La foi chrétienne hier et aujourd’hui 55

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   Une menace semblable plane sur le domaine de la rencontre avec l'histoire. L'assimilation à la méthode des sciences physiques y est poussée le plus loin possible; assimilation nécessairement limitée, car l'histoire n'a pas les mêmes possibilités de vérification, coeur de la science moderne, car elle ne peut répéter l'expérience sur laquelle repose la certitude particulière des sciences de la nature.

 

L'historien n'a pas ce recours; l'histoire passée n'est pas renouvelable; la vérification se ramène à établir l'authenticité des documents sur lesquels l'historien fonde son opinion. La conséquence de cette attitude méthodique, c'est que là aussi, comme dans les sciences expérimentales, seul l'aspect extérieur, « phénomenal”, des événements est envisagé.

 

Or, ce côté phénoménal, c'est‑à‑dire le côté extérieur vérifiable des documents, est bien plus problématique que le positivisme de la physique, et cela à un double point de vue.

 

 Il est plus problématique d'abord, parce qu'il dépend nécessairement du hasard des documents, c'est‑à‑dire des manifestations fortuites, alors que la physique a sous les yeux la nécessaire extériorité des réalités matérielles.

 

Il est aussi plus problématique du fait que l'expression de la réalité humaine dans les documents est moins adéquate que l'expression de la nature dans les phénomènes où elle se révèle: les documents ne reflètent la profondeur de la réalité humaine que de façon insuffisante, ils la voilent même très souvent; leur interprétation met en jeu l'homme et sa mentalité individuelle, bien plus que l'interprétation des phénomènes physiques.

 

S'il est vrai que l'imitation de la méthode des sciences expérimentales dans le domaine de l'histoire accroît indiscutablement la certitude des énoncés, il n'est pas moins vrai qu'elle entraîne une fâcheuse perte de vérité, bien plus importante que pour la physique.

 

Comme en physique, où l'être se dérobe derrière l'apparence, de même ici l'on ne considère, dans une large mesure, comme historique (gesehichilich) que ce qui se présente comme « scientifiquement historique» (historisch), c'est‑à‑dire ce qui est établi par des méthodes historiques.

 

On oublie trop souvent que la

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vérité totale de l'histoire ne se dérobe pas moins à la vérification par les documents, que la vérité de l'être n'échappe à l'expérimentation. Ainsi, l' « histoire scientifique » (Historie), au sens strict du mot, dévoile et voile à la fois l'histoire réelle (Geschichte).

 

Il en résulte que l' “histoire scientifique » peut voir l'homme-Jésus, mais qu'elle ne saurait guère découvrir son être de Christ qui, en tant que vérité de l' « histoire réelle » (Geschichte), ne se laisse pas intégrer dans les catégories d'un savoir démontrable par les documents et visant la simple exactitude.

 

2) Jésus le Christ:

la forme fondamentale

de la confession de foi christologique

 

I. LE DILEMME DE LA THÉOLOGIE MODERNE : JÉSUS ou CHRIST?

 

   Faut‑il s'étonner, à la suite de toutes ces considérations, que la théologie essaye, d'une façon ou d'une autre, d'échapper au dilemme de la simultanéité de la foi et de l'histoire (Geschichte), à mesure que l'écran de l'histoire scientifique (des Historischen) s'interpose entre les deux ?

 

C'est ainsi que nous rencontrons aujourd'hui, ici ou là, des tentatives pour démontrer la christologie sur le plan de l'histoire scientifique, pour l'établir malgré tout à partir de cette méthode de l'énoncé « exact » et documenté 2; d'autres encore ont un programme bien plus simple, consistant à réduire la christologie à ce qui peut être établi par les documents.

 

Pour ce qui est de la première tentative, elle ne saurait aboutir, car, nous l'avons vu, l'«histoire scientifique» implique une forme de pensée qui se limite au phénomène (à ce qui apparaît dans les documents); elle ne saurait donc pas plus engendrer la foi que la physique ne peut arriver à confesser Dieu.

 

Quant à la deuxième tentative, impossible d'en être satisfait, car la voie qu'elle propose ne permet pas

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d'appréhender la totalité du passé; ce qui est ainsi affirmé est en réalité l'expression d'une conception du monde personnelle, et non pas justement le pur résultat de la recherche historique4.

 

Aussi voit‑on de plus en plus se joindre à ces efforts une troisième tentative, qui est d'éluder complètement le dilemme de l'historicité scientifique, de passer outre au problème, considéré comme superflu.

 

C'est ce que fait déjà Hegel, dans une entreprise de grand style; l'oeuvre de Bultmann, malgré toute la différence qui la sépare de celle de Hegel, partage pourtant avec elle la même orientation.

 

Que l'on se replie sur l'Idée ou sur le kérygme, cela n'est certes pas la même chose, mais la différence n'est pas aussi totale que semblent le supposer les partisans de la théologie kérygmatique5 .

 

© Robert Hivon 2014     twitter: @hivonphilo     skype: robert.hivon  Facebook et Google+: Robert Hivon