FOI CHRÉTIENNE
hier et aujourd'hui
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III. YAHVÉ, LE DIEU DES PÈRES ET LE DIEU DE JÉSUS‑CHRIST
En présentant Yahvé comme le Dieu des pères, on a incorporé dans la foi en Yahvé tous les éléments constitutifs de la foi des patriarches, en les intégrant, il est vrai, dans un nouvel ensemble et en leur imprimant une forme nouvelle.
Quelle est la nouveauté
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p72 DIEU
caractéristique de ce nom de « Yahvé »? Les réponses sont fort nombreuses. Il n'est plus possible, sans doute, d'établir avec certitude le sens exact d'Exode 3. Cependant deux aspects ressortent clairement. Comme nous l'avons déjà vu, pour notre pensée philosophique, le fait que Dieu porte un nom et qu'il apparaisse ainsi comme une sorte d'individu, constitue un véritable scandale.
Mais lorsqu'on examine de plus près ce texte, une question surgit: est‑ce là vraiment un nom? A première vue cette question paraît absurde, car il est incontestable que, pour Israel, ce mot de Yahvé avait valeur d'un véritable nom de Dieu.
Cependant une lecture plus approfondie montre que le récit du Buisson ardent interprète ce nom de telle façon qu'il ne s'agit plus vraiment d'un nom. En tout cas, il se détache nettement de la série des autres désignations de divinités, dont il semble d'abord faire partie.
Écoutons attentivement: Moïse demande: «les enfants d'Israël auprès desquels tu m'envoies me diront: quel est ce Dieu qui t'envoie ? Quel est son nom ? Que leur répondrai‑je ? » Le récit rapporte alors les paroles de Dieu à Moïse: « Je suis celui qui suis »; on pourrait aussi traduire: «Je suis ce que je suis ». Cela ne ressemble‑t‑il pas à une fin de non‑recevoir? N'est‑ce pas plutôt un refus qu'une déclaration d'identité?
Dans toute la scène il y a comme un mouvement d'humeur devant une telle indiscrétion : « Je suis celui qui je suis! L'opinion qui admet qu'il n'y a pas de communication de nom ici et que la question est plutôt éludée, trouve une confirmation dans la comparaison de ce texte avec deux autres, qui en sont les meilleurs parallèles : Juges 13, 18 et Genèse 32, 30.
Dans Juges 13, 18, un certain Manoah demande son nom au Dieu qu'il rencontre. La réponse : « Pourquoi t'informer de mon nom? Il est mystérieux. » (On peut aussi traduire « il est merveilleux »); aucun nom n'est indiqué. Dans Genèse 32, 30, c'est Jacob qui, après sa lutte nocturne avec l'inconnu, lui demande son nom, et est éconduit lui aussi: “Pourquoi me demandes‑tu mon nom?»
Les deux passages sont très proches de notre texte au point de vue langue et structure, de sorte qu'un rapprochement au niveau des idées peut difficilement être refusé. Il y a ici le même geste de refus.
Le Dieu que Moïse rencontre dans le Buisson ne peut décliner son nom comme les dieux d'alentour, ces dieux‑individus qui, côtoyant des dieux de même espèce, ont besoin d'un nom. Le Dieu du Buisson se place hors série.
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p73 LA FOI BIBLIQUE EN DIEU
Dans ce geste de refus parait quelque chose de l'altérité de ce Dieu par rapport aux idoles. L'explication du nom de Yahvé par le petit mot «être » sert ainsi à une sorte de théologie négative. Elle abolit le nom comme tel; elle nous reporte en quelque sorte au‑delà du trop connu, symbolisé par le nom, vers l'inconnu, vers ce qui est caché.
Le nom se dissout dans le mystère, impliquant à la fois la connaissance de Dieu et son caractère inconnaissable, obscurité et révélation. Le nom, symbole de connaissance, devient chiffre de code pour le mystère permanent du Dieu inconnu et innommé.
Dans le moment même où l'on croyait pouvoir saisir Dieu, le nom qu'il se donne fait voir la distance infinie qui nous en sépare. Ainsi se trouve justifié l'usage introduit en Israel, de ne plus prononcer ce nom, de le remplacer par des périphrases, à tel point qu'il disparaît dans la Bible grecque, qui lui substitue le mot “Seigneur ».
Dans cette évolution, le mystère de la scène du Buisson a été, à bien des égards, mieux compris que dans toutes sortes d'explications philologiques savantes.