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11. La basilique des Douze Apôtres, élevée par Constantin le Grand 1, et dépositaire des restes mortels du héros, menaçait ruine. Vingt-cinq ans avaient suffi pour réduire aux extrêmes limites de la décrépitude un édifice destiné, dans la pensée de son fondateur, à braver les siècles, à perpétuer jusqu'aux générations les plus reculées la mémoire du premier empereur chrétien. Une déception si caractéristique et si prompte fut-elle la conséquence de mouvements imprévus du sol, causés par les tremblements de terre qui sévissaient fréquemment alors en Asie, et dont nous avons noté les principaux? ou bien fut-elle uniquement amenée par les vices d'une construction trop précipitée, et commandée à jour fixe? Il nous est impossible de le conjecturer à distance. Le fait est que les assemblées qui se réunissaient dans la basilique, sous la direction du patriarche intrus, couraient de sérieux dangers. Les bâtiments accessoires, réservés pour l'habitation du presbyterium et de la diaconie, n'étaient pas en meilleur état. Une panique universelle s'était emparée des esprits. Pour rester dans les termes de la légalité absolue, Macédonius aurait dû informer Constance de cet état de choses. Mais, d'une part, l'em- pereur était encore en Occident, et, de l'autre, le prélat hérétique était tellement habitué à agir sans contrôle, qu'il n'y songea même pas. De sa propre autorité, il pourvut aux mesures réclamées par la sécurité générale, interdit la basilique comme lieu de réunion, et donna l'ordre d'exhumer le corps de Constantin, pour le préserver des suites d'une catastrophe imminente. Rien dans tout cela n'avait un caractère excessif. Macédonius, qui s'était permis
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1. Cf. tom. IX de cette Histoire, pag. 336.
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tant de crimes, devait être dans une bonne foi parfaite sur le résultat des précautions fort sages qu'il venait de prendre. Cependant il comptait sans la vénération dont le peuple de Byzance entourait la mémoire du grand empereur. Au moment où les ouvriers portèrent la main sur le tombeau, une véritable émeute se produisit dans la ville. On criait à la profanation et au sacrilège. Les deux factions, catholique et arienne, qui depuis longtemps partageaient tous les esprits, saisirent cette occasion de se mesurer en face. Macédonius, sans se préoccuper des émotions populaires, pressa l'exécution des premiers ordres et fit procéder à la translation du corps de Constantin dans la basilique du martyr saint Acace. Mais à peine le cortège fut-il parvenu à ce dernier édifice, qu'une bataille s'engagea avec toute la fureur des guerres civiles. Le parvis fut rempli de cadavres; la fontaine qui alimentait la piscine baptismale roula des flots de sang. Obstruée par des monceaux de corps entassés, l'eau ne put suivre son cours naturel et inonda la place publique d'une mare sanglante. La nuit mit fin à ces scènes de carnage. A cette nouvelle, Constance entra dans un véritable accès de rage contre Macédonius. Il fit déposer et exiler le patriarche intrus et lui donna pour successeur Eudoxius, qui se transféra, de sa propre autorité, du siège d'Antioche qu'il occupait illégalement, à celui de Constantinople auquel il n'avait pas plus de droit (3G0).
12. L'année 361 s'ouvrit encore par un concile ; mais, cette fois, ce fut le dernier que réunit Constance. Ce prince, attiré en Orient par la guerre contre les Perses, assembla à Antioche un nombre considérable d'évêques. Il voulait leur faire condamner à la fois et la doctrine des catholiques sur le consubstantiel et celle des Anoméens ou Ariens purs, pour embrasser le système des Semi-Ariens. Ses désirs ne furent point réalisés. Toute l'at-tention du concile se fixa sur le choix d'un évoque d'Antioche, à substituer à Eudoxius. Catholiques, Ariens et Semi-Ariens se dis- putaient l'élection, prétendant la faire tomber sur un sujet de leur parti. La Providence se chargea de faire triompher la bonne cause. Les suffrages se réunirent sur saint Mélèce, évêque de Sébaste.
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p25 CHAP. I. — PERSÉCUTIONS ARIENNES.
Le nouveau patriarche s'était fait, dès sa jeunesse, remarquer par la régularité de sa vie, la douceur de son caractère et l'austérité de ses mœurs. Il était juste, simple, et craignant Dieu. Les Ariens le croyaient à eux, et les principaux auteurs de sa promotion à Antioche furent Acace de Césarée et Georges de Laodicée, les chefs les plus avancés du parti anoméen. Le décret d'élection, souscrit de tous les évêques présents, fut remis entre les mains d'Eusèbe, évêque de Samosate. L'arrivée du patriarche à Antioche y produisit la plus vive sensation. On attendait avec impatience son discours d'entrée, qui devait ranger saint Mélèce dans l'un des trois partis qui se disputaient l'honneur de le compter pour adhérent. Constance avait ordonné aux tachygraphes officiels d'écrire chacune des paroles de l'évêque, à mesure qu'il les prononcerait ; il avait exigé, d'ailleurs, que le texte du discours fût le passage fameux des Proverbes, sur lequel s'appuyaient principalement les Ariens pour nier l'éternité du Verbe : Dominus possedit me in initio viarum suarum 1. Les Grecs interprétaient ces paroles dans le sens que le Seigneur avait créé le Verbe au commencement de ses voies 2. Saint Mélèce, sans se préoccuper des intrigues qui s'agitaient autour de lui, commença son discours en présence de Constance, des évêques, de tous les dignitaires de l'empire et d'une foule immense accourue pour l'entendre. Saint Epiphane nous a conservé le texte de cette allocution, toute remplie des paroles mêmes de l'Écriture. Le patriarche y déclare nettement que le Verbe est le Fils de Dieu, Dieu de Dieu, seul d'un seul, semblable au Père et sa vivante image. Il explique le texte des Proverbes, dans le sens catholique, par d'autres passages analogues de l'Écriture, et finit en s'élevant contre la téméraire curiosité des hérétiques qui voulaient scruter les profondeurs de la nature divine et rejetaient la simplicité de la foi. — Ce discours, si peu attendu, fit entrer Constance en fureur. Quelques jours s'étaient à peine écoulés, depuis son arrivée, que le patriarche fut jeté dans une voiture du gouverneur et conduit en exil. Mais le peuple d'An-
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1. D'après leur interprétation, il suivait de ce texte que le Verbe n'était qu'une créature. — 2. Lib. Proverb., cap. vm, pag. 22.
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tiache avait eu le temps de s'affectionner à son saint évêque ; la multitude voulait massacrer le gouverneur, qui s'était assis sur son char à côté du prisonnier. Le fonctionnaire impérial ne dut la vie qu'à saint Mélèee lui-même, qui le couvrit de son manteau. L'empereur et les Ariens qui le dirigeaient regrettaient maintenant d'avoir remis à Eusèbe de Samosate l’acte d'élection de Mélèce. Constance envoya un officier de son palais le lui demander, avec ordre de couper la main droite de l'évêque s'il refusait. Le courageux prélat, ayant pris connaissance de la lettre impériale, présenta les deux mains a l'officier, en disant : « Coupez-les moi toutes deux, car je ne rendrai jamais ce décret qui est une pièce de conviction si manifeste de la duplicité des Ariens. » Cette réponse intrépide désarma l'empereur. Il n'insista pas davantage et ne put refuser son admiration à une telle grandeur d'âme. Pour en finir avec l'élection d'un évêque d'Antioche, il fit venir Euzôïus un des premiers disciples d'Arius, déposé du diaconat , à Alexandrie, par le prédécesseur de saint Athanase. Au mépris de toutes les lois de l'Église, ce diacre déposé et non réhabilité fut sacré par les Ariens et proclamé patriarche d'Antioche.
II. Synchronisme.
13. Libanius a dit de Constance qu'il lui manquait le cœur d'un prince et la tête d'un capitaine. Les événements politiques accom- plis dans le cours des années 360 et 36I ne justifient que trop l'exactitude de ce jugement. A côté de Constance, quoique sur un plan hiérarchiquement inférieur, le césar Julien déployait dans le gouvernement des Gaules les qualités qui manquaient au chef de l'empire ; une activité militaire toujours couronnée par des victoires sur les Germains, les Francs et les Bataves des bords du Rhin, aussi bien que sur les Pictes et les Scots dans la Grande Bretagne; une vigilance administrative qui embrassait toutes les branches de la comptabilité provinciale, réprimant les désordres des intendants, réglant la perception de l'impôt sans appauvrir le fisc et sans ruiner les contribuables; une justice à la fois ferme et
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p27 CHAP. I. — SYNCHRONISME.
paternelle qui accueillait les réclamations motivées et punissait sans pitié toutes les malversations. Le nom de Julien devenait chaque jour, par la popularité qui l'entourait, une véritable menace pour Constance. Ce dernier le sentait. Les eunuques de Byzance conseillaient à l’empereur de briser, avant qu'il ne se fût rendu trop redoutable, un instrument qui pouvait se retourner contre la puissance impériale. Mais le faible monarque hésitait devant une détermination. Il comptait sur le temps et les circonstances. Toujours heureux jusque-là dans les luttes civiles, il croyait pouvoir préjuger de l'avenir par le passé. Le bonheur assez relatif dont il avait joui jusque-là, tenait, nous l'avons dit, beaucoup moins à son habileté personnelle qu'au prestige dont le fils de Constantin le Grand avait hérité à son insu, et sans autre mérite que celui de sa naissance. Mais à mesure que les souvenirs paternels allaient en s'éloignant, les esprits se dépouillaient peu à peu d'un respect et d'une affection traditionnels dont un fils indigne ne se servait que pour la satisfaction de caprices barbares et l’omnipotence d'un despotisme imbécile.
14. Les provinces de l'Euphrate étaient envahies par les forces victorieuses de Sapor. Ursicin, le seul homme de guerre vraiment distingué que l'armée d'Orient eût à sa tête, avait été sacrifié à la jalousie de l'eunuque Eusèbe, et remplacé par Sabinianus, une de ces incapacités notoires qui pullulent dans les cours dégénérées, et savent à merveille supplanter le vrai mérite. En apprenant cette nouvelle, Sapor comprit que la cour de Byzance lui livrait elle-même les clefs de la Syrie. Vainement Ursicin obtint de servir, en qualité de volontaire, sous les ordres d'un successeur inepte. Vainement il se jeta de sa personne, avec quelques légions fidèles, dans les cités menacées par les Perses. Sabinianus prenait à tâche de le laisser sans secours, sans munitions et sans vivres, dans l'espérance de voir ce rival de génie et de gloire succomber à une résistance inégale. Ursicin survécut pourtant à cette héroïque campagne; mais Sapor, franchissant l'Euphrate, vint mettre le siège devant la redoutable cité d'Amida, la prit d'assaut, et passa tous les habitants au fil de l'épée (359). L'épouvante fut au comble en
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p28 PONTIFICAT PE SAINT L1BEP.ÏCS (^SO-SCC;.
Orient. La Syrie était ouverte à Sapor. En dérobant deux ou trois marches aux légions romaines épuisées, ce prince pouvait arriver sans joup férir à Antioche. Heureusement pour l'empire, on approchait de la saison d'hiver; la campagne fut donc suspendue, et Constance eut quelques mois de répit pour réorganiser son armée. Il annonçait l'intention d'en prendre lui-même le commandement, au printemps prochain, et de réparer par une série de victoires l'échec des aigles romaines. Cette combinaison plaisait à son génie avide de popularité. D'après ses calculs, elle devait faciliter le recrutement des soldats, en leur fournissant l'occasion si rare de se distinguer sous les yeux du maître. Elle prouvait aux populations alarmées que l'empereur ne désespérait pas du salut de l'empire. Elle faisait cesser la compétition du généralissime officiel Sabinianus et du héros volontaire Ursicin. Bref, elle réunissait en apparence tous les avantages, sans aucun inconvénient. Ce fut pourtant cette combinaison merveilleuse qui causa la ruine de Constance.
15. Le secrétaire impérial Decentius arriva dans les Gaules, chargé de faire immédiatement partir pour Constantinople et pour l'armée d'Orient, outre les troupes auxiliaires des Hérules et des Bataves, deux légions complètes et trois cents hommes d'élite de chacun des autres corps qui servaient en ce moment sous les ordres de Julien. On était alors à la fin du mois de mars (360). Les troupes stationnaient encore dans leurs quartiers d'hiver. Le césar était à Lutèce, avec sa garde, qui fut la première enrôlée dans les cadres de l'expédition d'Orient. La perspective d'une marche de cinq cents lieues pour aller combattre à l'extrémité de l'Asie des ennemis inconnus, n'avait rien de fort réjouissant pour les Hérules, les Bataves et les Gaulois. Mais il n'y avait pas seulement là une question de convenance, il y avait un principe de droit que la cour de Byzanc avait violé, vraisemblablement sans le connaître. En effet les deux légions gauloises, et les autres auxiliaires, Francs, Hérules et Bataves, en se rangeant sous les drapeaux de Julien, avaient formellement stipulé qu'on ne pourrait, en aucun cas, les obliger à franchir les Alpes. Le césar en fit l'observation à Decentius, qui ne
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crut pas devoir s'arrêter devant un pareil scrupule. Julien se tut. Il prévit peut-être que l'affaire aurait des conséquences fort graves; mais il ne fit rien ni pour les prévenir ni pour les précipiter. La nuit suivante une proclamation anonyme était affichée dans le camp. «Soldats, disait l'auteur inconnu, vous laisserez-vous déporter aux extrémités du monde, comme de vils criminels? Qu'avez-vous de commun avec Constance? Vous ne l'avez jamais vu, vous ne le connaissez que par ses exactions et sa tyrannie. Laisserez-vous vos enfants et vos femmes exposés au glaive des barbares d'outre-Rhin, pendant que vous irez chercher la mort sous la climat dévorant de l'Asie, sous le cimeterre des Perses? » Quelque fût l'auteur de cette affiche séditieuse, son éloquences vraiment militaire obtint un succès inouï. Toutes les têtes étaient en fermentation. Les ordres de marche avaient été distribués aux troupes. Le rendez-vous général était à Lutèce. Julien fit observer à Decentius qu'une agglomération si considérable, dans les cir- constances actuelles, pourrait avoir des dangers. Le secrétaire impérial n'était pas assez malavisé pour ne pas le comprendre; mais il répondit que Julien seul aurait assez d'autorité sur les légions pour les déterminer à obéir à l'empereur ; le lieu du rendez-vous fut maintenu. Cependant ce n'étaient point des soldats qui arrivaient chaque jour, c'étaient des populations entières de femmes, de vieillards, d'enfants, qui escortaient leurs époux, leurs fils et leurs frères, en les conjurant de ne pas les abandonner. Julien fit dresser un tribunal, dans la plaine voisine de Lutèce qui porte aujourd'hui le nom de Champ-de-Mars, et, quand tous les corps d'armée furent réunis, il vint prendre place pour les passer en revue. L'histoire lui doit cette justice qu'il ne tomba de ses lèvres que des paroles de subordination et d'obéissance. « Montrez, dit-il, que vous avez appris, sous ma conduite, non-seulement à vaincre l'ennemi, mais à vous vaincre vous-mêmes. Ce n'est point à des soldats qu'il convient de discuter les ordres de l'empereur. Il ne s'agit pas de récriminer, mais d'obéir. Vous allez combattre sous les yeux du maître du monde. Vous aurez pour témoin de vos exploits celui qui a la puissance de les récompenser. Allez
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donc où la gloire vous appelle. » Cette exhortation fut sans écho. Un silence morne et glacial accueillait chacune des paroles du César. Le soir, Julien réunit les principaux officiers dans son palais des Thermes, pour un festin qui devait être l'adieu définitif. Mais la nuit commençait à peine que le palais fut envahi par les soldats aux cris de: Vive Julien, empereur, auguste! S'il faut en croire Julien, son désespoir fut immense. Il se renferma dans le plus reculé de ses appartements, menaçant de se poignarder, si l'on voulait le contraindre à porter la pourpre. Cependant, si tant est que sa résistante ait été sérieuse, elle ne fut pas longue. Il se laissa élever sur le pavois; on coupa les rênes dorées d'un de ses chevaux pour lui en faire un diadème; un péplum arraché à une statue de Minerve lui servit de manteau du pourpre; et Julien fut empereur (360).
16. Decentius avait repris en toute hâte le chemin de Constantinople, heureux de n'avoir pas payé de sa tête, dans cette émeute soudaine, l'honneur d'avoir été chargé des ordres malencontreux de Constance. La rage de ce prince, à la nouvelle de l'usurpation, ne saurait se décrire. Julien n'avait cependant point encore jeté complètement le masque. Il s'était empressé d'expédier à Constantinople une députation chargée de rassurer l'empereur sur ses véritables intentions et sur son dévouement inaltérable. La violence extérieure qu'on lui avait faite, en le revêtant de la pourpre, n'avait rien changé, disait-il, à son respect et à son obéissance filiale. Il ne s'était prêté à cette démonstration que pour conserver son influence sur les rebelles, et les disposer plus efficacement à rentrer dans le devoir. Il terminait cette communication en suppliant l'empereur de ne pas insister sur l'ordre de faire partir les légions des Gaules pour l'expédition d'Orient. Tel était, ajoutait-il, le point capital. Aussitôt que cette satisfaction aurait été donnée aux troupes, il promettait de les réduire promptement à la subordination. Constance ne répondit aux envoyés de Julien que par des menaces de mort. « Dans quelque jours, dit-il, mon armée victorieuse aura repoussé les Perses. J'irai alors en personne tirer une vengeance éclatante de la trahison de votre maître. » Il
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congédia les députés gaulois avec cette réponse plus facile à faire qu'à exécuter. Le questeur du palais, Léonas, leur fut adjoint, avec une lettre adressée à Julien, lui ordonnant de déposer sur-le-champ le titre usurpé d'empereur. En recevant cette altière injonction Julien dit à l'envoyé impérial : « Je renoncerai de bon cœur au titre d'auguste, si telle est la volonté des légions. Rendez-vous demain à l'assemblée militaire du Champ-de-Mars ; vous y lirez publiquement votre message. » Cette perspective effraya Léonas, Il supplia son interlocuteur de ne donner aucune publicité à cette communication. Mais c'était précisément le contraire que voulait Julien. L'assemblée eut lieu. Le député de Constance lut, en Tremblant, la lettre de son maître. Il fut interrompu par un concert for-midable de mille voix qui criaient : « Vive Julien empereur, auguste! C'est le vœu de la province, de l'armée, de l'État tout entier. Lui seul a triomphé des barbares. Lui seul sauvera l'empire! » On se précipitait sur le messager byzantin; on voulait le mettre à mort. Julien couvrit ce malheureux d'un pan de son man- teau ; le ramena plus mort que vif au palais des Thermes, et le fit secrètement partir pour Constantinople, avec des lettres où sans prendre plus longtemps la peine de déguiser sa pensée, il annoncait à Constance une rupture définitive. Épictète, l'évêque arien, de Cemtumcellœ (Civita-Vecchia), essaya vainement d'interposer sa médiation entre les deux contendants. Julien se borna à lui ré- pondre qu'il ne traiterait plus avec un prince couvert du sang de sa famille, exécré de ses sujets, méprisé des honnêtes gens (3G0). Défense fut faite à tous les légionnaires des Gaules de quitter la province, pour se rendre à l'armée d'Orient. Cette mesure répondait trop bien au vœu populaire pour qu'il y eût crainte de la voir violée. Cependant, afin le donner à son nouveau titre la consécration de la gloire, Julien conduisit ses troupes sur le Rhin. Dans une expédition qui dura trois mois, et qui fut constamment heureuse, il reçut la soumission de toutes les tribus barbares. Fière de son empereur, l'armée vint reprendre ses quartiers d'hiver, dans les délices de l'abondance et de la paix. Julien transporta sa cour à Vienne, sur le Rhône. Il y perdit Hélène, sa femme, dont il fit
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célébrer les funérailles par les évêques de la province, par ses ordres le corps de l'impératrice fut transporté à Rome, pour être inhumé dans la catacombe de la voie Nomentane. Enfin le jour de l'Épiphanie, Julien, voulant accentuer davantage encore le zèle qu'il affichait pour la religion de Jésus-Christ, se présenta à l'assemblée des fidèles, prit part avec eux aux prières publiques et aux saints mystères. L'histoire doit noter ce trait d'hypocrisie comme une honte gratuite et une duplicité infâme. Dans son cœur, Julien avait depuis longtemps abjuré la foi chrétienne. Le
sacrilège qu’il commit à Vienne fut à la fois une lâcheté et un crime (361). On dira peut-être que la politique lui conseillait de se ménager ainsi la faveur des chrétiens, lesquels servaient en grand nombre dans son armée: mais cet acte n'avait pas même l'utilité de circonstance que Julien s'en promettait. L'épisode de Vienne ne pouvait en effet que rendre plus odieuse l'apostasie du prince, alors qu'elle serait rendue publique.