Scanderbeg 6

Darras tome 31 p.451

 

11. On n'a jamais pu savoir au juste de quelle manière Mahomet II trouva son salut dans la fuite, pendant cette terrible nuit. Mais il n'en est pas moins certain qu'il perdit tous ses bagages, abandonna les machines, les engins, tout le matériel de siège et de guerre, ne rentra dans sa patrie qu'après avoir vu tomber sous le fer des chrétiens les trois quarts et plus de son armée. Il conserva de sa défaite un si cuisant souvenir que de son vivant il ne voulut entendre prononcer le nom de Belgrade. Quelques historiens disent que Mahomet, gravement atteint par une flèche au plus fort du combat, fut emporté sans connaissance dans sa tente, et de là, par les débris de son armée en fuite, jusqu'à Sarno, la place turque la plus voisine d'Albe-la-Grecque. Là seulement il revint à lui, pour apprendre le désastre de ses troupes, la mort du pacha de Natolie et de ses meilleurs capitaines. Ce récit l'affecta si douloureusement, que ses familiers parvinrent avec beaucoup de peine à lui ôter de la tête l'idée de s'empoisonner. Cette mémorable victoire des chré­tiens, dont la plupart des écrivains contemporains rapportent la plus grande part au bienheureux Jean de Capistrano, fut remportée

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dans le mois de juillet 1456, le jour de la fête de sainte Marie-Made­leine1. Calixte n'aurait pas voulu que ce triomphe providentiel de­meurât sans fruit pour la cause de la civilisation et du christia­nisme. Quelques Grands de Hongrie, contrairement au sentiment d'Hunyade, inclinaient à la conclusion de la paix avec les Turcs, la circonstance leur paraissant propice pour l'obtenir avantageuse, et s'épargner un retour offensif de la part d'un ennemi qui disposait de forces et de ressources incomparablement supérieures aux leurs. Le Souverain Pontife usa de toute son influence pour faire préva­loir l'opinion du régent. Ladislas et ses barons vivaient en désac­cord avec l'empereur Frédéric, qui ne pouvait oublier que la vio­lence et la ruse avaient soustrait à sa tutelle le jeune roi de Hon­grie. Le légat n'ayant pu réussir à dissiper ce misérable ressenti­ment, qui empêchait les deux princes de réunir leurs armes contre les Turcs, le Pape les menaça d'anathème, s'ils refusaient plus longtemps de se réconcilier.

 

   12. Ils parurent obéir d'abord, mais bientôt leurs  dissentiments recommencèrent. L’empereur, pour échapper aux sollicitations du Pontife, qui le pressait de s’armer contre les ennemis du nom chré­tien, lui suscita par l'archevêque de Mayence une querelle inique, en le faisant accuser d'oppression envers l'Eglise de Germanie. Ca­lixte, repoussé de ce côté, s'efforçait de gagner du moins à la croi­sade Alphonse d'Aragon. Ce prince ne se borna pas à refuser de remplir encore alors l'engagement qu'il avait pris de marcher contre les Infidèles ; il manifesta même l'intention de faire défection au Saint-Siège, qui résistait à ses prétentions sur des villes ecclésias­tiques, telles que Terracine et Bénévent, et sur le royaume de Naples, dont il voulait assurer la transmission à son bâtard Ferdi­nand. A la suite de la victoire de Belgrade, de  nouveaux  efforts

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1 tEn. Silv., Hist Bohem., Ci ; et Hist. de Eitrop.. S. — Monstiielet., Hist.t vol. m, p. 67. — S. Anton., m p. Ut. xxn, 14 § 1. — Gorelin., Comment. PU II, I. I. Calcdoxdyl., Hist. Turcic, vm. — Micnov., iv, 66. — Chômer., xxiii. Naccler., vol. n, gêner. 49. — Cocl., Hist. Ilussit , xi. — Bosfin., dec. 3 I. VIII. — WxnDivn., Annnl. Minorit., anu. 1450. — Puilepfi., xix ; et ali onines.

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furent faits auprès du roi de France pour le décider à une levée de boucliers contre les Turcs. Le roi de Portugal fut exhorté chaleu­reusement à la persévérance dans le généreux dessein qu'il avait manifesté de se mettre à la tête d'une expédition pour la délivrance de Constantinople. Les républiques de Florence, de Gênes et de Ve­nise furent invitées à prendre part à la guerre sainte. Les princes Macédoniens reçurent des encouragements dans leur résistance aux invasions des Ottomans. Il n'y eut pas jusqu'aux Ethiopiens que le Souverain Pontife ne tentât de soulever contre les sectateurs du Coran, comme pour essayer de faire une diversion sur leurs der­rières. Il prêchait d'exemple, ayant épuisé le trésor pontifical jus­qu'au dernier florin et sa propre cassette, vendu même ses joyaux, pour la construction et l'entretien d'une flotte dans les eaux du Le­vant. Ces dépenses et ce dévouement généreux eurent le résultat qui leur était dû: la flotte partie sous les ordres du cardinal Louis porta le ravage sur le littoral de l'empire Turc et prit aux Barbares, dans la mer Egée, les trois îles de Mitylène, Salamine et Naxos. Calixte s'empressa de répandre en Allemagne la nouvelle de ces importants succès par l'entremise du légat Jean Carvajal, dans l'es­poir que Hongrois et Germains y puiseraient un encouragement à s'armer contre les envahisseurs de l'Europe.

 

 13. Or, au même moment, afin que l'attaque par mer répondit à la grandeur de celle qu'il aurait voulu provoquer par terre, il ordonnait au cardinal Alain d’Avignon de réunir une autre flotte, priait René de Provence d’en prendre le commandement avec le légat, envoyait pour protéger Rhodes une trirème de grandeur ex­traordinaire, spécialement construite dans ce but. La cause catho­lique fit vers le même temps une perte irréparable : Jean Hunyade, qui méditait le projet d'exploiter largement la victoire de Belgrade et d'envahir à son tour la Turquie, mourut de la peste engendrée par les exhalaisons putrides des cadavres ennemis, qu'on n'avait pas encore pu couvrir de terre. C'était le 6 août 1456, à peine quinze jours après cette même victoire. Il reçut avant d'expirer les der­niers sacrements des mains du bienheureux Jean de Capistrano, couronnant sa vie de héros chrétien par une fin  chrétienne. Il

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accomplit même à ce dernier moment ce dont jamais héros ni saint, que nous sachions, n'eut la force ou le courage. Déclarant comme le centenier qu'il ne méritait pas que le Seigneur entrât dans sa maison, il alla recevoir le Viatique à l'église et revint chez lui pour mourir. Les croisés le remplacèrent immédiatement par un vieux capitaine, le comte Nicolas de Wilak, sous lequel il avait fait ses premières armes, et dont les vertus guerrières et les mœurs irré­prochables leur inspiraient une entière confiance. Hélas ! aux larmes qu'on versait sur la perte d'Hunyade, d'autres larmes succédèrent aussitôt, plus abondantes peut-être : Jean de Capistrano s'endormit également dans le Seigneur, laissant le fardeau de son apostolat contre les Infidèles à son disciple Jean de Tagliacoti1. Ma­homet Il brûlait du désir de racheter, dans une nouvelle irruption en Hongrie, par quelque éclatant exploit, la honte de la défaite de Belgrade. Dès les premiers jours de 1457, on apprit en Occident qu'il tenait une armée innombrable prête au départ. Calixte jeta le cri d'alarme vers le roi de Portugal, sur lequel il fondait les plus grandes espérances ; le cardinal AEnéas Sylvius chercha, mais en vain, à faire sortir le roi d'Aragon de sa torpeur. En Hongrie, la crainte d'une invasion turque était d'autant plus grande, que les divisions intestines ne pouvaient que la favoriser.  

 

   14. Après la mort de Jean Hunyade, son ennemi le plus acharné, le comte Ulric de Cilley, avait pressé le jeune roi Ladislas son neveu de retourner à Bude et de faire une visite à Belgrade, illustrée par la récente défaite de Mahomet. Cette place était commandée par les deux fils d'Hunyade, Ladislas et Matthias, qui, par crainte de quelque guet-apens du comte, refusèrent de recevoir leur souve­rain, s'il ne consentait à laisser hors des remparts les quatre mille soldats qu'il avait amenés à sa suite. Une conjuration des Grands s'étant ensuite machinée contre Ulric, Ladislas Hunyade l'avait poi­gnardé dans une entrevue secrète. Le roi, refoulant au fond du cœur la douleur que lui causait la fin tragique de son oncle, quali­fia hautement d'acte de justice le meurtre qu'il détestait et déplo-

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1 jEn. Sylv., Hist. Bohem., 67. — Wàdding., Annal. Minorit., anno 1456.

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rait comme une horrible perfidie. Il alla plus loin, adopta Ladisias et Matthias Hunyade pour frères, et fit serment de ne point venger la mort du comte de Cilley. Pour ôter tout soupçon de leur esprit, il leur donna des vêtements de pourpre et leur fit quitter le deuil de leur père. Complètement rassurés, Ladisias et Matthias suivirent le roi jusqu'à Bude. Alors les proches et les amis d'Ulric, circonvenant le prince, lui remontrèrent que, s'il ne tirait vengeance de l'assas­sinat de son parent, il deviendrait lui-même la victime de l'ambi­tion des fils d'Hunyade ; ils ne manqueraient pas d'attenter à sa vie pour s'emparer du trône. Ces intrigues aboutirent à l'arrestation des deux comtes, dont le procès amena le supplice de l'aîné Ladisdas, une dure et longue détention pour Matthias1. A ces divisions in­testines s'ajoutait, comme obstacle à la guerre sainte, la persis­tance des hostilités entre le roi de Hongrie et l'empereur. Les choses s'envenimèrent au point que des embûches furent tendues aux jours de Frédéric. Celui-ci furieux se jeta sur l'Autriche, et les ar­mées des deux adversaires rivalisèrent de vandalisme dans cette contrée. Le Souverain Pontife intervint de son mieux par ses lettres et par l'entremise de son légat pour faire cesser cette guerre d'extermination. Ladisias, qui avait repoussé les propositions de Maho­met Il en vue d'une trêve, se montra docile aux exhortations du Vi­caire de Jésus-Christ ; il envoya une ambassade à Frédéric pour négocier une réconciliation. Les clauses et conditions du traité de paix étaient arrêtées, lorsque le jeune roi fut tout-à coup emporté par une mort prématurée, après une courte maladie de trente-six heures, le 23 novembre 1457, au moment où il était près d'épouser Marguerite de France. Les Hussites, dont il avait toujours montré la ferme intention d'extirper l'hérésie, furent fortement soupçonnés d'avoir procuré sa mort par le poison2.

 

15. Adorant la Providence jusqu'en ses décrets les plus sévères, le Pape, bien que la perte de Ladisias en de telles  circonstances

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1 Ain. Sylv., Uist. Bohem., 66-68. — Tbcros., Chron., 58 60. — Bonfjh., dee 3, lib. VIII. Cocl., Hist. Hussit., xi.

2./Ex. Sylv., Hist. Bohem., 69-71. — Tuuros., Chron., 62. — Boufin., doc. 3, lib. VIII. Dubbav., xxix. — Cocl., Hist. Hussit., xi.

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fût un coup bien douloureux pour la Foi, ne travailla pas avec moins de zèle à la poursuite de ses projets de guerre sainte. Etienne Thomas, roi de Bosnie, enhardi par le triomphe des Chrétiens à Belgrade, résolut de venger ses anciennes défaites et d'arracher aux Infidèles les territoires qu'ils lui avaient pris : Calixte se mit en re­lations actives avec ce prince, par lettres et par son légat Jean de Carvajal, afin de l'affermir dans sa résolution et d'obtenir qu'il l'exécutât sans trop de retard. Mahomet II, modifiant son plan de campagne, au lieu de se jeter directement sur la Hongrie, tourna d'abord ses forces contre la Macédoine : il aurait voulu se débar­rasser de Scanderbeg, qui, même de loin, pesait toujours sur lui. Les envahisseurs étaient en si grand nombre, que le héros alba­nais, renonçant à défendre les plaines, fut obligé de se réfugier dans les rochers. La Macédoine fut mise à feu et à sang ; la petite armée des Chrétiens était serrée de près entre les campements des Barbares. Voici comment Scanderbeg avait provoqué cette diver­sion si opportune pour les Hongrois au moment de la vacance du trône. Voyant que Mahomet s'acharnait à la ruine de l'empire de Trébizonde, il avait, avec quelques troupes auxiliaires venues de la Fouille, mis le siège devant Belgrade d'Epire. Le sultan s'indigna si fort de cette héroïque audace, que, suspendant la guerre d'Asie, il fit partir Sébalias pour l'Epire avec quarante mille chevaux. Les Macédoniens avaient mené rondement l'attaque ; de larges brèches étaient pratiquées aux murs de la place ; Scanderbeg offrit à la garnison une capitulation honorable. Les janissaires, avertis qu'ils allaient être prochainement secourus, demandèrent un délai de quelques jours. Or, Sébalias avait fait si grande diligence qu'il put surprendre le camp des chrétiens en l'absence du héros albanais. Cinq mille hommes tombèrent sous le fer des Infidèles ; le nombre des blessés fut considérable. Toute la petite armée venue de la Pouille, à l'exception de quelques compagnies qui étaient dans la montagne avec Scanderbeg, fut exterminée avec son chef Musachi. Les Barbares coupèrent un grand nombre de têtes, et, pour empor­ter ces horribles trophées sans être incommodés par l'odeur, ils les décharnèrent et les remplirent de paille. Tout ce que put faire

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Scanderbeg affolé de douleur fut de se jeter sur les Turcs qui s'a­charnaient à la poursuite des vaincus et de leur tuer à son tour beau­coup de monde.


§ III. CONSTANTS OBSTACLES, NOUVEAUX PERILS

 

   16. Au désastre que les Macédoniens venaient d'essuyer en Epire s'ajoutèrent pour eux de nouvelles causes de douleur: profitant des  divisions intestines de leurs princes, Mahomet parvint à force d'or à déterminer la défection de quelques-uns d'entre eux, et particu­lièrement de Moïse, seigneur de Dibre, auquel il avait promis de le faire roi d'Epire. Moïse se tourna contre Scanderbeg avec quinze mille cavaliers d'élite ; mais il se fit battre si complètement qu'il ne trouva qu'à grand'peine le salut dans la fuite avec quatre mille hommes seulement. De retour à Constantinople, il allait payer de sa tête l'imprudence de s'être laissé vaincre, s'il n'avait obtenu sa grâce par l'influence de quelques courtisans. Mais il se vit ensuite tellement méprisé par Mahomet et son entourage, qu'il ne put se plier à tant d'humiliation. Le repentir de son apostasie le saisit au cœur ; il s'enfuit de Constantinople et vint, la corde au cou, se je­ter aux genoux de Scanderbeg. Cette conduite lui valut plus qu'un pardon généreux : le héros lui rendit les richesses et les honneurs qu'il possédait avant sa trahison. Pendant que Moïse s'efforçait de laver dans les larmes du repentir le crime où l'avait fait tomber une aveugle ambition, Scanderbeg avait à se défendre contre un autre rebelle, son propre neveu Amésa, que Mahomet II avait at­tiré dans le même piège grossier, l'offre du trône d'Epire. Pour comble de malheur, Paul, archevêque de Croja, que le Saint-Siège avait fait son légat en Macédoine et en Servie, trahissait également la cause catholique et se déclarait ouvertement le protecteur de l'hérésie et du schisme grec 1. Le Souverain Pontife, de qui l'Orient chrétien attendait sa délivrance, éprouvait de toutes ces

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1 .Marin. Bahlet.j Vit. Scanda bey., vu, et u.

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lâchetés une bien vive douleur ; mais il se sentait pourtant sou­tenu dans sa noble tâche, dans son courageux dévouement, par quelques joies non moins vives. Le cardinal-patriarche, Louis d'Aquilée, poursuivait dans les eaux du Levant, le cours de ses succès avec la flotte catholique: la campagne de 1457 ne fut pas moins glorieuse pour les marins pontificaux que celle de 1456. Aussi le Pape s'attachait-il par tous les moyens à fortifier cette flotte et s'empressait-il de lui envoyer du renfort sous les ordres de son pa­rent Gabriel Borgia1.

 

    17. Se sentant impuissant à faire sortir pas ses lettres et par ses légats les princes catholiques de leur torpeur, il conçut le dessein de convoquer à Rome une grande diète des représentants de toutes les puissances. Il tentait en même temps de produire une diversion utile en soulevant contre les Mahométans les Géorgiens et les Francs du Levant, la Perse et l'Ethiopie. Hélas ! rois et princes demeu­raient sourds à ces appels du Vicaire de Jésus-Christ. Les Germains firent pis encore : ils étaient honteux, sans oser se l'avouer à eux-mêmes, de n'avoir pas la force de s'arracher à leur coupable apa­thie. Ils s'étudièrent à rendre le Pape responsable de cette lâcheté par une lâcheté plus grande encore, en le calomniant ; des insinua­tions perfides propagèrent l'opinion qu'il se servait de l'or recueilli, non pour la guerre sainte, mais pour son usage particulier. Calixte n'eut pas de peine à se disculper de ces incriminations, qui consti­tuaient plus qu'une criante injustice et touchaient à la plus noire ingratitude, puisqu'il avait épuisé pour la croisade jusqu'à son tré­sor privé. Les princes allemands, à l'insu de l'empereur cependant, ne s'en tinrent point là : ils eurent recours à de honteuses intrigues pour affaiblir l'autorité Apostolique. L'archevêque de Mayence, pre­mier électeur de l'Empire, était à la tête de ces indignes menées. Le Pape eut un champion infatigable de sa cause, le cardinal AEnéas Sylvius. L'attitude de la France fut en cette occasion tout aussi déplorable que celle de l'Allemagne. La plupart des princes, plusieurs prélats, une partie du clergé, notamment celui de la pro-

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1 S. Anton., m p. lit. xxn, 14 § 1.— /En. Stlv., Hisl. de Asia min., 74.

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vince de Rouen, les docteurs de Paris, non contents de refuser le paiement de la dîme de guerre, osèrent en appeler de l'autorité du suprême Pasteur à la réunion d'un concile œcuménique, s'efforçant ainsi de ressusciter le schisme de Bâle.

 

   18. Un instant Charles VII parut donner raison au Saint-Siège, en consentant à la formation d'une flotte de trente vaisseaux avec l’or prélevé sur les revenus ecclésiastiques. Mais il fut bientôt dé­tourné de toute idée d'une expédition contre les Turcs par les in­trigues de l'Angleterre. Le duc d'Alençon, accusé de complot avec cette puissance, ne put échapper à la condamnation. La sévérité des lois dut être déployée contre quelques Bordelais qui avaient tramé la livraison de leur ville à l'étranger. A ces sourdes menées de l'Anglais pour recouvrer l'Aquitaine, la France répondit par la guerre ouverte. Profitant des séditions que Richard d'York avait suscitées au-delà de la Manche, ils firent tout-à-coup une descente sur le littoral du comté de Kent, enlevèrent un riche hutin, déci­mèrent la population, incendièrent tout ce qu'ils ne purent prendre. En même temps Jacques d'Ecosse, leur allié, envahissait l'Angle­terre par le Nord, ravageait tout le pays sur son passage, et mettait le siège devant Roxburgh. Il y trouva la mort, laissant le trône à son fils, appelé Jacques comme lui. Les Ecossais persistèrent dans les opérations du siège jusqu'à ce qu'ils se furent rendus maîtres de la ville1. A la même époque, les Etats Scandinaves étaient le théâtre d'une nouvelle révolution. Charles, que les Suédois et les Goths avaient élevé au trône, et qui s'était emparé de la Norvège, se lais­sant aller à l'enivrement du pouvoir souverain, était devenu l'op­presseur de ses peuples. Une conjuration, qui prit pour chef l'ar­chevêque d'Upsal, primat de Suède, lui déclara la guerre, le battit en plusieurs rencontres et le força de s'enfuir à Dantzik sur une barque de pêcheur. Le jour de la Saint-Jean 1457, les États de Suède et de Norwège acclamèrent Christiern de Danemark, et les trois couronnes Scandinaves se trouvèrent de nouveau réunies sur

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1 Mo.nstrelet.,  Risl.,  vol. m, p. 68-70. —  Gaguin., in Carol., vu, ann. 1457.

Pacl. /Emil., in Carol. vu, eod. anno. —  Poltd. Virgil.,   Rist.   Angl., xxn.

S. Aktoj., m p. tit. xm, 16 § 1.

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la même tête. Mais Christiern, qui s'était constamment retranché derrière la nécessité de se défendre contre Charles pour ne point prendre part à la croisade, ne fit pas plus contre les Turcs après que pendant la guerre avec les Goths 1.

 

19. L'indifférence des princes occidentaux pour la cause chré­tienne en Orient était d'autant plus regrettable, que la Hongrie,  jusque-là le boulevard du centre de l'Europe, était à ce moment en pleine crise révolutionnaire. L'exécution de l'aîné des fils d'Hunyade et la détention de l'autre par le roi Ladislas, avaient amené d'abord la révolte de leur oncle Michel Zilagy, qui s'était emparé de la Transilvanie, et fomentait la discorde dans le reste du royaume. Après la mort inattendu de Ladislas, Michel parvint à se rendre maître de l'administration de la Hongrie. Peu de temps après, il assemblait les États de la nation, et leur proposait d'appeler au trône Matthias Hunyade, qui venait d'être transféré des prisons de Vienne à celles de Prague. Le père du comte prisonnier avait été le sau­veur du royaume envahi par les Turcs ; la mort l'avait pris au mi­lieu de son triomphe ; il serait beau de le récompenser dans la per­sonne de son fils, qui marcherait sur ses traces contre les ennemis de la patrie. Les Hongrois eurent la proposition pour agréable: l'image du héros de Belgrade était vivante au fond de leur cœur, et l'infortune de son fils injustement retenu sous les verroux lui donnait par elle-même un regain de popularité. On négocia auprès de Georges Podiébrad la mise en liberté du prisonnier ; dans les pre­miers jours de 1458 Matthias passait du cachot de Prague sur le trône de Hongrie. Lorsque Podiébrad s'était habilement fait livrer le fils d'Hunyade par le gouverneur de la citadelle de Vienne, c'est avec l'espoir de s'assurer une forte rançon. Après la mort de La­dislas, quand il vit les dispositions des Hongrois à l'égard du pri­sonnier d'État qu'il avait en ses mains et les chances de Matthias au trône, il modifia ses vues et ne mit d'autre prix à sa mise en liberté que l'honneur de devenir son beau-père en l'unissant à sa fille Ca­therine. La diplomatie du Saint-Siège par l'entremise du   cardinal

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i Maghus, Hist. Sueon.,   xxiii, 6, 7. — Chaktz.,  hist. Dan.,  vm, 2S ; et Hist. Suec, v, 39 et seqq. — GoiitLi.N., Comment. PU II, 1. I.

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légat Jean Garvajal, avait pris une large part au changement de fortune et à l'élévation de l'héritier de Jean Hunyade. Dès qu'il en apprit l'heureuse nouvelle, il laissa éclater toute sa joie. Sa lettre de félicitations au nouveau monarque l'amène sans effort à déve­lopper la constante pensée de son pontificat : il y trace d'une main ferme son plan d'extermination de la secte mahométane, dont les deux premières conditions sont la délivrance de Constantinople et celle de la Terre-Sainte.

 

20. Dès ce moment, tous ses efforts tendirent à réunir avec la Hongrie l'Epire, la Pologne, la Bosnie, toutes les puissances chrétiennes de ces contrées, dans une vaste alliance contre les Infidèles; sa diplomatie se proposant en tout de faire échec à celle de mahomet II, dont les intrigues actives entretenaient les divisions entre les princes catholiques voisins de ses états. Il cherchait à les attirer dans le piège de trêves en apparences avantageuses, afin de se don­ner le loisir, pour mieux pouvoir les écraser plus tard, de rétablir sa prépondérance en Asie et de réparer le revers que venait de lui faire essuyer la Perse, soulevée contre l'insatiable conquérant par le Saint-Siège1. Malheureusement les princes catholiques demeu­rèrent sourds encore aux exhortations du Vicaire de Jésus-Christ. Scanderbeg seul soutint vaillamment l'honneur du nom chrétien en Macédoine ; mais le Pape ne put lui envoyer qu'un secours in­suffisant sous la conduite de son neveu Michel Borgia. Mahomet, pour n'être pas inquiété dans ses opérations en Asie, avait excité l'ambiteux Amesa contre son oncle, en lui promettant toujours la couronne d'Epire, en lui donnant d'abord le commandement de cinq mille chevaux, mais après avoir confié la conduite générale de cette diversion en Europe au pacha de Romanie, Isaac, un de ses meilleurs généraux. Scanderbeg aborda résolument l'ennemi à la tête de onze mille guerriers. Il le surprit si soudainement qu'en ne perdant qu'une centaine des siens, il lui tua près de vingt-mille hommes, fit quinze cents prisonniers, recueillit un butin immense

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1 Thuros., Chron., 61-63. — S. Aston., m p. Ut. xxu, 16 § I. — /Ex. SïLV., Hist. Bo/tem., 61. — Ramas., indice, 28-30. — Cocl., ttnt. Hus$it.,x. Dubhav., kxx. — Btwris., dec. 3, lib. VIII.

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et prit vingt drapeaux. Le coup était d'autant plus sensible pour le sultan que de nouveaux troubles venaient d'éclater en Mysie. Par l'intermédiaire de Messit Sanzachi, que les Macédoniens avaient capturé dans la bataille et qui rachetait sa liberté au prix d'une rançon considérable, il fit demander la paix au héros Albanais. Scanderbeg repoussa fièrement cette avance. Des captifs turcs, quel­ques-uns furent relâchés avec leur chef; quelques autres embras­sèrent le christianisme et demeurèrent en Epire ; d'autres furent envoyés aux rois catholiques avec des chevaux et de précieuses dé­pouilles, comme témoignagne de la victoire remportée. Rome re­çut la part opime du butin.

 

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