel était au sujet du corps du Seigneur le sentiment le plus orthodoxe entre la croyance de l'église romaine et l'opinion de Bérenger. Une telle mesure le rangeait manifestement parmi les infidèles, puisqu'aux termes du concile de Nicée « une hésitation dans la foi est une véritable infidélité. » Il chercha à obtenir pour cette question du corps du Seigneur un miracle dans le genre de celui qui eut lieu à l'époque de saint Grégoire le Grand pour la conversion d'une femme incrédule. Il chargea les deux cardinaux Atto de Milan et Cono de se rendre à Sainte-Anastasie pour y célébrer avec l'archiprêtre Suppo, titulaire de cette église, un triduum de jeûnes et de prières. Durant ces trois jours ils récitèrent chacun et chaque jour tout le psautier, ils chantèrent des messes et multiplièrent les oraisons pour obtenir le miracle, mais le miracle ne vint pas2. » Ne croirait-on pas, suivant l'observation de Baronius3, entendre dans ces paroles l'écho des hypocrites accusations que jadis les Pharisiens imaginaient contre le Sauveur. Ce que le saint pape demandait à la miséricorde divine par tant de messes, de jeûnes et de prières n'était pas un signe extérieur, un prodige dans l'ordre naturel, mais une

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1. Si non sunt regnum, non sunt Ecclesia Christi. Ecclesia enim Christi regnum Deiest,in quo Deus, id est ipse Christus, régnât. (Guitmund. De corp. et sang. Bomini, lib. III ; Patr.Lat., tom. CXLIX, col. 1485.

2. Benno, ap. Ortuin., fol. 40.

3. Baron. Annal, eccl, 1079.

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grâce surnaturelle de lumière ou de foi pour les intelligences et les cœurs rebelles au dogme eucharistique. Cette grâce il l'obtint quand après trois jours de discussion « la flamme de l'Esprit-Saint, au rapport du chroniqueur, dévora comme une paille légère les objections des opposants et fit resplendir l'éclat de sa divine lumière parmi les nuages et les ténèbres amoncelés par l'erreur1

 

63. « Ces choses étant ainsi pieusement et heureusement terminées, dit le Codex regius, on introduisit les ambassadeurs des deux rois de Germanie. Ceux de Rodolphe déposèrent une protestation écrite dans laquelle ils formulaient contre Henri une série de griefs officiels, disant qu'il foulait aux pieds tout sentiment de religion sans respect ni pour les choses ni pour les personnes ; qu'il incarcérait les prêtres du Seigneur et les traitait comme de vils esclaves; qu'il massacrait les archevêques et les évêques, que sa tyrannie dépassait tout ce qu'on n'avait jamais vu comme férocité 2. » « En décrivant les scènes de dévastation dont la Souabe venait d'être le théâtre, l'orateur se montra si éloquent, dit Berthold, que le seigneur pape et les évêques ne purent retenir leurs larmes3. » Bruno de Magdebourg nous a conservé le texte de la protestation écrite remise au synode par les députés de Rodolphe 4. Elle était conçue en ces termes : « Nous portons plainte au bienheureux Pierre, à son vicaire le seigneur apostolique Grégoire, à la sainte église romaine et au concile pour les injures et les violences que Henri nous a fait subir et ne cesse de nous infliger sans autre motif que notre obéissance au saint-siége. On nous apprend que dans le dernier synode tenu à Rome les avis se sont partagés sur la question de savoir s'il convenait ou non d'excommunier ce tyran. Pour nous qui avons malheureusement sur ce point une désastreuse expérience, nous déclarons que non-seulement il faut

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1.Cf. n° 60 de ce présent chapitre.

2.Cod. Regius, fol. 132 recto.

3.Berthold. Constant., Annal., col. 426.

4. «  Ils remirent très-certainement alors, dit le docteur Héfélé, la troisième lettre écrite au pape par les Saxons et commençant par les mots Conquerimur beato Petro. » \Hist. des Conc, tom. VI, p. 585, trad. Delarc.

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l'excommunier, mais qu'il l'est déjà. La sainte église romaine n'a point oublié les crimes et les attentats vraiment inouïs qui déterminèrent le seigneur pape, au concile de l’an 10761, à fulminer contre lui une sentence d'anathème. Il y a trois ans on le déclarait incorrigible, s'est-il amendé depuis ? On sait comment réduit à la dernière extrémité il dut venir solliciter l'absolution aux pieds du seigneur pape 2, mais on n'ignore pas non plus qu'il l'obtint sous la condition formelle et acceptée par serment de se présenter pour la discussion de sa cause à la future diète présidée par le souverain pontife. Or quand les légats apostoliques se rendirent en Germanie pour y convoquer l'assemblée nationale, Henri refusa de les entendre. Il ne voulut recevoir aucune des lettres pontificales: ceux qui en étaient porteurs devinrent les victimes de sa cruauté ; les uns furent jetés au fond d'un cachot et y restèrent jusqu'à ce qu'ils eussent racheté leur liberté par une rançon énorme ; d'autres furent écorchés vifs après qu'on leur eut arraché tous les cheveux de la tête3. Le seigneur Bernard cardinal légat peut attester la vérité de ces faits, d'autres personnes dignes de foi confirmeraient au besoin son témoignage. Il était donc pleinement en droit, voyant échouer malgré tant d'efforts la mission qui lui avait été confiée, de renouveler l'excommunication contre un parjure, un apostat, un rebelle, qui n'avait été relevé de la première censure qu'à des conditions dont il n'exécutait aucune. D'ailleurs en prononçant à Goslar cette nouvelle sentence, le seigneur légat ne faisait que se conformer aux instructions qui lui avaient été transmises par le siège apostolique. Ce fut donc très-légitimement que dans cette diète Henri fut de nouveau déclaré indigne d'exercer le pouvoir royal, exclu de la communion au corps et au sang du Seigneur, retranché du corps de la sainte et catholique Église, lui avec tous ses partisans et fauteurs. En même

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1 Cf. chapitre précédent, n« 7.

2.Allusion à l'épisode de Canosse.

2.                 M. Villemain passe complètement sous silence ce petit détail. Inutile de dire que Fleury et toute l'école gallicane avaient pris l'initiative de ce mutisme absolu.

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temps et au nom de la puissance apostolique, le légat confirma l'élection de Rodolphe en qualité de roi légitime de Germanie. Henri n'eut pas plus d'égard à ces nouveaux décrets de l'église romaine qu'aux précédents. On lui interdisait le droit de régner ; il en prit occasion de détruire le royaume, si toutefois nous pouvons appeler encore un royaume des provinces transformées, hélas ! en un véritable désert. Les biens de l'état ni ceux des particuliers ne suffisant plus à la rapacité de ses créatures, il a porté la main sur les sanctuaires, il s'est fait l'envahisseur public des églises de Dieu, non pas à la façon de certains tyrans dont nous connaissons l'histoire et qui se contentaient de dévastations partielles. Non, ses prévarications à lui sortent de la ligne ordinaire et ne se peuvent comparer à aucune autre. Ce ne sont pas tels ou tels domaines, telles ou telles branches de revenus, qu'il saisit dans une église épiscopale ; il prend l'évêché tout entier, chasse les évêques et distribue à ses satellites la totalité des territoires, des domaines et des biens envahis. Les titulaires ainsi dépossédés et bannis ont fait parvenir au siège apostolique le cri de leur détresse. Dans sa miséricorde paternelle le seigneur pape s'en est ému : au dernier concile tenu le XVII des calendes de décembre (15 novembre 1078) il a excommunié d'une manière générale tous les usurpateurs et détenteurs injustes des biens ecclésiastiques. Quel effet cette sentence a-t-elle produit sur le tyran ? Il n'a pas même daigné s'apercevoir qu'elle existât : les envahissements sacrilèges ont continué de la même manière, et les envahisseurs ne furent pas même pendant une heure écartés de la cour. Ses défenseurs, nous dit-on, s'apprêtent à déclarer qu'il n'a jamais autorisé personne à usurper les biens ecclésiastiques et que toutes les invasions se sont faites sans son ordre. Admettons cette distinction, mais se sont-elles faites sans son agrément? Non, et nous sommes en mesure de le prouver. C'est avec sa permission expresse que les envahisseurs ont agi, c'est sur leur requête qu'il leur a partagé à chacun les lots sacrilèges, enfin c'est à ce prix qu'il a voulu acheter leur dévouement ou récompenser leurs services. Ce qui reste des domaines épiscopaux, ce qui n'a pas encore été distribué

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aux hommes d'armes, il en use comme de son bien propre, il en jouit comme d'un patrimoine héréditaire. Nous n'exagérons rien; notre accusation est ici tellement formelle, tellement grave que nous nous offrons, si l'on parvient à en démontrer la fausseté, à subir la peine réservée aux parjures. Et maintenant que le siège apostolique soit juge, qu'on recherche les précédents décrets synodaux, qu'on interroge les constitutions des pontifes romains, et qu'on dise si oui ou non les auteurs et les complices de ces spoliations sacrilèges doivent être tenus pour excommuniés. Il en est ici qui savent toute la vérité et qui sont venus à Rome uniquement pour couvrir du voile de leur éloquence ces iniquités monstrueuses, pour patronner tant de scélératesses et de crimes. Ils siègent dans ce concile de la sainte Eglise, laquelle a cependant toujours interdit les rapports avec les excommuniés ; ils se posent en orateurs, on les écoute aussi tranquillement qu'on nous entend nous-mêmes, sans qu'on fasse la moindre différence entre les opprimés et les oppresseurs. Ces hommes escortaient naguère leur maître dans cette barbare expédition organisée contre la province de Souabe, qui vient d'expier si cruellement son dévouement au saint-siége. Ils ont assisté aux incendies des églises, à la profanation des autels, à toutes les scènes d'horreur et de sacrilèges. Nous ne prétendons point nous abaisser au rôle de dénonciateurs, mais nous affirmons que ces épouvantables brigandages ont été perpétrés avec l'autorisation du prince et de ses conseillers, sous prétexte qu'on n'aurait pu autrement pourvoir à l'entretien de l'armée. Nous ne rappellerons que pour mémoire les serments par lesquels Henri s'était engagé vis-à-vis du seigneur apostolique à ne plus arrêter les pèlerins des diverses nations dans leur voyage ad limina. On sait comment il tient cette promesse, et les faits parlent ici plus éloquemment que nous ne saurions le faire. Voilà donc ce tyran chargé déjà du poids de quatre excommunications successives, la première prononcée par le concile romain de 1070, la seconde par l'archevêque de Mayence assisté de sept évêques ses suffragants, la troisième par le seigneur Adalbero évêque de Wurtzbourg quand ce vénérable prélat fut expulsé de son siège, la

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quatrième enfin par le légat apostolique Bernard, cardinal de la sainte église romaine. On ne saurait nier la réalité notoire de ces divers anathèmes, pas plus qu'on ne pourrait en contester la parfaite légitimité. En conséquence nous vous supplions au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ dont vous tenez la place, dans le cas où vous ne jugeriez point à propos de n’en ajouter aux sentences déjà portées contre le tyran et ses complices, au moins de ne pas recevoir ces prévaricateurs à la communion du saint-siége, tant qu'ils n'auront pas donné satisfaction pour l'incendie des églises et pour leurs autres forfaits 1. »

   64. Cette lecture produisit dans l'assemblée une impression profonde. Les députes de Henri l’avaient prévu et des la veille ils avaient remis au pape une supplique où ils demandaient avec instance que la protestation de Rodolphe ne fût pas lue au synode 2. Leur requête fut inutile ; l'heure de la vérité était venue, celle de la justice approchait. « Le cardinal Bernard exposa dans un récit détaillé, dit Berthold, les péripéties pleines de labeurs et de dangers de sa légation en Allemagne. Il fit connaître tous les obstacles qu'il avait rencontrés de la part de Henri ; il confirma par son témoignage la vérité des faits contenus dans le mémoire des ambassadeurs saxons ; il attesta que Henri, excommunié d'abord par l'archevêque de Mayence et six de ses suffragants, l'avait été de nouveau par l'évêque de Wurtzbourg, et qu'enfin dans la diète synodale de Goslar lui-même en qualité de légat apostolique, confirmant cette sentence au nom du saint-siége, avait déposé Henri et proclamé la légitimité de Rodolphe. Tout ce récit fut fait en présence du pape. Le seigneur apostolique n'ignorait pas ces détails. Depuis une année environ il en avait connaissance, mais il entrait dans les desseins de son admirable génie de les tenir secrets. Cette politique étonna beaucoup de gens qui cherchaient à en deviner le motif. Pour moi, ajoute le chroniqueur, je crois que  le pape en

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1.Bruno Magdeburg. Bell. Sax., col. 566-569.

2. Hanc Kudolfi legationem ne synodus audiret, Henrici legatus paulo ante lifte-ris ad Greqorium datis summa instantia flagitaverat. (Watterich, tom. I, p. 426, not. 1. — Cf. Sudendorf, Rcgistr, i, n° 11.)

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agissant ainsi voulait ne pas ajouter une difficulté de plus à toutes celles que rencontrait la réunion d'une diète générale, se réservant d'accumuler d'un seul coup tous les anathèmes à la fois, et ceux déjà prononcés et ceux qu'il aurait lui-même à fulminer encore contre Henri, lorsqu'il serait devenu évident aux yeux de tous que toutes les voies de la douceur étant épuisées il ne restait plus qu'à sévir dans la rigueur d'une justice vengeresse1. » Berthold avait deviné juste ; le génie de Grégoire VII outrageusement méconnu par quelques historiens modernes se révèle  ici « d'une façon vraiment admirable, » miro quodam ingenio, suivant l'expression da chroniqueur. En cédant à l'impatience des Saxons et en frappant trop tôt le coup de foudre qu'ils appelaient contre le tyran, Grégoire VII savait qu'il eût jeté dans un schisme irrémédiable la majorité de l'épiscopat latin. C'est là tout le secret de sa grande et sage politique. A mesure que la lumière se faisait sur les débordements du Néron de l'Allemagne, l'opinion publique jusque-là si aveugle dans ses préventions en faveur de Henri revenait au sentiment de la justice. Lorsqu'enfln Grégoire VII se déterminera à prononcer la sentence de condamnation, le schisme se produira, il est vrai, mais il ne se recrutera que dans une infime minorité perdue d'avance et impuissante à troubler sérieusement les consciences catholiques.

 

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